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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

1 | 2011 Pouvoirs et écritures

Nathalie Peyrebonne

Identité perdue puis retrouvée, ou le passage par l’altérité : la peste à Valence au xviie siècle

Article

La peste est, à partir du xvie siècle, l’archétype même de la maladie, comme avait pu l’être la lèpre au Moyen Âge ou comme le sera, selon des modalités un peu différentes, la tuberculose au xixe siècle ; chaque époque possédant ses marqueurs pathologiques, sortes de sillons identitaires en creux, repoussoirs face auxquels l’identité du groupe social peut se désagréger mais aussi parfois se raffermir. À Valence, au milieu du xviie siècle, un dominicain, Francisco Gavaldá, rédige un traité relatant l’épidémie de peste qui ravage la ville en 1647-1648. Le texte explique l’origine du fléau – c’est un châtiment divin face à l’égarement des habitants de la ville, au relâchement de leurs mœurs, à leur aveuglement dans le vice –, son déroulement – brutal, marqué par un renforcement de ces mêmes vices – et présente les moyens mis en œuvre pour le combattre, en particulier la réorganisation engagée du corps social autour des principes d’une religion alors réaffirmée dans ses dogmes par le mouvement de la Contre-Réforme. En ce sens, la maladie – altérité fondamentale – permet un redressement du groupe social et un raffermissement de ce que doit alors être son identité.

La peste es, a partir del siglo xvi, el arquetipo mismo de la enfermedad, como había podido serlo la lepra en la Edad Media o como llegará a serlo, según modalidades algo diferentes, la tuberculosis en el siglo xix: cada época posee sus marcas patológicas, como surcos que recogen la identidad en hueco, y ante los cuales la identidad del grupo social puede deshacerse o, a veces, fortalecerse. En Valencia, a mediados del siglo xvii, un dominicano, Francisco Gavaldá, redacta un tratado que relata la epidemia de peste que asola la ciudad en 1647-1648. El texto explica el origen de la plaga – se trata de un castigo divino, respuesta a la relajación de las costumbres y propagación del vicio –, su desarrollo – brutal y marcado por una multiplicación de esos vicios – y presenta los medios utilizados para combatirlo, en particular la reorganización del cuerpo social en torno a los principios de una religión cuyos dogmas se reafirman entonces en esa época de Contrarreforma. En ese sentido, la enfermedad – alteridad fundamental – le permite al cuerpo social enmendarse mientras refuerza lo que tiene que ser su identidad.

Texte intégral

« Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient atteints »
La Fontaine, Les animaux malades de la peste

1La peste est, à partir du xvie siècle, l’archétype même de la maladie, comme avait pu l’être la lèpre au Moyen Âge ou comme le sera, selon des modalités un peu différentes, la tuberculose au xixe siècle ; chaque époque possédant ses marqueurs pathologiques, sortes de sillons identitaires en creux, repoussoirs face auxquels l’identité du groupe social peut se désagréger mais aussi parfois se raffermir.

  • 1 Voir Augustin Redondo, « Le pestiféré ou divers aspect...

  • 2 Ibid., p. 125.

2La célérité avec laquelle la peste s’étend et frappe les êtres sans distinction d’âge, de sexe ou de catégorie sociale lui assure un impact profond sur les sensibilités et les imaginaires. Le pestiféré, parallèlement, est couramment présenté comme une figure de l’altérité, de son rejet, de son refus1: il est isolé, rejeté, stigmatisé et, dans la perspective qui fait de la maladie un châtiment divin, la ville en proie à l’épidémie « vit sa propre indignité, dans une situation d’altérité caractérisée qui la sépare du reste du pays »2.

  • 3 Voir José María López Piñero, « Francisco Gavaldá, ade...

