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Les Cahiers de Didactique des Lettres
Revue de didactique des savoirs et des savoir-faire pour l'enseignement du français

Corpus inédits et pistes d'exploitation

Bérengère Moricheau-Airaud

Quelques usages didactiques des jeux de mots

Article

Résumé

Seront ici proposés quelques usages didactiques des jeux de mots. Le premier temps de leur présentation rassemble ceux qui présentent un intérêt spécifique pour l’enseignement de la langue. Certains sont ainsi plus pertinents pour l’approche du lexique, de la morphologie lexicale, de l’enrichissement du vocabulaire, de la connaissance du sens des mots. D’autres aident à l’enseignement de l’orthographe. D’autres encore sont utiles au cours de grammaire, grammaire de phrase comme grammaire de texte. Dans un second temps sont abordés les jeux de mots qui peuvent nourrir l’enseignement d’aspects littéraires. Le jeu entre les mots, étudiés sous l’espèce particulière des calembours, offre ainsi une entrée privilégiée dans la découverte de l’humanisme. Par ailleurs, le jeu sous les mots travaille de manière signifiante dans les quiproquos et s’impose comme saisie efficace des enjeux d’une comédie. Également, bien des écritures littéraires exercent, à partir des mots, ce que Lacan évoque comme le jeu de la langue dans la langue et font entendre bien du sens en plus sous le discours littéraire. Les jeux de mots du discours publicitaire, enfin, sont utiles pour l’éducation aux médias.

Texte intégral

1Les pièces de Molière nous parlent des maux de l’homme en jouant du comique de mots. Cette réplique, extraite des Femmes savantes1, et choisie parmi de nombreux exemples, va même jusqu’à lier cet effet comique à l’explicitation de son essence : la langue.

BÉLISE
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?
MARTINE
Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père2 ?

2Dans ces vers, le jeu de mots correspond bien au « procédé linguistique fondé sur la ressemblance phonique des mots indépendamment de leur graphie et visant à amuser l'auditoire par l'équivoque qu'il engendre3 », mais également au défaut de serrage dans l’interlocution entre le mot que dit Bélise et celui que comprend Martine, c’est-à-dire entre les signes aux sonorités très proches que sont « grammaire » et « grand-mère ». Car la langue est susceptible de connaître ces deux types de jeu, celui dû à une irrégularité qui vient travailler le système, et celui de l’approche ludique propre à résoudre une tension. Les jeux de la langue sont aussi bien ceux qui la travaillent que ceux qui permettent de la travailler. Nous nous offrons de préciser en quoi ces jeux de mots peuvent aider à l’enseignement de la langue et de la littérature françaises. Cette proposition aurait ainsi pu s’intituler ludothèque, ou même « ludologothèque ». Il s’agira de mettre en évidence les bénéfices que la didactique du Français et des Lettres peut espérer retirer du jeu de la langue, à tous les sens du terme, celui du fonctionnement régulier de son système ou encore, à l’inverse presque, celui des défauts qui apparaissent dans le serrage de ses différentes pièces, quand le mécanisme linguistique est trop lâche dans son fonctionnement. Non que l’intérêt didactique des jeux de mots n’ait pas déjà été mis en avant. Henry Landroit4 offre, parmi d’autres, des ressources nombreuses et riches – cet article lui est redevable de bien des suggestions de jeux et d’illustrations. La présentation à venir propose une organisation d’exemples particulièrement pertinents en fonction des enjeux de l’enseignement du français et des Lettres, tel que défini dans les programmes officiels en vigueur au moment de la journée de réflexion didactique. C’est sans surprise à l’enseignement de la langue que les jeux de mots offrent leur appui, ce qui sera abordé pour commencer. Mais c’est une évidence aussi grande que d’en trouver des mises en œuvre notoirement signifiantes dans la littérature, lesquelles seront évoquées ensuite.

