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Les Cahiers de Didactique des Lettres
Revue de didactique des savoirs et des savoir-faire pour l'enseignement du français

Les œuvres plurielles de Martin Winckler

Julie Gallego

La figure du médecin-écrivain dans la mini-série A Young Doctor’s Notebook et dans l’œuvre de Martin Winckler : lectures croisées

Article

Résumé

Le médecin-écrivain est une figure qui traverse l’œuvre de « Martin Winckler », double littéraire de Marc Zaffran. Beaucoup de médecins ont investi le champ de la littérature, et parmi eux, Mikhaïl Boulgakov, un écrivain russe du début du XXe s. Plusieurs de ses nouvelles, notamment Morphine et Les Récits d’un jeune médecin, sont inspirées par ses premières années de médecin mais aussi, chose plus originale, par son addiction à la morphine. La série britannique récente A Young Doctor’s Notebook (saison 1) et A Young Doctor’s Notebook and Other Stories (saison 2) en est la libre adaptation : elle raconte les débuts difficiles de Nika dans un hôpital de campagne russe et sa lente descente aux enfers avec la drogue. Comme le lecteur de l’œuvre de Winckler, le téléspectateur assiste à l’apprentissage de la médecine sur le terrain, aux questions éthiques qui se posent au quotidien, aux difficultés face à certains patients, aux relations entre membres du corps médical et aux doutes qui guettent le soignant, pouvant le conduire parfois à l’autodestruction.

Texte intégral

En Amérique, à la question : « What do you want to be later ? »,

je répondais : « I want to be a doctor and a writer. »

Chaque fois, j’entendais mes interlocuteurs répondre :

« These are two great jobs1. »

(Martin Winckler, Légendes)

1Nous allons évoquer dans cet article une série récente, assez étrange, à la fois drôle et terrible, en raison de ce que vivent certains personnages, une série mêlant humour noir et nonsense britannique, qui montre un jeune docteur aux prises avec les réalités du terrain de son premier poste : une situation que l’on retrouve dans les œuvres fictionnelles, les essais sur la médecine et les séries de Martin Winckler, médecin, écrivain et sériephile.

2Prenez Docteur House dans ses pires heures d’addiction à la Vicodine, les jeunes internes des séries médicales qui cumulent les bourdes et tuent quelques patients par incompétence (mais qui progressent grâce à ça !), oubliez le séduisant George Clooney qui marivaude avec une infirmière dans Urgences (mais gardez les rendez-vous entre deux gardes), ajoutez la présence obsédante d’un Don Draper et d’un Harry Potter russes pour le contraste, un peu de Massacre à la tronçonneuse pour le côté gore et de Scrubs pour les situations de comédie et le format télévisuel, tout en imaginant le docteur Bruno Sachs en train d’écrire son livre, et vous obtenez A Young Doctor’s Notebook ! Et c’est cette mini-série que nous analyserons à travers le prisme d’une partie de l’œuvre de Martin Winckler : essais, romans et nouvelles, mais aussi chroniques radios et textes sur ses comptes Facebook et sur ses blogs, « des lieux qui ont pour vertu d’affranchir les mots, de les mettre en orbite et de les rendre accessibles au plus grand nombre2. »

3Ces lectures nous ont permis de nous poser quelques questions d’éthique médicale et d’avoir un autre regard sur la série que celui du simple sériephile : qu’est-ce que soigner ? Qu’est-ce qu’on soigne ? Qui est-ce qu’on soigne ? Un soignant a-t-il tous les droits ? Soigner comment ? Soigner pour quoi ? Pourquoi ? Que se passe-t-il lorsqu’un médecin est malade, dans son corps, dans sa tête ? Notre étude de la série s’appuiera sur de nombreuses citations de l’œuvre de Winckler et sur la comparaison avec d’autres séries médicales, afin de montrer non seulement les spécificités de A Young Doctor’s Notebook mais aussi la continuité de certaines thématiques et problématiques, permettant une entrée dans la pluralité cohérente de l’œuvre de Martin Winckler.

1. Présentation de la série

1.1. Conditions de production et de diffusion

4La mini-série comporte deux saisons intitulées, pour la saison 1, A Young Doctor’s Notebook, et pour la saison 2, A Young Doctor’s Notebook and Other Stories, diffusées sur Sky Arts (Grande-Bretagne). Les réalisateurs sont Alex Hardcastle (saison 1) et Robert McKillop (saison 2) et les scénaristes des huit épisodes sont Mark Chappell, Shaun Pye et Alan Connor. Ils adaptent en les entremêlant des nouvelles de Mikhaïl Boulgakov, Récits d’un jeune médecin, Morphine et Les Aventures singulières d’un docteur. La saison 1 a été diffusée en 20123 et la saison 2 en 20134, à raison d’un épisode de 23 minutes par soirée. Par son format court, la série se rattacherait d’emblée au genre comique mais son contenu en fait plutôt une comedy drama ou black comedy. Elle repose sur le jeu très différent de deux acteurs bien connus du grand public, l’un essentiellement pour son rôle de Donald Draper dans la série télévisée Mad Men, l’autre pour celui d’Harry Potter, dans la saga éponyme sur grand écran. Et, que ce soit pour les scènes pathétiques ou burlesques, le contraste saisissant (fig. 1) fonctionne, entre l’incarnation du jeune médecin dépassé par les difficultés du métier et son double désabusé par tout ce qu’il a vécu.

Image1

Fig. 1 : Le jeune médecin et son double.

1.2. Synopsis et personnages

5La série a la particularité de mêler scènes comiques, avec les maladresses du débutant en médecine, et scènes d’une tragédie à venir, avec sa descente progressive dans l’addiction à la morphine, qui l’amène même à bafouer ses devoirs de soignant.

6Voici la chronologie de la série (saisons 1 et 2), telle qu’elle peut être restituée linéairement, après séparation des récits imbriqués :

récit encadré

1917

1917/1918

1918

Nika a fini ses études à Moscou.

Il est affecté à l’hôpital de Muryevo.

Il y passe deux ans (les flash-back des deux saisons).

Pelageya et Demyan meurent.

Nika finit par devenir un médecin reconnu.

Il est affecté à l’institut des maladies vénériennes de Moscou, en raison de ses connaissances sur la syphilis.

NIKA

récit-cadre

1934

1935

Il reste morphinomane et sa dépendance est découverte par sa hiérarchie.

Il est envoyé en désintoxication par des militaires de l’armée rouge.

Il est sevré à sa sortie.

Il prend le train, essaie de se remettre à l’écriture puis se débarrasse de son carnet.

Il retourne à l’hôpital de Muryevo.

Il y retrouve l’infirmière Anna et se recueille sur la tombe de Pelageya et Demyan.

LE DOUBLE PLUS ÂGÉ

Tabl. 1 : Chronologie des deux saisons.

7Le rôle principal du docteur âgé est tenu par Jon Hamm et celui du jeune docteur par Daniel Radcliffe (fig. 2). Dans les Récits d’un jeune médecin et dans Les Aventures singulières d’un docteur, le médecin narrateur du récit-cadre n’est pas nommé ; dansla nouvelle Morphine, il s’appelleVladimir Bomgard et l’autre médecin, le narrateur du récit encadré, s’appelle Sergueï Vassilievitch Poliakov. Dans la série, le nom n’apparaît jamais : il est désigné respectueusement par tous selon son titre de docteur ou affectueusement par Pelageya avec le surnom de Nika (à partir de la saison 2 uniquement mais, pour des raisons de clarté du propos, nous désignerons systématiquement ainsi le jeune médecin, par opposition à son double plus âgé). Les autres rôles sont les suivants : Anna, l’infirmière en chef (fig. 2) ; Demyan Lukich, le feldscher5, le dentiste-assistant (fig. 2) ; Pelageya Ivanovna, sage-femme et partenaire du docteur (fig. 2) ; Natasha (fig. 3), la femme fantasme arrivée par hasard à la clinique à la saison 2, pour qui Nika délaisse Pelageya ; et Leopold Leopoldovitch, le précédent docteur, déjà mort et donc essentiellement présent à travers ses portraits et les rêves ou hallucinations de Nika (fig. 4). Des personnages des nouvelles disparaissent (par exemple Aksinia, la femme du gardien, qui officie comme cuisinière dans Les Récits) ou sont « fondus » en un seul : c’est le cas des infirmières, sages-femmes ou feldschers qui sont différents dans chaque nouvelle (dans Morphine, le Dr Poliakov est d’abord affecté à l’hôpital de Levkovo puis à celui de Gorielovo : le personnel médical est donc différent à chaque fois). Dans le personnage télévisuel d’Anna se fondent à la fois Anna Nikolaïevna des Récits et Maria Vassilievna de Morphine ; le personnage télévisuel de Pelageya repose pour sa part sur la combinaison de la Pelageya des Récits et de Anna Kirillovna de Morphine. Le personnage de Natasha s’inspire peut-êtredes écrits de Poliakov sur son amante, une chanteuse d’opéra qui l’a quitté.

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Fig. 2 : Le personnel médical de la clinique : Pelageya, Demyan, Nika (jeune), Anna, Nika (âgé).

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Fig. 3 : Natasha, la belle Russe blanche.

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Fig. 4 : Portrait, au regard inquisiteur, de l’ancien docteur, Leopold Leopoldovitch.

8L’essentiel de la série se joue en huis clos « théâtral » avec le personnel médical restreint de l’hôpital présenté sur la figure 2.

1.3. Des nouvelles russes à la série britannique

9A Young Doctor’s Notebook est l’adaptation libre des œuvres en partie autobiographiques du russe Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), médecin, écrivain… et morphinomane avéré, d’où le réalisme dans son écriture de la médecine et de l’enfer de l’addiction6.

10A Young Doctor’s Notebook est inspiré d’abord, et le titre même l’indique, d’un recueil de nouvelles du même auteur, les Carnets (ou Récits) d’un jeune médecin, où Boulgakov a consigné ce que fut sa pratique de la médecine lorsque, jeune médecin, il fut affecté, entre 1916 et 1917, dans un petit hôpital isolé avant d’arrêter la médecine pour la littérature. Composées en 1919, les nouvelles ont été publiées séparément dans deux revues du vivant de l’auteur (l’une est la même que pour Morphine, Medicinskij rabotnik « Le travailleur médical », et l’autre a pour titre Krasnaja Panorama, « Panorama rouge »). Ces histoires correspondent aux différentes aventures médicales du docteur et aux patients les plus marquants. Le format sériel court de la « mini-série » convient donc pleinement au genre littéraire du recueil de nouvelles.

11Dans Morphine, le court récit de Boulgakov publié en 1927, un jeune médecin, le docteur Bomgard, devient le dépositaire du journal intime d’un collègue et ancien condisciple, le docteur Sergueï Poliakov, lorsque ce dernier se suicide. Il y raconte sa descente aux enfers à cause de la morphine, ses tentatives pour s’en sortir avant la solution radicale du suicide. Les chapitres I, II et V sont sur Bomgard et le chapitre IV (plus long que les autres) repose uniquement sur les pages du journal intime de Poliakov, commencé avant l’addiction à la morphine, et qui constitue le carnet que lit Bomgard (et le lecteur). Le chapitre V est la justification de la publication du journal de Poliakov, dix ans après la mort de ce dernier, en raison de leur utilité pour comprendre l’addiction à la morphine. Boulgakov utilise ce procédé littéraire de « délégation de récits entre deux personnages », selon Michel Parfenov, « chaque fois qu’il veut relater quelque chose de compromettant et d’autobiographique7 ». En effet, l’addiction de Boulgakov à la morphine est avérée. Dans la série, le docteur devient le personnage principal morphinomane et la rupture temporelle du chapitre V est assumée par la narration à deux niveaux auxquels donnent corps le montage des séquences successives et la présence à l’écran du double plus âgé dans l’histoire du jeune médecin.

12Le court récit Les Aventures singulières d’un docteur, publié en 1922 dans la revue Rupor (« le Porte-voix »), ne présente pas la même importance que les deux précédents pour l’écriture du scénario de la télésérie : on y retrouve le principe narratif du récit dédoublé et le motif du manuscrit retrouvé. Le carnet de notes du « docteur N* » est confié, par la sœur du médecin disparu, au narrateur anonyme, son ami et « homme de lettres », qui doit donc à ce titre se charger de la publication de ces « notes incohérentes tirées du carnet du docteur, sans aucune modification, sinon celle de les avoir divisées en chapitres et rebaptisées8. » À deux reprises9, le docteur N* fait part de son regret de ne pas être écrivain, d’avoir la certitude que personne ne va croire que ce qu’il raconte est vrai et, même, que personne ne lira son carnet. L’apport essentiel de la nouvelle des Aventures concerne son inscription dans le contexte de la guerre : le médecin est enrôlé et doit suivre son détachement, alors que, dans la série, ce sont les soldats qui arrivent à l’hôpital, resserrant davantage l’unité de lieu de l’histoire encadrée. La nouvelle se termine par la condamnation de la guerre dans le récit encadré (sans reprise du récit-cadre) : « Maudites soient les guerres, aujourd’hui et dans les siècles des siècles10 ! » Ce thème est néanmoins un élément secondaire de la série.

13La série est donc issue essentiellement du « croisement » des Récits d’un jeune médecin, pour la vie d’un hôpital de campagne,et de Morphine, pour la polyphonie et l’addiction à la morphine. On trouve dans Morphine un double point de vue narratif par l’insertion des lettres à Bomgard et des passages du carnet de Poliakov, faisant mention de son addiction à la morphine :

Sur mon bureau, devant mes yeux rougis d’avoir trop lu, se trouve[nt] une enveloppe décachetée et une feuille de papier. Sur celle-ci est écrit :

« Très cher camarade !

Je ne vais pas vous attendre. J’ai renoncé à me soigner. C’est sans espoir. Et je ne désire pas non plus souffrir davantage. J’ai suffisamment essayé. Je mets les autres en garde : soyez prudents avec les cristaux blancs solubles dans 25 parties d’eau. Je leur ai trop fait confiance et ils ont causé ma perte. Je vous laisse mon journal. Vous m’avez toujours semblé homme curieux et amateur de documents humains. Si cela vous intéresse, lisez l’histoire de ma maladie.

Adieu. Votre S. Poliakov. »

Post-scriptum en gros caractères :

« JE DEMANDE QU’ON N’ACCUSE PERSONNE DE MA MORT.

Médecin Sergueï Poliakov

13 février 1918 »

À côté de la lettre du suicidé : un gros cahier, de type cahier de texte, avec une couverture cirée noire. La moitié des pages en ont été arrachées. Dans celles qui restent : de brèves notes, tracées, au début du cahier, au crayon ou à l’encre, d’une petite écriture claire et précise, et à la fin, au stylo et au gros crayon rouge, d’une écriture négligée, d’une écriture sautillante, avec beaucoup de mots abrégés11.

14Les passages suivants racontent les premières expériences avec la morphine pour faire cesser des douleurs, et le passage à la cocaïne lorsque l’addiction se fait plus forte :

15 février

[…] Je ne puis que chanter louanges à celui qui le premier a extrait la morphine des fleurs de pavot. C’est un véritable bienfaiteur de l’humanité. Les douleurs ont cessé sept minutes après l’injection. Fait curieux : les douleurs déferlaient à pleine vague, sans ménager aucune pause, en sorte que je suffoquais littéralement, comme si on m’avait planté dans le ventre une barre de fer chauffée à blanc et qu’on l’eût fait tourner. Quatre minutes environ après l’injection, j’ai commencé à distinguer des variations d’amplitude dans la douleur :

Image5

Ce serait très bien si le médecin avait la possibilité d’essayer sur lui-même un grand nombre de médicaments. Il aurait une tout autre notion de leurs effets. Après la piqûre, pour la première fois depuis ces derniers mois, j’ai dormi d’un sommeil profond et agréable, sans penser à celle qui m’a trahi12.