3À Valence, au milieu du xviie siècle, un dominicain, Francisco Gavaldá, rédige un traité relatant l’épidémie de peste qui ravage la ville en 1647-1648. L’ouvrage, Memoria de los sucesos particulares de Valencia y de su Reino en los años mil seiscientos cuarenta y siete, y cuarenta y ocho, tiempo de peste, est publié en 1651. L’intention de l’auteur est clairement apologétique, il vise avant tout à louer le rôle joué par le clergé dans l’épidémie – et le sien, notamment – mais il n’en livre pas moins un aperçu significatif de ce moment particulier de l’histoire de Valence et commente abondamment les origines supposées de la maladie et la lutte entreprise pour la juguler3.

  • 4 Georges Vigarello, Histoire des pratiques de santé : l...

  • 5 1ère édition italienne : 1558. Voir Luigi Cornaro, De ...

4On peut d’emblée souligner le statut intéressant de ce texte. Georges Vigarello, dans son Histoire des pratiques de santé4, s’attarde sur le cas d’un Vénitien, Luigi Cornaro, mort à Padoue en 1566, et qui publie en 1558 un traité resté fameux sur le régime de santé permettant selon lui de prolonger la vie5. « Au passage – écrit Vigarello – Cornaro invente un genre : celui des témoignages personnalisés sur les pratiques de santé, l’association de l’expérience individuelle et du compte rendu savant, un genre bien vivant encore au xviie et au xviiie siècle ». L’espagnol Gavaldá peut sans doute être inséré dans ce courant, à ceci près qu’il décrit une crise sanitaire collective, mais son ouvrage met en scène sa ville, la communauté à laquelle il appartient, et sa propre personne. Or, la ville atteinte par l’épidémie, dangereuse, est rapidement isolée : elle bascule de ce fait dans l’altérité, espace infecté qu’il faut couper du reste du corps social. Dans le texte de Gavaldá, cette altérité est décrite de l’intérieur, ce passage par l’altérité qu’est la maladie est relaté par l’un des habitants de la ville qui y restera durant toute la durée de l’épidémie. L’auteur n’est pas lui-même atteint par la maladie mais fait partie de la communauté touchée par le fléau : la ville infectée n’est pas l’Autre, elle est nous, première personne du pluriel constamment utilisée dans le récit.

5Pourquoi la peste s’est-elle abattue sur la ville de Valence ? Francisco Gavaldá revient avec insistance sur cette question, et cela dès les premiers mots de son ouvrage :

  • 6 Il s’agit là des premiers mots du texte liminaire situ...

Por nuestros pecados vimos a esta tierra a un tiempo herida de dos graves contagios, tan apegadizo, y universal el uno, como el otro. La peste (que assí se deve llamar según sus efetos) hirió, y mató a muchos, pero como los ministros que executavan el castigo eran Ángeles, que sólo pretendían con él la enmienda, y reformación de nuestros costumbres, davan lugar a los heridos para confessarse.6

6La peste est donc un châtiment que les hommes se sont attirés en péchant, et ce châtiment, d’origine divine, a clairement une visée réformatrice. La maladie, on le verra, doit assainir la ville qu’elle touche. Elle est « l’ire de Dieu » : l’expression, utilisée par Ambroise Paré dans son Discours sur la Peste [1582], est répétée à plusieurs reprises par Gavaldá et se trouve dans le titre de l’un de ses chapitres, le quatrième, « Crece el mal en Valencia, y ésta procura con públicas rogativas aplacar la ira de Dios ». L’idée est développée plus loin dans le traité :

  • 7 Francisco Gavaldá, Memoria de los sucesos particulares...

Muchas cosas vimos en Valencia de las quales podíamos temer no viniesse sobre nosotros el açote de la justicia divina : la deshonestidad avía profanado los mayores sagrarios, la vengança no avía dexado calles que no bañara con sangre humana, mucho tiempo corrió en Valencia que cada mañana se publicaban dos y tres muertes violentas, y algunas llegaron a cinco : avíase perdido el temor y respeto a la justicia [...] y a los santos [...] alguna vez se les perdió el respeto. Crecieron las culpas hasta llenar el celemín y irritar la justicia divina, cuya espada se ensangrentó en tres heridas, guerra, hambre y peste.7

  • 8 Ibid.

7Les médecins eux-mêmes le reconnaissent : « […] dixo un médico que era castigo de Dios y que el mayor remedio de su curación era aplacar la ira divina »8.

