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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

5 | 2014 Gastón Baquero

Michèle Guicharnaud-Tollis

Lectures de Gastón Baquero, poète entre trois mondes

Article

Cette étude propose une analyse du processus de création poétique qui, à partir des mondes culturels qu’il a intimement vécus, s’exprime chez Gastón Baquero dans une magistrale synthèse transgressive. En effet, depuis les réminiscences africaines de ses origines jusqu’à son séjour en Espagne, en passant par les Antilles de sa jeunesse, ce sont bien divers mondes qui se côtoient avant de se fondre en lui. Cette fusion magique a été largement facilitée par son long exil à Madrid (1959-1997), qui, en outre, a sans doute permis à l’écrivain de se révéler et d’acquérir une grande maîtrise artistique, faite de talent et de technique.
L’analyse se centre sur cette production madrilène, notamment sur Magias e invenciones (Madrid, 1984) et sur Poemas invisibles (Madrid, 1991). Étudiant les modalités de construction de ce monde poétique aux dimensions universelles, elle analyse notamment comment l’écrivain a combiné les échos telluriques aux rythmes musicaux africains (Poemas africanos), ses sources d’inspiration les plus vitales au cœur de la culture hispano-américaine, spécialement de l’intimité antillaise (J. Lezama, L. Cabrera, etc.), et au monde espagnol, avant de s’ouvrir finalement sur une très large vision culturelle. Comme pour toute pensée et écritures métisses, cette analyse tente de saisir l’« oscillation » permanente entre ces trois mondes en terre étrangère, et de dégager cette imbrication interculturelle transgressive surtout tangible dans les « interstices du texte » (S. Gruzinski).

Este estudio propone un análisis del proceso de creación poética que, a partir de tres mundos culturales íntimamente ligados a la vida de G. Baquero, se expresa a través de una transcendental fusión transgresiva. En efecto, desde las reminiscencias africanas de sus orígenes hasta su estancia en España, pasando por las Antillas de su juventud, varios mundos culturales se combinan hasta fundirse en él. Su largo exilio en Madrid (1959-1997) contribuyó con fuerza a crear esta fusión mágica y le permitió revelarse a sí mismo dándole una gran maestría artística que conjuga a la vez talento y técnica.
El análisis se centra en los escritos madrileños, esencialmente
Magias e invenciones (Madrid, 1984) y Poemas invisibles (Madrid, 1991): estudia las modalidades de construcción de este mundo poético con dimensiones universales y analiza sobre todo cómo el escritor combinó los ecos telúricos con los ritmos musicales africanos (Poemas africanos), sus fuentes de inspiración más vitales en la misma cultura hispanoamericana especialmente en su vivencia antillana (Lezama Lima, Lydia Cabrera, etc.), y con la fuerte impronta del mundo español, para abrirse finalmente a una visión cultural muy amplia. Como en el caso de cualquier pensamiento o escritura híbrida, intenta analizar esta « oscilación » permanente entre tres mundos en tierra extraña, y destacar esta imbricación inter-cultural transgresiva que emerge sobre todo en los « intersticios » del texto (S. Gruzinski).

Texte intégral

Vuela la geografía dislocada ;

Vuela la historia, quédanse palabras

Ya quietas en su estar de tantos años

(« Isladeverdeoro: Eugenio Florit habla del autor »,

Eugenio Florit, Miami 1991

Introduction

  • 1 À La Havane, Madrid, Salamanque, Grenade, Miami, New Y...

1C’est pendant son exil madrilène, à partir de 1959, que Gastón Baquero a sans doute donné le meilleur de lui-même en matière poétique. Alors parvenu au sommet de sa maturité, il maîtrise parfaitement son art, assis sur les expériences successives de sa vie. Depuis son enfance à Banes, son adolescence et sa jeunesse à La Havane aux côtés de origenistas, jusqu’à sa vie madrilène, cet éternel migrant a entremêlé des souvenirs et surtout (re)créé des mondes poétiques variés qui, à en juger par le nombre des hommages qui lui sont mondialement rendus en 2014 à l’occasion du centenaire de sa naissance1 continuent de susciter l’admiration et l’émerveillement des critiques.

  • 2 Felipe Lázaro, « La invención de lo cotidiano en la po...

  • 3 « Dar existencia a lo tenido hasta ese momento por ine...

  • 4 « Lo único que me ha interesado en este viaje hacia el...

2« La pierre angulaire de son travail poétique »2 est essentiellement constituée par le voyage imaginaire entre plusieurs mondes. Car Baquero a voyagé géographiquement mais aussi dans la littérature du monde. Pour lui la poésie avait fondamentalement une fonction maïeutique en ce qu’elle faisait exister ce qui jusque-là était inexistant3. Rendre le monde intelligible et même visible, lire les mystères du monde et donner la parole à l’Intelligence (qu’il opposait à la Nature brute), tel fut le principe créateur4 instinctif qui le poussa à écrire.

  • 5 « Con los años, Rilke y Whitman le regalaban iterables...

  • 6 « Lacera y cuesta recordar diálogos, conversaciones y ...

  • 7 « S’adapter, c’est-à-dire se définir dans l’interactio...

3Il a puisé aussi aux sources des plus grands écrivains dont la liste ou le rappel, déjà établi(e) par Felipe Lázaro et Efraín Rodríguez Santana5, serait fort longue à reproduire ici. Sa culture sans frontières avait peu à peu fait de lui un homme encyclopédique : ceux qui le fréquentaient à Madrid le disaient intarissable sur la littérature et sur la vie et se remémorent encore ses discours interminables. Comme l’explique Felipe Lázaro6, il fascinait ses auditeurs. Apparemment adapté à cette vie madrilène, il n’en vivait pas moins davantage dans le souvenir, la mémoire et l’imagination que dans la réalité : ce qui lui manquait, il l’inventait. Vu l’intensité de son amour pour sa terre natale, Cuba et plus précisément la région orientale, il n’est pas risqué d’avancer que son inventivité et sa poésie ont en permanence comblé le grand vide créé en lui par l’éloignement de la patrie. Mais s’adapter, c’est aussi créer et recréer à l’infini, c’est osciller toujours entre soi et son milieu7.

  • 8 Nous excluons de cette étude Poemas de otro tiempo (19...

4C’est cette oscillation permanente entre trois mondes que nous tenterons d’étudier ici dans quelques productions madrilènes. En nous centrant prioritairement sur Magias e invenciones (Madrid, 1984, désormais : MI)8 et sur Poemas invisibles (Madrid, 1991, désormais : PI), nous proposons ici quelques lectures de poèmes et étudierons les modalités de construction de ce monde poétique original : l’écartèlement ou plutôt l’oscillation – pour reprendre l’expression de Maurice Toussaint – entre trois mondes culturels : américain (le plus souvent antillais), africain et européen, autant d’espaces qui tantôt se chevauchent, tantôt se séparent, tantôt convergent ou divergent pour nous offrir le meilleur de sa poésie.

Le « retour au pays natal »

Un insulaire à Madrid 

  • 9 « Una carta de Gastón Baquero a Lydia Cabrera », Penúl...

5Comme pour tout exilé, il importe de se pencher sur la façon dont Baquero vécut son rapport à l’île depuis son exil à Madrid, au n°5 de la rue Antonio Acuña où il résida de 1959 à sa mort. Comme il l’exprimait dans une lettre adressée à Lydia Cabrera, il s’y est toujours senti étranger : «  [...] nunca hemos dejado de sentirnos extranjeros dondequiera hayamos vivido y vivamos fuera de Cuba. Albert Camus lo expresó a la perfección : “Étranger, qui peut savoir ce que ce mot veut dire ? »9.

  • 10 Bladimir Zamora Céspedes, « Las piezas que faltaban »...

6Mais il confia également que cet éloignement n’était pas un réel problème, dans la mesure où l’île ne cessait de l’habiter et où cette présence constante trouvait à se manifester. La Poésie révélant à ses yeux l’invisible, tout dans son domicile madrilène la rappelait à son souvenir : son drapeau, aussi bien que les photos des grands hommes de l’histoire cubaine, de sa famille et de ses amis cubains les plus chers. Par ailleurs, tous tapissés de livres, les murs de sa bibliothèque attestaient en même temps l’ampleur de sa culture : « Primero fueron las conversaciones interminables en aquella apretada salita suya, rebosante de libros y claves inequívocas de la identidad del poeta : la bandera, el escudo, las imágenes de Martí, Maceo, su madre, Lezama, Lydia Cabrera »10.