1. Ce que les jeux de mots peuvent apporter à l’enseignement de la langue

1.1. Le lexique

3L’approche de la morphologie lexicale peut tirer bénéfice du jeu des diminutifs5. Les suffixes « -ette » et « -et », formateurs de dérivés exprimant la petitesse, éventuellement lestés d’une valeur péjorative ou hypocoristique, réfèrent à des objets plus petits que les originaux. Par exemple, un garçonnet est un petit garçon. Mais une grande coquette serait-elle une coque ? Le but du jeu proposé aux élèves peut être une recherche des intrus, c’est-à-dire des mots qui ne sont pas les diminutifs qu’ils semblent être. Le jeu associe à la morphologie lexicale une initiation à l’étymologie. Les contraires6 offrent la possibilité de décliner ce jeu, à travers une variation dans la place de l’affixe et dans son sens. Le préfixe in- ou im- placé devant un adjectif ou un nom peut en faire son antonyme : « complet » a pour opposé « incomplet ». Mais une impression est-elle le contraire d’une pression ?

4D’autres jeux peuvent enrichir le lexique, les mots comme les sens, et notamment conduire à l’utilisation du dictionnaire. Un travail d’écriture demandant des liponymes7 induit une recherche de synonymes, ou au moins de substituts. Pour des mots rares, ou avec des sens inattendus, l’enjeu peut être de formuler une définition8, probable, plausible. Une goule serait-elle un visage désagréable ? Donner des définitions inédites peut être le pendant de cette activité. L’infanterie pourrait alors devenir un magasin pour enfants.

5Enfin, toujours pour ce qui est du lexique, les jeux de mots peuvent aider à accroître les connaissances en sémantique avec un autre travail autour des définitions, l’écriture définitionnelle9. Pour expliquer la phrase « L'enfant lit un livre. », on définit le mot « enfant », le mot « lire » et le mot « livre » au dictionnaire. On arrive à : « Le garçon ou la fille de moins de treize ou quatorze ans prend connaissance du contenu d'un assemblage de feuilles imprimées réunies en un volume relié» Le but du jeu est bien sûr de recourir au dictionnaire, de transformer un texte en substituant seulement certaines classes par exemple, et enfin de mettre en œuvre des structures de hiérarchisation. Le cheminement inverse qui consiste, sous la forme de devinettes, à partir des définitions pour remonter au bon mot est une variante au moins aussi enrichissante – et ludique – pour le lexique des élèves.

1.2. L’orthographe

6Les kakemphatons, les cas indésirables d’équivoque10, peuvent être utiles pour aborder les homophones sans passer frontalement par des exercices. Dans ce vers extrait d’Horace de Pierre Corneille : « Je suis romaine hélas, puisque mon époux l'est », la suite formée par le dernier verbe avec son sujet fait entendre « nez » et « poulet ». Le but du jeu peut être de repérer les homophonies. C’est aussi possible à partir de vers holorimes11. Ce vers d’Albert Monnier12, « Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime », s’entend encore en « Galamment de l'Arène à la tour Magne à Nîmes. »

7Le travail délibéré de la cacographie13 n’est pas dépourvu d’utilité. Créer une faute suppose, en creux, de connaître la bonne orthographe. Le dictionnaire, cette fois, pourra servir à confirmer, paradoxalement, l’écriture erronée. Les anagrammes14 peuvent aussi contribuer à travailler l’orthographe. « The German soldiers » étaient désignés par les Britanniques par cette phrase : « Hitler's men are dogs ». Les enchaînements15, enfin, permettent de montrer comment une même syllabe phonique, voire graphique, joue dans plusieurs mots des rôles différents. C’est le principe de l’anadiplose, de la chanson en laisse, qui forme une kyrielle. Serge Gainsbourg, pour la chanson « Marabout16 » sortie en 1964 dans l'album Percussions, reprend cette structure. Le but du jeu peut être de trouver des enchaînements qui respectent la phonie voire la graphie de la dernière syllabe.

1.3. La grammaire

8Prenons l’exemple du janotisme, parfois écrit jeannotisme, qui a pour principal effet d'aboutir à une équivoque. Il s’agit d’un

[d]éfaut de style qui consiste à rompre la logique syntaxique en rapprochant abusivement certains membres de phrase et en provoquant des équivoques burlesques. Le « mauvais » français n'est souvent que du néo-français qui n'ose pas dire son nom (...). Je ne reculerai même pas à l'occasion devant l'homologation des pataquès, cuirs, velours, impropriétés, janotismes, quiproquos, lapsus, etc. (QUENEAU, Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, 1965 [1955], p. 69) 17.

