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Les Cahiers de Didactique des Lettres
Revue de didactique des savoirs et des savoir-faire pour l'enseignement du français

Les œuvres plurielles de Martin Winckler

Martin Winckler et Marc Zaffran

Écrire, c'est lancer des pavés

Article

Texte intégral

1Au départ, il y a la révolte. On ne sait pas très bien d'où elle vient. On pense que c'est le monde qui la crée, avec ses violences incompréhensibles et ses injustices patentes. Enfin, pas si patentes que ça, puisque certains trouvent normal, par exemple, les différences de classe, les privilèges et le mépris qui les accompagne.

2La révolte est une colère intérieure. Une sorte de bouillonnement sourd, difficile à canaliser à travers la parole, alors même que, lorsqu'on a treize ou quatorze ans, tout le monde exige une certaine tenue dans le langage et l'expression des idées. Les idées propres – mais brouillonnes – qu'on émet à l'adolescence sont souvent dis-qualifiées : on est « très jeune » ; on est encore « idéaliste » ; on « ne connaît pas encore la vie ». Tout ça n'est pas faux (je ne vois plus le monde comme à quatorze ans) mais il est faux et cruel de laisser entendre à un adolescent que sa colère et sa révolte vont s'éteindre « naturellement ». En ce qui me concerne, elles sont encore là, bien vivantes.

3Quand, au tournant des années soixante et soixante-dix, on est en colère, révolté par le monde – ou, du moins, par ce qu'on en perçoit à travers ses propres valeurs, ses propres préjugés – il n'y a pas beaucoup de manières de réagir. On peut se dresser contre ses parents, lâcher de la vapeur en cassant ce qui nous passe sous la main, ou brûler toute cette énergie dans une activité qui en demande : le sport, la musique, la danse, le théâtre...

4Je pourrais expliquer que je me suis mis à écrire parce que, mettons : « Je n'aimais pas beaucoup le sport, je faisais de l'escrime mais je n'aimais pas me battre. » Ou « J'ai fait du piano mais je n'y trouvais pas assez de plaisir (et je n'avais pas de copains avec qui faire un bœuf) » ou encore « J'avais trop conscience de mon corps maladroit pour danser ou faire du théâtre – et, de toute manière, les possibilités étaient très réduites » – mais ce serait mentir. Car je ne me suis pas mis à écrire « par défaut », je me suis mis à écrire à treize ou quatorze ans (et peut-être bien avant, mais je n'ai pas de date à vous donner) sans le raisonner, parce que j'en avais envie, parce que ça me faisait du bien de « ventiler » comme ça, en crachant de l'encre, en vitupérant contre les imbéciles, en réinventant le monde à ma sauce, en posant sur le papier mes sentiments, mes idées et les histoires délirantes que j'aurais volontiers, alors, racontées aux copains, aux copines que je n'ai eu.e.s que beaucoup plus tard.

5Écrire, au début, c'était mettre les pieds dans la mare, c'était crier « j'en ai marre ». Il suffit d'ajouter un « e » et de déplacer l'autre pour transformer « crier » en « écrire » et, au fond, c'est ce que j'ai fait. À quatorze ans, je me suis assis à ma table, j'ai pris un stylo, un cahier, et je me suis mis à aligner un mot, une phrase après l'autre, dans un cahier puis beaucoup, et j'ai écrit un «Je refuse », sur le modèle du « J'accuse » de Zola, dans le souffle brûlant de mes tourments d'alors.

6Déjà, j'étais « contre ».

7Depuis longtemps, je lisais beaucoup, tout le temps, par goût et par peur de l'ennui ; parce que, sans le savoir, je cherchais des réponses, mais aussi des émotions, des encouragements, des modèles. Très vite, il m'est apparu que ce que je lisais, des hommes et des femmes l'avaient écrit. La révolte et le partage que je percevais dans ou entre les lignes, elles venaient de celui ou celle qui avait tenu la plume, ou frappé sur le clavier. Chaque livre qui explosait en moi, j'avais le sentiment qu'il avait été écrit pour moi. Je voulais rendre la pareille : écrire des livres qui comptent, qui déforment le monde intérieur des lecteurs comme une naine blanche déforme l'espace-temps, qui marquent à jamais l'âme ou l'esprit. De quelques-uns, au moins.

8Au commencement, écrire, c'était réagir, prolonger les émotions de la lecture, ouvrir la bonde au bouillonnement des idées dans ma tête et m'élancer dans le torrent des mots.

9Je ne voulais pas seulement crier. Je voulais aussi faire de cette masse informe des boules de neige bien tassées, les lancer à toutes les injustices et à ceux qui les commettaient. Je voulais adresser ma sympathie et ma reconnaissance à ceux qui me faisaient du bien. Empli d'émotions parfois contradictoires, je voulais les faire sortir et leur faire prendre forme, en pensant intuitivement que, peut-être, ça leur donnerait du sens.

