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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2016 Partie 2 - Existentialisme et pensée espagnole

Brian Muñoz

L'existentialisme est un réalisme - Une proposition originale de María Zambrano

Article

Notre contribution se propose de montrer que l’humanisme existentiel de Zambrano est transcendantal mais que la nature indigente de l’homme n’est pas tout d’abord ontologique. Elle est la conséquence d’un réalisme de tradition espagnole. Ce réalisme philosophique affirme que pour penser l’homme, une réforme du savoir métaphysique est nécessaire, la métaphysique est expérimentale dans le sens d’une expérience vécue de l’existence humaine. Mais là où Zubiri développe une méthode dirigée par l’intelligence sentante, Zambrano envisage un savoir illuminant de l’homme en sa vie, et là où l’histoire prend la place de la nature chez l’homme, elle est le lieu de la vocation personnelle chez Zambrano. La raison poétique est ce nouvel organe qui permet de saisir la réalité, fond ultime de toute existence humaine.

Nuestra contribución apunta a mostrar que el humanismo existencial de Zambrano es trascendental y que la naturaleza indigente del hombre no es ante todo ontológica. Es la consecuencia de un realismo de tradición española. Este realismo filosófico afirma que, para «pensar el hombre», es necesaria una reforma del saber metafísico, una metafísica experimental en el sentido de una experiencia vivida de la existencia humana. Pero cuando Zubiri desarrolla un método dirigido por la inteligencia sentiente, Zambrano considera un saber alumbrador del hombre en su vida, y cuando la historia toma el lugar de la naturaleza en el hombre, en Zambrano es el lugar de la vocación personal. La razón poética es este nuevo órgano que permite asir la realidad, fondo último de toda existencia humana.

Texte intégral

Introduction

  • 1  Antonio Doblas Bravo, « El humanismo existencial de Ma...

  • 2 Ibid., p. 168.

  • 3 Ibid., p. 176.

  • 4 María Zambrano, Hacia un saber sobre el alma, Madrid :...

1Dans un article intitulé « El humanismo existencial de María Zambrano »1, Antonio Doblas Bravo affirme la thèse selon laquelle l’humanisme zambranien peut être qualifié d’humanisme transcendantal2. Selon cet interprète, l’anthropologie de Zambrano ferait de l’homme un être indigent souffrant de sa propre transcendance. La formule est simple : l’homme est un « mendiant » de l’être. Ce fond existentiel de la pensée zambranienne permettrait d’affirmer une phénoménologie du divin et une anthropologie à visée théologale. L’humanisme de Zambrano serait « la rencontre avec soi-même de l’homme, en définitive la rencontre avec Dieu, ou l’identification de son propre projet avec le projet divin »3. Pour établir son interprétation de l’humanisme existentiel zambranien, Doblas Bravo cite le plus souvent l’une des œuvres fondamentales de notre auteur, El hombre y lo divino. Fort des clartés apportées par cette analyse, nous voudrions la confronter avec les thèses que Zambrano expose dans d’autres parties de son œuvre. Par exemple, dans l’avertissement au lecteur qui précède Hacia un saber sobre el alma, elle rappelle la teneur existentialiste de sa pensée en accord avec une expérience de l’immanence : « Parece ser condición de la vida humana el tener que renacer, el haber de morir y resucitar sin salir de este mundo. Y una vocación es la esencia misma de la vida, lo que la hace ser vida de alguien, ser además de vida, una vida »4.

  • 5  J. L. López Aranguren, « Los sueños de María Zambrano ...

2La transcendance de l’être humain est au cœur des préoccupations philosophiques de Zambrano : cela dit, ce n’est pas en première intention l’être qu’elles visent mais le fondement immanent à la réalité humaine qui le structure. Autrement dit, Zambrano n’est pas seulement comme le consacre la célèbre formule un « Heidegger aux accents espagnols »5. Elle est avant tout la fidèle disciple de Xavier Zubiri et de Ortega y Gasset, elle est, pour nous, une réaliste vitaliste. Tout comme ses maîtres, elle fait de la réalité le fondement de l’existence humaine et de la circonstance (la vocation personnelle) le fonds de sa singulière liberté.

