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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

3 | 2013 Les paradigmes Masculin/Féminin

Nadia Mekouar-Hertzberg

Avant-propos : D’une question à d’autres : quelques éléments d’approche théorique

Article

Texte intégral

1Le terme « utilité » est bien peu prisé en Littérature, dans les arts en général et dans le domaine des Sciences humaines au sein de l’Université. Ce fut Michèle Ramond qui le proposa dans le cadre des séminaires de Gradiva, le reliant à ce Masculin et ce Féminin qui, par ailleurs, s’avèrent être des notions problématiques, acceptées parfois du bout des lèvres, refusées le plus souvent et suscitant des mouvements de rejet frôlant l’irrationnel à partir du moment où elles surgissent dans le cadre des institutions littéraires et universitaires. Or, cette question mobilise au contraire une réflexion essentielle pour continuer à cerner les enjeux actuels de la création, de l’analyse œuvres et des enseignements que nous pouvons en faire.

2Gageons d’emblée que la réponse que nous y apporterons ne sera ni définitive ni fixée à jamais ; à supposer que cette réponse soit invariablement : « Oui, les paradigmes Masculin/Féminin sont encore utiles », ou bien, « Non, les paradigmes masculin/Féminin ne sont plus utiles » chacune de ces réponses, qu’elle tende vers l’affirmative ou vers la négative, ne pourra être fondée qu’en se déclinant diversement : en fonction du domaine abordé (littérature – poésie, roman, essai théâtre –, cinéma – arts et essais, grande distribution, courts métrages –, sculpture, danse, etc.), en fonction de différents référents spatio-temporels, de l’interaction avec d’autres données, d’ordre scientifique, philosophique, sociologique et historique et psychanalytique. Le féminin et le masculin sont « pris », insérés dans ce réseau : s’ils existent, s’ils sont encore utiles, c’est précisément parce qu’ils sont pris dans ces réseaux et qu’étant pris dans ces réseaux, le discours qu’ils inspirent ne peut que varier.

3La question reste donc « encore » posée. On pourrait la formuler et la développer ainsi : « Les paradigmes Masculin/Féminin continuent-ils d’être utiles ? » en ces temps où les pensées du genre occupent le devant de la scène et tendent, dans la réception souvent caricaturale et erronée qui en est faite, à éclipser le bien-fondé du binôme Masculin/Féminin. Le fait que le masculin et le féminin ne désignent plus des sexes, mais des genres, pourrait-il remettre en question, remettre au cœur de nos réflexions, la validité des notions de féminin et de masculin ? Est-il possible, est-il utile, que ces paradigmes disparaissent de l’espace littéraire et plus généralement de celui des créations artistiques alors même que la réalité de nos sociétés est imprégnée du féminin et du masculin, de leur disjonction et de leur dysfonctionnement ? Le maintien de ces catégories ne s’impose-t-il pas dans toute son utilité, et dans toute son efficacité pour contrer les dérives politiques et sociologiques auxquelles se trouvent de plus en plus exposées les femmes actuellement ? Et les notions de « genres » ne constituent-elles pas, en retour, un formidable potentiel pour dynamiser ces paradigmes tant du point de vue de la création que de celui de la réception critique des œuvres ?

  • 1 Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes, Fonte...

4Le genre, nous dit-on « [...] est en quelque sorte « le sexe social » ou la différence des sexes construite socialement, ensemble dynamique de pratiques et de représentations, avec des activités et des rôles assignés, des attributs psychologiques, un système de croyances »1. Permettons-nous une référence plus complète encore et plus explicite :

  • 2 « Le genre comme catégorie d’analyse ». Colloque organ...

La notion de genre désigne la construction historique, culturelle, sociale du sexe, qui l’investit de sens dans un système à deux termes où l’un (le masculin) ne peut s’envisager sans l’autre (le féminin). Système dissymétrique et inégal, les hommes ayant longtemps été dans les rapports sociaux en position de domination incontestée et l’homme ayant servi de référence unique pour penser l’universel humain. Cette notion fait désormais partie du vocabulaire politique et institutionnel de l’Europe, et paraît s’imposer comme incontournable dans les recherches.2

5Au travers de ces deux propositions, le féminin et le masculin apparaissent comme des constructions, des interprétations, en quelque sorte, d’une différence évidente – « que l’on ne peut que voir »  – qui est la différence des sexes (« butoir ultime de la pensée » selon F. Héritier). En d’autres termes, les rôles, statuts, espaces, fonctions ne sont pas « naturellement » dévolus à l’homme et à la femme, du fait qu’ils soient nés hommes et femmes, mais sont les effets d’une construction qui a misé « sur la domination incontestée » des hommes, du masculin assimilé à l’universel.