8Enfin, le traité se clôt sur cette même idée :

  • 9 Ibid., chapitre 34: Derniers mots du dernier chapitre ...

Remato esta memoria haziéndola que la causa total de la desdicha que padecimos en Valencia fueron las sobradas ofensas de Dios en género de deshonestidad y vengança, y la poca reverencia o mucha irreverencia en los Templos sagrados, quiso Dios que su justicia hiziera abrir los ojos a los que el sufrimiento de tantos años no pudo, para que assí los que le avían ofendido, con el açote temporal, unos purgaran su culpa, y mejoraran otros su vida […]9

9Purgar, mejorar : le fléau doit purger et permettre aux hommes de s’améliorer, et le processus doit être accompagné d’une prise de conscience, il doit leur « ouvrir les yeux ».

10Par ailleurs, le dominicain ne désigne pas un ou des coupables particuliers au sein de la ville. La démarche est pourtant fréquente, comme le souligne Augustin Redondo :

  • 10 A. Redondo, op. cit., p. 129.

Dans la ville assiégée par la peste, on recherche par suite le coupable (ou les coupables) du mal. Il n’est pas douteux que celui qui apparaît suspect, de quelque façon que ce soit, le non-intégré, le marginal, l’étranger, l’Autre en un mot, est transformé en bouc émissaire de la communauté menacée dans sa survie et son identité.10

11À Valence même, le phénomène a pu être observé au cours d’une précédente épidémie :

  • 11 Ibid.

C’est ainsi qu’en 1519, alors que Valence était envahie par la peste, celle-ci fut attribuée à la sodomie et la foule – exaltée par les prédications du dominicain fray Luis de Castelloli – exigea que plusieurs homosexuels fussent brûlés.11

12Selon Gavaldá, dominicain lui aussi, la ville entière s’est rendue coupable, par un relâchement global, par une multiplication des péchés et des violences : il s’agit d’un dévoiement du corps social dans son ensemble et non d’un de ses groupes en particulier. L’auteur insiste d’ailleurs sur le fait que la maladie n’est pas venue d’ailleurs, elle n’a pas été apportée par les bateaux comme certains (médecins) ont pu le dire, non, elle a surgi des entrailles d’une ville qui s’est elle-même contaminée par le péché.

13Comment va se manifester cette colère divine, cet « açote temporal » envoyé à la ville de Valence ?

14Les médecins, au début de l’épidémie, sont divisés :

  • 12 Francisco Gavaldá, op. cit., Chapitre 3.

En este tiempo iva la medicina valenciana notabilíssimamente dividida ; algunos médicos, si bien no de los más teóricos, arguían por el efeto ser peste el mal que corría ; a estos se oponían los demás, diziendo que no lo era.12

15Et pourtant, la peste, comme toujours, est brutale :

  • 13 Ibid., Chapitre 2.

Veíase que una calentura de veinte y quatro horas a un hombre le quitaba la vida ; y esta no era de las peores, porque en la baxada de San Francisco se supo que un hombre a las diez de la noche se despidió bueno de sus vezinos dándoles buenas noches, y a las tres de la mañana ya era muerto.13

16Elle est brutale, et ses manifestations, physiques et morales, sont catastrophiques. En effet, si son surgissement est à mettre en relation avec une multiplication des péchés, son installation entraîne à son tour un développement du vice, notamment, bien sûr, chez les femmes, promptes à se laisser entraîner s’il vient à leur manquer un garde-fou :

  • 14 Ibid., Chapitre 13.

[…] pondero que en ningún tiempo corre el vicio tan libre y suelto como en el de la peste : los malos con la ocasión de la turbación que aquella lleva consigo, son peores ; heriase fácilmente la verguença en las mugeres, si el temor de Dios no la manda guardar ; unas sin marido, otras sin padre, ni madre, otras sin el pedagogo cuya cara las ceñía y obligaba a vivir bien ; otras pobres, y no faltando los jabonzillos que el demonio suele echar por sus ministros, los que solicitan estas caydas, qual será la que dexada a la flaqueza de su natural, no caiga, o no peligre ? La necessidad, y descuido que en este tiempo es común, a los que lo son les perficiona ; y a los que no lo eran haze ladrones.14

  • 15 Voir à ce propos Michel Foucault (Les anormaux, Cours...

