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Les Cahiers de Didactique des Lettres
Revue de didactique des savoirs et des savoir-faire pour l'enseignement du français

Analyses d'outils pédagogiques

Vanessa Loubet-Poëtte

Lire à l’heure du numérique : quels enjeux liés à l’évolution des supports de lecture ?

Article

Résumé

À l’heure où les outils numériques interfèrent dans l’apprentissage de l’écriture, qu’en est-il de la lecture ? Comment la société, l’édition, l’école mais aussi les auteurs considèrent-ils l’avènement de nouveaux supports de lecture ? Cet article fait le point sur des pratiques, des craintes et des enthousiasmes contemporains et tente de les apprécier avec une certaine distance critique.

Texte intégral

1Avertissement au lecteur :

2Il convient de préciser que mon propos repose au moins autant sur une compilation et une analyse de ressources diverses, officielles on non, que sur un usage des supports dont il va être question. Non pas par un manque d’intérêt pour les outils numériques (au contraire) ou par une frilosité face à l’évolution technologique qui engendrerait a contrario un repli, voire un certain militantisme à préserver le livre, mais tout simplement je dirais, comme beaucoup de collègues et plus largement de lecteurs, par habitude.

Les livres sont des tigres de papier, aux dents de carton, des fauves fatigués, sur le point de se laisser dévorer. Pourquoi s'obstiner à lire sur un objet pareil ? Des feuilles fragiles, inflammables, reliées, imprimées, sans batterie électrique ? Tu es obsolète, ô vieux livre bientôt jauni, nid à poussière, cauchemar de déménageur, ralentisseur de temps, usine à silence. Tu as perdu la guerre du goût. Les lecteurs de livres en papier sont de vieux maniaques, chaque jour plus vieux, chaque soir plus maniaques. Ils préfèrent caresser un ouvrage qu'ils peuvent respirer, plier, annoter, poser et reprendre, n'importe où, n'importe quand, sans avoir à le brancher sur le secteur. Tragédie de la sénilité1.

3Cette entrée en matière volontairement négative, empruntée à Frédéric Beigbeder, dans la préface à Premier bilan après l’Apocalypse, paru en 2011, a le mérite de poser d’emblée les présupposés à la question du titre de cet article : « lire à l’heure du numérique », est-ce encore de la lecture ? est-ce une mutation profonde ou une simple variante de la lecture ? ce qu’on lit, est-ce encore de la littérature ? et, dans le cadre de l’enseignement, objet de notre attention, peut-on, doit-on, et surtout comment, éduquer et former les élèves à cette lecture ?

4Cet article propose un état des lieux de la question, nourri par la lecture et la consultation de ressources les plus récentes possibles. Quatre d’entre elles ont été particulièrement précieuses : les dossiers disponibles sur le portail national éduscol dans l’onglet « L’actualité du numérique2 » ; l’exposition « L’Aventure du livre3 » sur le site des expositions BNF, particulièrement utile pour une exploitation pédagogique et didactique ; le site d’informations sur l’actualité littéraire et le monde de l’édition ActuaLitté4; les sites liés à François Bon, écrivain très engagé sur la Toile, comme en témoignent ses activités sur son site personnel Le Tiers-Livre5 ou son implication dans la « coopérative d’auteurs dédiée à la littérature numérique, où chacun peut participer au processus d’édition6 » qu’est Publie.net.

5Dans la masse, le mot est faible, des documents que l’on peut trouver sur ce sujet sensible, les réactions sont très souvent vives et contradictoires, mais toutes suggèrent la conscience accrue d’assister à une véritable révolution comparée à l’invention de l’imprimerie. Notre propos ne peut faire l’économie d’une réflexion sur ce qui est à l’origine de ce bouleversement, c’est-à-dire la dématérialisation des supports. Sur ce point, rappelons que des formes d’expressions artistiques autres que la littérature ont déjà expérimenté (subi ou profité de ?) cette étape, comme la musique ou au cinéma. Pour leur proximité notamment narrative, on peut se demander s’il faut prédire le même sort aux livres qu’aux films. Le cinéma, art technique en perpétuelle évolution, opère depuis un bon moment déjà la dématérialisation de ses supports, ce qui affecte directement sa production et sa distribution. Ce rapprochement trouve toutefois ses limites dans le fait que le cinéma n’était pas, à l’origine, voué à devenir un objet, le film n’existait que dans le spectacle éphémère et collectif de la projection, tandis que le livre, lui, l’a toujours été.

6Après un rapide examen des problèmes terminologiques posés par ces nouveaux usages, nous dresserons un état des lieux des pratiques dans l’enseignement. Puis, il importera de mettre en avant quelques enjeux majeurs de la lecture numérique, avant de proposer de possibles exploitations en classe.

1. Une question de vocabulaire ? Premières considérations lexicologiques

7S’il ne s’agit évidemment pas d’une simple question de vocabulaire, il est significatif de noter que la plupart des dossiers sur ce sujet sur le portail éduscol commencent par un point terminologique, fondé, puisque l’inscription des pratiques dans le langage va de pair avec une légitimation de l’usage. La difficulté et la nécessité de fixer les termes sont les preuves irréfutables de la contemporanéité du phénomène et de la gêne à traiter de la question, qui touche le lexique même et derrière laquelle on décèle les habituelles réticences face à l’influence des anglicismes, l’innovation néologique ou encore la contamination du langage par le jargon informatique, publicitaire ou industriel.

1.1. Désigner le support

8Le problème se pose d’abord pour désigner le support. Nous ne relevons ici que trois termes principaux : l’« ardoise » et la « tablette » (dominant dans l’usage) numériques qui s’opposent à la « liseuse » qui désigne un outil spécifiquement réservé à la lecture, alors que l’on peut écrire, communiquer, faire des recherches, écouter de la musique ou encore regarder un film sur une tablette. Ces trois mots ont pour point commun d’être des néologismes de sens et non pas de forme, ils rappellent des objets bien connus, anciens, voire archaïques, déjà en lien avec l’acte de lecture ou d’écriture : la tabula antique, l’ardoise de l’écolier ou la liseuse-meuble. Le terme de « tablette » n’est pas encore attesté dans les dictionnaires de référence, mais il est massivement employé, sans qu’il ne soit même plus besoin de lui associer l’adjectif « numérique ». L’objet, multifonctionnel, concurrence l’ordinateur, et combine les avantages de la maniabilité, de l’encombrement minimum et de la connectivité. Le terme « ardoise électronique », lui, suggère un outil plutôt lié à l’écrit et à l’enseignement. La « liseuse » est spécifiquement dédiée à la lecture, les principaux modèles sur le marché actuel sont associés aux diffuseurs de supports numériques7. Ce dernier terme est probablement le plus polysémique, il ne cesse depuis plusieurs siècles de désigner des accessoires pour l’acte de lecture ou le livre : un coupe-papier qui peut servir en même temps de marque-page, un vêtement chaud et léger porté par les femmes pour lire au lit, une petite lampe dont le faisceau est concentré sur le livre, un couvre-livre, ou encore un pupitre. Autant de sèmes référant à la matérialité, au confort et à l’intimité de la lecture8.

9Signalons un autre terme, plus étonnant, la « littératrice », employé par Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire en 2008 qui conclut un entretien sur les objectifs et les attentes de l’usage des tablettes dans l’enseignement de cette manière :

il me semble que nous sommes à l’aube d’un mouvement semblable à celui qui, au milieu des années 1970, a vu la généralisation, dans le cartable de l’élève, des calculatrices… mais aujourd’hui on pourrait peut-être parler de « littératrices », si vous me permettez le néologisme9.

10S’il y a là en effet une audace lexicale, ce jeu de mots apparaît comme assez révélateur d’une idée (ou d’un a priori) fortement ancrée dans les esprits et plus ou consciemment saisie. Dans « calculatrice », le suffixe « -trice » est adjoint à la base verbale « calculer », il signale la machine, l’outil pour effectuer l’action. Mais dans « littératrice », la base n’est pas verbale ; par analogie, on devrait dire une « lectrice », à partir de l’acte de « lire ». Cet effet de bon mot signale bien une confusion, puisqu’il suggère que plus que l’acte de la lecture, c’est la littérature même qui est « atteinte » par ces nouveaux usages. C’est comme si la « calculatrice » avait été nommée « mathématicatrice ».

11Pour chaque innovation technologique, le choix des termes est doublement fait par l’usage et les décisions terminologiques officielles, mais qu’il peut être aussi révélateur de nuances intéressantes et de connotations signifiantes.

1.2. Désigner le contenu

12Si le support est finalement une affaire d’invention à nommer, le contenu, lui, pose d’autres problèmes. En effet, ce contenu reste le « livre », auquel on va adjoindre un adjectif pour signaler sa spécificité : « numérique », « électronique », « virtuel ». Les choses auraient été sans doute plus simples si, comme pour les supports, un nouveau terme était apparu ou réapparu. Cette permanence du terme « livre » attire l’attention sur la séparation, ou plutôt la non-séparation, opérée entre le support et l’œuvre : car dans le cas du format papier, le « livre » désigne aussi bien l’un (l’objet, le volume, le tome) que l’autre (l’œuvre, l’écrit, la production).

