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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2014 Partie 1 - Approches théoriques

Sylvie Camet

Du je féminin au neutre masculin

Article

La critique littéraire a fortement déprécié les genres personnels, considérant qu’ils ne conduisent pas à l’effectuation d’une œuvre ; or, les femmes ont été, pour des motifs socio-historiques, souvent tenues à ces formes d’écriture. L’examen de leurs journaux prouve cependant qu’ils recèlent une complexité inattendue, qui permet de penser l’insincérité du concept de neutre et la volonté, à travers ce critère sélectif, de dévaluer encore la production féminine.

Literary criticism strongly depreciated the genres focused on personal expression (letters, diaries…), considering that they do not lead to the effectuation of a work of art; yet, the women were, for socio-historic motives, often restricted to these forms of writing. The examination of their diaries proves however that they contain an unexpected complexity, which allows to appreciate the insincerity of the concept of Neutral and the will, through this selective criterion, to devalue the feminine production.

Texte intégral

1L’évidente contradiction que recèle l’expression de « neutre masculin » souligne l’espèce de discordance que notre réflexion veut tendre à souligner : que la voix féminine se serait inscrite prioritairement dans l’expression du moi, tandis que la revendication d’une écriture neutre par la critique aurait été rapidement synonyme d’écriture masculine. En effet, l’écriture féminine (ce que l’on peut comprendre comme écriture dont les femmes sont les auteures, ou comme écriture marquée par l’empreinte du féminin) est associée au registre de l’intime, mineur et sans conséquence. Accéder à l’Écriture, c’est-à-dire à la dignité littéraire, à la dignité auctoriale, signifie excéder l’étroitesse du genre (littéraire et sexuel), s’adonner à l’invention neutre, donc être dans la capacité de s’abstraire, ce que ne peut obtenir qu’un sujet libre.

1. L’écriture du moi comme infra-écriture

A. Journal versus œuvre littéraire

  • 1 Les lignes qui suivent réprennent en grande partie les...

2Maurice Blanchot, dans L’espace littéraire, interprète la pratique du journal intime comme le signe d’une réticence de la part d’un auteur, travaillant par ailleurs à une œuvre littéraire, à creuser, entre sa personne et la fiction, la distance nécessaire1. Ce mouvement révèle une faiblesse, il est la preuve que l’individu demeure au cœur du processus tandis qu’il devrait faire l’effort de n’en être que l’agent. L’œuvre ne devient œuvre qu’à la condition de son impersonnalité, au contraire du journal intime attaché au moi :

  • 2 Maurice Blanchot, « Recours au journal », L’espace lit...

Il est peut-être frappant qu’à partir du moment où l’œuvre devient recherche de l’art, devient littérature, l’écrivain éprouve toujours davantage le besoin de garder un rapport avec soi. C’est qu’il éprouve une extrême répugnance à se dessaisir de lui-même au profit de cette puissance neutre, sans forme et sans destin, qui est derrière tout ce qui s’écrit, répugnance et appréhension que révèle le souci, propre à tant d’auteurs, de rédiger ce qu’ils appellent leur Journal.2

3L’expression « ce qu’ils appellent leur Journal », marquée par la condescendance, évoque toute la charge de mépris qui accompagne l’évocation de ce genre mineur. L’argumentation met en lumière la forme d’angoisse qui préside à tout travail rédactionnel, ressenti comme une perte, comme une coupure, un pan de soi qui se détache et menace l’équilibre intérieur. Le journal apparaît alors comme une pratique rassurante, sorte de jeu de miroir qui, en autorisant le dialogue de soi à soi, facilite le passage du discours intérieur à l’énoncé public. En outre, le journal simplifie l’acte de création, en ce qu’il ne présuppose ni construction, ni élaboration préalable, qu’il n’implique pas l’invention d’un personnel littéraire ni la mise au point d’une structure événementielle. L’écrivain au contraire doit être au service de l’œuvre, les aventures privées, si elles servent de substrat au livre, y sont l’objet d’une ré-interprétation qui les divise de l’être qui les porte.