  • 3 Michèle Ramond, Quant au féminin. Le féminin comme mac...

6Le genre est ainsi négociable, est « (à partir) du sexe biologique fixe et inchangeable (ce qui) peut être indéfiniment négocié et construit »3 (Michèle Ramond glosant J. Butler). Voyons avant tout dans le genre un outil, un instrument qui permet de fragiliser et de relativiser le système de hiérarchisation séculaire qui « naturalise » ou « essentialise » l’infériorisation du féminin par rapport à un masculin. C’est en tout cas ce que l’on peut choisir de retirer des « études de genre » plutôt que d’en déduire de façon hâtive, voire empressée, la disparition du féminin et du masculin. Si tel était le cas, l’on pourrait supposer que le féminin aurait un potentiel de résistance bien plus affirmé. Le féminin, finalement, s’est toujours posé la question de lui-même, « toujours » étant à prendre avec d’immenses restrictions : disons « toujours » depuis que les femmes ont eu accès au savoir et à la formulation de ce savoir et qu’elles ont pu, avec certains hommes, plus rares il est vrai, poser cette question : mais qu’est-ce que donc le féminin ? Le masculin en revanche, et pour des raisons historiques, religieuses, politiques et sociales sur lesquelles on ne reviendra pas, « fut » toujours : il « est » dans une évidence qui l’obscurcit à lui-même, qui l’empêche justement de se demander s’il est bien « utile ». Le masculin s’est ainsi longtemps dissous dans un universalisme neutre qui a nourri des siècles de pensées, de créations, de langages. En ce sens, on pourrait avancer que l’émergence du féminin comme paradigme implique celle du masculin ou, à l’inverse, que l’éviction du féminin, que certains semblent redouter autant que « la théorie » du genre, risque d'entraîner l'impossibilité d’un masculin qui ne soit pas noyé dans l’universel.

  • 4 Régis Debray, Éloge des frontières, Paris : Gallimard,...

7Le concept de « genre » n’est donc pas forcément un instrument de dissolution du paradigme masculin/féminin : il permet d’en renégocier les contours. Il permet d’envisager le féminin et le masculin comme des territoires mouvants, qui ne valent que par les frontières qui les mettent en contact tout en les différenciant ; des territoires dont les contours sont toujours à dessiner, à négocier, mais pas forcément à annuler. Or, ce dessin des frontières « politiquement incorrect, moralement antipathique, mais inévitable pour échapper au pur hasard »4, pourrait bien être une façon d’envisager le féminin et le masculin en littérature. « Dire le féminin » ne consisterait pas à retrouver une hypothétique nature qui précéderait ou qui excéderait l’enrobage discriminant dont ont fait l’objet le féminin et les femmes, l’enrôlement dont elles ont été et sont encore victimes ; cela ne consisterait pas seulement à décrire la forclusion du féminin et des femmes dans nos sociétés ; cela n’impliquerait pas forcément de prescrire un « féminin » idéal vers lequel il conviendrait de tendre. Ce serait plutôt mettre en lignes (ou en images, etc.) ce territoire aux frontières sans cesse redessinées, afin de rénover, d’improviser de nouvelles variations, constructions, relations avec le masculin : ce serait, peut-être, revendiquer la différence sexuelle sans crainte de retomber dans l’essentialisme. L’on peut alors faire référence à une autre penseuse, Rosi Braidotti, pour laquelle la différence sexuelle est pertinente comme projet plus que comme point de départ :

  • 5 Rosi Braidotti, Sujetos Nómades, Barcelona : Paidós, 2...

J’aimerais valoriser la différence sexuelle comme projet... pour que cette énergie, inscrite dans la différence qu’incarnent les femmes, fournisse des bases positives, fondatrices pour redéfinir la subjectivité féminine dans toute sa complexité.5

8La notion de « paradigme » se révèle alors doublement efficace. Elle permet de désolidariser le féminin et le masculin de données « naturelles », d’un déterminisme biologique qui, longtemps, et peut-être encore de nos jours, a servi de justification à la hiérarchisation du masculin et du féminin et à leur nécessaire exclusion l’un de l’autre ; le masculin et le féminin renvoyaient aux hommes et aux femmes en tant qu’individus ne pouvant relever des mêmes sphères ni des mêmes valeurs. Alors que le masculin recouvrait l’humanité tout entière, il ne restait au féminin que son éternel féminin. Les choses étaient bien ainsi, autant dans l’espace public que dans la sphère privée, autant dans l’existence quotidienne que dans le domaine des créations. Or, si le Masculin et le Féminin sont des paradigmes, ils se convertissent en fabrications susceptibles de réfections, transformations et destructions perpétuelles. L’on peut bien alors concevoir que les œuvres d’art et les œuvres de pensée, pour autant qu’il soit possible de les différentier aussi nettement, s’emparent de ces paradigmes, s’emploient à les répercuter, à les amplifier, à les désarticuler.