1er mars

[…] Et si je n’étais pas corrompu par ma formation médicale, je dirais que l’homme ne saurait travailler normalement qu’après une piqûre de morphine. Qu’on en juge : à quoi diable un homme peut-il être bon, quand la moindre névralgie peut lui faire perdre complètement les étriers !

Anna K. a peur. Je l’ai rassurée en lui disant que je me distinguais depuis l’enfance par une immense force de volonté13.

19 mars

[…]… Au fond, je comprends son inquiétude. Le Morphinum hidrochloricumest effectivement un machin dangereux. L’accoutumance peut naître très vite. Mais une petite accoutumance, ce n’est pas encore de la morphinomanie, n’est-ce pas14 ?...

13 avril

Moi, l’infortuné docteur Poliakov, atteint de morphinisme au mois de février de cette année, j’avertis tous ceux qui viendraient à connaître le même sort que le mien de ne point tenter de remplacer la morphine par la cocaïne. La cocaïne est le plus malfaisant et le plus perfide des poisons. Hier, Anna m’a sauvé de justesse à force de piqûres de camphre, et aujourd’hui je suis à moitié un cadavre15

15Lorsque l’addiction se fait intolérable, l’idée du suicide émerge peu à peu :

1918

Janvier

[…] Je suis incapable de me séparer de mon petit dieu cristallin et soluble.

Je mourrais pendant la cure.

Et l’idée me vient de plus en plus souvent que je n’ai pas besoin de me soigner16.

16Dans Morphine, la première personne du singulier est donc employée tantôt par le Dr Bomgard (dans le récit-cadre)17, tantôt par le Dr Poliakov (dans les passages du récit encadré constitués des lettres et du carnet). Dans les nouvelles issues des Récits d’un jeune médecin, elle est la voix de ce jeune médecin dont le nom ne nous est pas donné. La série unifie toutes ces instances narratrices éclatées dans les diverses nouvelles : le « je » devient un seul personnage, à deux moments de sa vie et les aventures médicales et les déboires personnels sont regroupés pour en faire les événements marquants de la vie de Nika.

2. En soignant, en écrivant

17Isolé dans un coin perdu de la Russie, au milieu de nulle part, durant un hiver qui semble éternel, empêchant toute possibilité de voir des chemins (lorsqu’ils existent…) pour s’éloigner de l’hôpital ou y revenir, Nika vit deux années dans un autre espace-temps, bien loin de sa vie d’étudiant en médecine et d’amateur d’opéra lorsqu’il était à la capitale. Il a peu de points communs avec les autres protagonistes qui hantent les couloirs de la grande maison qui tient lieu de clinique : il ne communique donc pas vraiment avec eux, ni avec Anna, ni avec l’envahissant Demyan (l’autre homme de la maison, mais qui pose au début un regard concupiscent sur lui), à peine avec Pelageya, même lorsqu’ils sont ensemble au lit. Pour s’évader, il lui reste la lecture et l’écriture, une réaction que l’on retrouve chez Martin Winckler :

Et, quand je lisais, je ne souffrais pas. Mieux : je trouvais des réponses. Mais les livres ne contiennent pas toutes les réponses. Comme il a bien fallu que quelqu’un les écrive, comme écrire c’est, à son tour, (se) donner à lire, peut-être, alors, me suis-je mis à écrire18.

18Nika se met donc à écrire, à la main et dans un carnet, les événements qui lui arrivent durant ces deux années puis les différentes étapes de son addiction à la morphine. Il confie à ce carnet ce qu’il ne peut partager avec les autres personnes qu’il côtoie quotidiennement à l’hôpital. Et comme pour Marc Zaffran/Martin Winckler, « ce journal ne sera pas seulement le compte rendu de ce qui (lui) arrive à l’hôpital, mais aussi, évidemment, un récit intime19. »

— Vous allez me dire que je suis un salaud, d’écrire et de vous faire lire ça… […]

— Quand vous me parlez, je vous écoute. Quand vous me faites lire quelque chose, j’essaie de comprendre ce qu’il y a derrière… Comme vous savez le faire avec les gens que vous recevez… Vous passez votre temps à écouter ce qu’on vous confie, et vous n’auriez pas le droit d’écrire ? […]

— Vous croyez qu’écrire… ça soigne20 ?

2.1. Médecin, écrivain et lecteur

19Avant d’écrire, Nika commence par être lecteur des nombreux ouvrages variés de la bibliothèque, bien fournie, de Leopold Leopoldovitch. Mais ses lectures de prédilection, outre les ouvrages médicaux qu’il consulte au beau milieu d’une opération, sont surtout des œuvres érotiques abondamment illustrées. Leopold Leopoldovitch était, semble-t-il, plus déluré que ses sévères portraits ne le laissaient penser jusque là ! Nika va revendre l’essentiel des livres pour pouvoir se procurer de la morphine mais conserver les livres érotiques… dissimulés logiquement dans les livres de gynécologie. Lorsqu’il rencontre Natasha, il est d’abord attiré par les livres qui dépassent de sa malle, il regarde de plus près un exemplaire du Masque de neige d’Alexander Blok et tous deux parlent alors de leur attrait pour la poésie. Pour la séduire, il va même jusqu’à écrire avec application quelques vers, qu’il croit romantiques et empreints de tristesse, mais que Natasha trouve tellement mauvais qu’elle pense qu’il les a composés ainsi à dessein, pour lui remonter le moral en la faisant rire21 (2.3), après l’annonce de la mort supposée de son fiancé. La tentative de séduction de Nika, à l’aide d’un discours poético-médical très maladroit, n’a pas plus d’effets sur la jeune femme :

C’est vraiment ironique. J’ai passé sept ans dans la meilleure université de Russie. (sur un ton sirupeux) Je sais guérir toutes les parties du corps humain… à l’exception du cœur. (sur un ton sérieux) C’est une métaphore. J’ai eu 20 en cardiologie22.(2.3)

20Il exerce ses talents de conteur, pas seulement d’écrivain, en faisant preuve d’imagination pour annoncer avec force détails inventés les conditions de la mort du fiancé de Natasha, un général disparu dans une bataille, pour qu’elle abandonne tout espoir de le revoir vivant et qu’elle se jette dans ses bras. Un flash-back nous permet également d’assister à une représentation théâtrale, dont il est à la fois l’acteur et l’auteur. En effet, dans sa jeunesse, il a déjà écrit une satire sur de faux médecins : son double le lui rappelle. Apparaissent alors des images d’une pièce comique au titre évocateur, Les Charlatans de Moscou (2.2) (fig. 5 et 6) :

Image6 Image7

Fig. 5 et 6 : Nika en « docteur Maboul », avant même la morphine (2.2).

21Lors de son séjour à Muryevo, il s’accomplit davantage dans l’écriture de son journal que dans la poésie et le théâtre mais seuls quelques passages de la série nous montrent Nika en train d’écrire ou de lire les pages de son carnet (fig. 7 et 8). Tantôt nous, téléspectateurs, avons l’impression de vivre en direct les événements qui correspondent à ce qu’il raconte (mais qui sont en fait revécus par le double), tantôt nous en avons un résumé par le biais de la lecture du carnet en voix off ou in par le double.

 Image8Image9

Fig. 7 et 8 : Le carnet, lu par le double, en 1934, au début de la narration (1.1)

et écrit par le jeune médecin, en 1917, à la fin du flash-back (1.4).

22Le carnet permet donc au personnage à la fois de raconter le présent par l’écriture et de revivre le passé par la lecture23, les deux étant entremêlés pour le téléspectateur en raison du montage des séquences. Mais écrire pour soi un journal intime, ce n’est pas vraiment être « écrivain », selon le statut qu’on associe généralement au mot, ce serait plutôt être « écrivant », pour reprendre le mot que privilégie Martin Winckler24.

Ce soir-là, j’ai commencé à tenir mon journal25.

J’aimais beaucoup ce cahier. Il m’a ouvert les bras quand les humains me les fermaient. Je l’ai intitulé « Bookie ». […] pour moi, c’était un livre. Un livre en devenir. Le livre de ma vie26.

Mais, peu à peu, ce cahier devient un journal. On dirait que je ne veux pas laisser le temps s’écouter et emporter tout ce qui m’arrive. En écrivant, j’ai peut-être le sentiment d’en retenir une partie27.

23Si Nika écrit, dit-il, pour pouvoir se souvenir ultérieurement de ses débuts, le double a, en revanche, de vraies ambitions littéraires et artistiques, puisqu’il parle d’écrire un opéra28 (fig. 9) et un roman29. On assiste même au début de l’écriture de ce « roman-opéra » autobiographique. Après son internement de force par les militaires pour le désintoxiquer, il reste seulement au double le carnet comme effet personnel. Il se réjouit même d’avoir été radié en 1934 pour pouvoir devenir désormais vraiment écrivain, maintenant qu’il est sevré : « Je vais enfin avoir le temps d’écrire » (2.1).

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Fig. 9 : De l’autobiographie à l’opéra (2.2).

24Il finit pourtant par abandonner son carnet, auquel des pages ont été arrachées par un vagabond avec qui il partageait un wagon, et abandonne derrière lui les deux « cadavres », celui de l’autre voyageur clandestin et celui du carnet déchiré, dans le train qui le ramène à Muryevo en 1935.

25On voit en 2.3 le double âgé taper lentement, sur une machine à écrire, le début de son œuvre, qu’il qualifie lui-même d’autobiographique, en expliquant à Nika qu’il passe finalement de « la salle d’opération à la salle de théâtre ». Les trois premiers mots en sont : « Un long et pénible chemin » (fig. 10-12), des mots que le téléspectateur attentif identifiera comme l’incipit de la série30.

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Fig. 10 à 12 : L’incipit du roman autobiographique et de la série.

26Ce que nous regardons est donc à la fois le contenu des carnets du jeune médecin et celui du roman avorté du double. Ce dernier souhaite écrire son autobiographie, alors même que Boulgakov choisit l’autofiction référentielle dans Morphine pour raconter son addiction, afin de se préserver sans doute de l’éventuelle réprobation de la société.

27Plusieurs passages de l’œuvre de Martin Winckler évoquent les raisons qui peuvent pousser le médecin vers l’écriture, les difficultés et les questions qu’elle entraîne, comme les joies qu’elle procure :

Médecin, écrivain. Écrivain, médecin. J’ai toujours eu beaucoup de méfiance, voire un certain mépris pour les écrivains-médecins, ou les médecins-écrivains. Quel que soit le sens dans lequel on la dise, l’expression sonne faux, il y a quelque chose qui cloche. Peut-on être les deux à la fois ? C’est-à-dire, sans que l’une des deux activités en pâtisse ? Car, dans notre imaginaire, ni l’une ni l’autre ne souffrent la médiocrité. Le médecin, je devrais dire le bon médecin (peut-il en exister de mauvais ?) est dévoué, proche, sympathique, patient, ouvert, bon, humaniste, compatissant, fort, rassurant, fiable, fin diagnosticien, habile praticien, subtil confident, parfait adepte de la neutralité bienveillante. Vous en avez sûrement un dans vos souvenirs, ou dans votre agenda.

L’écrivain… Non, je ne me risquerai pas à le définir. L’écrivain est quelqu’un qui écrit, qui passe beaucoup de temps à écrire. Autant que le médecin passe de temps avec ses patients. Peut-être plus. C’est sans doute là que le bât blesse. Une même personne peut-elle passer autant de temps à faire deux choses aussi différentes, aussi opposées ?

Soigner, écrire. Écrire, soigner. Il y a entre ces deux termes et ce qu’ils recouvrent un gouffre et des ponts de singes (ou de signes). Pourtant, les deux activités paraissent a priori tout à fait étrangères.

Soigner, c’est s’occuper de l’autre. Écrire, c’est se préoccuper de soi. Pour soigner, il faut laisser sa porte ouverte, répondre au moindre appel, accepter de ne pas dormir et de rouler de nuit, savoir rester debout sans pisser pendant des heures, oublier son corps et ses soucis propres. Pour écrire, il faut tourner le verrou. Débrancher le téléphone. Refuser de parler, d’entendre et de voir autre chose que la page ou l’écran. Savoir rester assis sans pisser pendant des heures. Se fermer aux autres et à leurs histoires souvent malpropres, pour finalement en raconter de pires31.

J’ignore à quoi sert d’être à la fois médecin et écrivain, si l’écriture – le labeur obstiné de la main qui rature, recopie, raccorde, recompose – est un garant de la sincérité du témoignage, ou si elle n’est garante de rien du tout, ce qui me paraît plus probable. Je sais que médecin, je n’avais pas vraiment le sentiment d’être témoin ; je ne sais pas si, depuis que je suis écrivain-à-temps-plein, je le suis davantage, mais je sais aujourd’hui que « quand t’es médecin, t’es moins écrivain, et que quand t’es moins médecin, t’écris beaucoup plus »32.

Dans mon journal, dès mon entrée en faculté, l’écriture et la médecine se trouvent indissolublement liées. J’y rends compte de mon expérience d’étudiant, puis d’interne. J’aborde les difficultés que je rencontre avec les patients ; l’ambiguïté que l’on éprouve à se sentir impuissant alors même qu’on est en situation de pouvoir ; les peurs, les questions et les incertitudes inhérentes au savoir médical. L’apprentissage de la médecine m’a fait écrire encore plus33.

Aujourd’hui, je sais que si j’écris, ce n’est pas que j’en ai le goût, le vice, ou le don, mais parce que, comme beaucoup de mes semblables, j’ai une malle à traîner. Écrire m’a aidé à ne pas m’écrouler sous le poids. Écrire m’a permis de me mettre à l’abri des regards et, pour ainsi dire, de me constituer en secret34.

28Dans A Young Doctor’s Notebook,le double âgé prône la vertu thérapeutique de l’écriture. Ainsi essaie-t-il de convaincre Nika (fig. 13 et 14) de se libérer par l’écriture, plutôt que de s’enchaîner à la drogue35 :

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Fig. 13 et 14 : La liberté par l’écriture.

29Mais de la volonté première d’écrire à sa réalisation satisfaisante, il y a un grand pas.

À cette époque-là, dans les cahiers qui me servaient de journal, je déversais mon sentiment d’incomplétude, d’impuissance devant le fait de ne pas pouvoir accomplir mon grand œuvre, de ne pas finir Les Cahiers Marcœur, de ne parvenir à écrire que de courts textes dans les pages d’une revue qui n’était même pas faite pour publier un écrivain. « Prescrire c’est presque écrire ! » me lamentais-je36.

30Si les anecdotes à la clinique et la manière dont Nika ressent les événements lui fournissent le contenu de la narration à écrire, il se heurte très vite à un problème : comment raconter sa vie ? Quel est le ton juste ? Quels mots reflètent sa pensée ? Lesquels la trahissent ? Il écrit mais, se relisant, est déçu du résultat et déchire les pages (fig. 15 et 16).Il ne s’agit donc pas seulement de confier ses états d’âme à quelques pages vierges mais d’user d’un style approprié et de maîtriser la façon dont son récit serait perçu par un éventuel lecteur37.