  • 3 Ibid. p. 31.

Écrire, c’est entrer dans la solitude où menace la fascination. C’est se livrer au risque de l’absence de temps, où règne le recommencement éternel. C’est passer du Je au Il, de sorte que ce qui m’arrive n’arrive à personne, est anonyme par le fait que cela me concerne, se répète dans un éparpillement éternel.3

4C’est ainsi que le jeu des pronoms personnels renvoie tout ce qui appartient à l’ordre individuel à une extériorité salutaire. Telle est la condition de l’accès à la forme. Dans Le Livre à venir, Maurice Blanchot, dans le chapitre intitulé « Le journal intime et le récit », met en regard les deux types d’écriture qu’il fait entrer dans une série d’oppositions ; l’œuvre produit l’être neutre, tandis que le journal intime s’affiche comme une illustration du scripteur même. Il convient d’ailleurs d’employer ici le terme de scripteur, puisque celui d’auteur est dénié. Pour Maurice Blanchot, le journal reste l’expression de l’individu de tous les jours, il ne fait pas scission avec la pratique ou du moins il ne la transmue pas ; pour faire œuvre, l’individu doit savoir s’inventer, être capable de prospecter des voies sans commune mesure avec son champ d’exploration circonscrit et visible, et cette exploration ne peut être traduite que par l’impersonnalité du neutre :

  • 4 Maurice Blanchot, « Le journal intime et le récit », L...

Il semble que doivent rester incommunicables l’expérience propre de l’œuvre, la vision par laquelle elle commence, l’espèce d’égarement qu’elle provoque, et les rapports insolites qu’elle établit entre l’homme que nous pouvons rencontrer chaque jour et qui précisément tient journal de lui-même et cet être que nous voyons se lever derrière chaque grande œuvre, de cette œuvre et pour l’écrire.4

5Dans notre perspective, nous ne pourrons manquer de relever l’emploi du mot « homme » avec cette incertitude qui l’accompagne en langue française, l’homme embrasserait le genre humain, et pourtant, le recours au singulier, laisse facilement accroire que ce ne sont pas des hommes dont il s’agit, mais de l’homme au sens du genre.

B. Voix versus voix narrative

  • 5 Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Par...

6Roland Barthes s’affiche comme un adversaire virulent du journal, et plus généralement de l’écriture de l’intimité au quotidien : il ironise de ce qu’au xvie siècle, où l’on commençait à écrire des journaux, on appelait cette forme un diaire : par une fausse étymologie, il en fait l’absurde contraction de diarrhée et de glaire5. Cette origine fantasmée montre sa répugnance, et toute la charge scatologique dont il accompagne l’écriture intime indique que là est véritablement selon lui l’objet de cette dernière. Le journal ne peut atteindre au Livre, stipule alors Roland Barthes, s’inscrivant dans la ligne critique de Maurice Blanchot.

  • 6 Colloque International Levinas et Blanchot : Penser la...

7Avec Emmanuel Levinas les réserves sont d’une nature un peu différente. Le journal serait intrinsèquement dans l’incapacité de construire du lien. Il exhiberait l’intime, mais sous la forme d’une communication en miroir. Il signifierait ce paradoxe d’une rencontre qui ne rencontre rien. L’œuvre véritable construirait à l’inverse une expression tournée résolument vers l’altérité. Cependant, cette rencontre ne nous apprend finalement pas grand-chose non plus, puisque l’altérité ne se livre à nous que pour nous échapper. Il s’agit là d’une expérience du neutre, c’est-à-dire une expérience d’une voix narrative impersonnelle, narrant à distance un récit qui ne serait ressenti par personne, ne serait supporté par aucune sensibilité personnelle, comme le commente Pierre Zaoui6. Et pourtant, l’expérience de cette rencontre ne se saisit qu’en deçà de toute raison, en deçà de toutes les rationalisations. Levinas annonce l’expérience d’une sensibilité plus extrême que toute sensibilité empirique et qui, dans tous les cas, ne se neutralise jamais. Il y a donc une véritable contradiction à vouloir faire de l’expérience de l’Autre, une expérience du dehors ou du neutre, cet ultime renversement revient à prendre en considération l’écriture de soi selon de nouveaux critères.