  • 6 Nous pourrions nous référer, dans le domaine de la lin...

  • 7 « Eh bien ! Je rêve d’une science –  je dis bien une s...

9Effectivement – et c’est là le second versant de son « utilité »  –, le « paradigme » renvoie aussi à ce jeu, très sérieux, de constructions qui procède par associations libres, mais pas arbitraires6. Il est donc celui que nous proposons pour le substituer à un principe « d’identité » qui éliminerait le devenir, la transversalité et le mouvement ; pour éliminer le principe du « modèle » préexistant ou à suivre, du modèle prescriptif, ontologique ou archétypal. La notion de paradigme nous oriente plutôt vers un principe et une pratique de construction hétérotopique, que nous différencions du principe de l’utopie. Rappelons que selon Foucault, l’hétérotopie se distingue de l’utopie en ce qu’elle désigne un espace, un territoire qui existe, mais en étant absolument autre : en bref, les paradigmes masculin/féminin comme projets (et non comme points de départ), projets qui réinvestissent la différence sexuelle pour formuler des territoires fondateurs, mais ni définitoires ni définitifs, du féminin et du masculin7.

10Pour ce qui est des œuvres de création, qui nous intéressent principalement dans ce numéro, des problématiques variées permettent de proposer des éléments de réponse à la question : « Les paradigmes Masculin/Féminin sont-ils encore utiles ? » Quelles sont les œuvres qui se prêtent tout particulièrement à l’activation de ces paradigmes ? Les œuvres des femmes sont en première ligne. Elles ne sont pas les détentrices exclusives du féminin, mais promeuvent largement la différenciation féminin/masculin à l’œuvre dans l’œuvre, explorent la fabrication d’un autre féminin/masculin, d’une dualité qui soit autre, voire, qui ne soit plus, s’imposent comme œuvrés à nouveau « engagées » en inaugurant, au travers des multiples apports du post-modernisme et du prodigieux essor des sciences humaines, une « politique des sexes » novatrice. Peut-on aller jusqu’à dire que ces œuvres de femmes ont concouru et concourent encore à reposer la question des mécanismes de la création, de ses territoires et de ses frontières ?

  • 8 Cette expression est inspirée d’une analyse d'Hélène C...

11Peut également être posée la question du « foyer », de l’épicentre de cette différence ou, selon les perspectives, de cette fabrication (et donc de cette déconstruction toujours possible) du masculin et du féminin. Dans le domaine de la littérature par exemple, se situe-t-elle du côté du lecteur ? Ou de celui de l’auteur ? Au sein de la rencontre entre ces deux instances ? Cela suppose de redéfinir la nature de ces deux instances si capitales dans toute création : si le féminin/le masculin sourd de la « femme/l’homme-qui-écrit », qu’en est-il alors de « cet-homme/femme-qui-écrit/lit »8? Seulement une instance chargée de son potentiel biographique et immanquablement marquée par la différence et la hiérarchie masculin/féminin qui fondent nos sociétés et nos psychismes ? Certes non. Les majuscules de la Littérature, etc. ne se dissolvent pas dans les contingences factuelles, biographiques et personnelles, ni même économiques, historiques ou sociologiques. Faut-il abandonner pour autant le féminin et le masculin ?