10J'ai donc commencé par écrire des lettres et tenir des journaux, rédiger des fragments de nouvelles, des lambeaux de romans. Je noircissais des pages et souvent ça me paraissait dérisoire, mais parfois, ça me paraissait bon. Et surtout, quand j'écrivais, j'étais bien. Je ne pensais pas à mon corps, je ne pensais pas à l'absurdité de la vie, je ne pensais pas à la frustration de n'avoir personne à aimer. Pendant l'écriture, tout était possible, tout était intense. Je ne souffrais pas d'être plein à craquer, je gravais des mots sur le papier, j'inventais des mondes et je les habitais ; je ne sortais pas beaucoup de chez moi, mais je voyageais sans cesse.

11Très vite, j'ai vu que mes mots avaient un poids. Certains de mes profs de lycée y ont vu autre chose que des sentences obligatoires ou les bonnes réponses aux questions convenues et, pendant l'année que j'ai passée aux États-Unis, profs et élèves de ma High-School m'ont valorisé sans réserve : à leurs yeux, écrire était plus qu'un don, c'était une aptitude enviable. Ils m'ont fait écrire, et ont lu mes nouvelles avec intérêt ; ils ont ri à mes satires et à mes parodies ; parfois, ils étaient choqués par mes textes. Je ne les avais pas écrits pour les choquer, mais leur réaction ne me déplaisait pas, au contraire : à treize ans, j'écrivais pour m'exprimer ; à dix-sept, je me suis vu en Samson abattant les temples barbares par la seule force des mots ; si j'écrivais, au fond, c'était pour que ça bouge !

12Les textes que j'aspirais à écrire, je voulais qu'ils soient assez lourds pour remuer la vase du fond, et éclaboussent tout ceux qui se pavanaient ou tournaient aveuglément autour de la mare. Et je n'avais plus seulement des révoltes à partager : j'étais tout aussi passionnément « pour » - la liberté, l'amour, la compréhension, la tolérance, le partage du savoir, la coopération. Tout ça pouvait constituer quelques pavés denses. Encore me fallait-il apprendre à les tailler.


  

13Quand on ne sait pas où on va, on s'efforce d'avancer sans trop se tromper aux carrefours. Et on se trompe quand même. Mais parfois, les chemins détournés sont riches d'enseignement.

14Pendant mes études de médecine, j'ai écrit encore plus qu'à l'adolescence, et gardé presque tout pour moi. Les arcanes de la publication m'étaient opaques, inconnus. Je n'imaginais pas de faire lire mes textes et mes ébauches : il n'y avait pas de revues ouvertes aux débutants, comme en Grande-Bretagne ou en Amérique du Nord. À défaut de pouvoir placer mes petits pavés, j'ai accumulé matériaux et expériences.

15Et j'ai eu de la chance : au début des années quatre-vingt, alors que je n'avais pas imaginé publier dans une revue médicale, j'en ai découvert une – La revue Prescrire – qui semblait avoir été créée pour moi : elle s'élevait contre les mensonges des industriels, le mélange d'à-peu-près et d'obscurantisme des hospitalo-universitaires, la désinformation des professionnels de santé et des patients – et elle donnait la parole aux expériences sensibles des soignants.

16Un outil acquis en Amérique m'a été précieux : j'avais appris à taper à la machine, et j'en étais bien heureux. Mes camarades étudiants avaient vu dans ma dactylomanie une anomalie : à l'hôpital, c'étaient les femmes qui tapaient à la machine ; les hommes, eux, parlaient et commandaient. Ils ne comprenaient pas qu'une machine à écrire est équipée de dizaines de petites catapultes qui criblent le papier à la vitesse de la pensée. À Prescrire, l'équipe a vu en cette aptitude un atout. En échange de mes services de rédacteur, j'ai acquis ma formation post-universitaire : j'ai appris à lire, à colliger, à critiquer, à construire, à organiser, à planifier des numéros pleins d'informations scientifiques et d'articles plus « lourds » les uns que les autres. J'y ai aussi affuté mes outils d'écrivant professionnel – je lisais, je relisais, je corrigeais, j'écrivais, je me faisais relire et corriger, je relevais les coquilles sur la maquette, j'éditais, je taillais des notes de lecture, des billets, des résumés, des articles aux formats imposés. Et, quand le rédacteur-en-chef me refusait un texte, je le réécrivais sous une autre forme. Il trouvait toujours que la seconde mouture était « mieux construite, plus maîtrisée, plus claire ». Parfois, c'était vrai. Souvent, il ne voyait pas qu'il avait affaire au même texte, à peine retouché, auquel sa première lecture l'avait préparé. À défaut de confectionner des pavés, j'ai appris à tailler des facettes sur des pierres polies.

17À Prescrire, j'ai aussi compris la valeur des histoires bien racontées. Les médecins anglo-saxons en usaient beaucoup dans leurs articles et comptaient autant sur le récit, la narration des expériences vécues, que sur les développements théoriques pour transmettre l'essence de leur propos. Je leur ai emboîté le pas. Et, lorsque le rédacteur en chef m'a imposé un format réduit pour que je ne « m'éparpille pas » (traduire : pour que mon nom n'apparaisse pas trop souvent) j'ai pu constater que mes récits d'une colonne marquaient plus durablement les lecteurs que ses pleines pages d'éditoriaux pontifiants.