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Fig. 15 et 16 : Écrivain, un métier compliqué…

31Pour Bruno Sachs aussi, écrire n’est pas un acte « simple ». Voici comment il conçoit, à la première personne du singulier, son acte d’écriture :

Alors, je crois qu’écrire, pour un médecin comme pour n’importe qui, c’est prendre la mesure de ce qu’on ne se rappelle pas, de ce qu’on ne retient pas. Écrire, c’est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec des bouts de ficelle, faire des nœuds dans des voiles transparents en sachant que ça se déchirera ailleurs. Écrire, ça se fait contre la mémoire et pas avec.

Écrire, c’est mesurer la perte38.

32Et ce que le narrateur en dit, qui fait de Bruno l’objet narré en « tu » :

Tu pensais qu’une fois le lieu choisi, cela viendrait tout naturellement : il te suffirait de te mettre à ta table et d’écrire, esquisser ton plan, mettre des grands I et des petits a, faire une ébauche, mettre un mot à côté d’un autre, regarder dans le dictionnaire, recopier, relire, raturer, réécrire, classer, retrouver… pour arracher à quelque chose qui aurait d’abord l’air d’une bouillie inconsistante, quelque chose qui enfin ressemblerait à un texte.

Tu pensais qu’il te suffirait d’être assis là, penché sur le papier. Prêt à tout et d’abord réceptif à tes propres pensées, tu n’aurais qu’à laisser émerger celles-ci pour, peu à peu, sans douleur, amalgamer l’encre aux fibres de cellulose, filer des mots, tisser des phrases.

Tu croyais sincèrement que l’écriture est une activité manuelle requérant des outils, de la constance et du temps, et que, de l’usage de ces derniers sur l’expérience unique dont tu te savais dépositaire, un texte naîtrait, porté par ton seul désir.

Tu as bientôt découvert que ce n’est pas aussi simple.

Avant que les phrases ne forment un tissu cohérent, la plume pèse des tonnes. Les vingt fois, trois-ou-quatre-feuillets, naguère rédigés sous l’effet d’impulsions irrépressibles et dans le feu d’une excitation presque joyeuse, s’avèrent à la relecture constamment décevants, toujours indignes de la force que tu croyais leur avoir injectée. […]

Les forces te manquent. Une telle dépense d’énergie te paraît dérisoire. Est-il possible que tout ce que tu remues ici ne soit qu’anecdote ?

C’est que tu le vois ce livre, tu le vois achevé39.

C’est dans ta tête que naissent les images, c’est là qu’elles vivent. Les mots tracés ne contiennent rien.

Ton beau manuscrit te semble lourd dans le cartable, te semble gros lorsqu’il gonfle le cuir, et tu sais que les pages sont désertes. Tels des termites repus, tes souvenirs ont cessé de les habiter. De loin, la matière paraît saine et solide. Quand tu la touches, tes doigts se couvrent d’une substance pulvérulente qui masquait les trous creusés par les parasites40.

33Et comme Ange le dit à son fils, pour écrire, il faut « écrire envers et contre tous et parfois aussi envers et contre soi-même41… ». Et alors, comme l’écrit Marc Zaffran/Martin Winckler, « je noircissais des pages et souvent ça me paraissait dérisoire, mais parfois, ça me paraissait bon. Et surtout, quand j’écrivais, j’étais bien42. »

34Entre pseudonymes, doubles fictionnels et usages du « je », du « tu » ou du « il » anonymes, le médecin-écrivain se dissimule (fig. 17). Martin Winckler – puisque tel est le nom de plume crédité sur la couverture de La Vacation, La Maladie de Sachs43et Les Trois Médecins – invente en effet l’histoire d’un médecin qui se lance dans l’écriture44, en écho à sa propre expérience de vie : Marc Zaffran, médecin, devient Martin Winckler, écrivain qui parle de médecine et qui met en scène des médecins, dans ses romans ou ses nouvelles45. Comme pour Boulgakov écrivant ses nouvelles, il n’a pas seulement un double pour la fiction, celui de Winckler, mais aussi dans la fiction : celui, entre autres46, du médecin généraliste Bruno Sachs, « malade » comme peut l’être Nika, mais à force de vouloir être un bon médecin, et qui ressent également un jour le besoin d’écrire, en se posant aussi des questions sur le sens de ce désir d’écriture. Nika, lorsqu’il écrit fictivement son histoire, ne le fait pas, du moins rien dans la série ne l’indique, par désir premier de devenir écrivain. Il est donc surtout un médecin qui garde des traces de sa vie ; Boulgakov, en revanche, est un médecin qui veut faire œuvre d’écrivain lorsqu’il publie ses nouvelles, qui ne s’apparentent pas à un simple journal intime et qui racontent l’histoire d’un médecin qui écrit son histoire et celles d’autres médecins (réels et imaginaires), en puisant dans ses propres souvenirs de jeune médecin.

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Fig. 17 : Les « poupées russes » du médecin-écrivain.

35Martin Winckler, pseudonyme de Marc Zaffran :

Ma recherche d’un pseudo n’est pas née de l’écriture ; elle a grandi avec elle.

Pendant toute mon adolescence, j’ai écrit des nouvelles en pensant que je n’avais ni le droit, ni la légitimité, ni le bagage pour le faire. D’autant plus – je peux le dire même si j’anticipe sur la suite de ce livre – qu’Ange avait toujours posé un regard circonspect sur mon activité de rédacteur solitaire. Dans mes cahiers, dans mes journaux, je me donnais des noms47.

[…] l’écriture m’avait entraîné sur des chemins imprévisibles, et [que] mon pseudonyme avait une double fonction. Il m’a servi à me cacher – ou du moins, à rester discret –, en 1989, quand j’ai publié La Vacation, un roman inspiré par mon expérience de médecin dans un centre d’IVG. […] Mais quand La Maladie de Sachs a été publié, il s’était passé dix ans depuis La Vacation et cinq ans depuis que j’avais cessé d’exercer dans un cabinet de campagne. […] Le pseudo n’était plus un masque, il devenait un ornement48.

36Et Martin Winckler, pseudonyme de Bruno Sachs :

— Je sais qu’il y a un autre nom sur la plaque, mais vous êtes Martin Winckler, n’est-ce pas ? C’est bien vous qui avez écrit La Maladie de Sachs ?

Je pose le livre sur le bureau.

— J’ai fini de le lire à l’instant, dans la salle d’attente49.

37Finalement, comme l’écrit Marc Lapprand, « Marc Zaffran a créé Martin Winckler pour raconter Bruno Sachs50 ». Dans Légendes, le pseudonyme est entre guillemets et la parenthèse en donne l’explication : « lui aussi, soit dit en passant, est une fiction51 ».

2.2. Médecin, docteur et soignant

38Le point commun de ces œuvres, c’est de nous raconter la perception qu’a le soignant de son travail, et surtout les difficultés qui viennent affermir la vocation du jeune médecin ou, au contraire, le déstabiliser et le faire douter de sa capacité à soigner.

Comme tout le monde, Ange a commencé ses études avec des préjugés, des fantasmes, des désirs inconscients, et la trace de blessures secrètes antérieures à sa naissance. Mais, comme tant d’autres avant et après lui, il n’est pas né médecin, il l’est devenu. Au contact de la vie et de la mort des autres52.

2.2.1. Débuter dans le métier : de la formation théorique à la mise en pratique

39À son arrivée à l’hôpital de Muryevo, traînant avec difficulté une énorme malle et affichant un air d’adolescent, le jeune Nika a bien du mal à convaincre Anna que c’est lui le nouveau docteur, elle le prend d’abord pour un patient : il doit lui répéter, devant son air incrédule, « I’m the doctor… I’m the doctor… I AM the doctor ! »Pelageya, tout aussi sceptique, trouve qu’il ressemble à un étudiant53. Il est alors obligé de confesser que c’est normal puisqu’il était jusqu’à présent étudiant en médecine mais désormais, précise-t-il avec fierté, il est diplômé. Anna s’adresse alors à lui en employant la troisième personne du singulier et le mot « docteur » (et en insistant sur le terme, pour se moquer un peu). Lui de répondre de même, mais sérieusement, comme s’il avait besoin de le dire pour croire à son nouveau statut mais sans pouvoir encore totalement l’assimiler, puisqu’il parle de lui comme s’il parlait d’un autre54.

Anna : Le docteur aimerait faire un tour de l’hôpital maintenant ?

Nika : Oui… Je pense que le docteur apprécierait. Conduisez et le docteur suivra. (1.1)

40Pour Anna, il ne fait pas docteur d’abord parce qu’il n’a pas de barbe (fig. 18 et 19), ensuite parce qu’il n’a pas de blouse. Leopold Leopoldovitch était un grand docteur avec une grande barbe. Donc quand on n’a pas de barbe55

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Fig. 18 et 19 : La crédibilité de la barbe.

41Le jeune médecin des Récits de Boulgakov finit par être également impressionné par le personnage légendaire, à force d’entendre chanter ses louanges dans tous les domaines :

« C’était un vrai génie que ce Léopold », avais-je pensé tandis que je me sentais pénétré de respect pour le mystérieux personnage qui avait abandonné la quiétude de Mourievo56.

42Dans A Young Doctor’s Notebook nous est racontée une étape importante de la « prise de fonction » du débutant, celle qui consiste à revêtir tous les attributs officiels du médecin. En premier lieu, la blouse, comme dans ces extraits de La Maladie de Sachs et En soignant, en écrivant, avec le jeu de mot dans le titre du second (« Blues ») :

Quand elle est sortie, la main sur la poignée elle a dit en souriant : « C’est bien de mettre une blouse. Ça fait vraiment docteur57. »

La première fois que j’en ai mis une, ça m’a fait rigoler. […] Et puis, je ne saurais dire pourquoi, un jour, il y a quelques semaines, je suis arrivé dans le cabinet médical, et avant de faire entrer le premier patient, j’ai revêtu la blouse. Je ne me souviens pas des circonstances. Je ne crois pas avoir été dans un état d’esprit particulier ce jour-là, je ne me rappelle pas avoir décidé de le faire, mais je l’ai fait. Presque immédiatement, j’ai pris conscience de ce que cela pourrait amener de changement dans ma façon de travailler. Je me suis mis à chercher dans le regard ou les remarques des patients l’effet que cela pouvait bien leur faire. À cet égard, je dois dire que j’ai été déçu. Ils n’ont pratiquement rien laissé paraître. À quatre exceptions près. Une de mes plus anciennes patientes (…) a juste dit que j’avais « vraiment l’air d’un docteur à présent ». […] Pendant plusieurs jours j’ai guetté les réactions, ou simplement les regards, et je n’ai presque rien constaté. Je pensais pourtant bien être différent. Ou, du moins, avoir l’air différent. […] J’imaginais que le fait de me présenter sous un jour plus « neutre » allait perturber un peu l’image que les patients ont (pensais-je) de moi. Mais il n’y avait pas de raison que cela les fasse changer, puisque c’est moi qui ai changé. Je me sens, comment dire, plus à ma place. Et aussi moins vulnérable58.

43Dans la série, le double du jeune docteur a beau lui dire que « ça n’a pas d’importance ce à quoi vous ressemblez dans une salle d’opération, [que] l’expérience, c’est ça qui compte », le médecin débutant ne voit pas les choses ainsi et a besoin de changer son apparence, afin d’endosser le « déguisement » du parfait docteur, pour convaincre les autres… et lui-même. Ainsi commence-t-il par porter des lunettes pour paraître plus vieux59, puis il se laisse pousser un peu la barbe60, sans que Pelageya trouve cela probant, et enfile la blouse de Leopold Leopoldovitch. Mais l’ancien docteur étant bien plus grand, Nika flotte dans la blouse et a l’air ridicule61. Anna et Pelageya vont la raccourcir un peu et le tour est joué : les deux infirmières sont d’accord, il fait beaucoup plus docteur comme ça62.Anna ajoute même que « peut-être qu’il grandira en elle » : tel un objet magique transmis par un ancêtre, elle permettra peut-être, espère-t-elle, une transformation du personnage, pour qu’il s’approche davantage de ce qu’était Leopold Leopoldovitch !

44Bien avant A Young Doctor’s Notebook, une autre série médicale aborde, et même dès son titre63, la question du port de la blouse : quel type de blouse, dans quel(s) cadres, avec quels effets sur les patients, sur leur famille, sur le reste du corps médical et sur le jeune médecin lui-même. Dix ans plus tôt, dans l’épisode 5 de la saison 2 de Scrubs (VO My New Coat / VF « Ma nouvelle blouse »), le personnage principal, John Dorian, dit JD, qui a passé le difficile cap de la première année de médecine (correspondant aux 24 épisodes de la saison 1), se sent davantage docteur en ce début de nouvelle saison, et décide de le « matérialiser » aux yeux des autres en mettant une imposante blouse blanche ; c’est le « new coat » du titre donc plus exactement un manteau, ce qui explique les remarques ironiques de son supérieur : le Dr Cox trouve l’accoutrement ridicule, tant la blouse est grande, lui qui ne porte qu’un tee-shirt, ou si besoin une blouse courte. Il ne manque pas de se moquer de lui (« Why in the Hell are you wearing a coat ? »). Et JD de lui répondre : « Parce que je suis un docteur ». Pour lui, la blouse étant l’attribut du médecin, une grande blouse est celui… d’un grand médecin. L’important, c’est l’apparence : « Well I look doctorly ! » Pour Cox, cela lui donne juste le même air stupide qu’à un homme qui porte de faux galons militaires et veut se faire appeler « Sergent » : personne ne le respecte pour autant. Néanmoins, porter la blouse donne à JD le courage de ne pas se laisser faire par le janitor (le concierge), qui en a fait son souffre-douleur depuis l’épisode-pilote : « les docteurs en blouse n’acceptent pas ça », ose-t-il répondre pour une fois lorsqu’il le menace. Quant à sa condisciple Elliot, par manque d’habitude de son nouveau statut, elle est étonnée d’être appelée « docteur » à la cafétéria par un charmant confrère, puis elle réalise et bafouille : « Oh, moi ? Bien sûr, oui, car je suis docteur. J’ai la tenue. Et le truc pour écouter le cœur. » Le stéthoscope autour du cou étant effectivement l’autre accessoire indispensable mais sous le coup de l’émotion, elle en oublie le terme ! Pour montrer que la blouse ne fait pas le médecin et se venger du regain de courage de JD, le janitor se met à porter la même blouse blanche dans les couloirs de l’hôpital et les patients le prennent pour un médecin. Quand, ravi de voir que son tour fonctionne, il les détrompe finalement en leur assurant qu’il n’est qu’un homme d’entretien avec une blouse, ils croient alors aussi que JD, à ses côtés à la cafétéria, est chargé du ménage et le félicitent pour la propreté de l’établissement ! Pourtant, ce qui compte, ce n’est pas la blouse mais l’attitude du médecin, le souci qu’il peut avoir de ses patients : le Dr Cox le fait comprendre à son élève mais à sa façon à lui, en l’humiliant devant un patient pour que ce dernier s’en veuille moins d’être très malade. Une nouvelle fois, le jeune homme a appris quelque chose à la fin de l’épisode, sur ce que c’est véritablement qu’être un bon médecin. Au fil des épisodes de Scrubs, des questions majeures d’éthique médicale sont abordées sous couvert d’un rire libérateur pour le téléspectateur : « le secret professionnel, l’impuissance, l’acharnement thérapeutique, l’attachement aux patients, le manque de distance par rapport aux proches, l’épuisement psychologique64… »

45La différence entre les personnages de JD et Nika, c’est que JD fait partie d’une équipe, qui le conseille, lui donne son avis, il a un mentor sur place, qui surveille ce qu’il fait, pour éviter de mettre en danger le patient par son manque d’expérience ; Nika n’a que la présence morale de Leopold Leopoldovitch, par le biais de ses livres médicaux, de ses portraits et du souvenir (pétri d’admiration donc très encombrant) qu’il a laissé chez ceux qui l’ont connu. Pas de hiérarchie médicale au-dessus de lui pour servir de garde-fou (dans tous les sens du terme !). Leopold Leopoldovitch incarne le médecin idéal, un modèle pour l’équipe médicale et ses patients, mais aussi le rival in absentia : il n’est d’aucun soutien immédiat mais son ombre tutélaire pèse sur Nika, constamment comparé à son prédécesseur. À travers ses nombreux portraits aux yeux inquisiteurs, qui ornent les différentes pièces de la clinique, il semble lui aussi tenir du fantôme, bien décidé à ne pas laisser le jeune médecin tranquille. Comment se construire une crédibilité de soignant et susciter la confiance nécessaire à la relation médecin-patient quand les décisions que l’on doit prendre sont d’emblée jugées inappropriées, en comparaison de celles qu’aurait prises le médecin patriarche ? Les huit épisodes de la série racontent la lente construction de cette crédibilité aux yeux des autres, alors même que le téléspectateur regarde des scènes d’addiction que ne voient pas les autres personnages et qui dévalorisent le jeune médecin.

