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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

5 | 2014 Gastón Baquero

Michèle Guicharnaud-Tollis et Clément Animan Akassi

Avant-propos

Article

Texte intégral

1L’an passé, partout dans le monde, les hommages se sont succédé pour célébrer le centenaire de la naissance du Cubain Gastón Baquero. Tardivement reconnu à Cuba et en Espagne et encore mal connu en France cet écrivain, né en 1914 à Banes et mort en 1997 à Madrid, est, sans conteste, l’une des figures les plus importantes de la littérature insulaire du xxe siècle.

2Partagé entre les mondes antillais et européen, il a d’abord intensément participé à la vie culturelle de l’île à partir des années 1940, avant de s’exiler à Madrid en 1959 où il demeura jusqu’à sa mort. Poète et essayiste, journaliste et critique, Baquero a commencé par fréquenter les écrivains et critiques cubains les plus éminents – C. Vitier, E. Diego, V. Piñera, F. García Marruz et surtout J. Lezama Lima –, au moment où de nombreux intellectuels s’engageaient dans la nouvelle revue Orígenes (1944-1956). Collaborant lui-même au Diario de la Marina comme rédacteur en chef, il délaissa bientôt la poésie pour le journalisme. Mais dès 1959, s’écartant de la Révolution cubaine, il quitta définitivement Cuba.

3L’exil fut pour lui une période de fracture et de solitude, mais aussi de renouveau, de résurrection poétique et de (re)découverte de soi. À l’isolement, à la marginalité, à la relégation personnelle auxquelles le condamnaient irrémédiablement sa couleur et son homosexualité, Baquero opposa la puissance inventive de sa poésie, la profondeur de ses essais et la lucidité de son regard. Dans Poemas escritos en España (1960), Memorial de un testigo (1966), Magias e Invenciones (1984), Poemas invisibles (1991) comme aussi dans Indios, blancos y negros en el caldero de América (1991), pour ne citer que ces ouvrages, on découvre l’ampleur de son humanisme, de son hispanité renégociée et de son ouverture vers un monde sans frontières.

4Le présent numéro réunit d’abord des études critiques de certains de ses amis cubains, exilés eux aussi, qui ont pu partager avec lui de longs moments d’intimité et d’amitié. Rolando D. H. Morelli, E. Pío Serrano, José Prats Sariol lui consacrent ici de belles pages qui rendent hommage à l’homme comme à l’écrivain. Ils proposent une étude critique et réflexive sur l’histoire de sa vie, sur son cheminement de créateur, mais plongent aussi au plus profond de sa production pour montrer comment s'y construit une vraie poétique de la transfiguration. Dès ses premiers poèmes cubains (Poemas, Saúl sobre la espada, 1942), la recherche de soi est au premier chef ce qui permet à son inventivité et à son imagination créatrice de combler le vide, l’absence et l’exil intérieur. R. D. H. Morelli étudie les multiples masques derrière lesquels, par mutations successives, le poète se dissimule dans sa quête identitaire. À E. Pío Serrano, Baquero apparaît comme l’éternel exilé, auquel, à partir de 1959, seule l’écriture poétique retrouvée permit de récupérer son être et de lui conférer sa visibilité. J. Prats Sariol montre comment sa destinée se plaçait sous le signe de l’orphisme, cette pensée philosophique à vocation transcendantaliste qu’il partagea dans l’intimité de son maître J. Lezama Lima (Introducción a los vasos órficos, 1961).

5D’un autre côté, il faut remercier Felipe Lázaro pour la générosité, la confiance et la grande disponibilité qu’il nous a toujours témoignées en autorisant la reproduction, en annexes, du texte de ses deux conversations avec Baquero en 1987 et en 1994 (Conversación con Gastón Baquero, Madrid : Betania, 1994, p. 19-51), ainsi que de son acte de naissance, qui confirme la date de 1914, demeurée longtemps douteuse.