  • 11 Voir son poème « Testamento de un pez » (1948).

  • 12 Bladimir Zamora Céspedes, « Las piezas que faltaban »...

7On a beaucoup insisté sur sa cubanía, son goût immodéré pour les plats créoles qu’il partageait avec ses amis madrilènes et tout spécialement pour le congrí dont il disait qu’il était de l’Oriente. Etait-ce une façon d’exorciser le présent, d’installer son passé dans son présent, ou de lutter encore contre l’angoisse de l’inconnu et l’obsession de la mort qui toujours l’a tenaillé11. On raconte même qu’il dormait avec la lumière de sa chambre allumée pour éviter que ne surgissent en lui des fantômes de Cuba : « Me confesó que ya hacía varios años él dormía con la luz de su cuarto encendida. Era el único modo de impedir, que al tirarse a la cama para descansar, le asaltaran los fantasmas de la Isla »12.

  • 13 Ibid., p. 77.

8Alors qu’il était à la résidence du troisième âge d’Alcobendas, il confia à Bladimir Zamora Céspedes : « Ay, mijo, estoy en un exilio dentro de otro exilio »13.

9Même éloigné de son île natale, Baquero se sentait donc fortement cubain. Il faut dire aussi que sa conception très large de la cubanité lui faisait considérer que tout exilé cubain était cubain au même titre que n’importe quel Insulaire de l’intérieur. Par là il rejoignait de nombreux autres écrivains de la même diaspora, tels qu’Antonio Benítez Rojo et tant d’autres. D’où son appel permanent à l’union et à la réunion de tous les Cubains, sur place ou déplacés, où qu’ils résident, autour de la poésie du monde :

  • 14 « Dedicatoria », PI, PC, p. 246.

Dedicatoria
[…] A los muchachos y muchachas nacidos con pasión por la poesía en cualquier sitio de la plural geografía de Cuba, la de dentro de la Isla y la de fuera de ella
El orgullo común por la poesía nuestra de antaño, escrita en o lejos de Cuba, se alimenta cada día, al menos en mí, por la poesía que hacen hoy – ¡ y seguirán haciendo mañana y siempre ! – los que viven en Cuba como los que viven fuera de ella. Hay en ambas riberas jóvenes maravillosos. ¡ Benditos sean ! Nada puede secar el árbol de la poesía.14

  • 15 MI, PC, p. 158.

  • 16 C’est un rappel de Cervantès et du Quichotte.

  • 17 MI, PC, p. 209.

10De ses amitiés avec les poètes et écrivains de son pays, on retient surtout ses rapports privilégiés avec le Maître des origenistas, José Lezama Lima, dont il célèbre la mémoire dans un beau poème funèbre, le sonnet « Epicedio para Lezama »15. La géographie y est complètement disloquée, à l’image de l’universalisme recherché par Lezama, et elle nous transporte du côté du Nil, de l’île Trapobana16 et de Milet. De même, son admiration pour Lydia Cabrera était sans limites, et il lui a dédié des textes de tonalité différente : ludique dans « Charada para Lidia Cabrera »17, plus intimiste dans sa correspondance. Une lettre qu’il lui adressa à l’occasion de son anniversaire un 10 mai 1982 et récemment mise au jour constitue un témoignage émouvant de son amitié pour la Cubaine et, au-delà, un exemple éloquent de son amour indéfectible pour l’île. Baquero y exprime son admiration pour l’ethnologue et la conteuse et leur amour partagé pour la terre natale. Le lecteur y retrouve à la fois la criolledad et la cubanía, la fierté d’être et de se sentir cubain et l’attachement viscéral à la patrie :

Frente a los que intentan borrar de la conciencia de los cubanos, hállense dentro o fuera de Cuba, y sea cual sea la edad de cada uno, la noción verdadera de patria, de la cubanía, de la criolledad (noción excluyente de la esclavitud y de la crueldad, los dos pilares del comunismo), frente a esos desdichados, ¿ no tenemos que sentir multiplicada por mil la gratitud ante los que como tú aman a Cuba, y traen cada día un recuerdo, una lucecita más para que no se esfume la imagen, para que no se haga en nosotros la oscuridad de oscuridades que es no amar a una patria, no sentir unas raíces, no recordar la enorme dicha de haber nacido en Cuba, la gloria de ser cubano ?18

  • 19 « Ese es el gran aporte de Lydia, quitar al negro de ...

11Par ailleurs, Baquero considérait que son amie, profondément attachée aux cultures africaines, était l’un des écrivains qui avaient le mieux su évoquer la spiritualité des Noirs19. Ces élans patriotiques sont évidemment à replacer dans le contexte de l’expérience douloureuse de leur exil commun.

  • 20 Poemas últimos no recogidos en libros unitarios, PC, ...

12De très nombreux poèmes se dégage la présence prégnante de l’île, même au travers de grands débordements lyriques étrangers à Cuba, et donc de portée plutôt universelle. Dans « La luciérnaga »20 par exemple, où c’est un haikú japonais qui chante « Perseguida la luciérnaga / se esconde en la luna… », on assiste à un échange mystérieux – peut-être complice – entre la lune, royaume de la mort, et ici-bas, le ver luisant, au côté de l’homme-enfant. Entre l’astre et le ver passe un message d’amour total, comme aussi entre ce dernier et l’enfant. Malgré son inspiration orientale, ce poème s’enracine au plus profond des coutumes et des croyances insulaires : en effet, la chanson rappelle que le ver luisant se nomme cocuyo à Cuba et qu’il y est très fortement lié à la ceiba, l’arbre magico-religieux qui fait partie intégrante du folklore cubain et autour duquel gravitent les pratiques afro-cubaines de la santería. Bel exemple d’une poésie alliant universalisme et localisme !

Le voyage en Afrique, matrice de la vie

13Par ailleurs, cet amour pour l’île ne peut être dissocié de son amour pour l’Afrique. Lui-même mulâtre, Baquero n’a cessé d’encenser et de chanter le continent de ses origines.

14Autour de l’Afrique gravitaient en lui toutes les manifestations ou expressions qui puisaient aux sources d’un monde dont se nourrissait la culture caribéenne, notamment cubaine. Aimant se remémorer et retrouver ceux qui s’étaient penchés sur ces racines africaines et leur culture, il avait inscrit Aimé Césaire au panthéon des grands noms liés à la culture africaine, aux côtés des initiateurs de l’afrocubanisme et des amoureux des rythmes africains tels que Mariano Brull, Emilio Ballagas.

  • 21 Introduction de Baquero à « Poemas africanos », MI, P...

15Malgré leur indéniable intérêt, ses « Poèmes africains » (« Poemas africanos », 1974) publiés dans MI occupent un espace sui generis au sein de sa production et ont été assez peu étudiés. Pourtant, dans l’introduction Baquero y apporte un message. Il s’agit pour lui d’offrir, sinon une traduction, du moins une adaptation de poésies africaines écrites par des auteurs qu’il considère comme les authentiques représentants de la poésie noire : le Nigérian Gabriel Okara, le Sénégalais Leopold Sedar Senghor, la Mozambiquaise Noemia de Sousa, Antoine-Roger Bolamba du Congo belge, Jean-Joseph Rabéarivelo de Madagascar ; auxquelles s’ajoutent deux chants anonymes de la tradition orale bambara et bantu. Il s’insurge avec force contre la prétendue poésie afro-antillaise, qu’étudient sociologues et autres analystes du « racisme masqué », mais qui, à de très rares exceptions près, à ses yeux n’est ni poésie ni noire ! Les adaptations de poèmes qu’il propose, en revanche, montrent à la perfection « l’émouvante et magnifique spiritualité de l’homme noir »21. En les dédiant à son amie Lydia Cabrera, grande traductrice d’Aimé Césaire, selon lui le plus grand poète noir antillais, notamment de Cuaderno del retorno al país natal, Baquero rend du même coup hommage à son travail de traduction, qu’accompagnent les dessins de Wilfredo Lam.