46Pour Marc Zaffran, c’est Ange le modèle du médecin idéal65, parce qu’il s’intéresse vraiment à ses patients, qu’il fait de la recherche pour améliorer ses connaissances et qu’il aime enseigner aux débutants, y compris à son fils, comme en témoignent de nombreux passages dans plusieurs œuvres66. Lorsqu’il était étudiant, Marc a assuré quelques gardes dans le service de son père, et il raconte dans Plumes d’Ange une anecdote qui dénote le souci que ce dernier avait à la fois des patients et des médecins et infirmières en devenir : la perception de la douleur est subjective et le médecin n’est pas celui qui souffre, quand bien même il est celui qui en demande au patient une évaluation scalaire, « objective ». Il faut respecter la douleur d’un patient et chercher une solution pour l’atténuer à défaut de pouvoir l’annuler, plutôt que de croire que le patient exagère :

Quand ils étaient sortis de la chambre, j’avais déclaré, sur un ton qui se voulait très rassuré : « Il n’en fait pas un peu trop ? » Le visage d’Ange était alors devenu blême, et je l’avais vu se mettre en colère comme je l’ai rarement vu le faire, et encore plus rarement contre moi. Il avait dit : « Tu n’as pas le droit de dire ça. Si tu veux être médecin, tu n’auras jamais le droit de dire ça. Tu n’es pas à la place de celui qui souffre, alors tu n’as pas le droit de décider s’il souffre ou non. La douleur a toujours raison, contre le médecin67 ! »

47La fin de l’anecdote démontre qu’Ange avait raison de croire en la réalité de la douleur du patient68, même si elle n’était pas rationnellement explicable par le corps médical à son arrivée : le bon diagnostic est posé mais trop tard et le patient décède peu de temps après…

48Même s’il ne peut s’appuyer sur un mentor pour le guider dans son apprentissage, comme « Djinn » Atwood qui découvre une autre vision du métier de soignant avec Franz Karma69, Nika progresse néanmoins au cours de la première saison dans sa connaissance du métier et des soins à prodiguer aux patients. Quels cas médicaux lui permettent d’acquérir de l’expérience et comment réagit-il ?

 - Premier épisode

Le premier accouchement : la mère et l’enfant sont sauvés.

La première intervention pour « supprimer » une douleur aux dents : première erreur médicale (il arrache une partie de la mâchoire…).

 - Deuxième épisode

La première annonce de diagnostic : accepter les choix du patient qui refuse de prendre conscience de la gravité de sa maladie.

La première amputation : le médecin se prend à souhaiter la mort du patient devant la lourdeur de l’acte chirurgical à pratiquer ; les premiers doutes sur la vocation face à la réalité du métier.

 - Troisième épisode

Une consultation de routine pour une douleur au coude (le patient réclame le médicament habituel, des gouttes).

Une opération exceptionnelle : une trachéotomie sur une petite fille. Il rêve que sa réussite aux examens est une erreur puis qu’il commet des erreurs médicales et tue ses patients et qu’on va lui retirer son diplôme de médecin (et donc le sortir enfin de cet hôpital où il s’ennuie).

Deuxième accouchement, avec le même problème que le premier donc le même geste à faire, confiance du médecin grâce à l’expérience précédente : la mère est sauvée mais l’enfant est mort-né (et il lui a même cassé le bras en le retournant). Premier patient mort et, en plus, c’est un enfant, donc les doutes sur ses capacités de médecin sont amplifiés.

Consultation gynécologique pour la femme du syphilitique : elle n’est pas malade. La joie d’annoncer une bonne nouvelle.

 - Quatrième épisode

Nombreuses consultations de routine (prescrire des gouttes, des gargarismes… et annoncer la syphilis), grâce au succès après la trachéotomie. Problème du dialogue médecin/patient : un patient a avalé tous les sachets de quinine à la fois en croyant que ce sera plus efficace, il est donc impératif de bien faire comprendre l’intérêt de respecter la prescription.

Euthanasie à la morphine d’une femme avec le crâne brisé : agir pour éviter la souffrance quand la médecine ne peut rien faire pour guérir.


Tabl. 2 : Les péripéties médicales de Nika dans A Young Doctor’s Notebook.

2.2.2. Connaissances et reconnaissance

49Leopold Leopoldovitch avait peint et sculpté de nombreux autoportraits. Un an après son arrivée, Nika se sent obligé de faire de même et il gagne le droit de suspendre son (tout petit) autoportrait à côté de celui de son prédécesseur (2.2) mais ses talents en peinture semblent faire écho à son niveau en médecine : son pseudo-cubisme, avec un tableau de petites dimensions, révèle surtout une incapacité à produire un grand tableau réaliste, comme celui de et par Leopold Leopoldovitch, dont le regard sévère paraît surveiller le débutant qui essaie de l’imiter (fig. 20)70. Mais, que le bois pour faire le feu du bûcher de Pelageya vienne à manquer… et Anna n’hésite pas : brûler le portrait du grand Leopold Leopoldovitch ? « Plutôt mourir ! » Par contre, elle s’exclame, en désignant celui de gauche, « Celui-là est parfait. Pour faire du bois, je veux dire. », trahissant ainsi la piètre opinion qu’elle avait du « chef-d’œuvre ». Mais, deux ans plus tard (fig. 21),au moment du départ de Nika pour Moscou, nous avons la preuve qu’il a gagné son statut de « vrai » médecin aux yeux de cette juge sévère qu’est Anna, elle qui idolâtrait le médecin précédent, car désormais trône dans le couloir un grand portrait de lui (et sans barbe !), à la place de celui de Leopold Leopoldovitch, avec tous les symboles de la médecine, un tableau qu’Anna regarde désormais avec fierté. Elle le voyait au début comme un simple remplaçant, désormais il est considéré comme un médecin à part entière, le digne fils spirituel de son prédécesseur. Devenue une vieille femme, c’est le nom du nouveau docteur qu’elle énonce alors avec orgueil et déférence (2.4). Dans cette série, « le récit de vie » ne se fait pas seulement par les mots (ceux du carnet ou du roman autobiographique annoncé) : les portraits en sont une manifestation autre, plus discrète, mais également importante pour parler de l’évolution du médecin.

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Fig. 20 et 21 : Les tableaux des médecins ou l’autobiographie picturale.

50Le jeune docteur a le plus grand mal à communiquer avec certains patients : certains refusent le diagnostic, d’autres ne comprennent pas la nécessité de respecter la posologie, d’autres encore préfèrent revendre les médicaments qu’ils ont eus. Le téléspectateur qui assiste au défilé des consultations de Nika prend conscience, comme Bruno Sachs l’écrit, de l’écart qu’il y a souvent entre l’idéalisation du travail du médecin, avant d’entrer dans le métier, et sa réalité lorsque l’on est en poste. Le fantasme : « Être médecin, c’est faire le diagnostic des maladies grâce aux procédés d’investigation les plus modernes71 ». Et sa réalité : « Être médecin, c’est choisir entre d’innombrables théories d’école, d’opinions personnelles, de préjugés sclérosés, de croyances irrationnelles72. » Une maladie frappe indistinctement la population des fermes environnantes, qui vivent repliées sur elles-mêmes. La syphilis est l’occasion d’un running gag à chaque annonce du diagnostic au patient, lorsque les cas se multiplient et que le docteur ne semble plus vraiment s’y intéresser. La série enchaîne les plans rapides sur Nika et ses différents patient(e)s, en restant dans l’implicite mais en allant crescendo dans l’humour noir, lorsque même les enfants d’une famille sont touchés.

51Deux passages de la série insistent sur le fait qu’il suffit finalement d’un concours de circonstances pour ne pas avoir la connaissance médicale exacte que les événements peuvent un jour nécessiter : Nika était malade le jour du cours sur la hernie et, le jour d’un accouchement délicat, il était derrière des étudiants dont la grande taille l’a empêché de voir les gestes médicaux à imiter. La bibliothèque de Leopold Leopoldovitch est, certes, très fournie mais elle ne contient pas tous les ouvrages, sur tous les cas possibles. Et même, lorsque la réponse se trouve dans un livre, encore faut-il que Nika ait le temps de le lire et d’en comprendre les explications médicales, surtout lorsque le patient arrivé en urgence à l’hôpital se meurt sur la table d’opération !

Et à présent, de tout ce que j’avais lu, ne me revenait qu’une seule phrase :

« … les présentations transversales sont du nombre des présentations absolument défavorables. »

Pour être vrai, c’est vrai. Absolument défavorables, aussi bien à la mère elle-même qu’au médecin diplômé depuis six mois73.

52En dépit de son angoisse à l’idée de mal faire les choses, le jeune médecin doit se décider à lâcher son livre et à agir, sinon il n’a aucune chance de sauver son patient. Il doit, en outre, accepter que tout ne soit pas comme dans les livres de médecine, que lorsqu’on passe de la théorie à la pratique74, il faille parfois improviser, que les mêmes gestes soient tantôt efficaces, tantôt non, qu’une fois on sauve une parturiente et son nouveau-né, mais que, la deuxième fois, on puisse perdre l’un des deux ou les deux et que cela ne fait pas pour autant du médecin « un boucher », comme Nika se désespère de l’être après un accouchement dramatique, à même le sol enneigé lors d’une tempête75.

53Nika doit apprendre à ne pas croire aveuglément ce que disent les patients : « Everybody lies ! », lui dirait House76. Son cas médical exceptionnel, à partir duquel il voulait faire un article pour une revue et grâce auquel il se rêvait déjà en chaire magistrale à l’université, devant de jeunes étudiants en médecine admiratifs, ce cas médical qui aurait pu lui permettre de quitter ce petit hôpital perdu de Muryevo, loin de la civilisation et de la culture des grandes villes…, ce cas n’existe pas : la patiente a menti sur ses symptômes, simplement pour pouvoir revendre le médicament prescrit, comme le lui apprennent les infirmières aguerries que sont Anna et Pelageya.

54Il doit aussi trouver comment expliquer au mieux au patient qu’il ne va pas forcément repartir avec la prescription que ce dernier avait en tête avant la consultation : dans cette campagne russe, les gouttes (de belladone ?) que prescrivait abondamment son prédécesseur sont perçues comme une potion miraculeuse, tel l’élixir du Docteur Doxey dans Lucky Luke, annoncé comme « la potion qui guérit tout ». Mais lorsque Nika refuse d’en prescrire parce que « les médecins donnent des gouttes quand ils ne savent pas quoi faire d’autre ! », dit-il à Anna et Pelageya (en 1.3), les patients se fâchent et considèrent qu’il ne fait pas son travail, c’est-à-dire ce pour quoi ils le payent. Alors il finit par céder.

55Comment faire comprendre à la famille l’utilité d’un acte médical risqué ? Cette trachéotomie sur une petite fille qui étouffait et manquait de mourir a fonctionné, l’enfant a été sauvée et cela a assuré à Nika la renommée et la crédibilité qui lui faisaient jusqu’à présent défaut (1.3). Certes, il aura fallu, pour pouvoir réaliser l’acte chirurgical, non seulement justifier son absolue nécessité mais même se battre avec l’imposante babouchka (qui veut l’étrangler plutôt que de le laisser mettre un tuyau dans la gorge de sa petite-fille) et lui administrer une dose de chloroforme qui endormirait un cheval.

56Ce qui guette aussi le médecin, c’est le découragement : « Tout le monde est malade. Qu’est-ce que peut y faire un médecin ? » (1.3), comme l’écrit à Nika un ancien condisciple, qui a abandonné la médecine pour participer à la révolution bolchevique, plus à même, selon lui, d’améliorer concrètement le sort des gens. Dans le texte de Boulgakov, c’est le jeune médecin lui-même qui tient ce discours fataliste : « Je suis seul, et les malades sont milliers… je vais attraper une pneumonie, et je finirai moi-même par mourir ici77… ». Dépassé par les responsabilités, Nika voudrait tout arrêter mais ne trouve pas d’échappatoire. Il en vient à envisager de cumuler sciemment les erreurs médicales et les patients morts pour avoir le bonheur de passer au tribunal (présidé bien sûr, dans ses rêves, par Leopold Leopoldovitch), afin qu’on lui interdise d’exercer la médecine :

Leopold Leopoldovitch : Vous n’êtes pas un docteur ! Vous êtes un meurtrier ! Un éventreur ! Je vous déclare officiellement inapte à la médecine.

Nika (avec un sourire éclatant de bonheur et de reconnaissance) : Merci ! (1.3)

57La série grossit une nouvelle fois la charge comique si on compare le passage-source des Récits de Boulgakov :

Instantanément il me vint à l’esprit qu’un personnage terrible, noir, énorme allait apparaître, faire irruption dans l’isba et proférer d’une voix de glace : « Très bien. Qu’on lui prenne son diplôme ! » […]

Et peut-être ai-je en plus commis un crime : je parle de ce bras cassé. Aller n’importe où, tomber aux pieds de je ne sais qui, avouer que voilà, ceci, cela, moi, médecin Untel, j’ai cassé le bras d’un enfant à naître. Retirez-moi mon diplôme, je n’en suis pas digne, chers collègues, expédiez-moi à Sakhaline78 !

58Mais, dans le même épisode télévisé, la réalité le rattrape, avec la parturiente et le nouveau-né dans la neige. C’est l’étape difficile de la mort du premier patient, d’autant plus dure que c’est un bébé. Frappé par la désillusion qu’un médecin n’est pas Dieu, il déclare avec amertume : « Je ne suis pas un boucher… Je suis un assassin. » Une succession d’insultes que le narrateur adresse à Bruno Sachs (ou que ce dernier s’adresse à lui-même), dans La Vacation, mais à propos du livre qu’il écrit, qui doit raconter son expérience de médecin avorteur, envisageant les problèmes éthiques que cela peut poser (faire un livre, qui aurait peut-être du succès, sur la souffrance et le sang ? « Tu sais que tout cela est scandaleux79. ») :

Tu as construit ta renommée sur le sang des enfants à ne pas faire naître, sur la souffrance des femmes que tu as vidées. Dans la surenchère vers l’horrible, tu viens de franchir un nouveau pas.