2. Écriture féminine et écriture du moi

A. Une écriture du désœuvrement

  • 7 Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histo...

  • 8 Shoshana Felman, La folie et la chose littéraire, Pari...

  • 9 Stella Harrison, Virginia Woolf : L’écriture, refuge c...

  • 10 Béatrice Didier, L’Écriture femme, Paris : PUF, 1981.

8La conscience d’un désœuvrement du sujet, de son impuissance historique et personnelle, est au principe de la naissance du journal intime. Cela signifie que, jusqu’à une époque récente, les genres littéraires que les femmes ont privilégiés, pour des raisons de convenance, des raisons d’efficacité, ont été liés au moi : elles se sont adonnées à la poésie, la correspondance, elles ont rédigé leur journal, ou des romans de portée autobiographique. Le journal s’entend comme un ouvrage de dame, au même titre que la couture. Il n’est pas question d’art, mais de délassement. On s’y divertit, sans même oser l’avouer ou l’afficher. L’entourage consent à cette échappatoire du moment que les apparences sont sauves. En outre, le journal est un journal de filles, car c’est un journal d’apprentissage de l’écriture, une forme que l’on oublie, dont on se détache, lorsqu’on a atteint une expression plus solide ou plus magistrale : le « on » vaut pour les hommes qui s’essaient au genre subsidiairement, à côté, mais il ne vaut pas pour les femmes qui s’en tiennent à ce stade infantile. Demeurerait donc attachée à cette modalité du discours l’image d’une immaturité foncière, voulue, entretenue certainement. Michelle Perrot caractérise les femmes comme les voix silencieuses de l’histoire7, il n’est donc pas surprenant que leur parole s’incarne dans le genre diariste, n’étant pas des actrices politiques, elles peuvent y trouver le moyen d’évacuer la tension physique et psychique qui est la leur sous la forme d’un acte d’expression. En outre, ce type d’écriture ne semble pas enfreindre les codes moraux, puisqu’il n’a pas pour finalité première la publication. On se souviendra des efforts entrepris par Henry James pour empêcher la diffusion du journal d’Alice, tout allait pour le mieux tant que cette dernière s’essayait dans les bornes du privé, mais il a été intolérable à l’écrivain officiel d’apprendre, qu’avant sa mort, sa sœur avait fait imprimer quelques exemplaires de son manuscrit et qu’elle espérait le communiquer autour d’elle. Face à lui surgissait soudain une autre image que celle de la cadette pleine d’esprit, mais désolée, une jeune femme animée du désir d’exister par-delà les contraintes inhérentes à sa condition de célibataire malade. Les femmes, exclues du travail de création, ont tout de même approché l’écriture : qu’elles l’aient fait par le biais de la correspondance, de mémoires, qu’elles l’aient fait en étroit lien avec elles-mêmes, ne discrédite par leur effort puisque cet exutoire a probablement été de nature à les maintenir en vie. Nous renvoyons brièvement aux analyses établies sur le rapport de cause à effet, entre enfermement féminin et folie, entre aliénation domestique et maladie psychique, entre cloisonnement et symptômes hystériques, par Shoshana Felman8 notamment, par Stella Harrison dans son récent ouvrage Virginia Woolf : L’écriture, refuge contre la folie9 ou encore par Béatrice Didier dans L’Écriture femme10. Compte tenu de la pesanteur des interdits, de l’effort considérable qu’il faut fournir pour la moindre entreprise, ce que les analystes considèrent comme la faiblesse de la production féminine et son manque d’abstraction, doit au contraire être examiné avec étonnement : ce peu a été arraché à l’oubli au prix d’une gigantesque lutte.