17La peste surgit donc comme châtiment face à un relâchement condamnable du corps social et elle va, dans un premier temps, entraîner une aggravation de cette situation15, car la crise aiguise les tempéraments, les révèle : les bons deviennent excellents, mais les mauvais sombrent. Le bon grain est séparé de l’ivraie. On atteint alors une sorte de climax qui va préluder à la reprise en main, par les hommes d’Eglise en particulier, de la communauté déchirée, au traitement du corps malade de la ville.

  • 16 Les Très belles heures de Jean de France, duc de Berr...

18Le premier traitement mis en place, bien sûr, est la piété collective. La faute initiale est d’ordre moral, sa réformation le sera donc. Des processions sont organisées, comme cela se faisait de façon systématique dans les villes touchées par la maladie : on les trouve ainsi déjà représentées, hors d’Espagne, dans les Très belles heures du duc de Berry16.

  • 17 Jean-Marc Lévy, Médecins et malades dans la peinture ...

19Les prières et messes publiques dites à la demande des autorités municipales, provinciales, ou nationales pour prévenir ou arrêter la peste, ont été extrêmement fréquentes. Les processions, considérées comme l’une des manifestations religieuses les plus agréables à Dieu, furent règlementées dès la fin du xvie siècle : on avait pris conscience du danger de dissémination infectieuse qu’elles comportaient ; les municipalités les interdirent pendant la durée de l’épidémie, mais elles y participaient dès la fin de celle-ci17.

20Gavaldá, effectivement, évoque les processions organisées, loue la ferveur qui y prévaut, mais souligne également le danger de contagion qu’elles représentent.

  • 18 Francisco Gavaldá op. cit., Chapitre 17.

21Il insiste par ailleurs sur l’importance de la communion et de la confession, d’où l’accueil fait aux malades qui arrivent à l’infirmerie : « Si acaso el mal no les traía enagenados, o con vómitos, accidente que muchos le padecían, la primera acción era exortarles a una buena confessión, dándoles tiempo, si acaso no la tenían dispuesta, para el examen […] »18.

22Puis ils recevaient les saints Sacrements et enfin « Recebidos los sacramentos, el escribano recebía en su libro el nombre del enfermo, calle y estado, y para que el herido fuesse conocido quando muriesse, le atava a la muñeca una cedulilla con su nombre ».

  • 19 Ibid., Chapitre 18.

23L’auteur précise ensuite que, malades, sur le point de mourir, les hommes et les femmes confessent ce qu’ils n’avaient jamais confessé et se purgent ainsi de leurs péchés longtemps inavoués : la peste nettoie19, elle est l’instrument par lequel la ville va se purger de ses péchés.

24Il y a d’ailleurs un terme qui revient de façon récurrente sous la plume de Gavaldá, celui de limpieza. Le terme est tout d’abord à prendre au sens propre. L’infirmerie est ainsi lavée quotidiennement :

  • 20 Ibid., Chapitre 20.

Por la mañana entrava uno a limpiar los vasos ; después dos barrían, y regaban las quadras con agua y vinagre, y en unos braseros que avía a trechos, echavan romero, incienso, y espliego, aliñavan las camas de los enfermos, y assí quedava todo muy limpio para la hora del médico.20

25et… :

  • 21 Ibid., Chapitre 22.

La limpieza es uno de los mayores enemigos que tiene la peste, ésta procuramos siempre que fuera grande en las quadras, hazíamos lavar los suelos alguna vez a la semana.21

  • 22 Ibid., Chapitre 3.

26Des mesures d’assainissement sont prises dans toute la ville. On contrôle ainsi tous les aliments qui y circulent, on jette tout ce qui pourrait être avarié22. Ce tri s’étend aux êtres humains, puisque, dès les débuts de l’épidémie, on fait sortir de la ville les mendiants :

  • 23 Ibid., Chapitre 3.