La méthode de la raison poétique : direction et ordre

3Toute méthode propose un objet à partir duquel elle détermine sa portée et sa nature. La méthode de la raison poétique désire suivre un processus en formation continue, l’homme indéterminé en train de se réaliser avec la réalité. La dynamique humaine ne prend tout son sens que si elle est accompagnée par une méthode faite de notes, notes dans un sens musical, les notes d’une méthode comme le souligne son écrit publié en 1989 aux éditions Mondadori. Par cette mélodie sans cesse à rejouer, Zambrano échappe au rythme conceptuel au profit d’une mélodie créatrice de sens, ouverte sur l’imprévisible.

  • 6  On ne peut passer outre l’influence de Machado sur ce ...

4L’être propre à l’homme est une expérience métaphysique. L’unité intime de la vie et de la pensée précède la méthode, cette dernière n’étant là que pour l’accompagner dans sa réalisation. La méthode reste un moyen en vue d’une véritable aventure de la pensée et de la vie humaines. L’expérience humaine est en effet risquée : parfois pour la suivre il faut accepter de se perdre en chemin, sans pour autant s’égarer trop loin du guide. Ici, il faut suivre un chemin sinueux, loin des sentiers battus, rectilignes et maintes fois foulés par une méthode moderne précédée de la seule raison. Au contraire, le sentier zambranien s’ouvre par accident, sans pouvoir a priori s’assurer de sa justesse. Seul, en cheminant (en déambulant), il devient le sentier qui indique où est passé le promeneur sans pouvoir revenir sur ses pas6.

  • 7 María Zambrano, Hacia un saber…, op. cit., p. 97.

5Telle est la méthode de la raison poétique, voie révélatrice pour transiter vers et dans la transcendance humaine, en déambulant : « La vida es tránsito. Hay que lograr en este ser llamado humano que el transitar sea transcender, creador de un tiempo nuevo. Esta condición del deambular señala nuestro afán de encontrar en este universo el lugar natural de esta impar criatura que se llama hombre »7. Déambuler est le fait de marcher sans but précis, et c’est à notre sens le constat, pour Zambrano, de l’échec de la marche du rationalisme occidental et de sa conception de la vision méthodique claire et évidente. Pour cela, nous affirmons que la raison poétique est une réforme de la clarté moderne qui baigne l’existence humaine, comme nous le verrons plus avant.

  • 8 María Zambrano, Los bienaventurados, Madrid: Siruela, ...

6La raison poétique est raison, recherche philosophique de fondement. Mais à elle seule cette recherche est insuffisante car l’idiosyncrasie du philosophe est la précipitation au-devant des choses qui lui servent à se lancer vers des territoires plus propices à la domination intellectuelle du monde d’ici-bas. Le philosophe traditionnel, et surtout l’idéaliste moderne, s’interdit, en se précipitant, de voir le caractère essentiel des circonstances et des choses. Hors des circonstances, le philosophe moderne ne sait plus les habiter. Il en est bien le centre, mais un centre exclusivement conscient et rationnel8; laissant s’évanouir ainsi une partie de la réalité qui les constitue.

7Ensuite, la raison poétique est poétique. Le logos poétique est révélation de la parole à l’état naissant. Le poète se détient dans une présence immédiate. Il se fait contemplateur du monde, mais aussi, et au-delà de l’immédiateté, être intuitif de la contemplation poétique. Le poète est au même titre que le philosophe à la recherche de fondements du sens de l’existence humaine. « Sens » doit s’entendre alors dans son ambivalence : direction et ordre, intuition et raison, ou en une expression consacrée raison poétique. Ainsi, la raison poétique est un retour aux choses mêmes et à leur fondement saisi par la réconciliation du poète et du philosophe.