  • 22 « Convoco la voz de los Korás Koyaté », « Congo », MI...

  • 23 « Oigo muchas voces », « Adhiambo», ibid., p. 226.

  • 24 « Oid el canto del Buitre » (« Dongo, el tigre », ibi...

  • 25 Voir dans « Imagen de África » de Leopold Sedar Sengh...

  • 26 « Fuego de los hechiceros, Espíritu de las aguas infe...

  • 27 « Dongo el tigre », ibid., p. 233.

  • 28 PI, PC, p. 263.

  • 29 « [...] que no cuente conmigo a la hora de su muerte ...

16Cette sélection des poèmes n’est pas le fruit du hasard : elle mise sans doute sur l’oralité, qui donne leur véritable vitalité à ces voix africaines. Chaque poème étant un message fait pour être dit et entendu, des voix y sont convoquées22, entendues23, invoquées24. Comme dans la pensée africaine et dans sa tradition orale, ces poèmes doivent être lus sur le mode musical et incantatoire, car ils pénètrent dans l’intimité de la forêt et plus généralement de la Nature, ainsi que dans les profondeurs secrètes et les forces occultes de la nuit25 : l’Esprit de la Force du Feu26 que l’homme idolâtre, les chants du Vautour Victorieux27 que les guerriers sans peur écoutent, le pouvoir de l’Ancêtre, la protection du totem, etc. Dans la production de Baquero, la présence africaine ne se limite pas à ces poèmes strictement africains. Elle apparaît dans d’autres poèmes des PI tels que « Invitación a Kenia »28, sorte de songe où le tigre du Kenya invite à revenir au pays des ancêtres, sous la lumière blafarde de la lune annonciatrice de mort. Ce retour aux origines africaines, si important pour Baquero, qu'il assimilait au retour à l’enfance, prend ici la forme du conte où le tigre kenyan incite l’auteur-narrateur à le rejoindre et à retrouver la magie du monde des croyances africaines qui, à l’heure de la mort29, scelle la destinée des hommes : là où, au royaume des forêts du pays, le tigre, le chevrotain et l’aigle sont rois.

  • 30 MI, PC. p. 219.

  • 31 « [...] y de un golpe me encuentro / niño otra vez »....

17On s’arrêtera aussi sur « Piano y tambor » où le nigérian G. Okara, dans ce même recueil de Poèmes africains (MI), exalte les temps anciens « quand les forces de l’homme étaient pures et joyeuses »30, lorsque la rumeur venue des profondeurs de la forêt africaine habitée de tigres et de jaguars et la résonance mystique des tambours faisaient retentir les échos d’une enfance associée au giron maternel. Mais le temps de l’enfance est tout à coup brisé par la musique délicate d’un piano surgie de terres lointaines qui se dissout dans la forêt. Partagé entre deux âges – la vigueur de la jeunesse, voire de l’enfance31, d’une part, et la fragilité de la vieillesse d’autre part –, le narrateur se retrouve prisonnier, quasiment écartelé entre le rythme puissant et mystique de la forêt et les délicates plaintes du concert. Entre le tambour et le piano, ces deux représentations métonymiques de l’Afrique et de l’Europe occidentale, se livre aussi le combat intérieur du poète déchiré entre deux mondes culturels, mais également entre les deux temporalités extrêmes de la vie.

  • 32 « Hoy he vuelto a la casa donde un día / mi infancia ...

  • 33 « Nadie viera en el pueblo, jamás, mujer tan hermosa....

  • 34 Il se fera également le défenseur du métissage dans I...

18Il en va de même dans les trois « Variations antillaises sur des thèmes de Mallarmé » qui, comme chez Aimé Césaire, reprennent le thème du retour à la maison natale et du retour sur soi. Mais « La casa en ruinas » (II)32 scelle l’inanité de ce retour, quand les amarres sont rompues et que la maison est en ruines. En revanche, « Aparición » (III), qui célèbre la métamorphose d’Aphrodite en une belle mulâtresse33 aux yeux verts, vient illuminer la vie de l’auteur-narrateur. Implicitement, elle chante aussi la fête du métissage et de la terre antillaise34, la gaieté de ses femmes, le scintillement du soleil sur la mer et la douceur de sa brise qui transforme les nuits antillaises en paradis :

  • 35 « Variaciones antillanas sobre temas de Mallarmé » (1...

Abrí los ojos y me sentí cercado por un resplandor de oro: / algo venía precedido de músicas, de pájaros verdes, de jazmines / abiertos a la luna. Fue de un golpe / como si cien niños golpeasen sartenes con cucharitas de plata: / Afrodita en persona, protegida del sol con una sombrilla de hojas frescas, / Afrodita mulatadeojosverdes y andar de palomita buchona en los maizales, / Pasaba por la puerta de mi casa.35

  • 36 « aquél cuya mirada era / una llama verde y sofocada ...

  • 37 « Doradas piernas, estilizados muslos, / andar que la...

19« La Fiesta del fauna (I) » met pareillement en scène un beau mulâtre au regard de feu, un magnifique faune mallarméen qui, comme précédemment Aphrodite, lance des flammes vertes36, et s’unit ensuite à la nymphe. L’assimilation est totale entre la pureté et la beauté des êtres mallarméens et celles du mulâtre « bois de miel et de cannelle »37, élevé ici à la hauteur des dieux antiques. Les réminiscences de l’églogue « L’après-midi d’un faune » (1876) de Mallarmé sont ici évidentes, et l’admiration que Baquero avait pour lui n’étonne pas si l’on pense à tout ce qui rapprochait les deux hommes : un même goût pour l’Antiquité, une même conception de la poésie pure, le parallélisme qu’ils établissaient tous les deux entre histoire de l’humanité et histoire personnelle, l’obsession de la jeunesse. Mais le Cubain y adjoint une touche américaine : l’omniprésence, en arrière-plan, des beautés de la nature antillaise, et notamment insulaire.

Voyages imaginaires interculturels : sur la voie de la transculturation

  • 38 « El Galeón », MI, PC, p. 174-175 est aussi la représ...

  • 39 Dans le poème « El Gato personal del conde Cagliostro...

20Rien n’est moins statique que la poésie baquérienne. Mouvement, dynamique, errance sont partout ; et le voyage imaginaire entre les continents y est sans doute l’un des thèmes privilégiés. Dans PI, « El viajero » fait du poète ce migrant par excellence qui va de Lisbonne à Varsovie en sifflant avec insouciance la Barcarole des Contes d’Hoffmann. Les références à des lieux situés aux antipodes les uns des autres se succèdent, les voyages ou leurs représentations métaphoriques, voire allégoriques, se multiplient : le galion38 de Philippe ii parcourt les océans de Manila à Acapulco ; Balsamo, l’aventurier Comte de Cagliostro, se déplace39 en compagnie de son chat ; la Baronne Humperdansk chevauche vers le Nouveau Monde, pour ne citer que ces exemples.

  • 40 Fernando Ortiz, Contrapunteo cubano del tabaco y el a...

21Dans ses pièces, le poète se plaît à traverser des mondes littéraires et artistiques variés et à accumuler les références aux mondes littéraires de tous les continents et aux auteurs de toutes latitudes. Avec eux, il franchit les frontières, revisite le monde, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe essentiellement, parfois aussi l’Asie. Que ses voyages soient vécus ou poétisés, on ne cesse de le voir, lui ou ses doubles, toujours en retrait ou à distance, avec ses amis écrivains à Paris, Madrid, Oviedo, Munich, Amsterdam, La Havane, etc. Convoquant ainsi divers écrivains européens (espagnols, français, britanniques) et américains, la poésie de Baquero en vient à entremêler des continents et à métisser plusieurs mondes culturels pour en recréer de nouveaux. Cette hybridité transculturelle opère une véritable « transculturation » au sens où l’entend Fernando Ortiz40.

  • 41 « [...] a París le hace falta un Aconcagua ». PI, PC,...

  • 42 « [...] y voy a lloverle a Dios sobre / su misma cara...