9Le terme serait dérivé « au moyen du suffixe -isme* de Janot [...] en particulier, nom d'un personnage de niais, affecté d'un défaut de langue consistant à intervertir les membres d'une phrase, popularisé par Dorvigny dans Janot, ou les battus paient l'amende, pièce jouée en 177918. Cette construction à l’avantage de faire apparaître ce qui reste d’ordinaire dans le creux du discours : le rattachement au « bon » point d’incidence, comme celui entre un nom noyau et ses expansions. Dans la phrase « J’ai acheté un gigot chez le boucher qui était gros », qui est gros : le boucher ou le gigot ?

10Le point d’incidence est aussi ce que met en évidence le carré lescurien19 grâce à ses manipulations autour des constructions. Son principe est en fait celui d’une opération linguistique de base, la permutation des groupes syntaxiques. Ce jeu utilise comme principe l’échange entre eux de quatre mots inscrits respectivement à chaque angle d’un papier carré, chacun occupant tour à tour différentes places dans la phrase, donc différentes fonctions syntaxiques – d’où la mise en évidence de l’incidence sur le sens. Il doit son origine à Jean Lescure, écrivain et poète français20 qui a participé à la création de l’OuLiPo en 1961. Le jeu21 peut demander à convoquer des mots manquants pour construire une phrase syntaxiquement correcte, à varier les types de phrases à partir du même matériau, ou encore à respecter la chaîne des accords. L’avantage est ici encore de travailler ces aspects sans les mettre directement au cœur de la consigne.

11La méthode bien répandue dite « S+7 » permet d’approcher d’une autre manière les classes grammaticales : remplacer, dans un texte, certains mots (nom, verbe, adjectif) par ceux qui les suivent (ou les précèdent) dans le dictionnaire à une distance définie à l’avance (+ ou – 4, 5, 7, par exemple) suppose de faire la différence entre les classes de mots. L’écriture abécédaire22 présente des similitudes. Dans ce jeu, les mots successifs d’une phrase doivent commencer par les lettres successives de l'alphabet. Trouver les mots adéquats demande de jongler entre les catégories grammaticales et conjointement de solliciter les accords : les élèves travaillent alors cet aspect sans que leur attention soit inhibée par les difficultés potentiellement associées à cette question. Le jeu du cadavre exquis, décrit encore comme jeu des « petits papiers », est connu lui aussi pour ses manipulations de classes grammaticales.

12Enfin, le dialogue de sourds23 est intéressant pour ce qui est de la concordance des temps. Son but est d’assembler deux parties (propositions) d’une phrase produites par deux élèves répondant à des consignes précises, l’un donnant une subordonnée hypothétique où se trouve formulée une condition, l’autre apportant la principale où est indiquée une conséquence découlant de l’actualisation, ou non, d’une condition... mais pas nécessairement celle liée sémantiquement. Manipuler des structures syntaxiques complexes et, simultanément, repérer les variations morphologiques relatives à la conjugaison permettent de mettre en œuvre la concordance des temps sans la placer directement au cœur de l’exercice.

2. Ce que les jeux de mots peuvent apporter à l’enseignement de la littérature

2.1. Le jeu entre les mots : les calembours et l’humanisme

13L’étude de l’humanisme, au programme de la première littéraire24, est un des objets d’étude où les jeux de mots s’imposent : les calembours abondent dans les textes de Rabelais, et ils y offrent une preuve supplémentaire, aux côtés des anagrammes et des contrepèteries, de l’intérêt porté alors à la langue. Définir ce qu’est un calembour, le repérer, permet d’approcher ce que la langue représente pour un auteur tel que Rabelais, pour un mouvement tel que l’humanisme. Un exercice comme que celui proposé par Régis Héritier autour de contrepèteries25 trouvera sa place dans l’étude de la poésie ludique pour laquelle il se trouve suggéré, mais il s’intégrerait aussi très bien dans une séquence sur l’humanisme, et a fortiori sur l’œuvre rabelaisienne. Consacrer quelques instants à ce jeu de décodage aura le mérite de familiariser les élèves avec une forme de comique de mots très productive.