12Enfin, la question de l’utilité de ces paradigmes Masculin/Féminin fait émerger une dimension politique qu’il importe de prendre en compte. Les créations, mais aussi les créateurs et les créatrices sont porteurs de ces paradigmes tout en les recréant, en les annulant, parfois. Que traduisent ces refontes, ces annulations, ces bouleversements et ces mutations ? Que signifient, également, les transgressions des modèles normatifs de la création qui, souvent, leur sont consubstantiels ? Certes, de même qu’il ne s’agit pas de convertir ces créations en porte-voix de questionnements théoriques, il ne convient pas non plus de revenir au principe de l’œuvre-miroir. Ce serait plutôt en termes de croisements, d’intersections ou d’interactions que l’on pourrait envisager cette « utilité » des paradigmes du Féminin/Masculin à l’œuvre dans les œuvres : comment ces textes, films, peintures, sculptures, etc., particulièrement investis – même, et peut-être surtout, implicitement – par ces problématiques, sont-ils aussi porteurs d’un engagement souvent dissident ? Comment et pourquoi ces créations, en portant, détournant, révolutionnant, déniant les paradigmes du Féminin/Masculin nous renvoient-elles aux réalités politiques, sociétales de nos quotidiens ? Comment, finalement, ces paradigmes sont-ils réinvestis par les œuvres pour parler de/aux sociétés, voire pour se constituer en espaces de contestations ? Les « affaires de la cité » qui traversent et révolutionnent nos sociétés de façon différentielle, mais inéluctable ne sont donc pas étrangères à la question posée des paradigmes : les identités féminines et masculines, leur ductilité, leur porosité, mais aussi parfois leur persistante incompatibilité, génèrent « mécaniquement » interrogations, doutes, tensions et révolutions qui transparaissent dans les oeuvres de créations, même (et peut-être surtout) quand, précisément, celles-ci ne répondent aucunement, dans le cours de leur élaboration, de leur conception et de leur maturation, à une quelconque prétention, à un quelconque désir, à une quelconque inquiétude quant au féminin et quant au masculin. Les paradigmes Masculin/Féminin sont à la fois objets et acteurs, mais aussi enjeux et « outils » de bouleversements, de mutations sociétales profondes : engagement politique, implication dans l’actualité la plus immédiate, insertion, volontaire ou pas, dans les espaces marqués par l’affrontement belliqueux, démontage et dénonciation des codes de la sexualité sont quelques exemples des champs où ces paradigmes se rendent « utiles » comme autant de formes d’un positionnement, d’une prise de position politique.

13Ce numéro envisage l’ensemble de ces questions au travers d’interactions fécondes entre œuvres d’art et œuvres de pensée. La première partie se situe dans une perspective à dominante théorique et envisage les enjeux éthiques, esthétiques, anthropologiques et sociétaux de la question des paradigmes Masculin/Féminin. Une deuxième partie explore l’utilité théorique de ces paradigmes au travers d’approches analytiques d’oeuvres hispaniques, portugaises et sud-américaines. Ces deux volets sont complémentaires et permettront alors de compléter notre approche des paradigmes Masculin/Féminin, de juger de leur pertinence et de leur utilité en tant que paradigmes, de leur vitalité et de leur fécondité en tant que fondements silencieux, mais signifiants et significatifs des œuvres de création.

Notes

1 Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes, Fontenay-aux-Roses : ENS éditions, 1998, p. 114.

2 « Le genre comme catégorie d’analyse ». Colloque organisé par le RING, les 24 et 25 mai 2002. Université Paris7-Denis Diderot. Disponible sur <http://www.univ-paris8.fr/RING/fichiers/categorieanalyse.html> (consulté le 20-12-2013)

3 Michèle Ramond, Quant au féminin. Le féminin comme machine à penser, Paris : L'Harmattan, 2011, p. 252.

4 Régis Debray, Éloge des frontières, Paris : Gallimard, p. 25.

5 Rosi Braidotti, Sujetos Nómades, Barcelona : Paidós, 2000, p. 185.

6 Nous pourrions nous référer, dans le domaine de la linguistique, à l’opposition syntagme/paradigme. En linguistique structurale, le paradigme est l’ensemble des unités qui peuvent commuter dans un contexte donné. Ex. : « La jeune avocate consulte un dossier » est un ensemble qui constitue un syntagme. Mis en relation avec « Mon petit frère joue au ballon », on peut dire qu’il y a un paradigme du déterminant La/Mon.

7 « Eh bien ! Je rêve d’une science –  je dis bien une science  – qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons. Cette science étudierait non pas les utopies, puisqu’il faut réserver ce nom à ce qui n’a vraiment aucun lieu, mais les hétéro-topies, les espaces absolument autres ; […] ». Michel Foucault, Le corps utopique, Les hétérotopies, Paris : Nouvelles Éditions Lignes, 2009, p. 25.

8 Cette expression est inspirée d’une analyse d'Hélène Cixous, « Contes de la différence sexuelle », in : Lectures de la différence sexuelle, sous la direction de Mara Negrón, Paris : Éditions des Femmes, 1994, p. 47

Pour citer ce document

Nadia Mekouar-Hertzberg, «Avant-propos : D’une question à d’autres : quelques éléments d’approche théorique», [En ligne], Numéros en texte intégral /, Les paradigmes Masculin/Féminin, mis à jour le : 30/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/abay/1118.