Tu es un salopard. Un assassin. Une ordure80.

59C’est finalement la même réaction des deux héros de fiction face à ces accouchements qui tournent mal ou qui sont annihilés.

3. Médecin et malade ou La maladie du Docteur Nika

60Martin Winckler insiste, dans plusieurs de ses œuvres (essais et romans) sur l’efficacité de la morphine comme antalgique, lorsqu’elle est bien dosée.

Aujourd’hui même, alors que l’utilisation de morphiniques de substitution prescrits par les médecins se généralise chez les toxicomanes, la prescription de morphine en guise d’antalgique pour les patients cancéreux reste, en France, l’une des plus irrationnelles de tous les pays industrialisés. Pourquoi ? […]. Un dicton bien connu du milieu résume la situation : « Les médecins prescrivent la morphine à raison de la moitié de la dose efficace, et l’infirmière administre la moitié de la dose prescrite. » Cette ignorance mêlée de peur irrationnelle illustre l’une des lacunes les plus profondes de l’université médicale française : elle sait apprendre aux médecins à faire des diagnostics complexes, mais elle n’a jamais su leur apprendre à soigner81.

61Il met en « application fictionnelle » cette méconnaissance de la morphine que peut avoir le corps médical en faisant partager au lecteur l’appréhension initiale qu’avaient les pharmaciennes à fournir des doses au Docteur Sachs :

Tu es pratiquement le seul dans le canton à venir chercher de la morphine régulièrement. Au début, ça m’étonnait un peu, ça inquiétait même Madame Grivel, parce qu’on trouvait que tu en demandais beaucoup par rapport à tes confrères. Parfois, au début de ton installation, surtout, tu avais l’air si triste qu’on se disait que tu en prenais peut-être pour toi. Un jour je t’ai demandé si tu avais beaucoup de patients qui en avaient besoin, et tu as eu l’air étonné, tu as dit non, je n’en utilise pas beaucoup. Alors j’ai compté et c’était vrai : tu venais en chercher quatre ou cinq ampoules tous les deux mois, c’était peu de chose, en fait, mais nous n’avions pas l’habitude : tes confrères n’en demandent jamais. Et puis j’ai remarqué que tu demandais aussi d’autres antalgiques […]. Et puis, les gens causent : Le Docteur Sachs est venu cette nuit parce qu’il souffrait trop, il lui a fait une piqûre et ça l’a bien soulagé […]82.

62Si la fin de l’anecdote montre un changement de mentalité, on voit aussi que, généralement, la morphine fait peur – ne pas maîtriser sa consommation, perdre le contrôle de son existence – et la majorité des fictions en montre le côté négatif, en évoquant parfois le passage vers d’autres drugs (« médicament » et/ou « drogue »). Le film de Thomas Lilti, Hippocrate83, montre bien, lors des séquences sur la vieille dame mourante, les conflits que l’utilisation de la morphine peut générer entre médecins ; et le spectateur voit le visage de la patiente se tordre de douleur dès lors que la pompe à morphine pour soulager la souffrance est remplacée par une sonde qui se contente de la nourrir…

63Quand Nika souffre de son addiction à la morphine, il se retrouve patient et non plus soignant, dans le même état de vulnérabilité que ceux qui dépendent de lui car « Qu’est ce que vous croyez ? Un médecin c’est un mec paumé comme un autre84 ! » La dérive est telle que son morphinisme l’amène non seulement à négliger ceux qu’il doit soigner mais même à faire preuve de malfaisance à leur égard. Et pourtant,

l’éthique clinique repose sur quatre grands principes : la bienveillance – qui impose au soignant de tout faire pour le bien du patient ; la non-malfaisance – qui lui interdit de nuire ; la justice – qui garantit des soins égaux à tous ; l’autonomie – qui dicte de favoriser et de respecter le libre choix du patient85.

64La présence à l’écran d’un soignant « addict » n’est pas une innovation de A Young Doctor’s Notebook. Deux séries récentes ont pour personnages principaux un membre du personnel médical très compétent mais accro aux médicaments antidouleurs (morphine, cocaïne, vicodine…) : l’un est médecin (fig. 22),l’autre est infirmière (fig. 23) ; tous deux usent de toutes les combines possibles pour se procurer leurs cachets, l’un pour sa douleur à sa jambe, l’autre pour sa douleur supposée au dos, et mentent si besoin à leurs proches à propos de leur addiction.

— Les médecins se droguent et se suicident plus souvent que le commun des mortels ; ça ne veut pas dire qu’ils souffrent plus que le commun des mortels. Et ça ne les autorise pas à se venger86. (L’un des aphorismes découverts par Djinn sur l’ordinateur de Karma)

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Fig. 22 et 23 : Hello, my name is Gregory House/Jackie Peyton, I’m a doctor/nurse and I’m a drug addict too…

65Nous renvoyons à l’ouvrage de Martin Winckler sur Dr House, l’esprit du shaman pour l’étude des liens entre House et la drogue, avec notamment l’analyse approfondie (pour sa construction et son contenu) de l’épisode 1.21 Three Stories, « un extraordinaire moment de télévision » mais aussi « l’épisode-clé de House »87 : une erreur de diagnostic, des douleurs atroces à la jambe pour un patient et la dépendance aux antalgiques qui commence (fig. 24). Et ce patient, c’est House lui-même, qui raconte dans l’amphithéâtre un moment décisif de sa vie de manière détournée et se propose indirectement comme objet d’étude aux étudiants qu’il doit former.

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Fig. 24 : Flash-back sur House, un « shaman sous influence »

depuis un infarctus à la jambe raconté dans Three Stories (1.21).

66Pour Nika, tout commence par une douleur à l’estomac… Il croit donc avoir l’appendicite (fig. 25), mais Anna essaie de dédramatiser trivialement : « C’est probablement juste des gaz »88. Alors il s’imagine une nouvelle fois au grand tribunal de la médecine et plaide pour sa défense : cette fois, c’est sûr, il a une tumeur (fig. 26) ! Il a très mal mais personne ne l’écoute. C’est normal puisque c’est lui qui doit habituellement écouter les autres se plaindre de leurs maladies.

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Fig. 25 et 26 : De la difficulté de l’autodiagnostic.

67Pour faire face à cette douleur qu’il juge insupportable, il va s’injecter de la morphine, de la même manière qu’il l’utilise pour réduire la douleur de ses patients. Mais le médecin est un mauvais malade : lorsque les patients ont eu leur dose, ils repartent chez eux et ne peuvent en avoir plus car le soignant a joué son rôle en régulant la quantité de produit. Mais Nika a la pharmacie à disposition, la tentation des paradis artificiels est constante et l’autorégulation ne fonctionne pas, pas plus que les mises en garde de Pelageya, qui assiste, impuissante, à l’emballement de l’addiction.

68Le carnet devient le récit de sa liaison dangereuse avec la morphine89 et de sa dépendance accrue, qui l’amène peu à peu à opérer même en étant drogué et donc à tuer des patients : tout commence par la mort d’un cheval. Comme tout drogué, il est d’abord dans le déni de son addiction, face aux remarques de Pelageya et aux accusations de son double, qui se charge pourtant de la lui rappeler grâce à la lecture d’un passage du carnet (2.1) (fig. 27) :

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Fig. 27 : Quand le passé s’affiche à l’écran (2.1).

69Par cette lecture lui donnant accès à une scène à laquelle il n’a pas assisté, le double va permettre au téléspectateur de comprendre à quel degré d’addiction en est arrivé Nika :

Nika (surpris de voir le double avec un livre à la main) : Tu me lis une histoire ?

Le double (qui commence la lecture du carnet) : « Un homme ne peut pas fuir son passé. »

Nika : C’est une histoire ennuyeuse.

Le double (continuant sa lecture) : « lundi 22. Vomi le matin. Trois seringues de solution à 1 %. Me suis senti mieux. Ai opéré C.90 C. est mort. »

Nika : Tu sais que c’est un cheval ?

Le double : C’est un cheval ? Quand même. C’était une vie. La première victime de la morphine. (2.1)

70La réserve de morphine de l’hôpital s’épuise et Nika doit se débrouiller pour en acheter. Il lui faut donc de l’argent : il revend alors tout ce qu’il trouve à l’hôpital (livres ou samovar) pour s’acheter de la morphine et il falsifie même des documents, afin de se faire passer pour son prédécesseur et se faire délivrer davantage de morphine par l’apothicaire. Les manuels de médecine n’ayant plus pour lui qu’une valeur marchande, il vide la bibliothèque de Leopold Leopoldovitch, dont le contenu médical ne pouvait que lui servir en cas de problème, et se coupe ainsi de toute recherche possible face à un cas compliqué : il agit donc indirectement au détriment de ses patients. Totalement sous influence, il ne peut même plus écrire et se contente de dessins (fig. 28). C’est la fin du carnet d’écriture, de l’ambition littéraire et artistique dont il était la promesse.

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Fig. 28 : L’excès de morphine, incompatible avec l’écriture (2.1).

71Un problème majeur se pose lorsqu’une inspection de la clinique est annoncée par l’administration : pour masquer la diminution suspecte du stock de morphine, Nika veut trafiquer les dossiers des patients, en faisant croire qu’ils ont eu besoin de morphine, et, encore plus radical, remplir d’eau les bouteilles étiquetées (fig. 29) et les replacer simplement dans l’armoire à pharmacie.

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Fig. 29 : Un peu d’eau dans la bouteille de morphine et le tour est joué (2.1).

72L’économie (pour lui) du peu de « vraie » morphine restante se fera au détriment des patients (2.1) : d’abord les soldats bolchéviques et l’inspecteur sanitaire (délaissé pendant des heures en espérant sa mort)…

Le double (sur un ton ironique) : Le citoyen bien en chair, avec un trou dans la ventre, tu ne trouves pas qu’il semble sur le point de mourir ?

Nika : C’est un petit bobo. Économisez-la. (2.1)

73Puis au détriment des Russes blancs, qui envahissent à leur tour l’hôpital après un combat. Et enfin au détriment de Pelageya, qui agonise à cause du typhus91 et qui ne peut être ni euthanasiée ni même soulagée. Mais il a rompu avec elle à l’arrivée de la belle et inaccessible Natasha donc il ne se préoccupe même pas de l’état de celle qui a été sa compagne jusque-là et ne l’examine pas, ne donne pas une valeur signifiante aux symptômes qu’elle lui a décrits dès le début : il ne l’écoute pas, ne la traite pas comme une patiente à soigner et ne reconnaît le typhus que lorsqu’il est trop tard. Alors que Pelageya se désole qu’il ne reste plus de morphine, Nika répond égoïstement qu’il a passé le stade du manque, que tout va bien, inutile de s’inquiéter pour lui (attiré par Natasha, il ne pense plus provisoirement à la drogue). Sauf que le double rectifie le sens des propos de Pelageya : il aurait fallu de la morphine pour elle, « pour une mort rapide et sans souffrance » (2.3).

74Comme dans la nouvelle de Boulgakov où le Dr Poliakov passe de la morphine à la cocaïne, Nika doit changer de drogue lorsque la première vient à manquer :

La cocaïne, c’est le diable dans une bouteille92. Elle rend heureux quoi, une minute ? Et puis tout disparaît sans laisser de traces. À quoi bon avoir son hôpital si on n’y trouve que de la cocaïne (2.2).

75Il finit par blesser Pelageya, qui essaie de le raisonner, en lui répétant qu’il n’y a plus de morphine, nulle part dans l’hôpital. Dans le récit-cadre, le double âgé est interrogé (2.2) par un médecin militaire du NKVD sur les fausses prescriptions de morphine qu’ils ont trouvées : de la morphine pour Pelageya, pour Demyan… morts depuis bien longtemps. Et comme le fait remarquer ironiquement le gradé, « la morphine est une drogue puissante mais… elle ne ressuscite certainement pas les morts. » La déchéance est telle que, n’ayant plus aucune drogue à disposition, il finit par boire jusqu’à la dernière goutte de l’alcool d’ortie qu’il trouvait infect auparavant.

76La série met en scène la dégradation physique et morale qui n’épargne pas le drogué : à cause de la morphine, Nika urine involontairement sur ses draps à plusieurs reprises et, à cause de la cocaïne, il ne peut contrôler ses érections. Il finit par accuser méchamment Pelageya de l’avoir drogué pour profiter de lui, alors qu’elle ne lui faisait des piqûres de morphine qu’à sa demande. Au lieu d’assumer ses erreurs, il en rejette la faute sur les autres, et surtout sur celle qui lui est le plus attachée (2.2). Mais quand il s’agit de choisir entre Natasha, son « grand amour », coincée dans un train qui va exploser, et ramasser la morphine tombée des caisses, le choix est vite fait. Et le double lui montre les conséquences horribles de son acte égoïste : Natasha est brûlée vive (2.4). Il lui maintient la tête bien en face du spectacle horrible dont Nika essaie de nier l’existence (fig. 30 à 33), alors même que les images des flammes se mêlent pour le téléspectateur aux cris déchirants de Natasha, qui appelle d’abord à l’aide, puis qui hurle de douleur :

Le double : Regarde ça, regarde ce que tu as fait. Tu es un drogué. Regarde ça. C’est ta faute. (L’incendie se propage) Tu n’es que morphine. (Flammes à l’écran et hurlements en fond sonore).

Nika : C’est vrai. Je suis un drogué incurable. Je ne peux rien faire. Ce n’est pas ma faute.

Le double : Si.

Nika : Je ne peux pas être l’homme que tu le voudrais que je sois. Peu m’importe l’amour, ou le pardon. Seule compte la morphine. (2.4)

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Fig. 30 à 33 : L’acmé de la dépendance à la morphine.

77Tentant de faire comprendre dans le carnet du Dr Poliakov la sensation de manque, Boulgakov écrit semblablement :

Si vous voulez, l’homme n’est plus. Il est mis hors circuit. C’est un cadavre qui bouge, souffre et se morfond. Il ne désire rien, il ne pense à rien, excepté à la morphine. La morphine93 !

78Après cet événement terrible, dont il ne reste comme témoin que le téléspectateur, on a assisté à un retournement de situation : bien loin de payer pour cette mort par « non-assistance à personne en danger », Nika obtient au contraire une promotion et quitte ce premier poste, ainsi que son statut de médecin généraliste débutant dans un coin perdu de Russie : reconnu par l’administration bolchévique, à qui il a raconté sa version (opportuniste) des événements94 – il y emploiera ses talents littéraires –, il est affecté à un poste de spécialiste des maladies vénériennes à Moscou95, contrairement au jeune médecin du Barberousse de Kurosawa qui, au terme de sa formation, choisit de rester dans le dispensaire au lieu de devenir le médecin attitré du shôgun.

79Sous les traits du double barbu joué par John Hamm, Nika retrouve avec nostalgie l’hôpital, figé dans le temps comme à son départ : il revoit son grand portrait dans le couloir, l’infirmière Anna devenue une vieille femme, puis s’en va rechercher dans la neige les tombes de Pelageya et Demyan, en émettant des regrets pour son attitude envers la jeune femme. Il a changé.