13De plus, l’expression « livre numérique » présente deux ambiguïtés, voire incohérences, lexicales majeures. Le nom seul « livre » (sous-entendu papier) réfère à un contenu plus spécifique que le nom expansé « livre numérique ». En effet, ce dernier est multimodal, multimédiatique, il mêle écrit, image, son, vidéo, animation, quand le livre papier n’est que graphique, scriptural et pictural. Et si le livre est un objet physique, comment peut-il devenir numérique, virtuel ?

14Précisons rapidement la nuance entre « numérique » et « numérisé » : un livre numérisé est à l’origine un texte physique, identique, rendu disponible pour l’écran ; un livre numérique est destiné d’abord à l’usage sur écran et en ligne, il intègre directement des éléments interactifs. Cette distinction est corrélative de techniques de création et de postures éditoriales bien différentes, à l’instar de ce qui oppose la musique numérisée et la musique électronique par exemple.

15Que le texte numérique soit une opération de transposition de l’imprimé ou non, il engendre des formats de textes différents, bien plus multiples et malléables que les formats d’écriture sur papier. Ces derniers peuvent varier dans leur aspect (la police d’écriture, la taille, la mise en page, le format de reliure), mais pas dans leur matérialité, il s’agit toujours d’encre sur le papier. Rapidement, sans entrer ici dans des détails trop techniques, il est bien évidemment différent d’exporter un texte dans un format de traitement de texte ou dans un format image (type .pdf). Dans le premier cas, le texte reste modifiable, contrairement au second, où il se rapproche donc de la page du livre imprimé, donnée comme un tout.

16Techniquement, le livre numérique est un objet plus complexe que le livre imprimé, pour lequel la source, manuscrite ou dactylographiée, est semblable au résultat ; il nécessite de passer par un langage informatique binaire, une opération mathématique qui n’est pas à la portée de tous. Mais un des intérêts du numérique pour la création artistique et littéraire est que cette étape puisse être investie par les artistes, comme dans le cas du livre papier, quand il devient un objet d’art, à la manière des innovations typographiques des futuristes ou des collages dadaïstes et surréalistes (on pense aux travaux de Georges Hugnet10), de Raymond Queneau s’associant au graphiste et typographe Robert Massin, pour l’ouvrage Cent mille milliards de poèmes11 oudes livres-concepts de Bernard Villiers, qui se livre à une véritable poésie du pliage12. Citons égalementces deux autres exemples, peut-être plus facilement exploitables en classe : les livres animés (ou pop-ups)et la bande dessinée. Au programme de la classe de 6e, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est disponible dans un format animé13, les pliages et les découpages créant des surprises à chaque page, sensibilisant d’autant plus les lecteurs au rapport entre le texte et l’image. Le neuvième art profite d’une assez grande liberté dans les choix de format et de mise en page, leur découverte aide à familiariser les élèves avec différentes habitudes de lecture. En liaison avec plusieurs thèmes du programme de 3e, la monumentale fresque dépliable (7 m) de Joe Sacco La Grande Guerre, Le premier jour de la bataille de la Somme reconstitué heure par heure14 en fournit un exemple particulièrement intéressant, tant du point de vue pictural et artistique que du point de vue narratif.

17N’en déplaise aux plus pessimistes, ces quelques exemples montrent que le support papier est loin d’être en péril, bien au contraire, comme le confirme l’éditeur Antoine Gallimard :

Je ne suis pas inquiet quant à l’avenir du livre. Je suis certain que le livre conservera une place extrêmement importante. Le livre électronique, loin d’annoncer la fin du livre, est au contraire une nouvelle opportunité pour celui-ci. Un livre ne se définit pas seulement par un enchaînement de caractères, une mise en page et quelques chapitres… Et le livre numérique se présente lui, simplement comme un nouvel organe constitutif du livre. Comme la photographie, le livre numérique offre une grande flexibilité : différents formats, réimpressions limitées. Par conséquent, il constitue une opportunité formidable pour enrichir le catalogue et maintenir les livres en vie.

Je crois que l’avenir du livre dépend à la fois des éditeurs et des auteurs. Pour exercer cette profession, il ne suffit pas d’aimer la littérature, il faut également aimer les écrivains, les lecteurs, le public. C’est une profession qui implique le désir de partager, à travers le livre, des univers imaginaires et secrets. Vargas Llosa l’a très bien expliqué lors de son discours du prix Nobel : « Raconter des histoires pour faire que la vie soit meilleure. » Nous aurons toujours besoin d’histoire pour améliorer notre vie. C’est pour cette raison que je crois que le livre à un brillant avenir15.

18Une autre voix, celle de Michel Melot, conservateur des bibliothèques et historien de l’art, laisse entendre le même optimisme :

C'est évidemment à l'irruption de l'électronique, et plus généralement des écrans, qu'il faut attribuer cet intérêt nouveau pour la forme du livre et son histoire matérielle. Tant que le règne du papier était sans partage, il était difficile de voir l'objet sous le concept. Pour observer le bocal, dit-on, mieux vaut ne pas être poisson16.

1.3. Un débat intense

19Nul doute cependant qu’entre les partisans du livre papier et les partisans du livre numérique, la querelle reste intense. Elle porte bien plus sur le contenu que sur le support, touche de nombreuses sphères (économique, industrielle, culturelle, sociale, politique, juridique) et pose intrinsèquement la question de la concurrence, et par extension de l’éviction. Pour preuve, voici quelques titres d’articles de presse parus sur le sujet : « Le papier contre l’électronique : lequel nous rend plus intelligent17 ? » ; « Le livre électronique va-t-il dévorer le papier18 ? » ; « Lire les classiques sur Nintendo19 » ; « Le livre numérique signe-t-il la mort des librairies20 ? » ; « Le livre numérique ? Une imposture qui nous menace, libraires indépendants21 ». Toutes ces formules rendent compte de l’impossibilité d’une coexistence, ne ciblant que l’opposition ou l’exclusivité entre les deux formats. De même, évoquons ces trois ouvrages qui revendiquent des postures bien marquées : Premier bilan après l’Apocalyspe22deFrédéric Beigbeder, déjà cité pour sa réaction teintée d’amertume ; Après le livre23deFrançois Bon, qui révèle (avec enthousiasme) la conscience d’un âge nouveau ; N’espérez pas vous débarrasser de vos livres24 d’Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, qui invite à redécouvrir le plaisir du livre. Tous ces titres explicites ont été ici réunis pour les besoins de la démonstration, il apparaît bien évidemment plus intéressant de mesurer la complémentarité des deux types de livres, à la manière de Danielle Sallenave, pour un entretien au Magazine littéraire en 2009 :

à chaque grande invention : quelque chose d’irremplaçable est tué, quelque chose d’impensable s’impose. L’imprimerie signe la fin des incunables, mais elle est aussi un gain immense en matière de diffusion des œuvres et de la pensée, même si ce n’est pas son but premier. Les modernes readers s’inscriront-ils dans cette ligne? Si on écoute les arguments de vente de Sony, les readers ne visent pas à remplacer le livre mais à en stocker facilement une plus grande quantité ; leur légèreté « vous permet de l’emporter partout, tandis que la batterie longue durée vous autorise à tourner jusqu’à 6800 pages sans recharger – l’équivalent du temps nécessaire pour lire Guerre et paix cinq fois d’affilée ». 
Je n’y vois pas de menace pour la lecture, puisque le mode d’appropriation et de construction du sens demeureront rigoureusement le même. Ce sont plutôt les questions de droit qui me préoccupent, édition, droits d’auteur, et plus encore, la survie de la librairie – déjà menacée par la vente de livres en ligne. Mais la question du goût de lire se posera tout autant : celui qu’on aura convaincu d’en acheter un car c’est « moderne » risquera fort d’être déçu. Le maniement sera souple et facile ; mais le processus de lecture toujours le même. Lent et ennuyeux, toujours autant, si vous n’aimez pas ou ne savez pas lire. Le reader n’est pas un appareil de transfusion du sens25.

20Ce constat s’avère d’autant plus crédible que les conclusions d’une très récente étude chiffrée en mars 2014 pour le Syndicat National de l’Édition (SNE) tendent à nuancer ce péril à venir, ou du moins à le temporiser, en affirmant qu’il y a bien une consolidation du marché du livre numérique, mais qu’elle est

sans conséquence significative sur les usages et les comportements (achats et lectures). Les lecteurs de livres numériques restent fortement attachés au livre imprimé et leur pratique de lecture numérique reste complémentaire à celle du livre imprimé26.

21À l’ère du numérique, nous disposons donc de nouveaux outils, « machine[s] à lire-écrire-publier », selon l’expression de François Jarraud27, des supports propices à la simultanéité de ces trois opérations, quand elles sont normalement bien singulières, qu’elles préoccupent des personnes aux fonctions différentes et monopolisent des outils et des compétences distincts. Mais nous voici aussi face à de nouveaux contenus : parce qu’il apparaît bien qu’une fois adaptée au numérique, une œuvre n’est plus sensiblement la même et, de fait, cela laisse bien supposer que sa lecture en est affectée.