Mandó la Ciudad recoger todos los pobres mendigos que van de puerta en puerta por la calles pidiendo limosna, a los hombres en el Hospital de en Bou, a las mugeres en la Cofradía de San Jorge, y allí les davan de comer, que no fuessen por la ciudad tomando o pegando el mal.23

  • 24 Ibid., Chapitre 9.

27Les mendiants sont des instruments de propagation du mal ; on les ramasse donc et on les regroupe dans des hôpitaux/prisons, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. On expulse également toutes les prostituées24, ce qui indique que cette limpieza va aussi être d’ordre moral. Il s’agit en effet de limiter certains commerces : ceux considérés comme moralement condamnables sont immédiatement empêchés.

28Les malades, par ailleurs, vont être regroupés et soignés en dehors de la ville :

  • 25 Ibid., Chapitre 8.

Entiendo que esta resolución de sacar los heridos fuera [de la] ciudad es muy necessaria, y la más importante para atajar un contagio ; por lo qual se deve executar sin diferencia alguna de personas plebeya, noble, o eclesiástica. Y aunque para algunos no parezca lugar conveniente a su calidad, o estado la curación de una enfermería común, deve la Ciudad, y más siendo gente de hazienda, obligarles a que busquen, o deputarles algunas casas de campo para su curación, guardando indispensablemente sacar de sus muros los contagiosos.25

  • 26 Ibid., Chapitre 14.

29Les victimes de la peste vont être enterrées en dehors de la ville : « Señalase un lugar fuera de la Ciudad para sepultura común de los empestados »26.

  • 27 Ibid., Chapitre 14.

30Et ce sont des esclaves et des forçats qui conduisent ces convois mortuaires : « […] estos ministros eran forçados, porque los unos eran esclavos y los demás sacados de las cárceles para purgar en esta obra sus culpas »27.

31L’on voit là que, si le corps social dans son ensemble doit expier ses fautes, certains de ses éléments sont tout de même plus coupables que d’autres, et seront de ce fait directement confrontés au mal.

32Dans ce grand ménage auquel est soumise la ville dans son ensemble, le feu est un auxiliaire précieux :

  • 28 Ibid., Chapitre 19.

Quando confessábamos los heridos, una antorcha encendida entre la cara del herido y la nuestra, nunca de frente a frente, sino a un lado, para guardarnos del aire. Quando entravamos en las quadras, la antorcha en la mano y un servicial delante con una sarten de fuego echándole incienso y espliego.28

  • 29 Ibid., Chapitre 23.

33On brûlait systématiquement les vêtements de ceux qui arrivaient à l’infirmerie, car il s’agit de « ropa infecta »29. La peste, aussi appelée « feu sacré » ou « feu de saint Antoine », peut être combattue par le feu : ‘feu’, ‘contrefeu’, il s’agit là de retourner là contre l’ennemie sa propre arme.

  • 30 Ibid., Chapitre 23.

34On nettoie, on lave. Mais cette limpieza va bien sûr, nous l’avons déjà indiqué, avoir également un versant moral. On crée ainsi des maisons de convalescence, certaines pour les hommes, d’autres pour les femmes. Une discipline extrêmement rigoureuse y est imposée. Chez les femmes, par exemple : « Avía dentro un cepo donde se castigavan las faltas caseras, como eran cantares deshonestos, palabras descompuestas, riñas entre ellas y otras deste género ». Aucun homme n’a le droit de s’approcher de cette maison : « incurría en tres años de galeras qualquier que fuesse hallado hablando con muger convaleciente »30.

  • 31 Stéphane Vinolo, René Girard : épistémologie du sacré...

35Limpieza physique et morale, donc. Mais, pour apaiser la colère divine, il va falloir aller plus loin. La situation impose des sacrifices. Et, nous l’avons déjà vu, le texte ne désigne pas précisément de bouc émissaire, pas de coupable à sacrifier sur l’autel collectif (l’auteur emploie d’ailleurs l’expression « bien común » pour justifier des mesures qui parfois ont pu être cruelles pour certains individus). Quel va donc être le sacrifice ? « […] soit le sacrifice est un rituel collectif et mortifère qui engendre du sacré, soit il peut être envisagé au contraire comme une décision individuelle de don de soi »31.