2.2. Le jeu sous les mots : les quiproquos et le théâtre

14Les comédies et leurs quiproquos offrent une consécration certaine aux jeux de mots. Les élèves gardent bien en mémoire l’étymologie du nom « quiproquo », de la locution du latin médiéval qui pro quo, quid pro quo « quelque chose pour quelque chose d’autre ». Il est en revanche moins connu que le mot a d’abord été employé en pharmacie pour parler d’une erreur de substitution d’un médicament à un autre, ou pour parler du médicament en cause, puis généralisé dans l’usage moderne avec le sens moins spécifique de « méprise qui vient du fait qu’on prend une chose ou une personne pour une autre26 », et aussi pour parler de la situation qui en résulte. L’École des femmes27 est une des pièces – parmi d’autres... – où l’intrigue va de confusion en méprise. Elle peut notamment être étudiée en classe de seconde qui appelle à l’étude de « la tragédie et la comédie au xviie siècle » et, à travers elles, du classicisme28. Un de ses quiproquos repose sur les incompréhensions qui séparent Arnolphe et Horace à la scène 5 de l’acte I29. Horace pense s’être introduit chez la jeune Agnès alors qu’elle habite chez Arnolphe (« Mes petits soins d’abord ont eu tant de succès / Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ; [...] », vers 313-314) : le jeune homme n’a pas prêté attention à l’identité de celui qui héberge Agnès, il ne comprend pas que c’est justement à ce dernier qu’il confie s’être introduit auprès de la femme qu’il convoite (« […] Pour l’homme, / C’est, je crois, de la Zousse, ou Source, qu’on le nomme ; / Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ; [...] », vers 327-329), il ignore la modification du nom d’Arnolphe, alors que le spectateur, lui, a eu connaissance dès le début de la pièce des efforts de ce dernier pour changer de catégorie sociale. Une autre raison du quiproquo est la mauvaise compréhension du nom, dont les interprétations approximatives d’Horace gravitent certes autour de l’isotopie de l’origine, mais ne lui permettent pas d’identifier sous ce titre l’identité d’Arnolphe – ce qui souligne en creux combien ce titre est inapproprié. Si c’est Arnolphe qui interroge d’abord Horace sur ses aventures amoureuses (vers 300, 317), c’est ensuite Horace qui conduit l’échange (vers 332, 333) : le rapport de forces s’inverse après que le nom d’Agnès a été révélé. Au terme de cet échange, Horace a été révélé comme franc et confiant, et Arnolphe comme lâche et fourbe. C’est le jeu de la langue qui a mis au jour le jeu entre les personnages, et au sein de leur personnalité.

2.3. Le jeu à partir des mots : lalangue dans la langue et le sens en plus

15Les jeux de mots s’invitent encore dans des lectures de textes qui sont travaillés du jeu de lalangue, et ce notamment depuis le développement de la psychanalyse et la plongée de la littérature dans l’inconscient. Ses définitions ne manquent pas, mais celle proposée par Bernard Casanova est particulièrement signifiante pour les enjeux littéraires.

L'expérience de la parole dans la cure analytique est celle de cette lalangue qui sait faire des rébus pendant mon sommeil, qui me fait dire ce que je ne voulais pas ou qui m'en fait dire plus que je ne croyais, qui me fait déraper, glisser « trébuchant sur les mots comme sur les pavés », langue qui fourche, m'entraînant dans le lapsus ou l'équivoque qui, selon l'accueil de l'autre, devient bévue ou mot d'esprit, poème aussi... langue qui se joue de moi et qui en jouit, et dont je n'ai nulle maîtrise, langue qui ne communique que du malentendu30.

16Dans À la recherche du temps perdu, le moment où le directeur du Grand-Hôtel de Balbec accueille le narrateur pour sa deuxième arrivée dans son établissement est un des nombreux textes qui montre le travail de lalangue dans la langue.