22Ainsi, sa rencontre à Paris avec César Vallejo évoquée dans « Con Vallejo en París – mientras llueve », fait d’emblée ressortir une sorte d’incongruité : l’immersion du monde indien dans les fastes d’une capitale brillante et mondaine du monde occidental. Mais peu à peu la puissance sociale de sa poésie s’impose et envahit l’espace littéraire, au point que le Péruvien en vient à se confondre avec Paris. Métaphoriquement, cette force poétique devient un parapluie qui le protège du tonnerre et des éclairs, de la colère et de l’indignation que déclenchent en lui les malheurs du monde. Car pour lui toute la misère du peuple indien, toutes les injustices humaines se sont déversées sur la capitale transfigurée. Ses poèmes, qui sont ceux de l’écrivain métissé qu’il est – Abraham de son second prénom, il est rebaptisé Adam et Abel par Baquero –, deviennent des boucliers, de véritables antidotes efficaces pour lutter contre toute cette misère, à l’échelle andine, parisienne41 et, au-delà, planétaire42.

  • 43 Ailleurs, il s’est longuement exprimé sur les séjours...

  • 44 « Homenaje a Federico Garcia Lorca », Poemas primeros...

  • 45 « Himno y escena del poeta en las calles de La Habana...

23Sur un ton plus badin, Baquero se promène avec Federico García Lorca dans les rues de La Havane43. Dans un poème de 194044, il avait déjà rendu un vibrant hommage à l’Andalou. « Himno y escena del poeta en las calles de La Habana » correspond au moment où le poète espagnol se trouve dans la capitale cubaine où il est arrivé en 1930. Lorca aimait à dire que « La Havane était une grande Cadix » et, au vu des quartiers qu’il avait visités (Regla, Guanabacoa, etc.), poétiquement il en venait à les superposer jusqu’à les confondre et à ne plus savoir distinguer de La Havane45 les grandes villes d’Andalousie (Séville, Cordoue, Cadix, Grenade, bref l’essentiel de la région). Quoi qu’il en soit, il céda aux charmes envoûtants de la capitale et finit par s’en remettre à la protection des divinités afro-cubaines, Yemayá et Ochún.

  • 46 Les biographes du poète désinvolte et libertaire Osca...

24En nous transportant dans le milieu artistique de la bohême parisienne ou de la musique et du théâtre, en opérant la transgression par l’humour, les PI proposent également des pièces d’une incongruité et d’une cocasserie étonnantes. Dans « Oscar Wilde dicta en Montmartre a Toulouse-Lautrec la receta del coctél bebida en la noche antes en el salón de Sarah Bernard », le rapprochement ludique des trois représentants de la littérature et des arts de la Belle époque parisienne ne relève pas de la pure invention46. Néanmoins, c’est pour Baquero l’occasion de proposer du mélange une transposition qui fait retrouver toutes les saveurs et les odeurs des Antilles propres aux Barbades, à la Guyane, à la Martinique, au Surinam. Ainsi associé à l’époque coloniale du temps des grands aventuriers européens vers l’Amérique (Walter Raleigh), ce philtre devenu magique concentre en lui toutes les saveurs du passé et de l’histoire (jusqu’au raffinement de la culture abbaside du calife Haroun-Al-Raschid). Le ton badin, familier, fantaisiste et volontiers provocateur (deux gouttes de sperme d’adolescent, ou du lait de chèvre de Surinam entrent dans la recette…) fait pénétrer dans un jeu néobaroque où le poète s’amuse des variantes lexicales (par exemple, « ajonjoli » ou « sésamo » ou « tajina »). Mais cette débordante sensualité exotique, cette exubérance verbale sont entremêlées de quelques touches parisiennes (mention d’artistes, beuveries de la bohême dans le Montmartre de la Belle Époque, boisson antillaise aussi simple à réaliser qu’un french-cancan). Comme si, à travers ce cocktail pour le moins original, il filait la métaphore d’un nouvel ajiaco, Baquero mélange culture antillaise et emprunts à des époques, des horizons et des impressions culturelles variés porteurs d’un universalisme fécond.

  • 47 Anaximandre de Milet (611-546 av. J.‑C.), poète, sava...

  • 48 « Marcel Proust pasea en barca por la bahía de Corint...

25On reste encore dans le voyage imaginaire lorsque Baquero transporte fictivement Marcel Proust dans la baie de Corinthe pour une promenade en barque et défie à nouveau toute vraisemblance. Car, en faisant des jeunes filles d’Honfleur les plus belles de Corinthe, les « colombes en fleur de Corinthe », notre poète défie et transgresse la vérité, puisque, on le sait, l’auteur de À la recherche du temps perdu vivait reclus dans l’enceinte d’une petite chambre, consacrant l’essentiel de son temps à l’écriture. Mais Baquero pousse l’inventivité encore plus loin en ménageant un effet de surprise final. En effet, si les cinq dernières lignes ramènent à une certaine réalité, tout le poème se présente comme un rêve éveillé de Proust sursautant d’exaltation à la vision de son double, le poète grec Anaximandre47. Assis sous le soleil, sous son ombrelle mi-verte mi-bleue, à l’écart du monde, ce sage passe ses journées à retrouver le temps en compagnie de jeunes filles en fleur, avant de rentrer chez lui le soir écrire de petits poèmes sur les « jeunes colombes en fleur » ; jusqu’au jour où, dans la baie de Corinthe, il aperçoit sur une barque un vieil asthmatique couvert d’un chapeau de paille ceint d’un ruban rouge, ramant lui aussi contre le temps : « La barca, inmóvil en medio de la bahía, vencía también el tiempo »48.

  • 49 Voir l’épilogue de José Prats Sariol, qui consacre pl...

26Dans ce poème en prose, c’est ce songe brusquement interrompu, pure invention de Baquero, qui ramène à la réalité et inspire à Proust À l’ombre des jeunes filles en fleurs : autant chez Anaximandre que chez lui ou chez Baquero49, l’obsession du temps est omniprésente, et constants les efforts pour surmonter ses effets et conquérir à chaque instant quelques bribes d’éternité :

  • 50 « Marcel Proust pasea en barca por la bahía de Corint...

Esa noche, poco antes de dormir,
Marcel Proust gritaba exaltado desde su habitación :
Madre, tráigame más papel, traiga todo el papel que pueda.
Voy a comenzar un nuevo capítulo de mi obra.
Voy a titularlo: « A la sombra de las muchachas en flor »
.50

  • 51 « Coloquial para una elegía », ibid., p. 179.

27Si la géographie est bouleversée, l’histoire l’est tout autant, et de ruptures chronologiques en anachronisme, c’est un monde carnavalesque qui se trouve créé. Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) danse avec Luis xiv et l’empereur Moctezuma susurre des contes érotiques à l’oreille de Marie Antoinette51… Baquero joue avec le temps, le déstructure, le disloque et recrée des situations décalées, délibérément parodiques, voire burlesques.

Au-delà des frontières : transterritorialité et quête du sens

  • 52 « Con César Vallejo en París – mientras llueve », PI,...

28Au-delà du retour vers les racines antillaises et plus encore africaines, il s’agit donc à la fois de donner du sens à l’existence humaine, d’en mettre au jour les mystères et d’ouvrir de nouvelles voies poétiques dans et par la création. « Estoy harto de no entender el mundo »52, a-t-il écrit.

Le voyage interplanétaire et la question existentielle

  • 53 « Breve viaje nocturno » (1962), MI, PC, p. 183.

29Le voyage conduit aussi hors des frontières géographiques et interculturelles et transgresse les limites qu’impose la prison du monde : il mène vers les astres, la lune entre autres, comme dans « Breve viaje nocturno » où Baquero s’identifie à l’enfant qui se laisse aller à rêver de voyages et de divagations extra-terrestres : « Mi alma sale de mí, se va de viaje / guiada por elefantes blanquirrojos, / y toda la tierra queda abandonada, / y ya no pertenezco a la prisión del mundo »53.

  • 54 Ibid., p. 212-214.

  • 55 «  [...] hasta no estar más allí ». « Pavos reales en...