2. Et dans l’enseignement ? État des lieux

2.1. Phases de l’expérimentation

22La lecture des dossiers disponibles sur le portail éduscol28 met en évidence différentes actions d’expérimentations, recensées dans les principales académies les plus actives, qui reposent sur les principes suivants. Il s’agit tout d’abord de procéder à un échantillonnage, grâce auquel sont sélectionnés et observés des établissements, des niveaux, des groupes ou des usages précis. Vient ensuite la phase de mise en place d’un équipement temporaire et/ou progressif. Un grand intérêt est également porté aux chiffres, qui reflètent les problèmes financiers (le matériel est onéreux, plutôt fragile, il est obsolète et nécessite d’être mis à jour) et les difficultés d’un taux d’équipement homogène. Enfin, les conclusions proposent des tentatives de définition des usages et des apprentissages, mais qui se sont révélés a posteriori. Cette attitude est très caractéristique de l’entrée de l’école dans le numérique : on observe les usages avant d’engager un travail de fond de réflexion et de formation des enseignants. Le discours officiel assure la liaison entre ces deux phases, comme en témoigne Isabelle Pecheyran, IA-IPR de l’Académie de Bordeaux en 2001, puisque :

ce déploiement obéit aux principes qui nous ont toujours guidés : l’objectif n’est pas de doter tout le monde d’un outil dont nombre d’usages sont encore à inventer mais de penser dans le même temps l’outil et l’usage dans le souci constant de la plus-value pédagogique29.

23Malgré cela, on peut gager que les véritables progrès sont le fait des enseignants sur le terrain, des professeurs innovants. De grands progrès restent donc à faire pour l’intégration des supports et de la lecture numériques, d’autant plus que les programmes, qui intègrent une formation au numérique dans sa globalité, n’indiquent rien de spécifique sur ce point.

2.2. Usages multiples

24À l’évidence, l’usage de la tablette ne se limite pas à la lecture, elle autorise de multiples activités d’apprentissage, puisque c’est un « outil tactile à haute valeur cognitive [qui] permet à l’élève de s’exercer et de se corriger30 ». Ce sont d’ailleurs de ces usages autres que la lecture dont nous trouvons les plus nombreux exemples sur les différentes bases de données31 : les dispositifs mis en place concernent principalement des activités d’écriture, d’échanges de documents, des exercices interactifs pour l’apprentissage de la langue ou sa remédiation, ou encore des activités nomades, pratiquées lors de voyages ou de sorties scolaires.

2.3. Usages spécifiquement liés à la lecture

25La lecture du texte numérique présente pourtant de nombreux avantages, notamment pour l’apprentissage même de la lecture, dans les niveaux du premier degré, parce qu’elle facilite la manipulation alphabétique et syllabique et propose une approche sensorielle, tactile, des outils et des éléments. Le rapprochement avec la méthode Montessori est d’ailleurs souvent fait pour valoriser ces pratiques :

Pour mieux aborder la « chimie » du code alphabétique, l'usage de la tablette en est un exemple. Maria Montessori serait certainement heureuse de pouvoir découvrir le « Qbook », livre numérique développé aux USA qui combine le format ebook avec l’interactivité d'un smartphone en offrant une approche kinesthésique de la lecture et permettant aux élèves de mieux appréhender le code alphabétique. Elle nous inventerait une pédagogie Montessori 2.0 ! Comme je l'ai abordé lors de mon intervention au salon du futur du livre, les livres et albums interactifs avec toutes leurs fonctionnalités peuvent faciliter la compréhension des textes littéraires dans certaines conditions32.

26Concernant l’élève devenu lecteur, citons quelques avantages particulièrement efficients pour affirmer sa maîtrise de la lecture et à éveiller son appétit de lecteur. Le livre numérique fait accéder à une lecture dite « enrichie ». Donnons pour exemple l’édition enrichie de Candide33, une application créée par la BNF, qui offre en plus du texte de multiples ressources, comme un accès par plusieurs entrées possibles (une lecture orale par Denis Podalydes, des onglets « Le livre », « Le monde », « Le jardin »), une arborescence thématique ou notionnelle utile pour décliner une idée transversale et pratiquer une analyse fine du texte, la confrontation simultanée du manuscrit et du texte moderne et de très nombreux repères jalonnant l’ensemble du texte pour aider à la compréhension lexicale. De plus, le support numérique offre une grande accessibilité à des textes multiples. Une application comme Un texte un jour34 propose l’envoi quotidien de textes agrémentés d’un QCM et d’une rapide notice biographique sur l’auteur. Elle invite à lire quotidiennement des extraits de littérature et apparaîtra probablement aux yeux des élèves comme une sollicitation plus ludique que le manuel scolaire. Une conséquence non négligeable du support numérique consiste également dans la constitution de bases de données, d’anthologies, de bibliothèques, grandement facilitée par les options de classement et les services d’échange et de partage. Enfin, les livres numériques conviennent à la mise en place de techniques de pédagogie différenciée. La malléabilité du texte numérique s’avère ainsi très intéressante pour aider les élèves atteints de déficience visuelle ou de dyslexie puisque la police et la taille des caractères peuvent être modifiées, de même que l’espacement des caractères ou le nombre de mots sur la ligne.

27Si on admet toutefois l’intérêt de cette insertion de la lecture numérique dans l’enseignement du Français, des questions préalables se posent à l’enseignant, et plus largement aux personnes en charge des Tice et des services de documentation. Utilisera-t-on pour la classe le livre numérique seul ou viendra-t-il en complément du livre papier ? On s’interrogera aussi la vigilance indispensable concernant le respect des droits d’auteur et de l’intégrité des œuvres35. L’enseignant doit également se soucier de la question de l’équipement : dans quelle mesure peut-il proposer une valorisation du livre numérique en l’absence d’une politique générale d’accès aux outils numériques ? Les élèves auront-ils facilement et tous accès aux œuvres dans l’établissement et/ou chez eux ? L’usage se limitera-t-il aux œuvres littéraires ou gagnera-t-il aussi le manuel scolaire ? On mesure avec ces quelques questions que pour un enseignant tenté par la mise en œuvre, les démarches et les modalités sont à penser bien plus en amont que pour l’utilisation d’un support papier classique. Cette vigilance est une condition absolument nécessaire pour un usage raisonné des Tice à l’école et c’est grâce à une solide implication des enseignants que, bien qu’il soit en apparence si facile d’accéder au numérique, les élèves pourront en profiter de façon éthique.

3. Enjeux de la lecture numérique

28Même si le contenu reste du texte, même si la compétence première du lecteur est identique, puisqu’elle consiste à décrypter des signes graphiques et aboutir à un sens, il importe de se concentrer avec attention sur ce que le texte numérique modifie, apporte et peut-être retire dans l’acte de lecture. Notre troisième partie postule donc que lire sur un support numérique est spécifique.

3.1. Enjeux pour la lecture

3.1.1. Faire face à une nouvelle matérialité

29Il est nécessaire dans un premier temps de faire face à une nouvelle matérialité, compte tenu des conséquences importantes du passage de la page et du volume à l’écran. Le texte, devenu malléable, peut être directement formaté par le lecteur. Les pages ne sont plus tournées de manière horizontale, mais elles défilent de bas en haut (système de scrolling). Si on peut en général choisir l’un ou l’autre des deux affichages, c’est le second qui est le plus spécifique à l’outil numérique (configuré par défaut) et qui constitue un bouleversement non négligeable d’une habitude visuelle et surtout, d’un rapport nouveau à la masse du texte. En effet, dans le cas du défilement vertical, l’unité première pour le découpage du texte dans l’espace peut ne plus être la page, mais le paragraphe, ce qui n’est pas sans conséquences sur la construction du texte36. De plus, le passage au numérique nécessite de considérer toute la question de l’espace du livre et du texte. S’il y a un « avant » et un « après », un infra et un supra, dans le livre physique, le livre numérique exacerbe une autre dimension, celle du « au-dessus » et du « au-dessous », au sens hiérarchique. Les relations ne sont plus syntagmatiques, elles sont aussi paradigmatiques, et peuvent même conduire, comme il en sera question dans la suite de cet article à un « ailleurs » du texte. Notons aussi que le contact physique des élèves avec l’ouvrage papier constitue un rituel important ; qu’ils soient rassurés ou au contraire effrayés par le volume d’une œuvre intégrale à lire, ils disposent tous des mêmes repères physiques. Dans le cas livre numérique, les indices de taille ne sont qu’illusoires, puisque le poids d’un fichier peut dépendre de sa qualité ou le nombre de pages de la taille des caractères choisie. Un dernier effet non négligeable est celui produit par ce que nous pouvons nommer une uniformisation des lectures ; via le support numérique, tous les textes peuvent finir par se ressembler, alors qu’ils nécessitent des processus de lecture et de compréhension bien différents. Normalisé par la mise en page numérique, un article de presse peut revêtir la même apparence qu’une page de roman. L’apprentissage de la lecture numérique ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion sur l’hétérogénéité des textes parfois gommée par la standardisation numérique.