L’anthropologie zambranienne : réalité et existence humaine

  • 9  María Zambrano, El hombre y lo divino, Madrid : Siruel...

  • 10 Qu’il faudrait distinguer de la réalité propre au log...

  • 11  Gregorio Gómez Cambres, El camino de la razón poética...

8La réalité se présente à l’homme dans une profonde occultation9. Première dans le temps et premier principe des choses, la réalité met la raison toute seule en situation d’échec. La réalité est le sacré (lo sagrado) : la matrice d’où tous les dieux surgirent pour la rendre visible sous forme d’images. Ce fond ultime de la réalité est le lieu d’où émane tout ce qui est réel : la réalité en tant que telle10. L’expérience humaine est à la fois l’unité d’une connaissance méthodique, et l’unité de l’existence vécue. L’unité de la vie humaine est la vocation personnelle11. L’existence de la personne y trouve un sens : une direction à prendre et un ordre à réaliser. On comprend alors que l’ordre d’une vie peut être rationnel. Cela dit, le lieu profond (las entrañas, el corazón) où se joue la direction d’une vie personnelle et originale est celui de « l’âme », intériorité créatrice du sens de l’existence. Prendre en compte cette dernière dimension permet d’acquérir une vision intégrale et réelle de la condition d’indigence de l’être humain.

  • 12 María Zambrano, Hacia un saber…, op. cit., p. 104.

  • 13 María Zambrano, Persona y democracia, Barcelona : Ant...

9L’intériorité humaine est de condition solitaire. Ce qui veut dire qu’elle est un fond original personnel qui se révèle avec et dans le temps. De même que la « déambulation méthodique » mettait un point d’honneur à dénoncer la crise de la raison occidentale, la solitude de l’intériorité répond à une perte de sens de la vie humaine12. A l’instar de son maître Ortega y Gasset, Zambrano nous enjoint de revenir à la réalité qui tend à s’évanouir dans cette époque de crises, par un manque de croyances et une surabondance des idées. La solitude qui en résulte est synonyme d’inquiétude et d’immobilisme, point d’ancrage d’une époque de crises existentielles sans pareilles. L’homme manque de direction, sombrant dans l’absolutisme de l’ordre rationnel, tant au niveau individuel qu’au niveau historique13.

  • 14 María Zambrano, Hacia un saber…, op. cit., p. 105.

10La solitude personnelle est une condition nécessaire à l’existence humaine. La condition humaine ne s’achève pas dans l’évidence de la raison moderne, qui ne dit absolument rien de ce qu’il reste à l’homme à réaliser. En effet, l’homme doit se révéler à lui-même. Pour cela il a une direction et un ordre à suivre pour que la vie soit la vie de quelqu’un, c’est à dire une vie vraiment vécue14.

11Ainsi, pour se connaître, l’homme doit se trouver lui-même au cours du temps. La réalisation proprement poétique de son être l’engage dans la réinvention constante de son propre être, ce que Zambrano exprime en disant que l’homme doit s’éveiller à chaque moment pour exister. La réalité l’oblige à reconnaître son destin, pour y faire correspondre la vocation personnelle et pour que l’homme se révèle à lui-même son propre projet d’existence. Pour autant, la condition humaine est historique, essentiellement historique. L’homme est un être-en-train-de-se-réaliser, là est son caractère de réalité prêt à se révéler.

  • 15 María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 27.

12L’homme est historique car il a un destin à accomplir. Mais comme la réalité se donne à lui initialement dans une occultation, il est l’être qui pâtit sa propre transcendance. Dans son œuvre centrale, El hombre y lo divino, María Zambrano affirme que l’occultation initiale de la réalité est vécue par l’homme comme un désir de persécution15: le sentiment intense d’être observé sans pouvoir identifier celui, ou ceux, qui l’observent. Dès lors, la première nécessité de l’existence humaine est de voir pour identifier la réalité. D’où la création humaine des dieux pour en finir, en partie, avec cette occultation primitive de la réalité. Cette dernière, quant à elle, n’a pu être inventée par les hommes. Grâce au panthéon olympien, la culture grecque ouvrit un espace vital pour l’homme, un espace de solitude où il put être libre. L’horizon est dégagé pour que puisse apparaître l’aurore de l’humanité occidentale, cette intuition mystérieuse pour laquelle exister ce sera dorénavant résister à l’occultation de la réalité par la conquête de la lumière.