9Parmi l’infini florilège des citations misogynes, nous n’en prélèverons qu’une à titre d’exemple, qui illustre cette condamnation des femmes à un état de nature, les isolant radicalement de tout rapport à la chose intellectuelle et les condamnant de ce fait à la souffrance extraordinaire qu’est l’amputation d’une part d’elles-mêmes. Peu ou prou, elles en sont toutes réduites à cette condition de petite sœur de Shakespeare, fiction que bâtissait Une chambre à soi, évoquant les sœurs magnifiquement douées, transformées par la force d’un désaveu historique en sombres et inquiétantes sorcières.

  • 11 Paul Gaschon de Molènes, « Les femmes poètes », Revue...

Comment appeler une créature dont le sein, destiné à allaiter des enfants et à renfermer des joies maternelles, demeure stérile et ne bat que pour des sentiments d’orgueil, dont la bouche, faite pour livrer passage à de tendres accents, s’ouvre pour prononcer de hardies et bruyantes paroles, dont les yeux, créés pour sourire, pour être doux et ignorants, sont pensifs, sévères et, quand certains éclairs les illuminent, laissent voir d’effrayantes profondeurs, enfin dont toutes les facultés et tous les organes ont pris une destination contraire à celle qui leur était assignée, comment appeler une pareille créature ? En vérité, je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue qui se parle et même dans celle qui s’écrit, un nom qui puisse lui convenir.11

10Une pareille sentence renvoie à un être biologique, mais celui-ci ne s’interprète pas comme un lieu de « l’exister », il s’affirme plutôt comme l’antithèse négative de l’esprit. Le neutre est donc bien masculin. Cette posture de l’écrivain inventant le narrateur comme sorte de médiateur inconnu entre une production rationnelle et une production inconsciente, n’est donc le fait que de l’individu encouragé à occuper cette place, et cet individu est masculin. Les femmes sont enfermées en revanche dans quelques stéréotypes qui font d’elles une corporéité, tandis que simultanément ce corps leur est interdit comme lieu maudit de la jouissance. Par ce jugement, elles sont sans nom. Il n’y a pas de neutre femme.

B. Permanence du moi

  • 12 Philippe Lejeune, Le Moi des demoiselles. Enquête sur...

  • 13 Philippe Lejeune, Les brouillons de soi, Paris : Seui...

  • 14 Philippe Lejeune, « Cher écran... » Journal personnel...

  • 15 Dominique Kunst Westerhoff, « Le journal intime », ar...

  • 16 Alain Girard, Le journal intime et la notion de perso...