3.1.2. Quels enjeux cognitifs ?

30Sur cette question, on pourra se référer aux travaux de Thierry Baccino37, professeur de psychologie cognitive et ergonomique à l’université Nice-Sophia-Antipolis, et considérer avec intérêt les conclusions qu’il tire de ses observations des pratiques actuelles38. La lecture sur support numérique entraînerait entre autres ces trois conséquences importantes : un risque de saturation et de désorientation cognitive (l’accès facilité à de multiples informations complémentaires du texte initial produit une surenchère qui s’avère fatigante et possiblement néfaste), une fatigue due à la luminosité de l’écran et une « détérioration de la mémoire spatiale du texte », en raison d’une perte de repères. On se souvient beaucoup plus facilement sur un support papier, dans le cadre de la page et du volume, de l’endroit où figure un passage du texte. De plus, la lecture sur support numérique est adaptée à des nouveaux comportements de lecteurs, qui ont l’habitude de lire très rapidement des messages simplifiés d’environ 140 caractères échangés via les réseaux sociaux, ce qui entraîne chez les plus jeunes une nuisance à la concentration et à l’aptitude à lire un texte en détails. De même, la démarche de recherche par mots-clés et la possibilité de naviguer dans et hors du texte grâce aux hyperliens pourraient supplanter l’effort nécessaire pour une lecture profonde du texte39.

31C’est une véritable mutation cognitive qui est donc amorcée, bien que les chercheurs assurent que le cerveau s’adapte aux deux modes de lecture, sans qu’il n’y ait nécessairement concurrence. Si les opérations mentales sollicitées divergent, il est crucial que, dans la conception actuelle de l’enseignement et de la formation au numérique en termes de « compétences », les enseignants fassent preuve d’une grande vigilance pour isoler celles qui sont efficacement activées dans l’une ou l’autre des deux configurations.

3.1.3. L’hypertextualité

32Cette possibilité du texte numérique constitue sans doute ce qu’il y a de plus innovant dans la manière d’aborder un texte. Le système d’hyperlien permet de lier le texte à un autre, de renvoyer immédiatement à d’autres documents ou d’autres parties du document. Pour être efficace, il suppose d’abord qu’aient été isolés des éléments notables du texte. Il s’agit ensuite de décliner les informations, dans une ambition totalisante et transmissive comparable à celle d’un projet encyclopédique. De l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers des Lumières à l’encyclopédie libre et collective Wikipédia, le principe est semblable : il s’agit de lier, de contextualiser et d’étendre le savoir. Autre caractéristique, l’hyperlien est multimodal. Il peut renvoyer vers un contenu de même espèce, c’est-à-dire du texte (comme le font les notes de bas de page) ou non. Dans ce cas, l’hyperlien invite le lecteur à observer une image, à écouter un son, à visualiser une vidéo. Il peut appartenir à une même typologie textuelle ou non (comme les liens à visée explicative ou promotionnelle) et peut être interne ou externe. Cette liste de possibilités non-exhaustive suffit à considérer à quel point ce type de procédé autorise une multiplication sans fin des regards posés sur l’œuvre, sur le mot. Par exemple, à partir d’un seul terme du texte, l’hyperlien peut renvoyer vers : une définition lexicologique immédiate, une définition diachronique pour insister sur une évolution de sens, une définition encyclopédique agrémentée de notions techniques, un complément documentaire, une image pour illustrer l’idée ou plusieurs représentations artistiques pour éveiller un regard esthétique, un fichier audio pour consigner une prononciation adéquate, un recensement des occurrences du terme dans l’œuvre40, un recensement du terme dans d’autres œuvres du même auteur ou d’un autre auteur dans une perspective plus thématique, etc.41.

33Une approche plus énonciative et littéraire du phénomène invite à en considérer la perspective transtextuelle ; les travaux de Gérard Genette réunis dans Palimpsestes, La littérature au second degré42, les différentes conceptions de la réception, dont celle de Wolfgang Iser et Hans Robert Hauss43, ou encore les études concernant la sociabilité de l’œuvre littéraire et l’inscription de l’œuvre d’art dans un réseau, avec Roland Barthes44 par exemple, constituent des pistes théoriques complémentaires très utiles pour une étude plus littéraire de cette pratique d’expansion du texte.

34Ce qui nous semble ici important de souligner, c’est que cette extensibilité du texte numérique met en doute, ou du moins trouble, le confort d’une approche linéaire de la lecture et nous pousse à poser cette question : ce nouveau champ des possibles constitue-il un danger ou nouvelle forme de liberté pour le lecteur ? Face à la nouveauté, à l’inconnu, il est légitime de d’abord le considérer comme un danger et d’affirmer avec Jean Clément que l’hypertexte

institue une énonciation piétonnière. On peut le parcourir avec un plan, suivre les indications de rues. Mais à chaque carrefour, c'est le piéton qui décide de la direction à prendre, du détour ou du raccourci. Et dans ce qui le fera tourner à droite ou à gauche, il y a toute l'alchimie qui s'établit entre les humeurs du promeneur et les ambiances de la ville. Le parcours de l'hypertexte est une dérive45.

35Dérive, pérégrination, ou même labyrinthe, la mise en péril de la construction linéaire du sens est synonyme d’une errance qu’un romancier comme Jorge Luis Borges a largement exploitée dans ses fictions. Citons l’incipit du Le Livre de sable46, qui avertit le lecteur de ce vertige potentiel de la multiplicité :

36La ligne est composée d’un nombre infini de points, le plan d’un nombre infini de lignes, le volume, d’un nombre infini de plans, l’hypervolume, d’un nombre infini de volumes…

37Face à un livre infini qui contient tous les livres, comme celui miraculeusement découvert par le narrateur de cette nouvelle, l’avidité du lecteur d’abord ébloui converge bientôt vers une nervosité grandissante :

Je ne montrai mon trésor à personne. Au bonheur de le posséder s'ajouta la crainte qu'on ne me le volât, puis le soupçon qu'il ne fût pas véritablement infini. Ces deux soucis vinrent accroître ma vieille misanthropie. J'avais encore quelques amis; je cessai de les voir. Prisonnier du livre, je ne mettais pratiquement plus le pied dehors. J'examinai à la loupe le dos et les plats fatigués et je repoussai l'éventualité d'un quelconque artifice. Je constatai que les petites illustrations se trouvaient à deux mille pages les unes des autres. Je les notai dans un répertoire alphabétique que je ne tardai pas à remplir. Elles ne réapparurent jamais. La nuit, pendant les rares intervalles que m'accordait l'insomnie, je rêvais du livre.

L'été déclinait quand je compris que ce livre était monstrueux. Cela ne me servit à rien de reconnaître que j'étais moi-même également monstrueux, moi qui le voyais avec mes yeux et le palpais avec mes dix doigts et ongles. Je sentis que c'était un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité47.

38Dans cette fable sur l’infini, ce qui rend le livre monstrueux, c’est-à-dire non conforme à sa nature d’objet fini, et ce qui finit par rendre le lecteur monstrueux à son tour, c’est qu’il est incompatible avec l’acte de lecture familier ; ce livre ne peut être lu comme un livre l’est habituellement, en suivant un cheminement linéaire, mais il n’est toutefois pas impossible de le lire. Rappelons ici deux étymologies : celle de lire, legere, qui signifieramasser, recueillir et qui y associe les sèmes de l’aléatoire et de l’hasardeux, et celle de texte, textus, qui signifie le tissu et qui suppose donc des fils repérables, une trame. L’acte de lecture en tant que déchiffrage nécessite de suivre les indices d’un canevas (les lettres formant les mots, les mots formant des phrases, les phrases formant un texte), mais l’acte de lecture en tant que pénétration d’un sens et d’un style n’est non plus étranger à une forme d’abandon, d’errance, de divagation de l’imaginaire. Le texte numérique aurait en quelque sorte l’impudence de placer cette conséquence seconde en premier lieu.

39Un autre effet important de cette nouvelle hiérarchisation du texte par le jeu de l’hypertexte est de finalement décentrer l’attention habituellement portée sur le propos premier, au profit de la masse des informations complémentaires : le texte deviendrait alors un « prétexte », face auquel on peut s’interroger, voire s’inquiéter, quant à ce qu’il reste finalement du message initial, immergé dans les détours polyphoniques et les expansions intermédiatiques. Cette nouvelle présentation du texte écrit, sans cesse contextualisé, est corrélative d’une nouvelle manière de penser l’information et l’idée, qui n’est pas sans rappeler le principe des cartes heuristiques, des arborescences de concepts mis en réseau. Favorisant l’extension plus que la synthèse, ces outils ont l’avantage de susciter la curiosité et d’inscrire le propos dans un large champ culturel. Versant négatif, offrir ainsi des ramifications à l’extrême peut conduire à disjoindre des éléments singuliers, et donc nuire à la capacité d’analyse globale.

40Pour qu’elle évite l’écueil de l’errance, la lecture numérique doit plutôt s’apparenter à un vagabondage perpétuel, tel celui qu’évoque Michel de Certeau. Bien qu’elle concerne la lecture classique, cette réflexion nous semble parfaitement convenir à ces nouvelles opérations cognitives :

Bien loin d’être des écrivains, fondateurs d’un lieu propre, héritiers des laboureurs d’antan mais sur le sol du langage, creuseurs de puits et constructeurs de maisons, les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits, ravissant les biens d’Égypte pour en jouir. L’écriture accumule, stocke, résiste au temps par l’établissement d’un lieu et multiplie sa production par l’expansionnisme de la reproduction. La lecture ne se garantit pas contre l’usure du temps (on s’oublie et l’on oublie), elle ne conserve pas ou mal son acquis, et chacun des lieux où elle passe est répétition du paradis perdu48.