30D’ailleurs, dans la fiction littéraire, rêve et réalité se rejoignent souvent. C’est le cas dans « En la noche, camino de Siberia »54 et de même dans « Pavos reales en un jardín de Oviedo », où le narrateur a du mal à discerner les visions oniriques de la réalité : le cygne de ce jardin comme le paon relèvent bien de la réalité (« no es sueño »), jusqu’au moment où ce dernier sort55 pour entrer dans l’imaginaire et ne perdurer que dans les songes, les rêves ou le souvenir.

  • 56 Expression du célèbre économiste Josep Aloïs Schumpet...

  • 57 « Con frecuencia hay un desplazamiento de lo aparente...

31Certes, la tradition est là : elle existe pour celui qui revendique et admire les grands poètes – notamment conceptistes – du Siècle d’Or espagnol, autant que les idoles antillaises de Baquero, les pères de l’africanité, les grands de la littérature nord-américaine et anglaise. La souplesse de l’assonance est souvent préférée à la rigidité contraignante de la rime. Néanmoins, ce solide socle culturel est sans cesse soumis à une nouvelle épreuve, celle que lui imposent, dans la transposition poétique, l’inventivité et l’imagination responsables de cette « destruction créatrice »56. Ainsi, les métaphores sont reprises ou renouvelées, les glissements, les métamorphoses ou les déplacements57 sont fréquents, les situations inversées.

  • 58 « (Los aztecas tejíanle a Venus con la sangre de sus ...

  • 59 Personnage d’une comedia de Lope de Rueda (1576).

  • 60 Bradamante, héroïne guerrière, est un personnage de f...

32Apparemment moins dépendant des contraintes du temps et de l’espace, le poème « Aproximación a Venus » est un hymne à l’amour et à la beauté. Sous l’espèce de Vénus – Aphrodite, née de l’écume de la mer –, qui représentait l’Amour, la tradition gréco-romaine est évidemment rappelée, mais elle est complétée par la déesse des Aztèques, mentionnés entre parenthèses pour leurs traditions et leurs coutumes, notamment leurs offrandes sous forme de sacrifices humains58. Ici, au travers de cette double évocation, on quitte donc les mythologies pour pénétrer dans l’espace planétaire, dans un monde extra-terrestre énigmatique, fascinant et inquiétant à la fois, qui, vu depuis la terre (« desde la tierra podemos asomarnos de tiempo en tiempo a contemplarle a Venus su crecido fulgor »), livre la grande énigme du monde extra- ou supraterrestre, et d’un au-delà mystérieux. En outre, les trois élues pour habiter la planète Vénus, Belzeraida, Armelina59, Bradamante60, portent des prénoms hautement évocateurs.

  • 61 « Tu infinita pasión por la justicia, Señor de todo l...

  • 62 MI, PC p. 215.

  • 63 Pour Clément Animan Akassi, c’est l’art qui à lui seu...

33Par contraste, dans « Plegaria del padre agradecido », Baquero célèbre aussi la laideur féminine compensée ici par les talents intellectuels. On pourrait penser que le sarcasme se mêle au cynisme. Il n’en est rien car la prière est celle d’un père reconnaissant qui s’adresse au Créateur pour avoir ordonné sur terre une juste répartition du beau et du laid et associé beauté féminine et bêtise ou ignorance, laideur et science ou intelligence61, suivant le précepte « Tú has querido, Señor, que belleza y saber sean enemigos »62. En ébauchant le portrait d’un père tyrannique, possessif et acariâtre, aux antipodes de l’image traditionnelle du père et du grand-père bons et généreux, Baquero, ici, veut indubitablement écrire un anti-discours. De façon générale, bon nombre de poèmes à forte résonnance existentielle sont régulièrement construits sur le lien antinomique établi entre beauté et laideur, fécondité et stérilité, lumière et ténèbres63, plus fondamentalement encore entre les questions métaphysiques que posent la vie et la mort.

  • 64 « Muda de nacimiento ; [...] No sé cuál es su tierra....

  • 65 Pour lui, le monde des étoiles représente l’espace po...

34Fortement symbolique, lui aussi, métaphorique et intemporel, « Canto de Carolyn » est bien davantage qu’un simple hymne à la vie et à l’amour. Il s’agit de la rencontre avec une dénommée Carolyn Plowright, mystérieuse femme aimante venue d’un monde inconnu64 mais au patronyme de facture anglo-saxonne, qui tous les jeudis rend visite au poète-narrateur, boit du Champagne et danse. La couche se transforme en un somptueux navire : Carolyn apporte avec elle de nouvelles chansons et ils voguent tous deux, admirant les cieux et découvrant la beauté extra-terrestre des constellations planétaires. Comme Aphrodite dans les « Chants mallarméens », Carolyn Plowright est cette femme-passeuse qui accompagne le poète dans l’errance à laquelle le conduit sa recherche de la beauté, de la sensualité, de la pureté, et d’un autre monde, sans doute d’abord d’un autre monde poétique65 à partir de sources d’inspiration renouvelées.

Face à la Mort : « la Vie et rien d’autre »

35Jouant sur les transgressions, les dédoublements et les identités masquées, Baquero opère aussi des transfigurations de la Mort. Parmi les nombreux grands écrivains de la littérature américaine disparus auxquels il a rendu hommage, Borges ne pouvait être oublié : « Epitafio para María Kodama » en offre un bel exemple. Dans ce poème, María Kodama (1936-), qui épousa Borges sur le tard (cinquante jours avant sa mort, soulignent ceux qui veulent relativiser son éventuelle influence sur le poète), devient une fiction littéraire, une invention posthume (« el invento póstumo » de Jorge Luis Borges) qui est de nature à raviver les polémiques sur le rôle exact de María Kodama, puisque les critiques sont nombreux à ne vouloir lui reconnaître que celui de simple héritière du poète argentin. Quoi qu’il en soit, de création en création, de japonerie en japonerie (Kodama était la fille d’un architecte japonais), on découvre là le goût de Borges pour la magie du monde oriental et le bouddhisme. Malgré le titre, son ultime épouse est éclipsée par Borges qui, de fait, perdu dans la solitude de sa fin de vie, accablé par la maladie, est celui qui a « engendré » et créé Kodama. Où l’on voit que ce poème est bien davantage un hymne rendu à Borges qu’à sa compagne tardive, qui n’a finalement existé et vécu que dans son ombre.

  • 66 Nom d’un chef de guerre romain, Caius Marcius Corolia...

  • 67 « Nureyev », Poemas últimos no recogidos en libros un...

36Evoquée sur le mode fantastique, la mort de Noureev (1993) a également été dédramatisée. En effet, c’est au chien du poète-narrateur, de son nom Corolian66, qu’est attribuée sa découverte dans la presse, ainsi que sa réaction éplorée. Seule la recette universelle destinée à calmer les peines de cœur d’un astronome danois, Tyko Brahe, effectivement connu pour s’être engagé dans des recherches sur le système planétaire à partir de 1560, parvient à calmer la douleur de Corolian, et lui permettre d’accompagner son maître dans ses promenades « à la recherche du soleil, des enfants heureux, des tromperies de la vie »67. Par le moyen de la dérision, de l’accumulation des transferts, le miracle s’est réalisé grâce à la science et l’immense douleur ressentie, via son chien, par le narrateur-poète à la mort du grand danseur a été apaisée grâce à l’intervention inattendue, quasiment surnaturelle, de l’astronome.

  • 68 MI, PC, p. 194.

37Par un procédé comparable, de dédoublement en dédoublement, « El Gato personal del conde Cagliostro »68 nous plonge dans le fantastique. Ici, c’est Tamerlán – le chat de l’aventurier sicilien, Joseph Balsamo, Comte de Cagliostro –, exclusivement nourri des poèmes d’Emily Dickinson et des mélodies de Schubert qui assume l’admiration qu’ils soulevaient chez Baquero. Ce magnifique poème réalise de manière étonnante la symbiose de la poésie et de la musique, distribuées sans aucune unité de lieu. Car dans son entièreté le poème conjoint et englobe tous les lieux, dans une errance vertigineuse qui passe alternativement par Paris, Munich, Amsterdam, et fait fusionner entre eux les divers protagonistes : Emily Dickinson, Tamerlán, le Comte et, en arrière-plan, le poète, narrateur et auteur, dissimulé derrière ses masques.