18Au bout de quelques années, j'ai mis ma formation autodidacte à profit dans l'écriture tâtonnante d'un premier roman, La Vacation. Ce n'était pas un pavé, mais il me tenait, il me pesait si fort sur le cœur, il me semblait si dense que, dans ma vanité d'auteur débutant, je le voyais, geyser brûlant, perforer la croûte asséchée de la littérature française. Le geyser ne s'est pas produit, mais mon petit roman valait assez, je l'ai réalisé plus tard, pour trouver sa place dans la maison de Paul Otchakovsky-Laurens, parmi les livres d'écrivains que j'admirais : René Belletto, Marc Cholodenko, Charles Juliet, Georges Perec et bien d'autres.

19Dix années se sont écoulées. J'ai continué à tailler, en traduisant des articles de médecine, des comic books, du polar et de la fantasy, des textes techniques, des romans de Harry Mathews et David Markson. Mais je n'arrivais pas à écrire un autre roman.

20Du moins, c'est ce que je pensais. En réalité, sans m'en rendre compte, j'accumulais des fragments, je les taillais patiemment, je les assemblais en procédant par essais et erreurs et parfois, je laissais reposer le résultat plusieurs semaines ou plusieurs mois avant de revenir sur l'ouvrage, de le redécouvrir, de le reconsidérer. À la fin, c'était un pavé. Un roman en cent dix chapitres qui me fait penser à ces cubes de bois faits de pièces contournées et qu'on ne peut reconstituer qu'en les associant d'une seule manière, selon un ordre bien précis.

21Je n'avais pas vraiment peiné pour l'écrire ; j'avais expérimenté et je m'étais amusé. J'avais pris mon temps, je n'en attendais rien, je pensais qu'il passerait inaperçu. J'ai laissé la maison P.O.L le lancer. Mon roman s'est posé par miracle sur la table d'une vingtaine de lecteurs qui étaient aussi les jurés d'un prix. En le lançant tous ensemble sur les ondes, ils ont déclenché un raz-de-marée. Et à ce moment-là, j'ai compris que ce n'est pas tant le pavé qui compte, que les libraires et les lecteurs qui se le passent de main en main.

22J'ai beaucoup taillé et poli, depuis. Des pavés de bonne taille, des cailloux de petit poucet, des galets plats que les enfants voient rebondir sur la mer du sommeil. Des pierres tourmentées qu'on place délicatement sur le sable d'un jardin soigneusement agencé.

23Et j'ai trouvé, grâce à l'Internet, d'autres lieux pour lancer mes mots : site personnel, blogs, page Facebook, réseau Twitter. Des lieux qui ont pour vertu d'affranchir les mots, de les mettre en orbite et de les rendre accessibles au plus grand nombre.

24Les supports virtuels m'ont confirmé ce que je soupçonnais depuis longtemps : quand on travaille avec soin un texte nourri d'expérience, d'émotions, de sentiments, il pèse assez lourd pour provoquer des vagues dans l'esprit de celui qui le reçoit. Et, quel que soit le médium, le nombre de lecteurs compte moins que son impact sur chacun.

25Aujourd'hui, je suis étonné : quand je me suis mis à écrire, à l'adolescence, je voyais l'écriture comme une activité continue, similaire à celle qui me poussait chaque jour à tenir un journal dans des cahiers d'écolier. J'avais compris que, pour écrire des textes de poids, il faut du travail et du temps. Mais je n'imaginais pas qu'avec les années, les cahiers encombreraient de grands cartons et que les livres plieraient mes étagères. Je n'imaginais pas me retourner et voir qu'à force d'écrire des pavés, j'ai creusé une carrière.

26Je suis étonné, et je mesure ma fortune : les outils d'écriture, les matériaux (la médecine, la culture populaire, l'éthique biomédicale), je les ai acquis à la faveur de heureux hasards, de rencontres inattendues, de propositions inespérées. J'ai eu beaucoup de chance.

27Je mesure ma fortune et je sais que rien n'est jamais acquis. Tant que je le pourrai, je continuerai à tailler, ajuster, assembler des mots pour en faire des récits, des articles, des livres, en espérant que quelques-uns atteignent leur but, aillent mettre le trouble dans les eaux d'un étang ou prendre place dans la quiétude d'un jardin silencieux.

28En espérant aussi que, dans dix ans ou dans vingt – cent ans, c'est peut-être un peu trop demander – certains de ces pavés, ces cailloux, ces grains de poussière détachés de mon corps vivront encore, lueur ou langueur, dans le cœur de lecteurs à qui j'ai ressemblé.

Pour citer ce document

Martin Winckler et Marc Zaffran, «Écrire, c'est lancer des pavés», Les Cahiers de Didactique des Lettres [En ligne], Varia, Les œuvres plurielles de Martin Winckler, mis à jour le : 22/12/2014, URL : https://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/302.