6D’autre part, centrés plus spécialement sur ses écrits durant sa période madrilène, divers travaux analysent les modalités discursives qu’il a mises en œuvre pour surmonter la finitude et l’enfermement loin de l’île. Car pour lui l’éloignement géographique n’a jamais représenté un obstacle : « Lo que me falta, lo invento » [« Ce qui me manque, je l’invente »]. Depuis sa prison d’exilé, il s’est au contraire employé à conquérir de nouveaux mondes littéraires ou artistiques, à rechercher de nouveaux espaces esthétiques. À travers ses rencontres ou ses lectures, en réalité il n’a pas cessé de voyager, de sillonner le monde. Ses essais sur Elliot, Yeats, Darío et Cernuda témoignent de sa soif d’aventures intellectuelles, de son ouverture à d’autres cultures, d’autres croyances et d’autres langues, bref, d’autres visions du monde. Grâce à Diana Aradas Blanco, qui retrouve chez lui des échos d’écrivains français tels que Mallarmé, Valéry, Rimbaud et Péguy, le lecteur découvrira la richesse de son univers mental et de ses références intertextuelles. C’est pourquoi, pour sa part, Manuel Iris étudie le poème « Magnolias para Betina » (Memorial de un testigo, 1966) dans lequel, renouant avec la chanson populaire du boléro cubain, Baquero affiche clairement son antillanité et son attachement à la tradition criolla et à la cubanía. Enfin, dans certaines pièces, Michèle Guicharnaud-Tollis cherche, liée à son origine mulâtre, la tentation du retour à sa matrice originelle et aux racines africaines qui font partie intégrante de cette cubanía ; mais, par sa grande liberté créatrice et le regard ludique qu’il porte sur le monde, son discours poétique opère une transmutation, une véritable « transculturation » de la matière, sans pour autant se départir de la dimension métaphysique propre à toute écriture poétique et de son intérêt obsessionnel pour l’énigme existentielle.

7La force de la poésie et de la pensée de Baquero réside dans sa conception éthique et ontologique du monde. Se dressant tour à tour contre les conflits ethniques, contre le racisme et la xénophobie, contre le fanatisme et l’intolérance, il veut aussi renverser les préjugés, détruire les remparts de l’intolérance, abolir les discriminations et les frontières. En partant de son recueil d’essais Indios, blancos y negros en el caldero de América et de certains poèmes, Marta Rita Aguila Ajón aborde la question du métissage américain, bienfaiteur et fécond, garant de tolérance et de pluralité. Enfin, Clément Animan Akassi ouvre le passionnant débat sur l’hispanité et le problème de la race auquel, dès son arrivée à Madrid, l’écrivain se trouva confronté. Le concept étroit d’hispanité issu de l’intransigeance de l’Espagne franquiste ne s’accommodait ni des métissages, ni des migrations culturelles pas plus qu’il ne s’embarrassait d’avoir à respecter les différences. Tout à fait à contrecourant, les discours poétiques et réflexifs de Baquero engagent au contraire dans un processus de décolonisation des imaginaires, avec la volonté de favoriser une conception incarnée de l’humanisme où la mémoire noire serait disséminée et donnée à voir aussi. Dans cette approche, chez Baquero, C. Animan Akassi pense entrevoir l’identité de la Relation chère à Edouard Glissant ; du reste, c’est bien dans cet esprit d’ouverture vers un monde œcuménique que notre écrivain rédige sa dédicace aux « Poèmes invisibles » (1991) et, s’adressant à tous les jeunes poètes, cubains insulaires et cubains exilés, affirme devant eux la puissance du verbe et la pérennité de la poésie.

8En projetant de nouveaux éclairages sur ses textes et les enjeux de l’exil/son exil, il nous reste à espérer que ce numéro viendra enrichir l’approche critique de ce grand écrivain et contribuera ainsi à réhabiliter aussi bien l’homme que le créateur, trop longtemps condamnés à l’exil et à la solitude.

Pour citer ce document

Michèle Guicharnaud-Tollis et Clément Animan Akassi , «Avant-propos», [En ligne], Numéros en texte intégral /, Gastón Baquero, mis à jour le : 29/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/abay/1462.