  • 69 Ibid., p. 158.

38Tout ce qui est ou rappelle la mort se voit transfiguré. Ainsi, dans le sonnet « Epicedio para Lezama »69 Baquero emprunte à la forme classique pour rendre hommage à Lezama. Sa mort est évoquée ici avec sérénité et sobriété : dans un « espace épuisé » partagé entre les civilisations du Nil, de la Syrie, de la Grèce d’Épiménide et des Étrusques, sur la tombe du berger silencieux ne demeure plus que le bourdonnement de l’abeille tibétaine. Comme si la mort se fondait dans l’infini d’un espace saturé.

  • 70 « Pequeña elegía para Rafael Marquina », Moneditas ha...

39De même, à l’occasion de la mort de Rafael Marquina, un ami, une petite élégie veut établir le dialogue entre ceux qui ont déjà quitté le monde ici-bas et ceux qui y sont toujours, avec l’espoir que ce dialogue pourra reprendre un jour70. Même dans l’hommage funèbre au Doncel de Sigüenza, qui n’est autre que Martín Vázquez de Arce, cet aristocrate et militaire castillan célèbre pour avoir mis sa vaillance guerrière au service du roi et mort pendant la guerre de Grenade (1486), la mort est encore traquée et vaincue tout à la fois par le souvenir, l’admiration humaine et la beauté sculpturale de son tombeau de pierre, qui pérennise les exploits du héros finalement devenu éternel.

  • 71 « Para cenar, / el dueño del mundo, Alejandro, [...] ...

40Mais ces poèmes dédiés à la disparition d’un ami ou d’un homme célèbre alternent avec des hymnes à la vie et aux valeurs qu’elle pérennise, notamment l’amitié, qui, malgré séparations et désaccords, permet de réagir contre la mort et d’en triompher. « Desencuentros con José Kozer », plus fort qu’une élégie, plus émouvant qu’un hommage, en fournit un magnifique exemple. L’hymne à cette énergie vitale triomphante va souvent de pair avec une intense jouissance et une forte sensualité érotique qui ne sont pas sans rappeler le monde lézamien. Dans « El festín de Alejandro », l’Alexandre le Grand de Baquero allie le goût du luxe, le raffinement extrême dans la recherche des saveurs – la sauce de caviar ou le nectar de mandarines – à la grande jouissance érotique71 qu’il trouve auprès d’Astarté, déesse phénicienne de l’amour et de la fécondité.

  • 72 « Pasó de largo un día más la muerte [...] Viva, viva...

  • 73 « [...] hazle una mueca al muerto del espejo ». « Tri...

  • 74 « [...] se volvió rosa él mismo y un día ya nadie pud...

  • 75 « La vida nada más, la sola vida », Dos Poemas de Gas...

41Comme dans « Alborada »72, hymne à la vie dans la lutte quotidienne contre la mort, dans « Tristeza »73, invitation à déjouer la mort, ou encore dans « El jardín de la muerte », qui propose la transfiguration du chien fidèle au duc d’Enghien, la vie l’emporte assez souvent sur la mort. Désireux de reposer auprès de son maître, ce chien déposa tant de roses sur la tombe de son maître qu’il se trouva lui-même mué en rose74. Finalement, par les mondes poétiques qu’en permanence elle crée et recrée, toute la poésie de Baquero se révèle habitée par l’exaltation de la vie et sa capacité à défier la mort : « La vie rien que la vie, et rien d’autre » déclare-t-il dans un poème écrit à Valladolid en 199775.

À la recherche de formes et de mondes nouveaux

  • 76 « Elegía risueña número 1 » et « Elegía risueña númer...

42En n’adoptant aucun des genres académiques qu’elle propose, à maintes reprises Baquero se maintient et nous maintient à distance de la tradition littéraire. Rompant même avec elle, peu à peu il abandonne toute forme normée, le sonnet par exemple, et mise plutôt sur le renouvellement. Le poème devient prose poétique ; l’élégie, originellement chant de deuil associée à la mort ou à la souffrance est complètement revisitée : traditionnellement construite sur le pentamètre et l’hexamètre, elle perd sa régularité métrique, abandonne la mélancolie et se montre joyeuse et « souriante », comme on le voit dans les deux « Elegías risueñas »76, où la mort est véritablement transfigurée. Dans la première, une veuve entre chez le coiffeur, demande une coupe de champagne et défie le miroir japonais qui lui est présenté et qui reflète l’image vivante des maris défunts, si bien que l’élégie se perd dans un décor de théâtre et un tourbillon de déguisements (coiffure à la japonaise, vêtement vénitien, éventail) et de masques utilisés comme autant de défis carnavalesques contre la mort et le royaume des défunts. Dans la seconde, la mort de la protagoniste Julia se révèle assez vite n’être pas naturelle mais bien liée à un assassinat, car la victime présentait tous les signes d’une bonne santé : du reste, en laissant croire que le crime était parfait, le juge, qui se réjouit, semble plutôt suspect. C’est seulement un accessoire anodin demeuré intact, une grappe de raisin en bois ornant le petit chapeau bleu de la défunte qui vient confondre l’imposteur. En inventant de la sorte des situations décalées, Baquero réinvente le quotidien, revisite l’histoire et fait que la fantaisie réenchante le quotidien et devient finalement la norme.

  • 77 « Caminaba hacia el cisne visto entre la bruma, / seg...

43Qu’elle soit inspirée du modernisme, du conceptisme espagnol ou de l’Antiquité, il revoit de fond en comble la symbolique traditionnelle et procède parfois à de vraies métamorphoses. Par exemple, dans « Pavos reales en un jardín de Oviedo »77, le cygne, symbole de la tradition moderniste représentant l’élégance, la pureté et la beauté absolue, est peu à peu remplacé par le paon, symbole d’éternité.

  • 78 « Brandeburgo 1526 », ibid., p. 163.

  • 79 Ibid., p. 167.

44Le discours métaphorique renouvelle aussi la vision du monde et de l’existence, et témoigne d’une recherche d’univers nouveaux, et d’une lutte parfois désespérée contre l’ennui, la routine, le repli ou l’enfermement. Ainsi, enfourchant son alezan, la Baronne Humperdansk quitte son époux et son château, s’en va vers le Nouveau Monde vivre de nouvelles aventures, avant de revenir des îles lointaines pour annoncer un heureux événement : « Traigo del Nuevo Mundo al sucesor de este castillo »78. À l’annonce de la nouvelle, la joie est à son comble et la fête bat son plein accompagnée d’une musique inconnue aux accents exotiques avec tambourins en or, palmes et encensoirs79. Le Nouveau Monde étant porteur d’espoirs et de nouveau souffle, à l’instar de Christophe Colomb au retour de son premier voyage aux Indes d’Amérique avec ses trophées – Indiens, épices, etc. –, la Baronne est accueillie avec enthousiasme et ferveur car l’annonce d’un successeur pour le royaume signifiait aussi pour beaucoup celle d’un monde nouveau. Fortement emblématique, comme le dit Efraín Rodríguez Santana, ce poème atteste l’aspiration profonde de Baquero vers le renouvellement ou la nouveauté. Pour lui, Baquero cherche à confronter divers espaces culturels et à recréer ainsi de nouveaux mythes dans la trans-territorialité :

  • 80 Efraín Rodríguez Santana, Gastón Baquero, « La invenc...

Esta multiplicidad de la diáspora se verifica asimismo en la confrontación con otros espacios culturales, otras experiencias de vida y lengua, lo que provoca una evidente ruptura con los viejos conceptos nacionalistas de patria y fronteras. Esa búsqueda de otros lenguajes en la « dispersión » es quizás el mayor aporte de estas nuevas escrituras.80

45Pour d’autres, il cherche plus simplement à percer les mystères du monde, à dépasser par la poésie ou la prose poétique toutes les limites imposées à la condition humaine et, par un travail de re-mythification, à atteindre le monde des étoiles, pour lui synonyme de création pure et d’infini.