80L’analyse que Laurent Juillier et Barbara Laborde font de Grey’s Anatomy, comme « fiction d’apprentissage96 » (en écho au Bildungsroman), dans le début de leur étude « du cœur au care » pourrait s’appliquer aussi aux deux saisons de A Young Doctor’s Notebook et aux neuf saisons de Scrubs97. Les trois pourraient avoir comme sous-titre « ou Comment je suis devenu(e) médecin », le « je » étant à chaque fois le narrateur (Nika, JD et Meredith98) qui assure la voix off de début d’épisode, énonçant les réflexions philosophiques du personnage sur les enjeux et les difficultés du métier de soignant, souvent en écho à leur vie personnelle, décelable sous la métaphore médicale99. Le narrateur est autodiégétique (il est le personnage principal de l’histoire qu’il nous raconte), avec une focalisation interne, et il s’adresse à un narrataire extradiégétique théorique, le téléspectateur (« vous »). Dans l’exemple de voix off ci-dessous, Meredith Grey insiste fortement, en début et fin d’épisode, sur la dimension didactique des événements pour la formation du jeune médecin (et pour sa vie personnelle) :

Pour être un bon chirurgien, vous devez penser comme un chirurgien. Les émotions sont encombrantes ; repoussez-les et entrez dans une pièce stérile où la procédure est simple : ouvrir, suturer et refermer. Mais parfois vous êtes face à une plaie qui ne guérit pas, une plaie qui se rouvre et reste béante. (prologue)

C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Donc plus vous pensez comme un chirurgien, plus vous en devenez un ; plus vous arrivez à rester neutre, détaché, vous en tenant à ouvrir, suturer, refermer, et plus il est difficile de faire machine arrière, d’arrêter de penser comme un chirurgien et de se souvenir de ce que c’est de penser comme un être humain100.(épilogue)

81Le même principe de « pensées universelles » (éthiques, philosophiques), s’appuyant sur des évidences (parfois même sur un proverbe), ouvre et clôt Scrubs de Bill Lawrence101, pourtant une série comique et non un drama comme la série de Shonda Rhimes. Par ce procédé de focalisation sur l’expérience du personnage et la « morale » à tirer du fragment de vie auquel nous avons assisté, ces séries extériorisent de manière évidente la parole éthique. Ce n’est pas le cas de toutes les séries médicales, au moins sous cette forme : dans House, le discours est plus implicite.Voici le premier monologue du loufoque « JD » dans Scrubs :

(Voix off énergique, chez lui) Depuis tout petit, rien ne m’a jamais empêché de dormir : ni la foudre au pied de mon lit ni les sirènes de pompier dans ma chambre. Pourtant, cette nuit, j’ai pas fermé l’œil. Eh ! Je pète un peu les plombs quand je suis nerveux. Vous comprenez, aujourd’hui c’est pas un jour ordinaire : c’est mon premier jour. (À voix haute, devant sa glace) Je suis le meilleur ! (Chanson puis voix off, sur une musique ralentie de 45 tours en 33 tours en passant la porte en verre et en entrant dans le hall de l’hôpital) Quatre années de prépa plus quatre années de médecine, assorties d’un wagon d’emprunts à rembourser, m’ont convaincu d’une chose…

Une infirmière (à voix haute, s’adressant à lui brusquement) : Enfin, ça vous ennuie pas d’aller poser une sonde nasale au 234 ou vous appelez l’interne si le prélèvement est positif ?

(Voix off de JD) … je sais que je ne sais rien102. (prologue)

82Cette déclaration lucide est immédiatement suivie du générique très court, dont les paroles font écho aux doutes du héros :

But I can’t do this all on my own

No, I know, I’m no Superman

I’m no Superman103.

(Voix off de JD) Faut comprendre : je survis pas, moi, tout seul. Même maintenant que je vais rentrer chez moi, quelque part dans ma tête, je sais que l’hôpital sera toujours là, grouillant et bouillonnant. Quoi qu’il en soit, le plus important, c’est d’avoir traversé ces trois premiers jours sans avoir eu l’air d’un parfait crétin (et il s’assomme à la porte en verre de sortie). (fond noir) Je suis le meilleur104 ! (épilogue)

83À la différence des titres en VO de Grey’s Anatomy qui sont presque tous tirés de chansons et qui sont conçus comme un clin d’œil culturel, les titres américains de Scrubs mettent en avant l’expérience personnelle de JD : tous commencent par My (sauf quelques rares exceptions en His/Her/Their Story). La dernière saison, la neuvième, avec de nouveaux internes, commence par Our (9.1, Our First Day of School / « Notre premier jour d’école) et insiste désormais sur l’ensemble des jeunes médecins. Il y a un autre point commun entre cette série et A Young Doctor’s Notebook : la voix off dans Scrubs correspond au contenu du journal intime de JD. Nous le découvrons seulement dans le season finale de la première saison (1.24) intitulé « Mon dernier jour » (My Last Day), lorsque l’on voit le janitor ouvrir, grâce à son passe, le casier de JD, en tirer son journal pour le lire tranquillement à son insu et exploiter ultérieurement tous les petits secrets du héros. L’influence du Dr Cox sur JD, racontée dans le carnet, est visible à l’écran par la superposition de l’image du mentor au texte qu’écrit le héros (fig. 34 à 37).

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Fig. 34 à 37 : Le carnet de JD dans Scrubs

84Si dans Grey’s Anatomy l’héroïne ne tient pas de journal, une autre Grey en tenait un : sa mère, Ellis. Meredith découvre les carnets de sa mère (5.4), dans lesquels elle racontait son quotidien de brillante chirurgienne et ses innovations techniques pour certaines opérations délicates. Ellis ayant fait passer son travail avant sa famille, il n’y a pas eu de véritable transmission entre la mère et la fille (ce qui explique les difficultés relationnelles de Meredith). Quand l’arrivée de la jeune femme dans le monde médical aurait pu conduire à ce rapprochement, il est trop tard : Ellis Grey est atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle a perdu le souvenir de sa fille et de son métier. Puis elle décède. Mais la lecture des carnets va permettre à Meredith de partager, fût-ce indirectement et par le papier, la passion de sa mère, de mieux comprendre ses choix de vie et d’essayer de suivre ses pas en reproduisant, voire en améliorant, certaines de ses techniques médicales. Le journal intime écrit par Ellis et lu par Meredith est son héritage moral, il est la véritable maison des souvenirs d’Ellis Grey. La jeune femme se le réapproprie en partageant la première lecture (fig. 38 et 39) avec sa meilleure amie, spécialiste de chirurgie cardiaque, l’ambitieuse Cristina105.

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Fig. 38-39 : Le journal retourne dans la sphère de l’intime : de l’écriture d’Ellis à la lecture de Meredith et Cristina.

85Au terme de ces lectures et visionnages croisés, on constate combien le récit des difficultés des médecins débutants est source de variations médiatiques, qui entretiennent même parfois entre elles des liens étroits, auxquels le lecteur-(télé)spectateur-internaute sera plus ou moins sensible. Dans une page de son blog Cavalier des touches, Martin Winckler propose en octobre 2013 une liste

des films, des séries, des romans et des essais qu’on devrait (à [s]on humble avis) donner à voir/à lire à tous les professionnels de santé – à commencer par les étudiants en médecine.

Toutes ces œuvres de fiction et essais soulèvent des questions essentielles sur la nature du soin et de l’altruisme, les relations patients-médecins et patients soignants, la « nature humaine » et l’éthique biomédicale. Ils peuvent servir de matériau pédagogique au cours de la formation. Ils peuvent aussi faire l’objet de débats sur le rôle et le statut des soignants dans les différentes professions : médecins, infirmier(e)s, kinésithérapeutes, orthophonistes, psychologues, etc.106.

86On trouve notamment dans la partie « Romans et nouvelles » de cette liste les Récits d’un jeune médecin et, dans la partie « Séries », Scrubs, Urgences, House, Grey’s Anatomy. Les DVD de ces séries sont dans la chambre du docteur Franz Karma, à la surprise de « Djinn » Atwood :

— Vous regardez des séries médicales, dis-je étonnée.

— Yep. J’y apprends beaucoup. Et vous107 ?

87Il ne manque donc à cette liste que la version télévisuelle de A Young Doctor’s Notebook car, même si son côté carnavalesque peut surprendre, ces histoires sont aussi formatrices pour le soignant que pour le patient :

— Excusez-moi, mais c’est une histoire, dis-je, ça ne peut pas être vrai !

— Une his-toire ? ! Une histoire ? ! s’exclamèrent les deux sages-femmes, chacune rivalisant de sa voix.

— Non, monsieur ! s’écria le feldscher, opiniâtre. Par chez nous, vous savez, la vie entière est faite de pareilles histoires108

Bibliographie

Références bibliographiques et sitographiques109

Romans et nouvelles

BOULGAKOV Mikhaïl, Morphine, Paris, Éditions Mille et une nuits, 1997. Traduction de Joëlle Roche-Parfenov et Michel Parfenov.

BOULGAKOV Mikhaïl, Récits d’un jeune médecin, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Le Livre de poche », 1996. Traduction et annotations de Paul Lequesne.

WINCKLER Martin, La Vacation, Paris, POL, 1989 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2014.

–, La Maladie de Sachs, Paris, POL, 1998 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2005.

–, Légendes, Paris, POL 2002 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2003.

–, Plumes d’Ange, Paris, POL, 2003 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2003.

–, Les Trois Médecins, Paris, POL 2004 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2006.

–, Le Chœur des femmes, Paris, POL ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2009.

–, Le Cahier de transmissions, Publie.net, coll. « Temps Réel », 2012.

Essais sur la médecine

WINCKLER Martin, En soignant en écrivant, Montpellier, Indigène éditions, 2000.

Études sur les séries TV et le cinéma

GALLEGO Julie, « Une télésérie aux frontières du réel et de la littérature : le médecin et son double dans A Young Doctor’s Notebook », colloque Intermédialité et réception. Des frontières médiatiques aux espaces sémantiques 6-8 octobre 2014, S. Dreyer et V. Loubet-Poëtte (éds), à paraître.

JULLIER Laurent et LABORDE Barbara, Grey’s anatomy. Du cœur au care, Paris, PUF, 2012.

LEFÈVE Céline, Devenir médecin [essai sur Barberousse d’Akira Kurosawa], Paris, PUF, coll. « Questions de soin », 2012.

WINCKLER Martin (dir.), Le Meilleur des séries. Les plus grandes fictions du moment à suivre ou à découvrir, Paris, Hors Collection éditions, 2007.

WINCKLER Martin, Petit éloge des séries télé, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2012.

–, Dr House l’esprit du shaman, Boréal, coll. « Liberté grande », 2013.

Études sur l’œuvre de Martin Winckler

LAPPRAND Marc, Trois pour un : une lecture évolutionniste de l’œuvre de Martin Winckler, Québec, Presses de l’Université de Québec, 2011.

LAPPRAND Marc, « La tentation de la contrainte dans l’œuvre romanesque de Martin Winckler », in « Les œuvres plurielles de Martin Winckler », actes de la journée d’étude du 21 mars 2014, Université de Pau et des Pays de l’Adour, Cahiers de Didactique des Lettres, Varia, décembre 2014. Disponible sur URL : <http://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/316>

LOUBET-POËTTE Vanessa, « De la chronique à l’écriture chronique, étude du rapport au temps et à l’acte d’écriture dans Légendes de Martin Winckler », in « Les œuvres plurielles de Martin Winckler », actes de la journée d’étude du 21 mars 2014, Université de Pau et des Pays de l’Adour, Cahiers de Didactique des Lettres, Varia, décembre 2014. Disponible sur URL : <http://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/308>

MORICHEAU-AIRAUD Bérengère, « Jeu des mots, je des maux dans l’écriture de Martin Winckler », in « Les œuvres plurielles de Martin Winckler », actes de la journée d’étude du 21 mars 2014, Université de Pau et des Pays de l’Adour, Cahiers de Didactique des Lettres, Varia, décembre 2014. Disponible sur URL : <http://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/320>

ZAFFRAN Marc, « Le médecin-écrivain, l’éthique et l’imaginaire », Les Ateliers de l’éthique : revue du CREUM, vol. 5, n° 1, printemps 2010, p. 83-100.

ZAFFRAN Marc / WINCKLER Martin, « Écrire, c’est lancer des pavés », in « Les œuvres plurielles de Martin Winckler », actes de la journée d’étude du 21 mars 2014, Université de Pau et des Pays de l’Adour, Cahiers de Didactique des Lettres, Varia, décembre 2014. Disponible sur URL : <http://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/302>

Références sitographiques

GALLEGO Julie, « Hippocrate de Thomas Lilti », critique du film disponible sur URL : <http://www.arretetonchar.fr/hippocrate-de-thomas-lilti/>.

POURTIER-TILLINAC Héloïse, « La fin du réalisme dans les séries télévisées. La narration à portée généralisante, un tournant télévisuel ? », Réseaux, 2011/1 n° 165, p. 21-51. DOI : 10.3917/res.165.0021. Disponible sur URL : <http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RES_165_0021>.

LEVY Elizabeth « "You Killed Our Baby !" : Cristina Yang and the Breaking of the Abortion Taboo in Grey’s Anatomy » TV/Series #5, mai 2014. Disponible sur URL : <http://media.wix.com/ugd/93a9a2_450d81907cb24f37be33941fcdb13315.pdf>.

FLAMANT Françoise, « Boulgakov Mikhaïl Afanassiévitch (1891-1940) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Disponible sur URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/mikhail-afanassievitch-boulgakov/.

FERENZCI Aurélien, Entretiens avec Martin Winckler et Thomas Lilti à l’occasion de la sortie du film Hippocrate :

« Thomas Lilti : "Aujourd’hui, je ne dis plus Je suis médecin, mais Je suis cinéaste" », article daté du 03 septembre 2014. Disponible sur URL : <http://www.telerama.fr/cinema/thomas-lilti-aujourd-hui-je-ne-dis-plus-je-suis-medecin-mais-je-suis-cineaste,116422.php?xtatc=INT-41>.

« Martin Winckler : "Hippocrate m’a ramené trente ans en arrière !" », article daté du 05 septembre 2014. Disponible sur URL : <http://www.telerama.fr/cinema/martin-winckler-hippocrate-m-a-ramene-trente-ans-en-arriere,116426.php>.

ARTE Radio, « J’ai mal là : la chronique de Martin Winckler » (du 29 septembre 2004 au 6 juillet 2005) <http://www.arteradio.com/dossier/14355/martin_winckler___j_ai_mal_la/> (19 chroniques, entre 3 et 6 minutes chacune).

Compte Twitter de Martin Winckler. Disponible sur URL <https://twitter.com/MartinWinckler>.

Compte Facebook de Martin Winckler. Disponible sur URL <http://fr-fr.facebook.com/pages/Martin-Winckler/240267426008288>.

Compte Facebook de Marc Zaffran :

« Comment, lorsqu’on est médecin, montrer qu’on est comptable de ses actes ? » (29 juillet 2014). Disponible sur URL : <https://www.facebook.com/notes/marc-zaffran/comment-lorsquon-est-médecin-montrer-quon-est-comptable-de-ses-actes-/10152556443793150>.