Ma seconde arrivée à Balbec fut bien différente de la première. Le directeur était venu en personne m’attendre à Pont-à-Couleuvre, répétant combien il tenait à sa clientèle titrée, ce qui me fit craindre qu’il m’anoblît jusqu’à ce que j’eusse compris que, dans l’obscurité de sa mémoire grammaticale, titrée signifiait simplement attitrée. Du reste, au fur et à mesure qu’il apprenait de nouvelles langues, il parlait plus mal les anciennes. Il m’annonça qu’il m’avait logé tout en haut de l’hôtel. « J’espère, dit-il, que vous ne verrez pas là un manque d’impolitesse, j’étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes indigne, mais je l’ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous n’aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan (pour tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu’elles ne battent pas. Là-dessus je suis intolérable », ces mots n’exprimant pas sa pensée, laquelle était qu’on le trouverait toujours inexorable à ce sujet, mais peut-être bien celle de ses valets d’étage. Les chambres étaient d’ailleurs celles du premier séjour. Elles n’étaient pas plus bas, mais j’avais monté dans l’estime du directeur. Je pourrais faire faire du feu si cela me plaisait (car sur l’ordre des médecins, j’étais parti dès Pâques), mais il craignait qu’il n’y eût des « fixures » dans le plafond. « Surtout attendez toujours pour allumer une flambée que la précédente soit consommée (pour consumée). Car l’important c’est d’éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée, d’autant plus que, pour égayer un peu, j’ai fait placer dessus une grande postiche en vieux Chine, que cela pourrait abîmer31. »

17Ces jeux de mots nourrissent l’ironie du narrateur vis-à-vis du directeur qui tente, sans succès, de s’élever à la hauteur sociale de son hôte. Ce comique s’inscrit, entre autres, dans un des objets d’étude de l’enseignement d’exploration de seconde : « Écrire pour changer le monde : l’écrivain et les grands débats de société32 ». L’écriture proustienne est « porteu[se] de manières de voir et de penser33 », et son étude est bien une « occasion de voir en quoi la participation aux grands débats de société est créatrice de formes et d’œuvres nouvelles34 » – ici le jeu de la parenthèse. Les élèves peuvent être invités à définir chacun des mots entre lesquels le directeur du Grand-Hôtel se trompe, à donner le nom technique de ces mots proches dans leur forme mais différents dans leur sens, à expliciter les sens et les connotations inattendus, à interpréter les effets de ces confusions auprès du lecteur, à repérer les procédés secondaires et récurrents qui augmentent ces effets, ou encore à faire le lien entre l’écriture de ce passage et celle d’un sketch. Une parodie peut aussi être demandée : la première étape serait alors de dresser une liste de paires de paronymes, le seconde de rédiger une courte scène comique qui en intégrerait un maximum, imitant en cela l’extrait du texte proustien. Ces jeux de mots rendent manifeste le travail de lalangue dans la langue.

18C’est même un creuset essentiel que Michel Leiris revendique pour son écriture. À la fin de sa première livraison de gloses, il propose cette description de sa pratique définitionnelle :

En disséquant les mots que nous aimons, sans nous soucier de suivre ni l’étymologie, ni la signification admise, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et les ramifications secrètes qui se propagent à travers tout le langage, canalisées par les associations de sons, de formes et d’idées. Alors le langage se transforme en oracle et nous avons là (si ténu qu’il soit) un fil pour nous guider, dans la Babel de notre esprit35.

19Les gloses leirisiennes jaillissent du jeu de lalangue dans la langue36 : le terme « académie » se trouve défini comme « macadam pour les mites », celui de littérature comme « art de lutte et de râles ; ou bien raclure de littoral », celui de « sémantique » comme « physique des semences, des sédiments menteurs des langues », pour ne citer que ces trois exemples. Les rapports avec les programmes ne manquent pas. Pour le collège, celui de sixième mentionne, parmi les notions lexicales à aborder, « les jeux sur les mots et sur les sons37 » ; celui de cinquième associe l’étude de la poésie à celle de « jeux de langage38 ». Pour la seconde, l’approche de la poésie du xixe au xxe siècles, du romantisme au surréalisme39, accueillera elle aussi l’analyse du jeu de lalangue dans la langue, de même que l’étude de l’écriture poétique et de la quête du sens, du Moyen Âge à nos jours. Aborder les gloses leirisiennes pourra se faire encore à l’occasion du repérage des allitérations et des assonances entre le mot et la définition qui en est donnée. Pour des enjeux lexicaux, la définition admise du mot et celle donnée par Leiris pourront être mises en regard : quels sont les sèmes en commun ? quels sont ceux qui divergent ? et surtout : en quoi ces sens implicites s’avèrent-ils particulièrement éloquents ? Un travail d’écriture pourra marquer un point d’aboutissement pour ces recherches, en demandant aux élèves de rédiger à leur tour une suite d’une dizaine de définitions à partir des mots de leur choix. Les cours de philosophie gagneront eux aussi à inviter ces jeux de l’écriture littéraire autour des mots dans une réflexion autour de la notion de motivation linguistique40.