3.2. Enjeux pour la culture

41Sans entrer dans la considération de tous les aspects économiques, il importe de prêter attention à deux conséquences globales de cette évolution culturelle. Évoquons d’abord rapidement le danger de l’uniformisation des supports. La typographie, le choix du format d’impression ou du papier peuvent souffrir de la standardisation numérique. Paradoxalement, alors que les possibilités sont immenses et que la créativité pourrait être de mise, c’est une certaine normalisation qui semble aujourd’hui l’emporter, comme si la perte de la matérialité physique du livre était corrélative d’une perte de son identité. Une seconde suite décisive concerne la création de bibliothèques aux capacités de stockage illimitées et les risques qui en découlent. Face à des collections « de masse », de nouvelles compétences et de nouvelles fonctionnalités sont nécessaires, comme en témoignent Emmanuelle Bermès et Frédéric Martin en se demandant tout simplement si « [d]ans cet univers aux facettes toujours changeantes, la notion de “collection numérique”, qui repose sur une analogie forte avec le monde physique, [a encore] un sens49. » Cette promesse d’une bibliothèque infinie réveille de vieux fantasmes : celui de la bibliothèque d’Alexandrie ; celui du bibliophile voyageur, à l’image de Napoléon qui, lors de la campagne de 1809, « sent tous les jours le besoin d’avoir une Bibliothèque de Voyage, composée d’ouvrages d’histoire50 » ; celui décrit par Jorge Luis Borges dans Le Livre de sable51 ou La Bibliothèque de Babel52; celui formulé par Erik Orsenna qui s’engage à l’aube des années 2000 dans Cytale, le premier projet d’une liseuse numérique53. Ce rêve est rendu désormais possible par les avancées technologiques et la propagation de l’accès au numérique. Plusieurs opérations de grande ampleur compilent aujourd’hui un nombre vertigineux de références tout en affirmant une volonté d’accessibilité et de diffusion qui pose d’importants problèmes juridiques de préservation et de rétribution des droits de propriété intellectuelle. Citons le Projet Gutenberg qui, depuis 1971, donc bien avant l’ère Internet, se charge de numériser et de diffuser des textes imprimés appartenant au domaine public54. En France, la BNF procède à la mise en ligne de 2500 documents par semaine disponibles pour les lecteurs via deux portails : Gallica, « une bibliothèque encyclopédique et raisonnée, représentative des grands auteurs français et des courants de recherche et de réflexion par delà les siècles55 », proposant des ressources libre de droits, en droits négociés ou encore sous droits, en accord avec les partenaires commerciaux et Europeana,« la bibliothèque numérique européenne, [qui] donne accès à plusieurs millions de documents numérisés représentatifs du patrimoine historique et culturel de l’Europe56 ». La BNF affirme le souci d’un véritable travail de composition bibliographique et muséographique ; même si l’outil informatique facilite les opérations de recherche et de classement, le travail des bibliothécaires et le geste des lecteurs du numérique ne diffèrent pas grandement de ce qu’ils sont dans une bibliothèque physique. Évoquons enfin le site Google Books dont le gigantisme industriel et le monopole posé sur les moteurs de recherche ne sont pas sans effrayer ceux qui défendent la spécificité des différents modèles culturels57.

3.3. Enjeux pour l’écriture

42Il importe aussi de saisir les effets de cette évolution culturelle du point de vue des auteurs, de la production littéraire. Est-ce que ces nouveaux supports numériques contaminent les processus de l’écriture ?

3.3.1. Une nouvelle transparence

43François Bon, écrivain partisan du numérique, répond à Frédéric Beigbeder qui redoute que la disparition du livre papier ne soit corrélative de la mort du roman, en affirmant que la littérature semble pouvoir gagner dans cette mutation une nouvelle forme de transparence régénératrice :

Qu'est-ce que c'est que le roman? Le roman est une invention récente. Madame Bovary, ça s'appelait « Mœurs de province ». La seule définition que j'aurais, c'est que le roman inclut dans un livre le décor et le référent extérieur. Ce qui m'intéresse dans l'usage numérique de la littérature, c'est que le référent est toujours présent, parce que la même petite page sur laquelle on écrit ou on lit, on peut la traverser sans arrêt pour voir directement ce à quoi on se réfère. Quelles sont les formes narratives qui peuvent naître de cela ? Ces formes ne s'appellent pas roman58

44Outre une marque de confiance de l’écrivain dans la transmédialité de l’expression littéraire, qui peut s’adapter à différents médias et modes de transmission, ces propos insistent sur une forme de « perméabilité » de la page, que l’on peut traverser à son gré, pour aller chercher, lire, voir, entendre autre chose. Ce point de vue optimiste ne fait pas l’unanimité dans les milieux littéraires, il a cependant le mérite de vouloir confronter la littérature au monde actuel, de vouloir donner les moyens au texte de poser un filtre adéquat face à de nouvelles pratiques et formes de communication. Loin d’exprimer une nostalgie passéiste, François Bon alerte sur le danger de la littérature, et du roman, à ne pas saisir l’opportunité d’une revalorisation de ses formes.

3.3.2. Le fragment

45La fragmentation du texte et le privilège accordé aux formes plutôt brèves comptent également parmi les conséquences directes sur le processus d’écriture. Martin Winckler, écrivain très actif sur la Toile, est conscient du lien intrinsèque entre sa manière d’écrire, au sens physique et stylistique du terme, et l’usage du numérique ; il confie même sa quasi incapacité à composer un texte manuscrit59 : la très grande maniabilité du texte numérique permet sans cesse une réorganisation des éléments, sur le plan macrostructurel et sur le plan microstructurel, propice aux effets d’enchâssements énonciatifs, de fragmentation et de jeux référentiels. De plus, bon nombre des textes écrits pour un support numérique (site ou blog personnel) donnent ensuite lieu à des publications plus conséquentes ; c’est ainsi que le texte devient un objet mouvant, « vivant », profitant de différentes conditions de publication, de plusieurs types de lecteurs et pouvant être modifié au fil de ces recontextualisations.

46Des entreprises plus aventureuses encore sont menées par d’autres écrivains, qui se proposent d’intervenir directement à un niveau supérieur de création. Il ne s’agit plus seulement de profiter des outils numériques pour écrire, mais de penser directement la transformation du texte, tant dans son écriture que dans sa lecture. Le passage au numérique suppose qu’une forme de lecture traditionnelle soit abolie, ou du moins contrariée. Le fait de tourner les pages, la notion de « page » elle-même, la linéarité du texte ne sont plus de mise dans le cas d’un « vrai » texte numérique, par nature intermédiatique, qui n’a pas pour vocation d’être imprimé. Ainsi, le roman Ah. d’Emma Reel60 ne compte qu’une seule « page » sur laquelle apparaissent et disparaissent des textes brefs, des liens et des possibilités d’interaction pour le lecteur, qui peut partager ou commenter. S’il a été d’abord été conçu comme un recueil de nouvelles « classiques », écrites sur papier, l’ouvrage a ensuite bénéficié d’une réflexion profonde sur les possibilités offertes par le passage au numérique. Preuve d’une innovation totale, des formats spécifiques ont été créés afin de concrétiser et de rendre actifs les liens que le lecteur cherche instinctivement dans un recueil de nouvelles. Si selon l’auteur, passer « [au] numérique, c’est écrire le labyrinthe, le chiffre61 », c’est aussi le cas pour le lecteur, invité à lire en sus du texte le cheminement et le code. Cette perspective de mise en lumière de la forme même du message s’avèrerait alors éminemment poétique, si l’on suit la théorie des fonctions du langage de Roman Jakobson. Face au livre papier, le lecteur est invité à produire un parcours de découverte linéaire dans lequel des informations et des liaisons lui échappent vraisemblablement ; face au livre numérique conçu comme tel, ces zones d’ombre deviennent accessibles, la lecture est potentiellement plus complète.

3.3.3. La littérature combinatoire

47En droite ligne des travaux des oulipiens, les exercices d’écriture combinatoire trouvent dans le support numérique et les outils informatiques un terrain d’expérimentation privilégié, grâce à la génération de combinaisons et d’algorithmes en nombre infini, à la capacité presque illimitée de stockage d’informations, ou encore à la rapidité et à l’efficacité des dispositifs de recherche. On pose souvent la question de savoir ce que Georges Perec ou Raymond Queneau auraient pu produire s’ils avaient connu notre ère numérique, s’ils avaient bénéficié du potentiel de nos nouvelles « machines à écrire et à lire ». Au-delà de ce jeu des hypothèses finalement peu fécond, il convient d’apprécier comment leurs travaux, ouvrant la littérature à un vaste champ de potentiels, pour paraphraser le nom Oulipo, ont pu participer de l’évolution technologique. Un texte, s’il est possible de le désigner ainsi, comme Cent mille milliards de poèmes62 de Raymond Queneau se révèle être une opportunité parfaite de conciliation de programmes informatiques et de littérature. De nombreuses transpositions numériques de ce livre-objet qui soumet le lecteur à une expérience de lecture hors norme ont été créées, elles concrétisent, avec plus ou moins de réussite, la monstruosité de ce sonnet démultiplié en rendant facilement accessibles les différentes combinaisons63.