13De l’image à l’idée, du polythéisme à l’eidos philosophique, toute une phénoménologie du divin se dessine. De la poésie, première forme de vision qui affronta le mystère du sacré, à la philosophie, entreprise de conquête rationnelle, l’être humain cherche l’être qui le fait être une lanterne à la main. La condition humaine se donne comme un désir de vision et par la crainte d’être vu sans voir. Être de désir avant d’être un être de raison, l’être humain exprime sa condition indéfinie par le désir de voir ce qu’il est, c’est-à-dire un être qui s’échappera pour toujours mais qui a besoin d’identifier un argument pour vivre vraiment sa vie.

La diaphanité et l’espérance : la direction de l’existence humaine

  • 16 María Zambrano, Notas de un método, Madrid : Mondador...

14La conquête de la clarté sur l’obscurité est l’action créatrice de la connaissance humaine: « Una nueva concepción de la claridad, una atención a las formas discontinuas de la luz y del tiempo se abre camino ya, una metafísica experimental, que sin pretensiones de totalidad haga posible la experiencia humana, ha de estar al nacer »16.

  • 17 María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 6...

15Une métaphysique expérimentale est postulée par Zambrano comme condition de visibilité de l’expérience humaine. Elle nous dit que les Grecs anciens ont fait naître en Occident un projet de diaphanité (diafanidad)17. Diaphanité, de quoi s’agit-il au juste? Il nous semble que pour le comprendre, le mieux est d’ouvrir une parenthèse historique sur le diaphane (diáfano) tel qu’il apparaît dans un texte des années 1969 et 1970, dans un cours universitaire de son maître Xavier Zubiri. Cela ne veut pas dire que Zambrano suit Zubiri à la lettre (l’attachement affectif et intellectuel de Zubiri à la tradition thomiste ne peut faire bon ménage avec les libertés zambraniennes face à cette pensée), mais au moins dans l’esprit : il faut en revenir à une métaphysique du diaphane pour penser l’homme.

  • 18 Xavier Zubiri, Los problemas fundamentales de la meta...

  • 19  Ibid., p. 29.

  • 20  Ibid., p. 33.

  • 21  Zubiri parle du problème horizóntico du transcendant....

16Toute la difficulté de la métaphysique a été, depuis les Grecs anciens, de traiter de voir la clarté sans sortir de la clarté. Zubiri parle d’une espèce de rétorsion sur soi de la métaphysique : elle ne prétend pas nous sortir des choses mais nous y ramener pour nous faire voir le diaphane, c’est à dire ce qu’elles sont de clarté. Le diaphane rendrait visible la réalité qui donne l’être aux choses. La métaphysique est ce savoir du diaphane18 qui importe à l’homme, et qui l’emporte au-delà de lui-même19. La métaphysique est donc une activité de recherche d’un ordre transcendantal, structure de la diaphanité en soi-même, et non seulement clarté par rapport à nous20. L’histoire occidentale de la diaphanité est celle d’un ensemble de problèmes à résoudre quant à la constitution de la structure de la réalité, et dont le « plus grave » selon Zubiri, est celui qui consiste à en déterminer l’horizon21.