36Le sacrifice va concerner ici les plus justes, et l’auteur insiste sur le lourd tribut versé à la peste par ceux dont l’âme était droite et bonne :

  • 32 F. Gavaldá, op. cit., Chapitre 32.

Puedo assegurar de mí, y de mis compañeros, y lo he oído dezir a otros confessores, que lo común y más ordinario de los empestados era gente de buena vida. Llevóse Dios los buenos, y su misericordia dexó los malos para que se emendaran aý destos sino lo entienden.32

37Trois chapitres sont consacrés à un portrait dithyrambique de l’archevêque de la ville, modèle de vertu chrétienne dont la mort prend l’allure d’un sacrifice christique :

  • 33 Ibid., Chapitre 27.

... nuestro Arçobispo afreció su vida a Dios [...] para aplacar su ira, dándose ésta por satisfecha con la del Pastor, dexando con ella a las ovejas. Podemos creer que aceptó Dios el sacrificio, pues desde el día de su muerte fue mitigándose el mal.33

38La ville en proie à la peste va ainsi être purgée de ses péchés et offrir à la colère divine le sacrifice de martyrs prenant sur eux les péchés de la communauté et se donnant comme substitut des pécheurs à la colère divine.

  • 34 Ibid., Chapitre 28.

39Après cette terrible épreuve, les Valenciens vont pouvoir recouvrer leur identité : « […] quiso nuestro Patrón que la peste entrara por nuestras puertas para que se abrieran con las de nuestros coraçones nuestros ojos... »34.

40Lavés des péchés qui obstruaient leurs yeux et leurs cœurs, les Valenciens, dotés d’une virginité nouvelle, sont enfin rendus à leur identité véritable.

  • 35 Le terme latin Pestis signifie d’ailleurs maladie con...

  • 36 François Walter, Catastrophes : une histoire culturel...

  • 37 Ibid., p. 29-30.

41La maladie, châtiment divin qui fait basculer ses victimes dans l’altérité, ne peut être vaincue que par un sacrifice de nature christique qui rendra aux hommes frappés par le fléau vie et identité. L’ire de Dieu est à l’origine de la catastrophe. Dans son étude sur la notion de catastrophe, François Walter précise que dans « la société dite ‘traditionnelle’ des xvie- xviiie siècles [...] le terme récurrent est celui de ‘fléau’35. Il signifie que les désastres s’inscrivent dans un schéma d’explication où intervient la Providence divine attentive à admonester, punir ou corriger les hommes coupables de transgressions »36. « Au-delà des signes, il y a leur interprétation. De ce point de vue, [...] le syndrome de Laocoon traverse l’histoire », ajoute-t-il37. Et il n’en finit pas de la traverser :

  • 38 Ibid., p. 25.

[…] aux multiples calamités, les sociétés ont surtout tenté de conférer du sens. L’explication scientifique, le recours au religieux, la sublimation esthétique, les différentes formes de fiction et de mise en scène graphique sont autant de moyens culturels pour gérer la catastrophe ou anticiper le risque.38

  • 39 « Ils entraient dans la mort, et vous savez que l’exc...

  • 40 Ibid., p. 43.

42Face au fléau, il faut donc, d’abord et avant tout, essayer d’expliquer, de comprendre. Dans le cas de Gavaldá, l’explication est d’ordre religieux. Une fois le fléau ainsi appréhendé, il s’agit de le combattre. Et cette réponse est entièrement dépendante de l’explication qui en aura été donnée. La grille de lecture de la calamité étant ici religieuse, la réponse sera donc avant tout du même ordre : renforcement de la piété, confessions, redressement moral, sacrifices christiques de religieux dévoués. Il faut procéder à un recentrage du corps social autour de ce qui doit être son identité première, à savoir l’attachement à une religion alors réaffirmée dans ses dogmes par le mouvement de la Contre-Réforme. En ce sens, la maladie provoque un redressement du groupe social et un raffermissement de ce que doit être son identité. À partir du milieu du xvie siècle environ – a écrit Michel Foucault –, on commence à passer d’un modèle qui est celui de l’exclusion des lépreux, qui « entraient dans la mort » dès qu’ils étaient touchés39, à un autre modèle où « il ne s’agit pas de chasser, il s’agit au contraire d’établir, de fixer, de donner un lieu, d’assigner des places »40: autrement dit, d’imposer une identité.