48Ce lien opéré entre la littérature et les sciences, notamment mathématiques, laisse apparaître plus nettement la performance de l’écriture et invite le lecteur à investir le champ de création par ses choix ou ses stratégies de lecture. La poésie numérique de Philippe Bootz relève ainsi d’un véritable pragmatisme de la lecture, comme en témoigne le compte rendu de Louis-Michel de Vaulchier à propos du poème Passages64.

49À cet inventaire non-exhaustif des différentes conséquences de la transposition du livre et de l’écriture dans le numérique, nous ajoutons un dernier point, peut-être plus insoupçonné, celui du développement d’une nouvelle forme de critique du texte, via les supports numériques. S’il est amené à être plus « actif » face au texte numérique, le lecteur a en plus la possibilité de faire part de sa lecture directement sur le même support, de commenter ou d’échanger avec d’autres lecteurs, grâce à des interfaces collectives comme le site Babelio65. Cette vulgarisation de l’exercice d’exégèse n’est certes pas exempte de dérives ou d’approximations, mais elle atteste surtout de l’extrême liberté de laquelle peut jouir le lecteur aguerri à ces nouvelles pratiques. C’est peut-être là le vrai enjeu de la formation et de l’éducation de ces nouveaux lecteurs : l’enseignement du Français doit désormais pouvoir donner aux élèves-lecteurs les clés pour investir cette liberté, et non pas en être des témoins passifs.

4. Pistes d’exploitation pour la classe

50Au terme de cet état des lieux, il s’avère important, dans la perspective d’une réflexion didactique plus large, de suggérer quelques pistes d’exploitation pour la classe. Il semble tout d’abord opportun de profiter de la contemporanéité de cette évolution vers le numérique pour y sensibiliser les élèves. L’enseignant de Français a pour mission de notamment former des lecteurs omnicompétents, c’est-à-dire capables de recevoir plusieurs types de messages et de consulter plusieurs types de support. La complémentarité entre les formats papier et numérique autorise donc des activités croisées et transversales très formatrices. Ainsi, instruire les élèves sur l’évolution du livre jusqu’à ses déclinaisons les plus virtuelles s’avère une excellente manière de mettre à distance ce support et les différents modes de lecture qui peuvent en découler. Le parcours de l’exposition en ligne de la BNF, « L’Aventure du livre66 », offre à cet égard de précieuses ressources. De même, tout au long des niveaux du collège et du lycée, à l’occasion de l’étude d’une œuvre intégrale, il est intéressant de rendre compte d’une aventure éditoriale, de situer l’écriture et la diffusion d’un texte dans une perspective chronologique. Réinvesti par l’étude d’une œuvre imposée en Terminale Littéraire, l’ancien objet d’étude « Lire, écrire, publier » des programmes du lycée suggérait ainsi de s’intéresser aux différentes étapes du processus de la création littéraire. À une époque où le numérique autorise une immédiateté à la fois prodigieuse et périlleuse, il importe plus que jamais de faire apprécier aux élèves la nécessité de la contextualisation d’un discours.

51Trois autres types de propositions sont ici esquissés, il conviendra de les articuler plus spécifiquement avec les attentes et les objectifs des différents niveaux.

52L’enseignement du secondaire poursuit la visée du primaire quant à la formation de lecteurs de plus en plus aguerris et à l’aise avec les différents supports textuels, la découverte ou la redécouverte du livre même, en temps qu’objet et dans une perspective chronologique, constitue dès lors une matière propice à de multiples déclinaisons, notamment au collège. L’étude de la poésie et de ses « jeux » au programme de 6e peut être corrélative d’une histoire du livre, à travers la liberté des formes, de la mise en page. En même temps qu’ils sont éveillés à l’évolution des formes et du langage poétique, les élèves perçoivent des aspects plus plastiques de la création littéraire, outre les « classiques » Calligrammes de Guillaume Apollinaire, comme les collages des surréalistes, le spatialisme de Pierre Garnier67 ou la poésie graphique plus contemporaine68. En classe de 5e, à la faveur de l’objet d’étude « Récits d’aventures », il est aisé d’envisager des activités autour d’une valorisation de l’objet livre comme objet culturel, intime et social. Les conditions d’écriture dans lesquelles les explorateurs rédigent leurs carnets de voyage autant que le soin apporté aux éditions illustrées des récits de Jules Verne69 offrent de bonnes occasions d’apprécier les enjeux de la matérialité même d’une œuvre. L’étude du genre narratif au xixe siècle l’année de 4e peut poursuivre un objectif semblable en considérant en parallèle à la lecture des œuvres l’expansion de l’édition ou le rôle de la presse à cette époque. Il est également possible d’ouvrir la réflexion des élèves de 3e à la question de la diffusion des textes et de la survivance des livres dans l’objet d’étude « Formes du récit aux xxe et xxie siècles » par le thème de l’engagement des écrivains : l’aventure éditoriale de Si c’est un homme de Primo Levi ou encore la publication posthume des œuvres de Franz Kafka par Max Brod contre la volonté de l’auteur éclairent d’une autre lumière la lecture de ces textes. Plus globalement, à tous les niveaux du collège et du lycée, il importe de tenir compte des enjeux esthétiques du texte typographié. Les codes scripturaux envahissent notre quotidien et il convient de donner aux élèves des outils pour leur réception, pour saisir la mise en relief d’une information ou les effets esthétiques de la typographie dans le langage publicitaire ; c’est ainsi qu’ils deviendront des utilisateurs de claviers plus avisés.

53La lecture numérique, nous l’avons montré, invite le lecteur à s’investir activement dans un processus d’appropriation de l’œuvre. L’enseignant peut mettre en place des projets à plus ou moins long terme pour unepratique véritablement réflexive de la lecture, en proposant par exemple à ses élèves de créer un livre enrichi70. Passés du statut de lecteurs à celui d’éditeurs, les élèves négocient et valident des choix de mise en page, des éléments pour agrémenter la lecture (images, liens, notes, ressources sonores, vidéo) et des stratégies pour la diffusion de leur création. D’un point de vue pédagogique et didactique, il est très formateur de donner ainsi accès aux élèves aux mécanismes des liens hypertextuels, de les faire pénétrer dans cette manière particulière de présenter le texte en contexte, et finalement aussi de penser la lecture. La génération de liens hypertextuels conduit également à des travaux d’écriture intéressants : en annotant et en complétant un texte par toutes sortes d’annexes, on peut travailler plusieurs typologies (descriptive, explicative, argumentative, etc.) et plusieurs configurations énonciatives.

54Enfin, puisque le support numérique facilite la circulation du texte, il est opportun de concevoir la lecture comme un acte orienté vers l’échange dans une perspective participative et collective. La création d’un blog de lecture, de bibliothèques ou d’anthologies numériques est grandement facilitée par les outils numériques, on peut la pratiquer à tous les niveaux afin d’exercer les compétences de jugement, de classement, de discrimination des élèves. En plus de mettre en pratique les notions de la théorie littéraire, ces initiatives valorisent l’échange et le dialogue et sont propices à développer le goût personnel, la curiosité et les valeurs humanistes.

55Il nous est donné la chance d’assister et de prendre part à une évolution culturelle majeure, de laquelle l’école ne peut bien entendu être exclue. Au-delà des controverses et des discours alarmistes dont nous espérons avoir rendu compte dans cet article avec le plus d’objectivité possible, il importe de conduire les jeunes lecteurs sur les multiples chemins de la littérature et vers une pratique raisonnée et distanciée des nouveaux outils numériques. S’il faut en trouver un, le véritable danger du tournant numérique serait plutôt celui d’attitudes catégoriques : la défense du « tout-numérique » ou du « tout-papier » finirait par nier le principe fondamental de diversité culturelle. Quel que soit le support, la lecture reste une expérience intellectuelle et sensorielle, un moment privilégié pour soi et une plongée dans l’imaginaire, et si, pour citer Marcel Proust, « il semble que le goût des livres croisse avec l’intelligence71 », il incombe bien à ceux qui forment ces intelligences, d’en offrir toutes les manifestations possibles. Aux enseignants donc de former les lecteurs d’aujourd’hui et de demain, et mieux encore de former des créateurs, comme nous invite à le penser l’enthousiasme, que nous espérons contagieux, d’un « vieil homme » de la littérature, Michel Butor, à qui nous laissons le soin de conclure :

C'est un nouveau support avec des possibilités extraordinaires ! On n'en est qu'aux premiers balbutiements... Si j'étais jeune, je me passionnerais pour ça. Je voudrais que les livres numériques deviennent une forme de livres d'artistes complètement nouvelle. Pour l'instant, malheureusement, l'obsession, c'est de réussir à faire une tablette qui ressemble le plus possible au livre papier, en reproduisant le grain, le feuilletage... Il ne faut pas imiter, il faut inventer ! Le numérique fait peur. On ne parvient pas à l'appréhender, à le travailler, à l'explorer comme quelque chose de tout neuf, ce qui est une erreur. Tous ces instruments numériques ont été mis au point par les banques, les milieux d'affaires. Ce sont des gens qui ont en général assez peu de sensibilité, donc ils ne comprennent pas ce qu'ils ont inventé. Pourvu qu'ils fassent un peu d'argent, c'est tout ce qu'ils veulent, mais ils n'essaient pas du tout de réfléchir à ce qu'ils ont entre les mains. […]

Il n’y a que les poètes pour nous guider à l’intérieur de ces nouveaux territoires72.