Blog de Martin Winckler (billets de Martin Winckler/Marc Zaffran), Cavalier des touches, <http://wincklersblog.blogspot.fr/> :

« Fictions et essais pour professionnels de santé en formation » (16 octobre 2013). Disponible sur URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2013/10/fictions-et-essais-pour-professionnels.html>

« Le métier d’écrivant, un feuilleton inédit (1) : Quatrième. Accueil. Précision. Lectures, 1/2 » (18 décembre 2013). Disponible sur URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2013/12/le-metier-decrivant-un-feuilleton.html>.

« Le métier d’écrivant, un feuilleton inédit (4) – au commencement de l’écriture, 2 : poésie, journal » (23 décembre 2013). Disponible sur URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2013_12_23_archive.html>.

« Le métier d’écrivant (20) – Les Trois Médecins » (13 avril 2014). Disponible sur URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2014/04/le-metier-decrivant-20-les-trois.html>

Notes

1  Martin Winckler, Légendes, « Au clavier (Traces, 23 ; Sens, 19) », p. 477.

2  Marc Zaffran / Martin Winckler, « Écrire, c’est lancer des pavés », dans ce même volume d’actes (§ 23).

3  6, 13, 20 et 27 décembre 2012.

4  21 et 28 novembre, 5 et 12 décembre 2013.

5  La note 1 de l’édition du Livre de Poche (p. 8) donne le sens technique du terme, présent dès la première nouvelle du recueil des Récits d’un jeune médecin, « La serviette brodée d’un coq » : « Le terme de feldscher (de l’allemand Feldscher – barbier, chirurgien militaire) n’a pas strictement d’équivalent en français : il désigne, dans la hiérarchie hospitalière russe, une personne ayant reçu une formation médicale assez conséquente, entre infirmier et médecin. » Sauf autre précision, les références à Morphine sont faites à partir de cette édition au Livre de Poche.

6  Voir les éditions de référence dans la bibliographie en fin d’article.

7  Michel Parfenov, postface (III) de l’édition des Mille et une nuits.

8  Mikhaïl Boulgakov, Les Aventures singulières d’un docteur, p. 143.

9  Ibid., p. 146-147 et 154-155.

10  Ibid., p. 158.

11  Mikhaïl Boulgakov, Morphine, p. 116-117.

12  Ibid., p. 120. Le schéma de ce chapitre IV est celui de l’édition des Mille et une nuits.

13  Ibid., p. 121-122.

14  Ibid., p. 125.

15  Ibid., p. 127.

16  Ibid., p. 137.

17  Le dernier chapitre donne une information sur le deuxième cadre temporel (« À présent que dix ans ont passé » et « Automne 1927 ») ; le Dr Bomgard s’y justifie quant à la décision de publication du journal de Poliakov : « Puis-je publier un cahier qui m’a été offert ? Oui, je le puis. Je le publie. » (Ibid., p. 142). Le récit de la décision intradiégétique de la publication du carnet fictif correspond à la fin de la lecture de l’œuvre par le lecteur.

18  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « L’évocation », p. 388-389.

19  Ibid., chap. « Douze janvier », p. 464.

20  Martin Winckler, La Maladie de Sachs, chap. 68 « Pauline Kasser », p. 381.

21  « Aucun hiver n’est plus neigeux / Aucun corbeau plus croasseux / Pas même le vent se souffle / Plus que cet amour. »

22  Un passage à rapprocher de l’échange entre un praticien peu soignant et une patiente en souffrance, rapporté par cette dernière au personnage de Jean Atwood et relevé par Bérengère Moricheau-Airaud, dans son article de ce même volume (2.3. La menace de la dissociation du je soignant, § 35) : « Les spécialisations paraissent étanches : "Alors j’avais décidé [...] de lui dire simplement : “Je viens vous parler parce que j’en ai gros sur le cœur.” [...] il a dit : “Mais, ma petite dame, je ne suis pas cardiologue…" » (Martin Winckler, Le Chœur des femmes, chap. « Vendredi (Animato) – Frédérique (Aria) », p. 258-259).

23  À propos de son journal d’adolescent, Martin Winckler écrit, sur son blog : « Mon journal me permettait d’avoir une correspondance quotidienne avec un "moi" imaginaire (ou futur, car il m’arrive de le relire). » (article « Le métier d’écrivant, un feuilleton inédit (4) – au commencement de l’écriture, 2 : poésie, journal » sur son blog Cavalier des touches, 23 décembre 2013 ; disponible sur URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2013_12_23_archive.html>).

24  Sur la différence qu’il fait entre les deux termes, voir sa réponse à la question « Pourquoi "écrivant" et pas "écrivain" ? » dans l’article « Le métier d’écrivant, un feuilleton inédit (1) : Quatrième. Accueil. Précision. Lectures, 1/2 » sur son blog Cavalier des touches (article du 18 décembre 2013 ; disponible sur URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2013/12/le-metier-decrivant-un-feuilleton.html>).
Voir également la partie 3.1 (« De l’homme à l’œuvre, "être écrivant" », § 63 à 65) que Vanessa Loubet-Poëtte consacre à l’étude du terme d’écrivant, dans son article « De la chronique à l’écriture chronique, étude du rapport au temps et à l’acte d’écriture dans Légendes de Martin Winckler » dans ce même volume d’actes.

25  Martin Winckler, Légendes, chap. « De filles (Corps, 8) » p. 253.

26  Ibid., chap. « Bookie (Traces, 11) », p. 254.

27  Ibid., chap. « Le cahier rouge (Clichés, 12 ; Pages, 26 ; Traces, 30) », p. 556.

28  Le téléspectateur l’a déjà vu imaginer une déclaration d’amour ridicule à Natacha sur un air d’opéra comique (2.3).

29  Boulgakov a lui-même écrit plusieurs romans et livrets d’opéra.

30  La sérialité implique un engagement mémoriel, néanmoins variable suivant le mode de « consommation » de la série : d’un an, en cas de visionnage fragmenté dans le temps et dépendant de la première diffusion des deux saisons sur Sky Arts, à environ deux heures, en cas de visionnage différé et successif de l’intégrale.

31  Martin Winckler, En soignant, en écrivant, « Soigner, écrire : la médecine selon Martin Winckler », p. 149-150. Le texte date de 1994 et a été prononcé lors du colloque de Cerisy-la-Salle sur Le corps souffrant entre médecine et littérature.

32  Ibid., « Témoin à gages », p. 172.

33  Ibid., « Pourquoi j’écris », p. 205.

34  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « Présentation », p. 21.

35  Et tel fut le parcours réel de Boulgakov, qui trouva dans l’écriture un moyen de se libérer de son morphinisme : « À partir du moment où l’existence eut perdu pour Boulgakov son sens et une grande part de son attrait, l’écriture devint sa vraie vie qui débuta, à l’en croire, le 15 février 1920 – date d’une victoire décisive remportée par l’Armée rouge dans le Caucase. Elle fut d’abord pour lui un substitut de la morphine à laquelle il s’était accoutumé en 1917-1918 ; l’écriture de La Garde blanche, puis des Jours des Tourbine le soulagea d’expériences intolérables jusque dans leur souvenir » (Françoise Flamant, « Boulgakov Mikhaïl Afanassiévitch (1891-1940) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Disponible sur URL : <http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/mikhail-afanassievitch-boulgakov/>).

36  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « The name of the game », p. 257.

37  Martin Winckler évoque aussi la difficulté d’écriture et la déception de la relecture dans Plumes d’Ange, chap. « La Vacation », p. 571.

38  Martin Winckler, La Maladie de Sachs, chap. 110 « La communication », p. 649.

39  Martin Winckler, La Vacation, p. 145-146.

40  Ibid., p. 196-197.

41  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « Passage du témoin », p. 541.

42  Marc Zaffran / Martin Winckler, « Écrire, c’est lancer des pavés », dans ce même volume d’actes (§ 10).

43  Le titre prévu était La Relation : le lien entre médecin et patient mais aussi l’action de relater (cf. Plumes d’Ange, chap. « Le diagnostic », p. 593).

44  Dans Les Cahiers Marcœur / Cet homme en kit, on trouve également Emmanuel Zacks, médecin qui essaie d’écrire. Cf. Plumes d’Ange, chap. « Écritures », p. 536. Les autres personnages ont des noms qui sont semblables à ceux de Bruno et Emmanuel : Abel Zax, Charly Sacks, Daniel Zachs, Frédéric Sax.

45  « Marc Winckler » en est l’étape intermédiaire : c’est sous ce nom qu’il signe le texte « Libre comme l’Ange », écrit quelques mois après la mort de son père et intégré à Plumes d’Ange (chap. « L’asguère », p. 566-568). Il signe aussi Marc Zaffran / Martin Winckler ou Mar(c)tin Winckler certains billets des blogs Winckler’s Webzine et Cavalier des touches. Et on relèvera aussi que son propre père a usé d’un « nom de plume » (d’Ange) dans un texte dactylographié retrouvé par Marc. Intitulé Le Temps de Pessah, il est signé « Abraham Crocus », comme le deuxième prénom (logique) d’Ange et le safran… Le père de Bruno Sachs est également prénommé Abraham.
Le dédoublement fictionnel est assumé jusqu’au bout avec un article en 2010 qui a tout de l’article « sérieux », normé et académique pour un colloque universitaire. Il est signé Marc Zaffran, intitulé « Le médecin-écrivain, l’éthique et l’imaginaire » et publié dans Les Ateliers de l’éthique : revue du CREUM. Comme n’importe quel universitaire, il va analyser un corpus de textes… de Martin Winckler, en jouant jusqu’au bout le jeu de « l’objectivité », du « point de vue extérieur » : il va même donner dans la note 6, avec le sérieux attendu pour une publication scientifique, qui se doit de citer ses sources, la référence de la citation présente dans le développement à la p. 86 : « Winckler, Martin ; Zaffran, Marc, Correspondance inédite, 2009. » (p. 100). Mais, comme la note 3 l’annonçait peu avant : « Oui, il s’agit d’une fiction, mais reconnaissez que, pendant une seconde, vous y avez cru.... (Toutes les citations de MW sont issues de cette correspondance.) » Dans toute son œuvre (et particulièrement dans cet article), Martin Winckler évoque régulièrement plusieurs médecins-écrivains qui l’ont marqué (notamment Georges Duhamel et Conan Doyle) mais nous ne reviendrons pas sur ces figures tutélaires dans notre article.

46  Nous nous centrons sur le personnage de Bruno Sachs mais d’autres figures seraient aussi à retenir, notamment Franz Karma (anagramme de Marc Zaffran, sauf pour n/m et f/ff) et Raphaël Marcœur (Marc + prénom « d’ange » et du professeur de français de lycée, Raphaël Monticelli). Selon Marc Lapprand, « Marcœur est pour l’œuvre de Martin Winckler une sorte de figure tutélaire, un repère stable, un point fixe dans son imaginaire foisonnant, une référence que ce dernier cite parfois comme s’il s’agissait d’une personne réelle. » (Trois pour un : une lecture évolutionniste de l’œuvre de Martin Winckler, Québec, Presses de l’Université de Québec, 2011, p. 46).

47  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « The game of the name », p. 253.

48  Ibid., chap. « The name of the game », p. 260.

49  Martin Winckler, La Maladie de Sachs, épilogue, p. 659.

50  Marc Lapprand, Trois pour un…, p. 28.

51  Martin Winckler, Légendes, p. 51.

52  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « Des situations dramatiques », p. 193.

53  Également dans les Récits de Boulgakov (p. 12). Dans la série, elle le prend tellement pour un enfant au début qu’elle se permet même de lui rappeler (en 1.1) qu’il ne doit pas oublier de se brosser les dents avant d’aller se coucher ! Et lui, durant une opération particulièrement stressante, laisse échapper un Mother ! en l’interpelant.

54  À son arrivée dans le service de Franz Karma, l’interne Jean « Djinn » Atwood tient, au tout début, à ce qu’on l’appelle « Docteur Atwood » et non par son prénom en la tutoyant, comme Angèle, Aline et Franz le font entre eux et avec certains patients (cf. Martin Winckler, Le Chœur des femmes, p. 28-29, 130-131). Elle finira par comprendre que cela n’a pas de rapport avec le respect qu’on lui porte et la crédibilité de médecin qu’on lui attribue.
Voir l’analyse que Bérengère-Airaud fait de « l’énallage de personne » à propos d’un passage de La Maladie de Sachs, dans son article « Jeu des mots, je des maux dans l’écriture de Martin Winckler » du présent volume (1.1. La non-coïncidence du discours à lui-même, § 11 et 12).

55  Pas d’inquiétude pour les patients : Marc Zaffran a une barbe…

56  Mikhaïl Boulgakov, Récits d’un jeune médecin, « La serviette brodée d’un coq », p. 12.

57  Martin Winckler, La Maladie de Sachs, chap. 25 « Madame Leblanc », p. 141. Sur les différences dans le port de la blouse, voir Les Trois Médecins, « Codes de conduite » (la narratrice est Emma Pryce), p. 410-413.

58  Martin Winckler, En soignant, en écrivant, « Blues », p. 98-99.

59  Également dans les Récits de Boulgakov : « […] et je me disais à part moi : "Je dois me procurer une paire de lunettes, voilà ce que je dois faire !" Mais je n’avais aucune raison de porter des lunettes, mes yeux étaient parfaitement sains, et la clarté de leur vue n’avait point encore été obscurcie par l’expérience de la vie. […] Le résultat de tous ces efforts, je m’en rends compte aujourd’hui après bien des années, était parfaitement désastreux. » (p. 10-11).

60  Le cliché de la barbe comme gage de sérieux scientifique fonctionne à plein, non seulement pour les autres mais pour Nika lui-même : en 1.2, se trompant dans l’interprétation d’un cas médical et croyant avoir fait la découverte du siècle, il s’imagine en grand spécialiste reconnu. Donc il se visualise avec une grande barbe et une grande moustache.

61  Dans le film de Thomas Lilti, Hippocrate, sorti en septembre 2014, le jeune interne Benjamin vient chercher une blouse lors de son premier jour de stage dans le service de son père mais il ne reste qu’une blouse trop grande pour lui et tachée (mais la lingère tente de le rassurer : « C’est pas des taches, ça. Ça été lavé. C’est des taches propres. »). Mais, au contact des malades et d’un médecin étranger « faisant office d’interne », Abdel, avec qui il se lie d’amitié, il change peu à peu et, au terme de ce premier apprentissage douloureux de la médecine, il finira par trouver sa place, dans un autre hôpital que celui de son père, en obtenant symboliquement une blouse à sa taille. Nous renvoyons à la bibliographie pour les deux articles de Télérama consacrés à ce film : un premier entretien avec le réalisateur, lui-même ancien médecin et fils de médecin, et un autre avec Martin Winckler, qui explique pourquoi il a aimé le film.

62  Dans Barberousse de Kurosawa (Akahige, 1965, Toho Compagny LTD., 178 min.), ce n’est qu’après être « passé de la médecine savante à une médecine relationnelle et soignante » , après avoir changé à la fois par le contact avec ses patients nécessiteux et par ce qu’il a appris de son senseï, que le jeune médecin Yasumoto quitte son kimono et « se décide à revêtir la tenue des médecins du dispensaire qu’il refusait jusqu’alors de porter » (Céline, Lefèvre, Devenir médecin, PUF, p. 33) et qui permet aux plus pauvres de s’accorder le droit de venir trouver le médecin pour être soignés, sans redouter que la consultation soit hors de prix. Ce changement d’habit, symboliquement fort, se produit à la moitié exacte du film. Quant à la symbolique de la « barbe d’autorité », on notera qu’elle donne son titre au film lui-même, puisqu’il s’agit du surnom du vieux médecin formateur.