17Ainsi, pour Zubiri l’horizon est la condition de la perception du diaphane pour nous, sans pour autant être constitutif en lui-même. Autrement dit, c’est dans l’horizon que la clarté est intelligible pour l’homme. Pour sa part, Zambrano envisage une lumière des « aurores » qui rend possible l’intelligence humaine. Mais qu’est-ce qui chez Zambrano ouvre l’horizon humain ? Sans aucun doute, à la vue des textes, c’est l’espérance qui rend visible la transcendance humaine. L’espérance est ce par quoi la clarté du sens de l’existence humaine (sens comme direction) est diaphanité, sorte de prisme à travers lequel l’homme peut voir ses possibles existences, et accomplir sa propre vocation personnelle. Ainsi :

  • 22  María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 286.

Nostalgia y esperanza parecen ser los resortes últimos del corazón humano […] Nostalgia y esperanza son dos direcciones que ese sentir originario toma en el tiempo […] En ambas se hace sentir el mismo hecho, el hecho de que la vida humana sea sentida por su protagonista como incompleta y fragmentaria.22

18Nous reviendrons sur la nostalgie comme moment constituant de l’expérience humaine de l’histoire. Pour sa part, l’espérance est pour l’homme une rencontre avec sa réalité, toujours fragmentaire, ce qui est une exigence de vérité sur son propre être :

  • 23 María Zambrano, Los bienaventurados, op. cit., p. 109.

Ella, la sensibilidad, avisa de la realidad de algo que se esconde. Ya que la realidad no se muestra por entero, el hombre está sin saberlo partiendo siempre a su encuentro, a su descubrimiento […] La esperanza en este primer paso guía a la sensibilidad, la orienta hacia aquellos aspectos de la realidad que se extiende para que encuentre en ella la verdad.23

19Le temps et l’histoire forment l’horizon dans lequel se rend visible la condition humaine : à la direction de l’existence vers l’espérance correspond un ordre temporel qu’il nous reste à analyser.

Le temps et l’histoire : l’ordre de l’existence humaine

  • 24  María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 288.

20La condition humaine est historique. Ce qui ne veut pas dire que l’homme ne se soit pas proposé d’y échapper. Nouvelle marque de la résistance face à la réalité, l’homme s’est inventé un paradis perdu, qui n’est, selon Zambrano, que le fait d’une nostalgie de l’être. Une culture commence justement par l’invention d’un récit des origines pour répondre à l’étrangeté de l’homme dans l’univers, au mystère de la singularité de sa condition. L’horizon humain s’étend entre les pôles d’un passé perdu et d’un futur à créer, soif d’une vie divine qui ne peut cesser d’être humaine. Zambrano parle d’un rayon d’une lumière pure, ligne de l’horizon, « como un rayo de luz pura que se colorease al atravesar la turbia atmósfera de las pasiones, de la necesidad y del sufrimiento »24. Lumière qui, loin de la nécessité de la liberté humaine, invite au renoncement de se choisir soi-même. En effet, pour ainsi dire, la nécessité de se choisir soi-même ressemble plus à l’enfer qu’au paradis :

  • 25  Ibid., p. 292.

Pues al elegir me voy eligiendo; voy eligiendo el que seré, y si esto ocurre en cada hora hay instantes decisivos en que se realiza ese algo que va a determinar la vida entera, una elección que va incorporada al destino. Tales elecciones que son decisiones, o momentos de pura voluntad, crean una soledad si no es que se dan en ella. Y esta soledad en la que surge el acto de voluntad por el cual decidimos nuestro «ser», en modo irrevocable, es lo menos paradisíaco; pues estamos abandonados a nosotros mismos, engendrando nuestra suerte.25

21La nostalgie d’un paradis perdu résulte du désir d’échapper à l’histoire, désir d’échapper à la fatigue d’une vie humaine qui se fait en engendrant un futur. Curieusement, mais sûrement, l’histoire humaine est en un certain sens étrangère à l’homme, besoin d’explication et de connaissance, raison historique. Le premier moment de l’existence humaine, celui qui est tourné vers le passé, contraint l’homme à renoncer à être en entier, il est obligé à la liberté pour être successivement.

  • 26 « Acabamos de decir que el tiempo es el medio natural...