Notes

1  Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’Apocalypse, Paris, Grasset, 2011, p. 5.

2  URL : < http://eduscol.education.fr/numerique/actualites> (consulté le 12 septembre 2014). Précisons que ces pages ne sont pas régulièrement mises à jour et que de nombreux liens sont morts.

3  URL : <http://classes.bnf.fr/livre/> (consulté le 12 septembre 2014).

4  URL : <https://www.actualitte.com> (consulté le 12 septembre 2014).

5  URL : <http://www.tierslivre.net> (consulté le 12 septembre 2014).

6  URL : < http://www.publie.net> (consulté le 12 septembre 2014).

7  Amazon propose le modèle « Kindle », la FNAC le « Kobo », Sony le « Reader », etc.

8  Ajoutons aussi l’emploi possible pour un être, équivalent de « lectrice », figurant dans de nombreux titres de peintures (La Liseuse à la fenêtre, Vermeer, 1657 ; La Liseuse ou La jeune fille lisant, Fragonard, 1770 ; La Liseuse, Steuben, 1829 ; La Liseuse (Jeune Fille lisant un Livre), Renoir, 1876 ; La Liseuse, Henner, 1883 ; Liseuse sur fond noir, Matisse, 1939). Afin de sensibiliser les élèves à cette question de l’évolution des supports et de travailler la question de la polysémie, on peut imaginer des activités de collecte et d’analyse de ces emplois. On appréciera ainsi à quel point le terme « liseuse » est riche de sens et de connotations, pouvant mettre en avant une certaine sublimation de l’acte de lecture, de cet instant subtil entre lascivité et activité. Ce type de travail, compatible avec les attentes des programmes du collège (et plus particulièrement de la classe de 5e), est propice à sensibiliser les élèves à la question de l’évolution du lexique et de la néologie, tout en abordant la question des Tice.

9 URL : <http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/apprendre/tablette-tactile/politique-enseignement-scolaire/ministere-education-nationale/DGESCO> (consulté le 12 septembre 2014).

10  Cf. par exemple « Le Livre surréaliste », Mélusine, Cahiers du centre de recherche sur le surréalisme, n° 4, Actes du colloque en Sorbonne (juin 1981), Paris, L’Âge d’homme, 1983.

11  Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes, Paris, Gallimard, 1961. Plusieurs versions en ligne, interactives, sont disponibles, cf. par exemple URL : <http://p5.storage.canalblog.com/56/05/557638/62017802.swf> (consulté le 12 septembre 2014).

12  On peut trouver de très nombreuses références et ressources sur le site Sans niveau ni mètre, Cabinet du livre d’artiste de l’Université de Rennes 2, URL : <http://www.sites.univ-rennes2.fr/cabinet-livre-artiste/> (consulté le 12 septembre 2014).. Notons, à l’occasion de la mention du travail de Bernard Villiers, que le pli et le volume comptent parmi les aspects matériels non numérisables, potentiellement du moins, puisque le développement des technologies en 3D peut laisser imaginer qu’il n’en sera pas toujours ainsi.

13  Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince : Le Grand Livre pop-up, Paris, Gallimard Jeunesse, 2009. Remarquons que l’éditeur n’a pas crédité sur la couverture le nom du (des) artiste(s) ayant réalisé ces œuvres de papier, ce qui montre que l’intérêt est peut-être ici plus éditorial qu’artistique.

14  Joe Sacco, La Grande Guerre : Le premier jour de la bataille de la Somme reconstitué heure par heure par Joe Sacco, Paris, Futuropolis, 2014.

15  Entretien donné au journal El Pais, 27 mars 2011. URL : < http://elpais.com/diario/2011/03/27/domingo/1301201557_850215.html> (consulté le 12 septembre 2014).

16  Citation extraite de Michel Melot, Livre, Paris, L'Œil neuf, 2006, citée dans « Le livre comme espace d’interprétation », Rhizome sonore, URL : <http://rhizomesonore.free.fr/contents/le-livre-comme-espace-d-interpretation.html> (consulté le 12 septembre 2014).

17  Hubert Guillaud, « Le papier contre l’électronique : lequel nous rend plus intelligent ? », internetACTU.net, 10 février 2009. URL : < http://www.internetactu.net/2009/02/10/le-papier-contre-l’electronique-24-lequel-nous-rend-plus-intelligent/> (consulté le 12 septembre 2014).

18  Florence Pitard, « Le livre électronique va-t-il dévorer le papier ? », Ouest France, 17 mars 2009.

19  Alain Beuve-Méry, « Lire les classiques sur Nintendo », Le Monde des livres, 11 mars 2010. URL< http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/03/11/lire-les-classiques-sur-nintendo_1317492_3260.html> (consulté le 12 septembre 2014).

20  Florian Bardou, « Le livre numérique signe-t-il la mort des librairies », Le Point, 14 avril 2013. URL : < http://www.lepoint.fr/futurapolis/le-livre-numerique-signe-t-il-la-mort-des-librairies-14-04-2013-1654832_427.php> (consulté le 12 septembre 2014)..

21  Dominique Mazuet, « Le livre numérique ? Une imposture qui nous menace, libraires », Le Nouvel observateur, 14 février 2013. URL : < http://leplus.nouvelobs.com/contribution/781925-le-livre-electronique-une-imposture-qui-nous-menace-libraires-independants.html> (consulté le 12 septembre 2014).

22  Op. cit.

23  François Bon, Après le livre, Paris, éditions du Seuil, 2011.

24  Jean-Claude Carrière, Umberto Eco, N’espérez pas vous débarrasser de vos livres, entretiens menés par Jean-Philippe de Tonnac, Paris, Grasset, 2009.

25  Danièle Sallenave, « Lirons-nous demain ? », entretien pour Le Magazine littéraire, 4 février 2009. URL : <

26  « Baromètre Sofia-SNE-SGDL sur les usages du livre numérique », Syndicat National de l’édition, mars 2014. URL : <http://www.sne.fr/actualites/barometre-sofia-sne-sgdl-sur-les-usages-du-livre-numerique.html> (consulté le 12 septembre 2014).

27  « Les tablettes en lettres : panorama d’usages », Le Café pédagogique, 8 novembre 2013. URL : < http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/11/08112013Article635194907585883016.aspx> (consulté le 12 septembre 2014).

28  Cf. par exemple « Tablette tactile et enseignement ». URL : < http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/apprendre/tablette-tactile> (consulté le 12 septembre 2014).

29  Propos cités par Aurélie Julien, « La mallette de lecture numérique, une utilisation intéressante des tablettes ! », Ludovia Magazine, 8 juin 2011. URL : <http://www.ludovia.com/2011/06/la-mallette-de-lecture-numerique-une-utilisation-interessante-des-tablettes/> (consulté le 12 septembre 2014).

30  Michèle Dreschler, « La tablette fait son entrée à l'école ... Une frénésie justifiée ? », Le Café pédagogique, 4 novembre 2013. URL : < http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/11/04112013Article635191344747035425.aspx> (consulté le 12 septembre 2014).

31 Cf. « Les tablettes en lettres : panorama d’usages », op. cit. ou encore ÉDU’Bases Lettres, URL : <http://eduscol.education.fr/bd/urtic/lettres/index.php?id_disc=0&id_etab=0&id_niveau=0&id_theme=0&id_activite=0&id_cadre=0&id_tic=26&id_b2i=0&id_aca=0&rpt=&commande=chercher&ok=Chercher> (consulté le 12 septembre 2014).

32  Michèle Dreschler, op. cit.

33  URL : <candide.bnf.fr> (consulté le 12 septembre 2014).

34  URL : <http://www.untexteunjour.fr> (consulté le 12 septembre 2014).

35  Mentionnons par exemples ces trois sites respectant les règles de propriété individuelle : In Libro Veritas : URL : < http://www.inlibroveritas.net>, ebooksgratuits : URL : <http://www.ebooksgratuits.com>, Serveur de livres numériques de l’Académie de Bordeaux : URL : <http://disciplines.ac-bordeaux.fr/selinum/> (consultés le 12 septembre 2014). Parcourir ce type de sites avec les élèves afin de s’assurer qu’ils sont conformes aux lois de diffusion et de partage des œuvres s’avère un exercice formateur, pouvant aider à la validation de compétences pour le B2i.

36  C’est ainsi que certains textes comme les articles universitaires publiés directement ligne peuvent être indexés par paragraphe et non plus par page.

37  « Lecture sur écran », éduscol, URL : <http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/lectures/lecture-sur-ecran/processus-cognitifs/points-de-vue-de-chercheurs-en-france/thierry-baccino> (consulté le 12 septembre 2014).