Bibliographie

Cornaro, Luigi, De la sobriété, conseils pour vivre longtemps (1558), éd. Georges Vigarello, Grenoble : Million, 1991, 197 p.

Foucault, Michel, Les anormaux, Cours au Collège de France (1974-1975), Paris : Seuil/Gallimard, 1999, 351 p.

Gavaldá, Francisco, Memoria de los sucesos particulares de Valencia y de su Reino. En los años mil seiscientos cuarenta y siete, y cuarenta y ocho, tiempo de peste, Valence : Silvestre Esparsa, 1651, feuillets non numérotés. Une édition plus récente : Valencia : Librerías París-Valencia, 1979. Le texte est consultable sur le site www.cervantesvirtual.com

Lévy, Jean-Marc, Médecins et malades dans la peinture européenne du xviie siècle, Paris : L’Harmattan, 2007, vol. 1, 240 p.

Les Très belles heures de Jean de France, duc de Berry…, François Boespflug, Eberhard König (éds.), Paris : Éd. du Cerf, 1998, 271 p.

López Piñero, José María, « Francisco Gavaldá, adelantado en el estudio social y estadístico sobre la peste », Revista Española de Salud Pública, v. 80, no 3, mai-juin 2006, p. 279-281.

Morales Padrón, Francisco, Memorias de Sevilla. Noticias sobre el siglo xvii, Cordoue : Publicaciones del Monte de Piedad y Caja de Ahorros de Córdoba, 1981, 241 p.

Redondo, Augustin, « Le pestiféré ou divers aspects du refus de l’autre au xvie siècle », in : Augustin Redondo (dir.), Les représentations de l’Autre dans l’espace ibérique et ibéro-américain, Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1991, p. 121-137.

Vigarello, Georges, Histoire des pratiques de santé : le sain et le malsain depuis le Moyen Âge, Paris : Seuil, 1999, 390 p.

Vinolo, Stéphane, René Girard : épistémologie du sacré, Paris : L’Harmattan, 2007, 270 p.

Walter, François, Catastrophes : une histoire culturelle, xvie- xxie siècles, Paris : Seuil, 2008, 380 p.

Notes

1 Voir Augustin Redondo, « Le pestiféré ou divers aspects du refus de l’autre au xvie siècle », in : Augustin Redondo (dir.), Les représentations de l’Autre dans l’espace ibérique et ibéro-américain, Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1991, p. 121-137.

2 Ibid., p. 125.

3 Voir José María López Piñero, « Francisco Gavaldá, adelantado en el estudio social y estadístico sobre la peste », Revista Española de Salud Pública, v. 80, no 3, mai-juin 2006.

4 Georges Vigarello, Histoire des pratiques de santé : le sain et le malsain depuis le Moyen Âge, Paris : Seuil, 1999.

5 1ère édition italienne : 1558. Voir Luigi Cornaro, De la sobriété, conseils pour vivre longtemps (1558), éd. Georges Vigarello, Grenoble : Million, 1991.

6 Il s’agit là des premiers mots du texte liminaire situé en prélude au traité, « Intento del autor y fin desta obra ».

7 Francisco Gavaldá, Memoria de los sucesos particulares de Valencia y de su Reino. En los años mil seiscientos cuarenta y siete, y cuarenta y ocho, tiempo de peste, Valence : Silvestre Esparsa, 1651, Chapitre 28.