  • 27  Ibid., p. 105.

22Dans ces conditions, la vie humaine serait une vie dédiée et centrée sur la connaissance de son passé pour pouvoir en savoir plus sur elle-même. Mais, la dimension temporelle humaine ne peut être que le seul passé, fût-il un passé glorieux. La condition humaine, de par son caractère de liberté, est ouverte sur le futur et sur l’angoisse. L’homme est une réalité temporelle. Ouvert à l’égrainement de son être, l’homme est dans son « milieu » personnel26. Ce milieu est ambivalent pour l’homme : d’une part, l’originalité personnelle est une révélation de l’être dans la réalité. Par la médiation du temps, milieu pourtant hostile à la connaissance des essences, l’homme se réalise. D’autre part, le temps apparaît comme un obstacle au désir d’être de l’homme. En effet, chez l’homme l’être est une exigence de réalisation, alors que la vie doit être sauvée de sa dispersion. Les évènements de la vie doivent pourtant former une histoire cohérente, révélatrice du sens d’une vie. L’homme ne se suffit pas de vivre, il a besoin de vivre vraiment, c’est-à-dire de vivre une histoire individuelle, ou collective, qui a un sens27.

  • 28 María Zambrano, ibid, p. 109.

23Le sens de l’existence humaine, sens cette fois en tant qu’ordre temporel, est celui qui inscrit les évènements d’une vie dans la direction de la vocation personnelle : « La libertad no es otra cosa que la transformación del destino fatal y ciego en cumplimiento en realización llena de sentido. Y la esperanza es el motor agente de esta transformación ascensional »28.

Conclusions

24En conclusion, il nous semble que nous pouvons affirmer quelques éléments du réalisme vitaliste de María Zambrano. « Réalisme » signifie ici que le fond ultime de l’existence humaine est la réalité, ce fond sacré, centre mystérieux, qui donne pourtant un sens aux évènements d’une vie. « Vitaliste » ensuite car si la direction est donnée par la réalité à l’homme pour exister, l’ordre temporel de la vie, la succession de ses espérances et de ses désespoirs, réalisés et frustrés, conforment le sens d’une vie humaine. Liberté et création personnelle ensuite, car la vie d’un homme est toujours originale, circonstanciée, et ouverte sur l’avenir…

25Le sens d’une vie humaine est toujours singulier. La liberté consiste donc dans un processus de réalisation du sens d’une existence, une véritable révélation dans le temps. Sachons tirer les leçons de cette philosophie nouvelle afin d’envisager les problèmes que notre culture est en train d’affronter : réinvestissement d’une temporalité adaptée à notre humanité, et réincorporation de l’intuition dans les cheminements de la raison, pourraient être des moyens pour nous réapproprier notre humanité, toujours en exil, ce qui ne veut dire absurde par nature.

Bibliographie

Doblas Bravo, Antonio, « El humanismo existencial de María Zambrano », in : J. F. Ortega Muñoz, María Zambrano o la metafísica recuperada, Málaga : Universidad de Málaga, 1982, p. 167-237.

Gómez Cambres, Gregorio, El camino de la razón poética, Málaga : Librería Ágora, 120 p.

López Aranguren, José Luis, « Los sueños de María Zambrano », in : J. F. Ortega Muñoz, María Zambrano o la metafísica recuperada, Málaga : Universidad de Málaga, 1982, p. 43-51.

Zambrano, María, Claros del bosque, Barcelone : Seix Barral, 1977, 160 p.

______________, Persona y democracia, Barcelona : Anthropos, 1988, 184 p.

______________, Notas de un método, Madrid: Mondadori, 1989, 192 p.

______________, Los bienaventurados, Madrid: Siruela, 1990, 116 p.

______________, El hombre y lo divino, Madrid : Siruela, 1991, 370 p.

______________, Hacia un saber sobre el alma, Madrid : Alianza, 2002, 240 p.

Zubiri, Xavier, Los problemas fundamentales de la metafísica occidental, Madrid : Alianza Editorial, 1994, 439 p.