63  La note 1 de la notice consacrée à Scrubs par Bruno Schnebert et Martin Winckler, in Martin Winckler (dir.), Le Meilleur des séries. Les plus grandes fictions du moment à suivre ou à découvrir (p. 98) donne une explication à la polysémie du titre : « Le mot scrubs désigne à la fois le "pyjama" de travail (bleu ou vert) des étudiants, dans lequel on se frotte (to scrub) les mains au savon antiseptique, et les étudiants eux-mêmes – scrubs signifiant aussi "les bleus". »

64  Ibid., p. 99.

65  Dans Les Trois Médecins, c’est le microbiologiste Vargas qui est nommément cité comme le mentor d’André, Basile et Christophe (« Le professeur Vargas », p. 84), auquel s’attache aussi Bruno. Il est inspiré, comme Martin Winckler le raconte dans son blog, par l’un de ses anciens professeurs, « un type assez exceptionnel », Robert Vargues, et transpose le « Monsieur de Tréville » des Trois Mousquetaires de Dumas, dont le roman « épique et médical » est la réécriture (cf. URL : <http://wincklersblog.blogspot.fr/2014/04/le-metier-decrivant-20-les-trois.html>). Les mentors de Bruno sont plutôt les professeurs Lance et Yves Zimmerman, inspiré par Yves Lanson, directeur de thèse de Marc Zaffran, et Daniel Zimmerman, qui a encouragé Martin Winckler à écrire des nouvelles pour sa revue Nouvelles nouvelles. Donc un médecin et un écrivain.

66  Il faudrait ajouter aussi la figure du « conteur » pour définir Ange Zaffran : le terme est utilisé par la lectrice Fanny à propos de Bruno Sachs et par Vargas à propos d’Abraham Sachs (Les Trois Médecins, « Épilogue », p. 744-745).

67  Martin Winckler, Plumes d’Ange, chap. « La douleur a toujours raison », p. 201.

68  Dans le même esprit, Marc Zaffran / Martin Winckler écrit sur son Facebook : « Le doute doit *toujours* bénéficier au patient. Pourquoi ? Parce que c’est le médecin qui a des obligations morales et professionnelles, non le patient. Le médecin n’a donc pas à bénéficier d’un doute favorable contre celui qu’il est censé servir. » (article publié le 29 juillet 2014 et intitulé « Comment, lorsqu’on est médecin, montrer qu’on est comptable de ses actes ? », disponible sur URL : <https://www.facebook.com/notes/marc-zaffran/comment-lorsquon-est-médecin-montrer-quon-est-comptable-de-ses-actes-/10152556443793150>).

69  Comme il l’a écrit à plusieurs reprises, Martin Winckler s’est inspiré du film d’Akira Kurosawa Barberousse pour l’idée de départ du Chœur des femmes (cf. par exemple l’article signé Marc Zaffran, « Le médecin-écrivain, l’éthique et l’imaginaire », p. 95). Ce chef-d’œuvre japonais raconte les débuts d’un jeune médecin auprès de son mentor, médecin dévoué aux plus pauvres dans un dispensaire au début du xixe s. Pour une étude du film du point de vue de l’éthique médicale, voir l’ouvrage de Céline Lefève, Devenir médecin, PUF (2012), qui « entend montrer l’apport de la narration et de la fiction cinématographiques à la formation au soin, à la réflexion éthique sur ses valeurs, ses fins et ses difficultés » (p. 6), comme nous essayons de le faire nous-même dans le présent article en nous appuyant sur A Young Doctor’s Notebook et l’œuvre de Winckler (que C. Lefève cite par le biais de l’adaptation de La Maladie de Sachs de Deville dans sa filmographie, p. 62 – elle ne retient pas, en revanche, les séries TV comme objets d’étude de son court ouvrage).

70  Il va jusqu’à prendre sciemment les mêmes attitudes que son glorieux prédécesseur sur le tableau à fond vert lors de sa première annonce de syphilis, pour asseoir, pense-t-il, son autorité face au patient obtus : stéthoscope bien en vu sur la poitrine, bras droit replié avec la main sur la hanche et tête de statue sur le bureau (comme équivalent du crâne à la gauche de Leopoldovitch). Mais tout le long de la scène, le téléspectateur et le patient ne voient qu’une chose qui le décrédibilise : son visage ridicule avec une joue rasée et l’autre non car il a dû mettre fin à son rasage à l’arrivée du patient. Difficile dans ces conditions d’être crédible aux yeux du patient et de le convaincre de la nécessité du traitement.

71  Martin Winckler, La Maladie de Sachs, chap. 102 « Sur le papier », p. 586 (écrit attribué au personnage de Bruno Sachs).

72  Ibid., p. 587.

73  Mikhaïl Boulgakov, Récits d’un jeune médecin, « Le baptême de la version », p. 28. La série pousse à l’extrême ce type d’humour présent à plusieurs reprises dans le texte. La course effrénée de Nika en plein milieu d’une opération, soi-disant pour aller se chercher des cigarettes, mais en fait pour aller relire le manuel d’obstétrique, en est un bon exemple visuel (le texte de Boulgakov, sur la même page, se limitant à « je courus chez moi »).

74  Dans le texte de Boulgakov, le jeune médecin lit le traité d’obstétrique dans l’urgence pour savoir comment faire une version podalique mais, avec la panique, il a du mal à comprendre. C’est en écoutant Anna raconter comment s’y prenait Leopold Leopoldovitch qu’il arrive à exécuter les gestes (« À partir de paroles fragmentaires, de phrases inachevées, d’allusions jetées au passage, je me formai ce savoir indispensable qu’on ne trouve dans aucun livre. », p. 31). Et les explications de l’ouvrage, lorsqu’il le reprend le soir, une fois que l’accouchement a eu lieu, deviennent alors limpides et appréciées à leur juste valeur scientifique (« Et alors se produisit un curieux phénomène : tous les passages auparavant obscurs devinrent parfaitement intelligibles, comme s’ils se fussent inondés de lumière, et c’est ici, à la lueur de la lampe, en pleine nuit, au fin fond de la campagne, que je compris le sens du vrai savoir. », p. 33). La même difficulté à comprendre la théorie pure des livres dans l’urgence se présente lorsqu’il doit procéder à une trachéotomie sur une petite fille : « les mots, curieusement, sautaient devant mes yeux. » (p. 39). Nous n’en sommes pas encore au récurrent et, semble-t-il, anodin « kit de trachéo » d’Urgences !

75  Lorsque JD perd une patiente et s’accuse de négligence, le Dr Cox lui dit : « Quand tu commences à te reprocher des morts qui ne sont pas de ta faute, eh bien tu t’engages sur une pente savonneuse que tu ne peux pas remonter après. Et, crois-moi, j’ai vu glisser une sacrée quantité de bons médecins et je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose. » Les rôles s’inversent à la fin de l’épisode, lorsque JD lui rappelle l’essentiel de ce message parce que c’est son mentor lui-même qui désespère de la mort de son patient (Scrubs, 5.20, VO My Lunch / VF « Mon déjeuner »).

76  La phrase-clé de House réapparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre de Winckler. Dans Le Chœur des femmes, Franz Karma revient sur cette idée dans l’un de ses aphorismes (« —Tout le monde ment. Les patients mentent pour se protéger ; les médecins mentent pour garder le pouvoir. », p. 183) et lors d’une discussion avec Djinn : « je crois que, dans son esprit – enfin, dans l’esprit des scénaristes –, ça ne veut pas dire "tout le monde ment pour couillonner les médecins". Ça veut dire "tout le monde ment parce que tout n’est pas facile à dire". Tout le monde ment pour protéger quelque chose. Pour se protéger de quelque chose. » (p. 400-401).

77  Mikhaïl Boulgakov, Récits d’un jeune médecin, « La tempête de neige », p. 54.

78  Ibid., « L’œil disparu », p. 76-77.
Puis une année passe et le médecin mûrit : « Quand donc encore ai-je tremblé à l’idée de mon diplôme, à l’idée que quelque fantastique tribunal allait me juger et les juges me demander, menaçant :
"Et où est la mâchoire du soldat ? Réponds, scélérat diplômé de l’université !" » (p. 78-79).

79  Martin Winckler, La Vacation, p. 158.

80  Loc. cit. Le discours du narrateur qui dit « tu » à Bruno Sachs ressemble à ce que le double peut dire à Nika dans la série.

81  Martin Winckler, En soignant, en écrivant, « L’université médicale française est-elle scientifique ? », p. 141-142.

82  Martin Winckler, La Maladie de Sachs, chap. 49 « Les pharmaciennes », p. 292-293.

83  Hippocrate, réalisé par Thomas Lilti, est sorti le 03 septembre 2014 sur les écrans français (distributeur : Le Pacte ; durée : 1h42).

84  Martin Winckler, En soignant, en écrivant, « La réforme des études médicales », p. 41.

85  Martin Winckler, Dr House, l’esprit du shaman, p. 49.

86  Martin Winckler, Le Chœur des femmes, p. 129.

87  Martin Winckler, Dr House, l’esprit du shaman, p. 127-131. Les citations sont à la p. 128. Le créateur de la série David Shore a reçu l’Emmy Award du meilleur scénario pour cet épisode.

88  Dans Morphine, le docteur Poliakov éprouve le même type de douleur incitant la sage-femme aide-soignante Anna à lui faire, à sa demande, sa première piqûre de morphine (p. 119).

89  Chez Boulgakov, Poliakov écrit : « Au fond, ce n’est pas un journal mais l’histoire d’une maladie. » (Morphine, p. 127).

90  On notera que Nika préserve l’anonymat de son « patient » !

91  Une maladie que Boulgakov a lui-même eue.

92  L’expression est empruntée à Morphine (carnet en date du 9 avril) : « Le diable dans un flacon. La cocaïne, c’est le diable dans un flacon ! » (p. 126).

93  Mikhaïl Boulgakov, Morphine, p. 129.

94  La lettre officielle parle de son héroïsme au service de la cause, parce qu’il aurait été blessé deux fois « en tentant de soigner et d’obtenir des médicaments pour (ses) camarades bolchéviques » (2.4). Le téléspectateur, qui a assisté aux événements, sait bien qu’il n’en est rien. Pour la deuxième blessure, Nika a simplement tout fait pour se procurer égoïstement de la morphine. Quant à la première, il était juste dans un état second et s’est éraflé le pied avec la balle d’une arme à feu !

95  Boulgakov fut lui-même vénérologue à Kiev.

96  Laurent Juillier et Barbara Laborde, Grey’s Anatomy. Du cœur au care, 2012, p. 9.

97  La série Urgences (ER) de l’ex-médecin devenu scénariste Michael Crichton comporte aussi de nombreux médecins qui commencent leur carrière dans l’hôpital du Cook County mais elle ne s’organise pas autour d’une figure centrale du même type que dans les séries Grey’s Anatomy, Scrubs et A Young Doctor’s Notebook. On pourra néanmoins remarquer que le docteur John Carter, dont on suit l’évolution depuis ses débuts de médecin et qui est présent dans presque toute la série, présente aussi, dans la saison 6, une addiction aux médicaments, à la suite d’une blessure provoquée par un patient (on pourrait aussi évoquer l’alcoolisme d’Abby Lockhart).

98  Il s’agit le plus souvent de Meredith mais pas toujours : en 9.21, par exemple, c’est la voix de Bailey car c’est par sa faute qu’une maladie nosocomiale (un « monstre endormi ») s’est propagée dans l’hôpital.

99  Héloïse Pourtier-Tillinac, dans son article de 2011, parle d’une « voix narratrice à portée généralisante » pour Grey’s Anatomy.

100  2.1 Raindrops Keep Falling on my Head (VO) / « Surveillance rapprochée » (VF).

101  Son nom apparaît dans les remerciements éclectiques du Chœur des femmes (p. 675-677), au côté de celui du créateur de House, David Shore. Bien sûr, Greg House, Mark Greene et John Carter ne sont pas oubliés non plus !

102  L’affirmation se retrouve, dans Les Trois Médecins, par le biais de la citation présente sur la belle page du chapitre « Thèse (1980-2003) » : « "Les mots les plus importants dans la formation d’un étudiant en médecine sont au nombre de trois : I don’t know." ("Je ne sais pas.") David Pencheon » (p. 733).

103  Lazlo Bane, I’m no Superman (2000).

104  1.1 My First Day (VO) / « Mon premier jour (VF).

105  Cristina est la plus à même de comprendre le rapport d’Ellis Grey à son travail : elle est celle qui ne veut pas avoir d’enfant, au point que les scénaristes lui feront assumer un choix rarissime pour un personnage féminin sur un network, l’avortement. Sur ce choix scénaristique engagé en 7.22 et 8.1 (au moment même où Meredith change d’avis sur la filiation et obtient l’autorisation d’adopter la petite Zola), on lira à profit l’article d’Elizabeth Levy « “You Killed Our Baby!”: Cristina Yang and the Breaking of the Abortion Taboo in Grey’s Anatomy » TV/Series #5, mai 2014. Disponible sur URL : <http://media.wix.com/ugd/93a9a2_450d81907cb24f37be33941fcdb13315.pdf>. Le plus souvent, pour éviter tout clivage entre pro- et anti-avortement, « l’incident » est réglé, au niveau du scénario, par une fausse couche après une chute dans un escalier, un accident de voiture ou une agression.

106  Martin Winckler, blog Cavalier des touches, article « Fictions et essais pour professionnels de santé en formation » (16 octobre 2013). Disponible sur <http://wincklersblog.blogspot.fr/2013/10/fictions-et-essais-pour-professionnels.html>.
Voir également ce que Céline Lefève écrit à propos du film de Kurosawa, qui apparaît en tête de cette même liste de Winckler : « Récit de formation fondé sur les récits de vie des malades, Barberousse engage praticiens, enseignants et étudiants à se plonger dans d’autres récits, littéraires ou cinématographiques, de maladies. Il invite à adopter d’autres regards de cinéastes et à imaginer d’autres vies, d’autres histoires, d’autres relations que la souffrance abîme mais que le soin peut aider à supporter, à réinventer, voire à aimer. » (p. 9). Elle démontre, plus loin, que « le soin requiert un récit » (p. 19), que cette œuvre cinématographique est à la fois « récit de formation » et « formation au récit » (voir plus particulièrement, sur l’écoute du médecin et le récit du patient, les pages 49-51). Cette dualité explique le lien étroit qu’il entretient avec l’œuvre et la conception de la médecine de Winckler.

107  Martin Winckler, Le Chœur des femmes, p. 87.

108  Mikhaïl Boulgakov, Récits d’un jeune médecin, « Les ténèbres d’Égypte », p. 64.

109  La dernière consultation de tous les sites Internet indiqués dans l’article a eu lieu le 21 septembre 2014.

Pour citer ce document

Julie Gallego, «La figure du médecin-écrivain dans la mini-série A Young Doctor’s Notebook et dans l’œuvre de Martin Winckler : lectures croisées», Les Cahiers de Didactique des Lettres [En ligne], Varia, Les œuvres plurielles de Martin Winckler, mis à jour le : 26/12/2014, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/ca/index.php?id=327.