Conclusion

20Ces jeux dans la langue travaillent nos mots de tous les jours. Ils peuvent d’ailleurs s’y trouver investis d’autres enjeux encore. Les publicités en font ainsi un large usage, porté par une dynamique argumentative et visant un but on ne peut plus concret. En ce domaine, les jeux de mots ne manquent pas, pas plus d’ailleurs que leur recensement41, et ils ne manquent pas d’intérêt pour les programmes de l’enseignement des Lettres et du Français, précisément pour l’éducation aux médias42. Quelques exemples suffiront pour suggérer, en guise conclusion, leur nombre, leur force de persuasion, et le profit qu’il y a à leur laisser une place dans les cours de Français et de Lettres sur l’argumentation : celui pour une station de ski, « Ça Plagne pour moi », cet autre pour un site culinaire, « L’oignon fait la force43 », cet autre encore pour un film, « Skyfall : un grand Bond en avant44 », celui pour des gommes anti-tabac, « 25mg d'efficacité qui vont faire un tabac45 », celui-ci pour une barre chocolatée, « Pour la faim du roman46 », et ces derniers pour une ville, « Yes, we ca(e)n47 », « Vous partez OÙ ? Vous partez CAEN48 ! » Le commerce n’est pas en reste : les magasins Monoprix avertissent les consommateurs d’un pack de jambon que « ce site est très très cochon », ceux de colin d’Alaska surgelé sont informés du fait que « ce poisson a été pêché en ligne », ceux de salade se voient promettre qu’« entre [eux] deux ça mache du tonnerre ». Mais c’est encore une fois le jeu de la langue, avec l’ajustement de ses rouages, qui se montre le plus propice à des jeux de mots. L’annonce de l’application de l’orthographe réformée dans les manuels renouvelés à l’occasion des changements de programme a ainsi suscité bon nombre de réactions ludiques et comiques, dont ce tweet, parmi d’autres : « De toute façon l'accent circonflexe il servait à rien. – T'es sur ? – Ben une chaise, pourquoi49 ? »

Notes

1 Molière, Les Femmes savantes, acte ii scène 6, 1662.

2 Vers 490-491. « Si l'on rencontre souvent la gémination dans des mots sav., elle paraît prétentieuse dans grammaire (cf. GRAMMONT Prononc. 1958, p. 90 et MART. Comment prononce 1913, p. 131 qui note qu'on prononce plus volontiers avec [mm] les dérivés grammairien et surtout grammatical). LITTRÉ et DG rappellent la prononc. [Image 100002000000003A0000000FDB06CA78C8F2BA72.png] et invoquent le calembour involontaire de Martine dans Les Femmes savantes (II, 6 vers 489 à 492) de MOLIÈRE : Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire? Qui parle d'offenser grand-père ni grand-mère. Le redoublement graphique de la consonne est en effet le signe d'une ancienne nasalisation de l'initiale, dénasalisée à partir du xviie siècle. L'ancienne prononciation est encore conservée dans le Midi. Le calembour de Martine est aussi fondé sur la mauvaise prononciation de -aire dans lequel elle prononce [e] (prononciation paysanne conservatrice) au lieu de [Image 100002000000000400000009269A26A853A62EED.png] et confond avec grand-mère qui avait [e] à la finale (cf. BUBEN 1935, § 136). », in http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=3726758955; [consulté en mai 2015].

3 URL : http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/search.exe?23;s=3242127375;cat=1;m=jeu+de+mots; [consulté en septembre 2016].

4 URL : http://www.ac-grenoble.fr/ien.g1/IMG/pdf/50Jxlang.pdf [consulté en septembre 2016].

5 Ibid.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Ibid. « Dans un grand véhicule automobile public de transport urbain désigné par la dix-neuvième lettre de l’alphabet, un jeune excentrique portant un surnom donné à Paris en 1942, ayant la partie du corps qui joint la tête aux épaules s’étendant sur une certaine distance et portant sur l’extrémité du corps une coiffure de forme variable entourée d’un ruban entrelacé en forme de natte… », in R. Queneau, Exercices de style, Folio, Gallimard [1947], 1985, p. 105.