Notes

1  Antonio Doblas Bravo, « El humanismo existencial de María Zambrano », in : J. F. Ortega Muñoz, María Zambrano o la metafísica recuperada, Málaga : Universidad de Málaga, 1982, p. 167-237.

2 Ibid., p. 168.

3 Ibid., p. 176.

4 María Zambrano, Hacia un saber sobre el alma, Madrid : Alianza, 2002, p. 18.

5  J. L. López Aranguren, « Los sueños de María Zambrano », in : J. F. Ortega Muñoz, María Zambrano, op. cit., p. 50.

6  On ne peut passer outre l’influence de Machado sur ce point.

7 María Zambrano, Hacia un saber…, op. cit., p. 97.

8 María Zambrano, Los bienaventurados, Madrid: Siruela, 1990, p. 78.

9  María Zambrano, El hombre y lo divino, Madrid : Siruela, 1991, p. 32.

10 Qu’il faudrait distinguer de la réalité propre au logos rationnel. Zubiri a envisagé, d’une part, la « formalité de la réalité » (formalidad de realidad) comme imposition réelle à toute intellection. Voir Inteligencia y razón, Alianza Editorial, 1986, p. 88. D’autre part, le contenu de l’intellection « campal » est un crucial appui à l’intelligence sentante, sans être pourtant fondement du contenu de la réalité en tant que telle. Ibid, p. 106.

11  Gregorio Gómez Cambres, El camino de la razón poética, Málaga : Librería Ágora, p. 20.

12 María Zambrano, Hacia un saber…, op. cit., p. 104.

13 María Zambrano, Persona y democracia, Barcelona : Anthropos, 1988.

14 María Zambrano, Hacia un saber…, op. cit., p. 105.

15 María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 27.

16 María Zambrano, Notas de un método, Madrid : Mondadori, 1989, p. 71.

17 María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 63. Zambrano synthétise dans ce texte les « lumières grecques » par un projet de diaphanité (diafanidad).

18 Xavier Zubiri, Los problemas fundamentales de la metafísica occidental, Madrid : Alianza Editorial, 1994, p. 23-24.

19  Ibid., p. 29.

20  Ibid., p. 33.

21  Zubiri parle du problème horizóntico du transcendant. Ibid., p. 36.

22  María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 286.

23 María Zambrano, Los bienaventurados, op. cit., p. 109.

24  María Zambrano, El hombre y lo divino, op. cit., p. 288.

25  Ibid., p. 292.

26 « Acabamos de decir que el tiempo es el medio natural inmediato, propio de la persona humana viviente, tanto que el tiempo puede confundirse con la vida misma. Entonces tenemos la extraña y paradójica situación de que el tiempo, medio natural del hombre según la metáfora perennemente usada, valedera, sea un medio del que se desprende una amenaza constante ¿Cómo es posible? La idea que tenemos de lo natural y más aún después de la creencia firme de la moderna biología, que parte del supuesto de que el medio de un ser vivo ha de ser para éste el más favorable, es que cada especia busque y obtenga su medio propio. El medio temporal, pues, ¿no será acaso, si de él proviene amenaza y angustia, el más desfavorable para el ser humano ». M. Zambrano, Los bienaventurados, op. cit., p. 104-105.

27  Ibid., p. 105.

28 María Zambrano, ibid, p. 109.

Pour citer ce document

Brian Muñoz, «L'existentialisme est un réalisme - Une proposition originale de María Zambrano», [En ligne], Numéros en texte intégral /, L’existentialisme en Espagne, Partie 2 - Existentialisme et pensée espagnole, mis à jour le : 10/12/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/abay/1826.

Quelques mots à propos de :  Brian  Muñoz

S2Hep, EA 4148, Université Lyon 1-ENSL et UMR 5037, IHPC, ENSL

munozbrian13@hotmail.com