11La réhabilitation du journal, si elle était nécessaire, est passée notamment par l’immense inflation du discours personnel à la fin du vingtième siècle. Philippe Lejeune, analyste de ces questions, insiste dans toutes ses publications sur le fait vivant du journal intime qui est avant tout une pratique et une attitude d’écriture devant la vie. Le seul but déclaré de ses enquêtes reste « de faire voir le journal personnel dans sa complexité et sa variété, une solution parmi d’autres aux problèmes que tous, « diaristes » ou non, doivent affronter »30. La nouveauté par rapport à ce que postulaient Blanchot et Barthes est que le journal est porteur d’un enseignement quant à la vérité de l’écriture, qu’il n’est donc pas simplement auto-réfléchi mais qu’il contient en germe toutes les interrogations théoriques et formelles que l’écrivain doit se poser. La limite dépréciative assurant le cloisonnement des genres, selon une taxinomie évaluative qui rappelle Boileau et les normes des Anciens, cette limite disparaît. La terminologie de Lejeune adapte le discours aux conventions modernes, substituant l’expression de « journal personnel », moins subjective, à celle de « journal intime », ce dernier adjectif étant quelque peu teinté d’histoire et grevé de présupposés. Les avatars du journal sont multiples, et son autorité s’affirme, l’intérêt qu’il suscite ne se dément pas : l’auteur s’en réfère pour le prouver à la situation contextualisée des jeunes filles au xixe siècle12 par exemple, il montre par ses recherches que l’écriture s’enrichit de diverses connotations adaptées à différentes époques, tel est le cas du brouillon et de l’herbier13, et plus récemment, avec le blog ou la page sur ordinateur, Internet devient le support d’affichage de soi sur écran14. En outre, les variations sur le modèle unique prouvent sa richesse adaptative, le temps n’en altère ni l’attrait, ni la force, en dépit des discours contempteurs. Le journal intime sous la forme d’un carnet, fermé par un cadenas, tenu par la jeune fille de quinze ans, constitue la référence grossière. « Entre le moi journalier, celui du diariste, et l’être impersonnel que l’œuvre fait advenir, le hiatus est fondateur » écrit Dominique Kunz Westerhoff15. Cette dernière remarque conforte l’idée que le journal s’approche bien plus de la création littéraire qu’une première approximation ne le laissait entrevoir ; en effet, dès l’instant que celui qui se raconte adopte la posture de l’observateur, l’intériorité qui est la sienne devient une extériorité, l’examen ne revêt pas qu’une dimension narcissique, mais projette au loin le matériau personnel qui peut advenir comme substrat d’une œuvre. Il facilite l’émergence de cet être échappant à une incarnation définie, de cet être symptomal de l’écriture, car c’est un autre moi, un moi tissé de soi que le journal fait exister, par-delà le sujet biographique. La thèse d’Alain Girard, Le journal intime et la notion de personne16, établit que c’est un genre littéraire. Du point de vue historique, en plein xxe siècle, « nous sommes au moment où l’on passe du Journal intime au Journal tout court » et, si la formule journal intime persiste, ce n’est que par convention, car c’est un fait : la publication anthume s’est largement répandue. Par l’écriture, les femmes se voient voyant, se regardent, regardant. Que cette prise de parole s’accomplisse selon une modalité essentiellement égotiste, visant à la conquête de l’identité, donc définie par des conditions socio-historiques, n’implique ni sa nullité, ni son rôle éminent dans un processus de libération de soi, mais peut-être aussi des conventions de l’écriture elle-même. À travers le discours autobiographique, il s’agit pour les femmes de s’établir comme sujet, de s’écrire autres que ne les ont écrites les hommes, non plus de l’extérieur, mais de l’intérieur. En ce sens, la revendication va plus loin qu’il y paraissait initialement, puisque l’on découvre que se dévoile dans ce travail un autre langage que celui tenu par les hommes.

3. Les métamorphoses de l’écriture du moi

A. Clinique du corps et parole civique

12L’examen de cette résistance, de cette capacité à vaincre les modes, mérite quelques observations spécifiques. En effet, ce vide de l’œuvre, dénoncé plus haut, n’a pas entraîné un vide de la production, alors qu’on connaît suffisamment de formes désuètes qui ont péri malgré leur appartenance à des registres soutenus et tenus pour nobles – on peut songer à l’épopée notamment. Historiquement, le journal intime s’est constitué de ce déséquilibre entre l’intimité individuelle et les événements du monde, de ce vide central où le moi ne se fonde que dans une conscience de l’éphémère et dans sa propre incapacité à avoir prise sur le réel. Pour revenir à Alice James, il va de soi que sa parole, confinée à l’espace familial, tandis que son frère William s’adresse à un parterre d’étudiants à Harvard ou son frère Henry à un lectorat par-delà l’Atlantique, est d’avance discréditée. L’emprise qu’elle peut avoir sur ce qui l’environne passe par la fixation écrite des impressions et des jugements. Les « perles chues de ses lèvres » dépassent donc bien largement le récit plaintif des maux physiques pourtant innombrables et déchirants ; si le journal est la forme malléable où couler les observations diverses, c’est qu’elle prépare mieux qu’à un tête-à-tête narcissique, elle éduque le goût et transcende l’émotion fugitive. Or, c’est en accusant les femmes de s’adonner à un exercice à valeur narcissique qu’on les exclut du statut d’écrivain. Ce renversement montre et la mauvaise foi attachée au genre littéraire et la mauvaise foi attachée au genre sexuel.