10 Bernard Dupriez, Gradus, Les procédés littéraires (Dictionnaire), 10/18, p. 273.

11 URL : http://ww3.ac-poitiers.fr/lettres/Docpeda/LP/bacpro/Poesie/Seq1/Olorime.htm ; http://bric-a-brac.org/lettres/olorimes.php [consulté en septembre 2016].

12 1829-1885.

13 URL : http://www.ac-grenoble.fr/ien.g1/IMG/pdf/50Jxlang.pdf [consulté en septembre 2016].

14 Entres autres  sur URL : http://www.musanostra.fr/chosesvuesraymondmei%A013.html [consulté en septembre 2016]

15 URL : http://www.ac-grenoble.fr/ien.g1/IMG/pdf/50Jxlang.pdf [consulté en septembre 2016].

16 URL : http://www.paroles.net/serge-gainsbourg/paroles-marabout [consulté en septembre 2016].

17 URL : http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/search.exe?23;s=33484815;cat=2;m=jeannotisme; [consulté en septembre 2016]

18 Ibid. Louis-François Archambault, dit Dorvigny, 1742-1812, romancier, dramaturge et acteur comique français.

19 URL : http://www.ac-grenoble.fr/ien.g1/IMG/pdf/50Jxlang.pdf [consulté en septembre 2016].

20 1912-2005.

21 URL : http://cic-laval3-ia53.ac-nantes.fr/wp-content/uploads/2012/04/pdf_carre_lescurien.pdf [consulté en  avril 2015].

22 URL : http://www.ac-grenoble.fr/ien.g1/IMG/pdf/50Jxlang.pdf [consulté en septembre 2016]

23 Ibid.

24 « Vers un espace culturel européen : Renaissance et humanisme », Arrêté du 21 juillet 2010 : Programme de l’enseignement commun de Français en classe de seconde générale et technologique et en classe de première des séries générales et programme de l’enseignement de Littérature en classe de première littéraire, B.O. spécial n° 9 du 30 septembre 2010, J.O. du 28 août 2010, URL : http://www.education.gouv.fr/cid53318/mene1019760a.html [consulté le 28 septembre 2014].

25 « I- Identifier des contrepèteries
1 “Vous avez vendu votre terre pour avoir trop ...endu votre ...erre !” Estienne Tabourot
2 “À un malade en sa saison, il faut ...alade en sa ...aison.” Estienne Tabourot
3 Saint-Rémi à Clovis : “Courbe-toi fier Sicambre !”/Clovis à Saint-Rémi : “C...bre-toi vieux si c...rbe !”
Alphonse Allais
4- “La rosette de la Légion d'honneur ”/“La ros... de la Légion d’honn...” L.P. Fargue
5- “Les lois de nos désirs sont des d... sans l...sir.” Robert Desnos »
Réponses sur : URL http://ww3.ac-poitiers.fr/lettres/docpeda/lp/bacpro/poesie/seq1/Contrep.htm [consulté le 1er mai 2015].

26 URL : http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?97;s=33484815; [consulté en septembre 2016]

27 Molière, Les Femmes savantes, acte ii scène 6, 1662.

28  « La tragédie et la comédie au xviie siècle : le classicisme », Bulletin officiel spécial n°9 du 30 septembre 2010, Programme de l'enseignement commun de français en classe de seconde générale et technologique et en classe de première des séries générales et programme de l'enseignement de littérature en classe de première littéraire, NOR : MENE1019760A, arrêté du 21-7-2010 - J.O. du 28-8-2010, MEN - DGESCO A1-4.

29 Un extrait peut y être isolé des vers 288 à 370.

30 Bernard Casanova, « Psychanalyse et langue maternelle », in Langue française », n°54, 1982, p. 108-113, doi : 10.3406/lfr.1982.5284, URL : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1982_num_54_1_5284 [consulté en septembre 2016].

31 Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1987-1989, tome IV, p. 148.

32 Programme de l’enseignement commun de Français en classe de seconde générale et technologique et en classe de première des séries générales et programme de l’enseignement de Littérature en classe de première littéraire, op.cit.