8 Ibid.

9 Ibid., chapitre 34: Derniers mots du dernier chapitre de l’ouvrage.

10 A. Redondo, op. cit., p. 129.

11 Ibid.

12 Francisco Gavaldá, op. cit., Chapitre 3.

13 Ibid., Chapitre 2.

14 Ibid., Chapitre 13.

15 Voir à ce propos Michel Foucault (Les anormaux, Cours au Collège de France (1974-1975), Paris : Seuil/Gallimard, 1999, p. 43) : « Vous savez qu’il existe toute une littérature sur la peste, qui est fort intéressante, dans laquelle la peste passe pour être ce moment de grande confusion panique où les individus, menacés par la mort qui transite, abandonnent leur identité, jettent leur masque, oublient leur statut et se livrent à la grande débauche des gens qui savent qu’ils vont mourir. Il y a une littérature de la peste qui est une littérature de la décomposition de l’individualité ; toute une sorte de rêve orgiaque de la peste, où la peste est le moment où les individualités se défont, où la loi est oubliée. Le moment où la peste se déclenche, c’est le moment où dans la ville toute régularité est levée. La peste franchit la loi, comme la peste franchit les corps. C’est, du moins, le rêve littéraire de la peste ». Le moment où les individus abandonnent leur identité, écrit Foucault, où donc ils basculent pleinement dans l’altérité.

16 Les Très belles heures de Jean de France, duc de Berry …, François Boespflug, Eberhard König (éds.), Paris : Éd. du Cerf, 1998. Il existe pour l’épidémie qui se développa à Séville en 1649 une chronique des « Procesiones con motivo de la peste », publiée dans l’ouvrage qui regroupe des relaciones anonymes de l’époque conservées à la Biblioteca Capitular Colombina de Séville, publié par Francisco Morales Padrón, Memorias de Sevilla. Noticias sobre el siglo xvii. Voir Francisco Morales Padrón, Memorias de Sevilla. Noticias sobre el siglo xvii, Cordoue : Publicaciones del Monte de Piedad y Caja de Aharros de Córdoba, 1981, p. 157-176.

17 Jean-Marc Lévy, Médecins et malades dans la peinture européenne du xviie siècle, Paris : L’Harmattan, 2007, vol. 1, p. 71-72.

18 Francisco Gavaldá op. cit., Chapitre 17.

19 Ibid., Chapitre 18.

20 Ibid., Chapitre 20.

21 Ibid., Chapitre 22.

22 Ibid., Chapitre 3.

23 Ibid., Chapitre 3.

24 Ibid., Chapitre 9.

25 Ibid., Chapitre 8.

26 Ibid., Chapitre 14.

27 Ibid., Chapitre 14.

28 Ibid., Chapitre 19.

29 Ibid., Chapitre 23.

30 Ibid., Chapitre 23.

31 Stéphane Vinolo, René Girard : épistémologie du sacré, Paris : L’Harmattan, 2007, p. 201.

32 F. Gavaldá, op. cit., Chapitre 32.

33 Ibid., Chapitre 27.

34 Ibid., Chapitre 28.

35 Le terme latin Pestis signifie d’ailleurs maladie contagieuse mais aussi fléau, désastre.

36 François Walter, Catastrophes : une histoire culturelle, xvie-xxie siècles, Paris : Seuil, 2008, p. 25.

37 Ibid., p. 29-30.

38 Ibid., p. 25.

39 « Ils entraient dans la mort, et vous savez que l’exclusion du lépreux s’accompagnait régulièrement d’une sorte de cérémonie funèbre, au cours de laquelle on déclarait morts (et, par conséquent, leurs biens transmissibles) les individus qui étaient déclarés lépreux, et qui allaient partir vers ce monde extérieur et étranger ». Michel Foucault, op. cit., p. 40.

40 Ibid., p. 43.

Pour citer ce document

Nathalie Peyrebonne, «Identité perdue puis retrouvée, ou le passage par l’altérité : la peste à Valence au xviie siècle», [En ligne], Numéros en texte intégral /, Pouvoirs et écritures, mis à jour le : 10/12/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/abay/227.

Quelques mots à propos de :  Nathalie  Peyrebonne

Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3