  • 17 Virginia Woolf, Journal intégral (1915-1941), trad. C...

  • 18 Elisabeth Poulet, « Dans l’intimité de Virginia Woolf...

  • 19 Op. cit., 22 août 1922.

13Par ailleurs, le journal n’étant pas précisément destiné à un dehors, il devrait jouer avant tout de la transparence. Pourtant, on retiendra que dans de nombreuses occurrences domine une élaboration qui a peu de rapport avec une sorte d’effusion. On en saurait peut-être plus sur les angoisses auxquelles Virginia Woolf est en proie, sur les traumatismes sexuels que lui inflige son demi-frère si on savait ce que signifient les mystérieux "O, O+" ou "Oo" au bas de certaines pages de son journal d’adolescente. Le langage crypté scelle, plus qu’il ne découvre, et les lecteurs se trouvent face à ces réalités non médiatisées dans une situation médiatique. C’est en tant qu’objet de souffrance et non pas de jouissance que le corps apparaît le plus souvent dans le journal. Nombreux journaux ou mémoires sont bien plutôt conçus non comme miroir, mais comme lieu de réfraction du moi dans le monde et du monde dans le moi. Les femmes adviennent en écriture en explorant les frontières du genre (l’on s’amusera de l’ambivalence du terme employé ici) et inventent un espace où le je est lui-même fiction. Le neutre est le moi, celui qui se construit dans la mise à distance même du phénomène de composition. On peut penser encore à Virginia Woolf qui réussit cette création d’un je qui expose le petit fait, l’anecdote privée en lui conférant un retentissement universel. Toutefois ce n’est que lorsque la souffrance est asexuée qu’on peut l’évoquer sans honte. « Comme je m’intéresse à moi-même ! »17, s’exclame-t-elle. Elle cherche toujours à savoir ce qui arrive à son moi, lorsqu’il est seul, en compagnie, heureux, inquiet, déprimé, lorsqu’il dort, mange, se promène, et aussi lorsqu’il écrit, explique Élisabeth Poulet18 : « Que Sydney vienne, je suis Virginia ; que j’écrive, je ne suis plus qu’une sensibilité. J’aime être Virginia parfois, mais seulement lorsque je suis dispersée, multiple et sociable »19. Ce qu’elle cherchait, c’était d’expliquer la relation entre le soi et le moi qui écrit. Elle en a vite déduit que le soi est à la fois la matière et l’instrument qui permet de la traiter.

B. Le dédoublement

14L’observation minutieuse permet d’observer que le journal est bien plus proche du neutre qu’il est prétendu ; son intimité, mise en avant comme la négation même du statut d’écrivain, avec ce que celui-ci suppose de retranchement, son intimité est toute relative. Les femmes présentent un corps occulté comme le commente longuement Colette Cosnier dans Le silence des filles20. Le journal féminin est le plus souvent, et de manière antithétique, une parole du silence. Adèle Hugo écrit sous la dictée collective lors des soirées d’exil, les faits qu’elle consigne sont ceux que la société de Guernesey, et par-delà celle de Paris, estime recevables, dignes de la respectabilité paternelle. En marge de cet exposé officiel, Adèle invente des codes complexes qui s’efforcent de consigner à l’abri des témoins les événements qui la touchent. La posture du je n’a donc rien d’exhibitionniste, elle annonce au contraire un travail permanent sur la vérité et son caractère indicible. Sans narrateur, le journal invente néanmoins l’entité complexe qui traduit et transpose, se débat entre l’immédiateté et le renvoi à une troisième personne.