Conclusion

46Par la perpétuelle oscillation qu’il opère entre les lieux, les espaces et les temps, Baquero nous conduit finalement bien loin de son île natale, sur les chemins de la trans-territorialité, au-delà de plusieurs mondes entre lesquels il navigue. En quête de nouveaux mythes et de nouveaux espaces littéraires, il est ce poète migrant qui écrit une poésie éminemment humaniste et universaliste, qui puise aux sources les plus diverses de la tradition mystique espagnole d’un Fray Luis de León, de la poésie pure de Mallarmé, de l’avant-garde européenne et nord-américaine, ou, dans le voyage de l’Ancien au Nouveau Monde, aux écrits plus colorés et plus exubérants de Saint John Perse. Chez lui le voyage a toujours pour destination l’émancipation, la libération et la découverte d’une autre terre, féconde et salvatrice. Empruntant des chemins de traverse et toujours dans l’errance, sa poésie, délibérément oublieuse de la tradition et de l’académisme, ouvre de nouvelles routes…

47Dans cette approche du monde poétique de Gastón Baquero, dans cette tentative de percer le sens des « ères imaginaires » dans lesquelles il nous fait entrer, la présente étude n’avait d’autre ambition que de suggérer quelques clés de lectures. Mais ce monde dont il nous transmet la musique doit être abordé et découvert comme on écoute une symphonie.

Bibliographie

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LÁzaro, Felipe (ed.), Gastón Baquero : La invención de lo cotidiano, prólogo de José Olivio Jiménez, prefacio de Efraín Rodríguez Santana, epílogo de Bladimir Zamora Céspedes, Madrid : Betania, 2001, 86 p. ISBN : 84-8017-135-9.

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Notes

1 À La Havane, Madrid, Salamanque, Grenade, Miami, New York, La Nouvelle-Orléans, etc.

2 Felipe Lázaro, « La invención de lo cotidiano en la poesía de Gastón Baquero (1998) », Ponencia leída en la Mesa redonda « Literatura cubana III : imágenes y revelaciones : el exilio y la luz en la poesía cubana », 2 de agosto de 1998, in : Felipe Lázaro (ed.), Gastón Baquero : La invención de lo cotidiano, Madrid : Betania, 2001, p. 65.

3 « Dar existencia a lo tenido hasta ese momento por inexistente, es la función mayeútica de la poesía » (« Al final del camino », mayo de 1984), « Magias e invenciones », Poesía completa (désormais : PC), Madrid : Verbum, 1998, p. 154).

4 « Lo único que me ha interesado en este viaje hacia el morir es que estar vivo, es inventar, fabular, imaginarle a una realidad cualquiera la parte – el completo – que creía le faltaba ». « Al final del camino », PC, ibid., p. 155.

5 « Con los años, Rilke y Whitman le regalaban iterables sombreros viejos. Su bastón se llamaba Eliot. Vallejo, taciturno y cabizbajo, le esperaba todas las madrileñas noches en Antonio Acuña, calle que frecuentaron los más jóvenes poetas cubanos de dentro y fuera de la isla. Ahora bien, sus contertulianos preferidos siempre fueron Brull y Ballagas, ofreciéndoles sus manos » (Felipe Lázaro, La invención de lo cotidiano, op. cit., p. 72). Ou encore : « Con una visión universalista de la cultura, en sus versos desfilan Oscar Wilde y Dylan Thomas, Cocteau o Emily Dickinson, pero, a la vez, en su quehacer poético está enraizada nuestra propia identidad cultural » (ibid., p. 73).

6 « Lacera y cuesta recordar diálogos, conversaciones y hasta confesiones, pero la sola presencia de su persona, de su figura, fue gratificante para aquéllos que lo conocimos y, de su amistad, comprendimos, felizmente, que en nuestra existencia residía la patria mayor : el universo ». Felipe Lázaro, La invención de lo cotidiano, op. cit., p. 72.

7 « S’adapter, c’est-à-dire se définir dans l’interaction entre soi et un milieu, c’est osciller », a écrit le linguiste Maurice Toussaint dans « Reflexiones parafilológicas sobre lo cíclico », Glosa [Cordoue], 3, 1992, p. 93.

8 Nous excluons de cette étude Poemas de otro tiempo (1937-1947), mais surtout, de la période madrilène, Poemas escritos en España (1960), Memorial de un testigo (1966), qui figurent dans le recueil Poesía completa (1998), pour ne nous centrer que sur Magias e invenciones (1984), Treintaidós magias e invenciones, Poemas africanos (1974) et Poemas Invisibles (1991) auxquels s’ajoutent Moneditas halladas en el último rincón del chaleco, Dos Poemas de G. Baquero (Valladolid, 1997) et Poemas últimos no recogidos en libros unitarios.

9 « Una carta de Gastón Baquero a Lydia Cabrera », Penúltimos días, Historia y archivo [en ligne], dernière mise à jour : 01/01/ 2014, disponible sur ˂www.penultimosdias.com/2014/01/05/una-carta-de-gaston-baquero-a-lydia-cabrera> (consulté le 16/08/2014)

10 Bladimir Zamora Céspedes, « Las piezas que faltaban », in : Felipe Lázaro, La invención de lo cotidiano, op. cit., p. 75.

11 Voir son poème « Testamento de un pez » (1948).

12 Bladimir Zamora Céspedes, « Las piezas que faltaban », ibid, p. 76.

13 Ibid., p. 77.

14 « Dedicatoria », PI, PC, p. 246.

15 MI, PC, p. 158.

16 C’est un rappel de Cervantès et du Quichotte.

17 MI, PC, p. 209.

18 « Una carta de Gastón Baquero a Lydia Cabrera », art. cit, www.penultimosdias.com/2014/01/05/una-carta-de-gaston-baquero-a-lydia-cabrera.

19 « Ese es el gran aporte de Lydia, quitar al negro de esa cosa cómica y elevarlo al papel de una cultura, de una verdadera espiritualidad », dit Baquero (Alberto Díaz-Díaz, Perfil íntegro de G. Baquero, Madrid : Ed. Visión Libros, 2011, p. 201).

20 Poemas últimos no recogidos en libros unitarios, PC, p. 289.

21 Introduction de Baquero à « Poemas africanos », MI, PC, p. 218.

22 « Convoco la voz de los Korás Koyaté », « Congo », MI, PC, p. 223.

23 « Oigo muchas voces », « Adhiambo», ibid., p. 226.

24 « Oid el canto del Buitre » (« Dongo, el tigre », ibid., p. 233), ou encore « Oye mi voz  un hombre sin miedo te invoca » (« Canto del fuego », ibid., p. 234).

25 Voir dans « Imagen de África » de Leopold Sedar Senghor : « Noche de África, mi noche negra,/mística y clara, negra y brillante ». Ibid., p. 228.

26 « Fuego de los hechiceros, Espíritu de las aguas inferiores, / Espíritu superior a los aires, [...] Espíritu de la Fuerza del Fuego, Oye mi voz : un hombre sin miedo te invoca » (« Canto del Fuego » Bantú, anónimo, ibid., p. 234).

27 « Dongo el tigre », ibid., p. 233.

28 PI, PC, p. 263.

29 « [...] que no cuente conmigo a la hora de su muerte / [...] que no intentes viajar por el país de la muerte de espaldas a la Reina del Leopardo / [...] Te esperamos en Kenia, te esperamos, / para que quedes salvo de morir sin la bendición / de los cielos ». Ibid.

30 MI, PC. p. 219.

31 « [...] y de un golpe me encuentro / niño otra vez ». Ibid.

32 « Hoy he vuelto a la casa donde un día / mi infancia campesina conociera / el pavor y la extraña melodía/ De encontrar otra vez lo que muriera. [...] en vano vine en busca de mí mismo » (« La casa en ruinas », « Variaciones antillanas sobre temas de Mallarmé ». Ibid., p. 170.

33 « Nadie viera en el pueblo, jamás, mujer tan hermosa. / Tenía la belleza de las islas, el color de las islas, la risa de las islas. /No era de allí, ni acaso de la tierra era : vendría del país de las magnolias ». « Aparición », Variaciones…, ibid., p. 173.

34 Il se fera également le défenseur du métissage dans Indios, blancos y negros en el caldero de América.

35 « Variaciones antillanas sobre temas de Mallarmé » (1967). « Aparición III », Ibid., p. 172.