33 Ibid.

34 Ibid.

35 Michel Leiris, La Révolution surréaliste, Gallimard, n°3, 15 avril 1925, p. 7.

36 Michel Leiris, Glossaire j'y serre mes gloses suivi de Bagatelles végétales, Gallimard, n°492, coll. Poésie/Gallimard, 2014. Édition apocryphe qui rassemble les différentes « gloses» publiées par Leiris dans divers recueils, non approuvée par son exécuteur testamentaire.

37 Bulletin officiel spécial n° 6 du 28 août 2008.

38 Ibid.

39 Bulletin officiel spécial n°9 du 30 septembre 2010, Programme de l'enseignement commun de français en classe de seconde générale et technologique et en classe de première des séries générales et programme de l'enseignement de littérature en classe de première littéraire, NOR : MENE1019760A, arrêté du 21-7-2010 - J.O. du 28-8-2010, MEN - DGESCO A1-4

40 « Aux curieux je recommande la lecture du chapitre IV des Problèmes de linguistique générale d’Émile Benveniste : “Nature du signe linguistique”, éditions Gallimard, coll. « TEL », p. 49-55. », in URL : http://blogs.ac-amiens.fr/lettreshypokhagne/index.php?post/2013/04/24/Michel-LEIRIS-%281901-1990%29%2C-Glossaire%2C-j%E2%80%99y-serre-mes-gloses-%281939%29-%3A-Langage-et-Litt%C3%A9rature... [consulté le 30 avril 2015].

41 URL : http://laccroche.tumblr.com/ [consulté le 30 avril 2015].

42 Ibid.

43 Marmiton, 18 février 2013, « C'est probablement l'effet de l'oignon, qui donne envie de pleurer en voyant l'accroche de ce jeu concours. », URL : http://laccroche.tumblr.com/ [consulté le 30 avril 2015]

44 Le Figaro, 26 octobre 2012, « Les jeux de mots à base de James Bond, Le Figaro aurait eu tort de se priver, personne n'en fait jamais. Enfin rarement. Allez, une suggestion de titre d'article pour le prochain 007 : “Le grand Bond avec un costume noir”. », ibid.

45 Nicorette, janvier 2012, « À vrai dire, on ne sait pas ce qui est le plus étonnant dans cette accroche : avoir osé utiliser l'expression “faire un tabac” pour un médicament aidant à arrêter la cigarette, ou le fait que cela n'avait jamais été encore fait. Vivement la prochaine campagne, qui sera on l'espère “l'envie de cigarette, passez-la à tabac” », ibid.

46 Kinder Bueno, mars 2012, « Malheureusement, ce n'est que le début, puisque le même jeu de mots est repris et utilisé jusqu'à la dernière affiche de cette nouvelle campagne pour Kinder Bueno. », ibid.

47 Ville de Caen, juin 2009, « Avant la superbe campagne pour l'Aéroport de Caen, un rédacteur caennais plein d'humour s'était déjà fait remarqué. Nul doute qu'Obama aura apprécié, au même titre que le montage photo, d'ailleurs. », ibid.

48 Aéroport de Caen-Carpiquet, mars 2012, « La question n'est ni où, ni quand, mais plutôt pourquoi ? Pourquoi perturber le repos de Raymond Devos ? », ibid.

49 X / Y (Z) (@HerbertLeopard) sur URL : http://www.topito.com/top-tweets-reforme-orthographe-accent-circonflexe [consulté en septembre 2016]
Précisons que le circonflexe est conservé quand il apporte une distinction de sens utile : les adjectifs masculins singuliers dû, mûr et sûr, jeûne(s).

Pour citer ce document

Bérengère Moricheau-Airaud, «Quelques usages didactiques des jeux de mots», Les Cahiers de Didactique des Lettres [En ligne], Numéro en texte intégral, Enseigner la langue : du bon usage des règles du jeu, Corpus inédits et pistes d'exploitation, mis à jour le : 10/02/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/453.

Quelques mots à propos de :  Bérengère Moricheau-Airaud

Département des Lettres Classiques et Modernes
Centre de Recherche en Poétique, en Histoire Littéraire et en Linguistique
Université de Pau et des Pays de l'Adour