15L’idée conclusive serait peut-être la suivante : que le moi n’est que l’autre nom du narrateur, de la narratrice, car ce sujet de l’œuvre, dans sa forme d’écart par rapport au sujet écrivant ne peut évidemment être qu’un leurre, un moi de substitution, un moi construit, puisque toute écriture est construction, qu’en aucun cas, même chez la jeune fille de quinze ans, elle n’est l’équivalent d’un enregistrement, un micro tendu au cœur de l’événement. Le neutre de l’écriture s’entendrait alors comme la tension entre masculin/féminin et tout aussi bien féminin/masculin.

Bibliographie

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Notes

1 Les lignes qui suivent réprennent en grande partie les paragraphes II. 2 « Journal versus œuvre littéraire : la critique de Maurice Blanchot » et II. 3 « L’anti-journal de Roland Barthes » de l’article de Dominique Kunst Westerhoff, « Le journal intime », [en ligne], dernière mise à jour 2005, disponible sur : http://fr.scribd.com/doc/97975454/Departement-de-francais-moderne-de-l-Universite-de-Geneve-La-figuration-de-soi (consulté le 5 octobre 2013).

2 Maurice Blanchot, « Recours au journal », L’espace littéraire, Paris : Gallimard, 1955, p. 24.

3 Ibid. p. 31.

4 Maurice Blanchot, « Le journal intime et le récit », Le livre à venir, Paris : Gallimard, 1959, p. 229.

5 Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris : Seuil, 1975, p. 91.

6 Colloque International Levinas et Blanchot : Penser la différence, Palais de l’Unesco Paris, 13 – 16 novembre 2006 Pierre Zaoui : « L’autre, le dehors, le neutre : des expériences sans affects ? ».

7 Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris : Flammarion, 1998.

8 Shoshana Felman, La folie et la chose littéraire, Paris : Seuil, coll. « Pierres vives », 1978.

9 Stella Harrison, Virginia Woolf : L’écriture, refuge contre la folie, Paris : Éditions Michèle, coll. « Je est un autre », 2011.

10 Béatrice Didier, L’Écriture femme, Paris : PUF, 1981.

11 Paul Gaschon de Molènes, « Les femmes poètes », Revue des Deux Mondes, 4ème série, Tome XXXI, 1847, p. 53.

12 Philippe Lejeune, Le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, Paris : Seuil, 1993.

13 Philippe Lejeune, Les brouillons de soi, Paris : Seuil, 1998.

14 Philippe Lejeune, « Cher écran... » Journal personnel, ordinateur, Internet, Paris : Seuil, 2000.

15 Dominique Kunst Westerhoff, « Le journal intime », article cité.

16 Alain Girard, Le journal intime et la notion de personne, Paris : PUF, 1963.

17 Virginia Woolf, Journal intégral (1915-1941), trad. Colette Marie-Huet et Marie-Ange Dutartre, Vendredi 2 avril 1937, Paris : Stock, 2008.

18 Elisabeth Poulet, « Dans l’intimité de Virginia Woolf », [en ligne], dernière mise à jour lundi 13 août 2012, disponible sur : <http://www.larevuedesressources.org/dans-l-intimite-de-virginia-woolf,1325.html>, (consulté le 5 octobre 2013).

19 Op. cit., 22 août 1922.

20 Colette Cosnier, Le silence des filles, Paris : Fayard, 2001.

Pour citer ce document

Sylvie Camet, «Du je féminin au neutre masculin», [En ligne], Numéros en texte intégral /, Les paradigmes Masculin/Féminin, Partie 1 - Approches théoriques, mis à jour le : 08/12/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/abay/1009.

Quelques mots à propos de :  Sylvie  Camet

Sylvie Camet - Professeure de Littérature comparée - Actuellement Professeure à l’Université de Lorraine, Sylvie Camet a enseigné la Littérature comparée aux USA et en Tunisie notamment. Elle a publié des ouvrages de critique littéraire portant sur les identités, qu’il s’agisse de questions liées au genre, à l’appartenance ethnique, aux métamorphoses ou aux troubles de la personnalité.

sylvie.camet@univ-lorraine.fr

Université de Lorraine