36 « aquél cuya mirada era / una llama verde y sofocada [...] hundió entre las ramas la verde llamarada de sus ojos ». « La fiesta del fauno » (I), « Variaciones… », ibid., p. 168-169.

37 « Doradas piernas, estilizados muslos, / andar que la gacela imitaría, / iba el hermoso bosque de miel y canela… ». Ibid., p. 168.

38 « El Galeón », MI, PC, p. 174-175 est aussi la représentation métaphorique de l’immensité des ambitions et du pouvoir de Philippe ii qui, depuis l’Escorial observait les pérégrinations des galions espagnols partis aux Amériques pour récupérer de lourds chargements d’or, d’argent, de métaux précieux, d’épices et de toutes sortes de produits d’outre-mer qui venaient remplir les caisses de la royauté : « El Escorial era / un galeón construido por el rey un día para viajar /, sin moverse de su rígido taburete, desde Castilla hasta Acapulco, / desde Acapulco hasta Manila, desde Manila hasta el cielo » (1971). Ibid., p. 175.

39 Dans le poème « El Gato personal del conde Cagliostro », voir les multiples références aux voyages de cet aventurier. « Viajaba conmigo : en París…/ (Conocimos en Munich, en una pensión alemana » / [...] paseábamos por Amsterdam, por el barrio judío de Amsterdam ». Ibid., p. 194).

40 Fernando Ortiz, Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar, Barcelona : Ed. Ariel, 1973, p. 134-135.

41 « [...] a París le hace falta un Aconcagua ». PI, PC, p. 250.

42 « [...] y voy a lloverle a Dios sobre / su misma cara / el sufrimiento de todos los humanos » (PI, p. 250).

43 Ailleurs, il s’est longuement exprimé sur les séjours d’écrivains espagnols à La Havane comme Fernando de los Ríos, Manuel Altolaguirre, José Gaos, María Zambrano, pour ne citer qu’eux. Il regrette que l’université de La Havane n’ait pas su s’honorer de leur présence et estime que l’accueil qu’elle leur réserva ne fut pas à la hauteur de leurs talents (F. Lázaro, Conversación con Gastón Baquero, Prólogo de Juan Gustavo Cobo Borda, Epílogo de José Prats Sariol, Madrid : Betania (« Palabra Viva »), 1994, p. 30).

44 « Homenaje a Federico Garcia Lorca », Poemas primeros no recogidos en libros, PC, p. 363-364.

45 « Himno y escena del poeta en las calles de La Habana », PI, PC, p. 253.

46 Les biographes du poète désinvolte et libertaire Oscar Wilde, brisé et ruiné sur la fin de sa vie dans les années 1898-1900, évoquent effectivement ses rencontres avec les deux autres artistes.

47 Anaximandre de Milet (611-546 av. J.‑C.), poète, savant et philosophe grec fut le maître de Xénophane et de Pythagore.

48 « Marcel Proust pasea en barca por la bahía de Corinto ». MI, PC, p. 162.

49 Voir l’épilogue de José Prats Sariol, qui consacre plusieurs pages à l’étude de ce poème dans Baquero : « Baquero : el instinto indomable ». Felipe Lázaro (ed.), Conversación con Gastón Baquero, op. cit., p. 58-67.

50 « Marcel Proust pasea en barca por la bahía de Corinto », MI, PC, op. cit.

51 « Coloquial para una elegía », ibid., p. 179.

52 « Con César Vallejo en París – mientras llueve », PI, PC, p. 250.

53 « Breve viaje nocturno » (1962), MI, PC, p. 183.

54 Ibid., p. 212-214.

55 «  [...] hasta no estar más allí ». « Pavos reales en un jardín de Oviedo », Ibid., p. 185.

56 Expression du célèbre économiste Josep Aloïs Schumpeter, théoricien de la dynamique économique, dans son ouvrage Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Paris : Payot, 1990.

57 « Con frecuencia hay un desplazamiento de lo aparentemente real-objetivo a lo mágico transcendente », écrit Alberto Díaz-Díaz, op. cit., p. 223.

58 « (Los aztecas tejíanle a Venus con la sangre de sus príncipes más bellos, túnicas de rubíes, diademas de himnos jubilosos), « Aproximación a Venus », PI, PC, p. 265.

59 Personnage d’une comedia de Lope de Rueda (1576).

60 Bradamante, héroïne guerrière, est un personnage de fiction de la littérature italienne de la Renaissance (Matteo María Boiardo et Ludovico Ariosto dans Orlando furioso) et du roman (Italo Calvino).

61 « Tu infinita pasión por la justicia, Señor de todo lo creado, / te hace ordenar que nazca con todo hombre una balanza » (PI, PC, ibid.).

62 MI, PC p. 215.

63 Pour Clément Animan Akassi, c’est l’art qui à lui seul apporte sa lumière en transcendant la réalité (Voir Clément Animan Akassi, Conciencia de la condena y de la libertad en la obra poética del afrocubano Gastón Baquero, Alcalá de Henares : Université d’Alcalá, 2002. Voir notamment la partie 3 : « La unidad oscuridad-luz en la escritura de la Libertad », p. 188-295).

64 « Muda de nacimiento ; [...] No sé cuál es su tierra. No necesito saberlo ». « Canto de Carolyn », Poemas últimos no recogidos en libros unitarios, PC, p. 292.

65 Pour lui, le monde des étoiles représente l’espace poétique par excellence (voir « Estrella en el corazón », ibid., p. 348).

66 Nom d’un chef de guerre romain, Caius Marcius Corolianus, célèbre pour sa rébellion et ses campagnes contre les Volsques.

67 « Nureyev », Poemas últimos no recogidos en libros unitarios, PC, p. 286.

68 MI, PC, p. 194.

69 Ibid., p. 158.

70 « Pequeña elegía para Rafael Marquina », Moneditas halladas en el último rincón del chaleco, PC, p. 275.

71 « Para cenar, / el dueño del mundo, Alejandro, [...] / se contentaba / con una corteza de manzana calentada / entre los senos de Astarté. « Festín de Alejandro », Poemas últimos no recogidos en libros unitarios, PC, p. 291.

72 « Pasó de largo un día más la muerte [...] Viva, viva la vida !». « Alborada », ibid., p. 287.

73 « [...] hazle una mueca al muerto del espejo ». « Tristeza », ibid., p. 288.

74 « [...] se volvió rosa él mismo y un día ya nadie pudo distinguir [...] cuáles eran las puras rosas del jardín / y quién era la transfigurada imagen del perrito abnegado : todo era rosas en aquel resplandeciente jardín de la muerte ». « El jardín de la muerte », ibid., p. 294.

75 « La vida nada más, la sola vida », Dos Poemas de Gastón Baquero, PC, p. 278.

76 « Elegía risueña número 1 » et « Elegía risueña número 2 ». Humoresque, MI, PC, p. 210, 211.

77 « Caminaba hacia el cisne visto entre la bruma, / seguro de que al llegar no existiría tal cisne » (« Pavos reales en un jardín de Oviedo », MI, PC, p. 185.

78 « Brandeburgo 1526 », ibid., p. 163.

79 Ibid., p. 167.

80 Efraín Rodríguez Santana, Gastón Baquero, « La invención de una identidad », Revista brasileira do Caribe, Goiânia, vol. VII, no 13, julio-diciembre 2006, p. 93.

Pour citer ce document

Michèle Guicharnaud-Tollis, «Lectures de Gastón Baquero, poète entre trois mondes», [En ligne], Numéros en texte intégral /, Gastón Baquero, mis à jour le : 28/11/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/abay/1506.

Quelques mots à propos de :  Michèle  Guicharnaud-Tollis

Michèle Guicharnaud-Tollis. Professeure émérite à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, Docteur en Langues et Littératures hispaniques de l’Université de Bordeaux (France) et chercheur du Centre « Arc Atlantique » (EA 1925) de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, elle a consacré plusieurs ouvrages et articles à la littérature et à l’histoire culturelle cubaines et, ces dernières années, à l’aire caribéenne et afro-américaine des XXe et XXIe siècles ainsi qu’aux transferts culturels en Amérique.

Université de Pau et des Pays de l’Adour – Laboratoire LLC-Arc Atlantique (EA1925)

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