38  Il existe des conclusions dissemblables proposées par d’autres chercheurs, mais nous n’entrerons pas dans le détail de ces discussions, qui reflètent surtout la contemporanéité du phénomène et augurent que l’accroissement des pratiques dans les années à venir sera propice à un plus grand consensus.

39  Cf. Clément Solym, « Les écrans et la lecture en profondeur, le cerveau s’adapte », Actualitté, 9 avril 2014. URL : <http://www.actualitte.com/societe/les-ecrans-et-la-lecture-en-profondeur-le-cerveau-s-adapte-49407.htm> (consulté le 12 septembre 2014).

40  Ce type de décompte peut s’avérer intéressant pour mettre en évidence des structures internes du texte : la récurrence du nom d’un personnage, d’un verbe d’action, d’un lieu peut ainsi être mise en relation avec les étapes du schéma narratif ou les forces d’un schéma actanciel.

41  Nous n’insistons pas ici sur ces possibilités multiples et nous renvoyons à ces deux travaux disponibles en ligne : Hélène Godinet, « Liens et nœuds, filets et toiles… À propos de l’hypertexte en classe de français », Des outils pour les lettres, Les Dossiers de l’ingénierie éducative, n° 32, CNDP, octobre 2000, p. 9-12. URL : <http://www2.cndp.fr/archivage/valid/14335/14335-2424-2552.pdf> ; Thierry Chanier, « Hypertexte, hypermédia et apprentissage dans des systèmes d'information et de communication », Hypermédia et apprentissage des langues, Études de linguistique appliquée (éla), 110, 1998, p. 137-146. URL : <http://edutice.archives-ouvertes.fr/docs/00/00/17/38/PDF/Ela2Chanier.pdf> (consultés le 12 septembre 2014).

42  Gérard Genette, Palimpsestes, La littérature au second degré, Paris, éditions du Seuil, 1982.

43  Wolfgang Iser, L'acte de lecture : théorie de l'effet esthétique, Bruxelles, Mardaga, 1985 [1976] et Hans Robert Hauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.

44  Roland Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, éditions du Seuil, Paris, 1973.

45  Jean Clément, « Du texte à l'hypertexte : vers une épistémologie de la discursivité hypertextuelle », Hypertextes et hypermédias : Réalisations, Outils, Méthodes, ouvrage coord. par Jean-Pierre Balpe, Imad Saleh et Marc Nanard, Paris, Hermès, 1995. URL : <http://hypermedia.univ-paris8.fr/jean/articles/discursivite.htm#raison> (consulté le 12 septembre 2014).

46  Jorge Luis Borges, « Le livre de sable », Le livre de sable, Paris, Gallimard, coll. « Folio », [1975] 1983, p. 97.

47  Ibid. p. 99.

48  Michel de Certeau, L’invention du quotidien, vol. 1, Paris, Gallimard, 1990, p. 252.

49  Emmanuelle Bermès, Frédéric Martin, « Le concept de collection numérique », in Bulletin des bibliothèques de France, n°3, 2010. URL : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-03-0013-002> (consulté le 12 septembre 2014).

50  Louis-Nicolas Barbier, « Napoléon et ses bibliothèques portatives », Souvenirs sur le bibliothécaire de l'empereur, Paris, imprimerie de Bourgogne et Martinet, 1843, p. 2. URL : < http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6116411r/f5.image> (consulté le 12 septembre 2014).

51  Op. cit.

52  Jorge Luis Borges, « La Bibliothèque de Babel », Fictions, Paris, Gallimard [1951], 1983.

53  Pour plus de précisions sur les raisons de l’échec de cette entreprise numérique, on renvoie à ce site : URL : <http://marcguiblin.perso.neuf.fr/cybook/cybook.htm#histoire> (consulté le 12 septembre 2014).

54  URL : <http://www.gutenberg.org> (consulté le 12 septembre 2014).

55 URL : <http://www.bnf.fr/fr/collections_et_services/bibliotheques_numeriques_gallica/a.gallica_bibliotheque_numerique_bnf.html> (consulté le 12 septembre 2014).

56 URL : <http://www.bnf.fr/fr/collections_et_services/bibliotheques_numeriques_gallica/a.europeana_bib_num.html> (consulté le 12 septembre 2014).

57  Cf. Alain Jacquesson, « Google Livres et le futur des bibliothèques numériques », in Bulletin des bibliothèques de France, n° 6, 2010. URL<http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-06-0083-002>. Consulté le 12 septembre 2014.

58  Laurent Martinet, « Frédéric Beigbeder face à François Bon, le livre numérique est-il une apocalypse ? », L’Express.fr, 15 novembre 2011. URL : <http://www.lexpress.fr/culture/livre/frederic-beigbeder-face-a-francois-bon-le-livre-numerique-est-il-une-apocalypse_1051089.html#EcJSFXYJTw5XwFw6.99> (consulté le 12 septembre 2014).

59  Nous rendons compte ici de propos tenus lors d’une journée d’études consacrée à l’hétérogénéité de son œuvre, « Les Œuvres plurielles de Martin Winckler », Université de Pau et des Pays de l’Adour, 21 mars 2014. URL : <http://crphll.univ-pau.fr/live/303-JE_2014_Winckler> (consulté le 12 septembre 2014).

60  Emma Reel, Ah., Paris, éditions du Seuil, 2012. URL : <http://emmareel.net/lire-ah/> (consulté le 12 septembre 2014).

61  Emma Reel, citée par Marie-Anne Paveau, « Ah. Un “vrai” livre numérique ? », Technologies discursives, 28 juillet 2012. URL : <http://technodiscours.hypotheses.org/189> (consulté le 12 septembre 2014).

62  Raymond Queneau, op. cit.

63  Pour une analyse de ces transpositions et des liens de l’Oulipo avec l’informatique, on renvoie au dossier de Philippe Bootz, « Les Basiques : la littérature numérique », Leonardo/Olats, 2006. URL : <http://www.olats.org/livresetudes/basiques/litteraturenumerique/basiquesLN.php>. Consulté le 12 septembre 2014. On peut aussi consulter l’article de Jean Clément, « De quelques fantasmes de la littérature combinatoire », Colloque Écritures en ligne : pratiques et communautés, Rennes, septembre 2002. URL : <http://hypermedia.univ-paris8.fr/jean/articles/fantasmes.html> (consulté le 12 septembre 2014).

64  Louis-Michel de Vaulchier, « Passage, la lecture comme expérience », Poezibao, 29 juillet 2010. URL : <http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/07/passage-de-philippe-bootz-par-louismichel-de-vaulchier.html> (consulté le 12 septembre 2014).

65  URL : <http://www.babelio.com> (consulté le 12 septembre 2014).

66  URL : <http://classes.bnf.fr/livre/> (consulté le 12 septembre 2014).

67  Sur l’œuvre de Pierre Garnier, on peut consulter le dossier du CRDP de l’académie d’Amiens « Le spatialsme, poésie visuelle ». URL : < http://crdp.ac-amiens.fr/garnier/article9.html> (consulté le 12 septembre 2014).

68  Pour des définitions et des indications bibliographiques sur ces modes d’expression, on peut se référer aux pages consacrées à ces genres poétiques sur le site didactique francophone cafe.edu.com, « Lettrisme, poésie sonore, poésie graphique ». URL : <http://www.serveur.cafe.edu/genres/n-lettri.html> (consulté le 12 septembre 2014).

69  Cf. par exemple Jacky Fontanabona, « La géographie de Jules Verne et ses cartes dans L’Île mystérieuse », Mappemonde, n° 97, Université Toulouse II – Jean Jaurès, 2014. URL : <http://mappemonde.mgm.fr/num25/articles/art10101.html> (consulté le 12 septembre 2014).

70  Didapage est un logiciel fréquemment utilisé par les enseignants pour ce type de réalisations. URL : <http://www.didasystem.com> (consulté le 12 septembre 2014). On peut trouver des exemples de réalisations, interdisciplinaires ou non, sur la base de données ÉDU’Bases Lettres. URL : <http://eduscol.education.fr/bd/urtic/lettres/index.php?id_disc=0&id_etab=0&id_niveau=0&id_theme=0&id_activite=0&id_cadre=0&id_tic=25&id_b2i=0&id_aca=0&rpt=&commande=chercher&ok=Chercher> (consulté le 12 septembre 2014).

71  Marcel Proust, « Journées de lecture », in Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, Paris, Gallimard, "La Pléiade", 1971, p. 161-194, p. 184.

72  Michel Butor, Marie Landrot, « On dit souvent de moi que je suis un inconnu célèbre », Télérama, mars 2013. URL : <http://www.telerama.fr/livre/michel-butor-on-dit-souvent-de-moi-que-je-suis-un-inconnu-celebre,94676.php#DzaHX9GcxvRd1q9F.99> (consulté le 12 septembre 2014).

Pour citer ce document

Vanessa Loubet-Poëtte, «Lire à l’heure du numérique : quels enjeux liés à l’évolution des supports de lecture ?», Les Cahiers de Didactique des Lettres [En ligne], Numéro en texte intégral, Lire et être lecteur, Analyses d'outils pédagogiques, mis à jour le : 01/02/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/ca/index.php?id=393.

Quelques mots à propos de :  Vanessa Loubet-Poëtte

Université de Pau et des Pays de l’Adour

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