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Les Cahiers de Didactique des Lettres
Revue de didactique des savoirs et des savoir-faire pour l'enseignement du français

Enseigner la langue : du bon usage des règles du jeu

Julie Gallego

Préface

Editorial

– Vous voyez, les mots, c’est comme les notes. Il ne suffit pas de les accumuler. Sans règles, pas d’harmonie. Pas de musique. Rien que des bruits. La musique a besoin de solfège, comme la parole a besoin de grammaire. Il vous reste quelques souvenirs de grammaire ?...

Misère !

Je me rappelais l’horreur des conjugaisons, la torture des exercices, les accords infernaux des participes passés...

Thomas grimaçait plus encore que moi.

– On fait un pari ? reprit Monsieur Henri. Si dans une semaine, vous n’aimez pas la grammaire, je casse ma guitare1.

1Ce numéro des Cahiers de Didactique des Lettres correspond à l’édition augmentée des communications présentées au mois de mai 2015 lors de la troisième journée de réflexion didactique, consacrée au thème : « Enseigner la langue : du bon usage des règles du jeu. » Ces règles, définies aussi bien par la tradition littéraire que le Ministère de l’Éducation nationale, doivent être expliquées en classe par l’enseignant pour que les élèves entrent dans le jeu et n’en soient pas exclus d’emblée, ou simplement réduits à l’état de pions. Les articles qui composent ce volume portent sur les langues française et latine, dont tous les enseignants ont à cœur de faire apprendre la « chanson douce ».

2Vanessa Loubet-Poëtte suggère de s’appuyer sur les travaux de l’Oulipo, dont certains membres comme Queneau ou Le Tellier, ont mené une réflexion théorique sur la langue en l’appliquant à leurs écrits fictionnels. Car plus que la règle, c’est le jeu qui intéresse ces écrivains. Un jeu fait de contraintes, parfois fort complexes, qui peuvent néanmoins aider l’élève à faire preuve de créativité, notamment pour le sujet d’invention. La difficulté réside dans l’application de cette « liberté orientée » à l’orthographe, qui, pour rester droite, n’aime guère les chemins de traverse. Pour cela, on peut avoir toutefois recours à certains jeux de l’Oulipo, tels l’abécédaire, l’acronyme, l’avion (pour mieux s’envoler de mot en mot), l’anaérobie, le lipogramme ou le lipossible, l’élaboration de listes constituant des lexiques comportant ou non des sous-classements (autour d’un thème à faire éventuellement deviner). Mais encore le porche, la surdéfinition, la contrainte de Turing (pour laisser volontairement flou le genre d’un personnage ou du narrateur) ou le sardinosaure, mo(ns)t(re)-valise aussi chimérique que le cadavre exquis écrit ou dessiné mais composé d’un nombre d’éléments moindre, un principe régulièrement utilisé dans des albums pour les tout-petits car sa puissance évocatrice est propre à développer leur imaginaire.

3Bérengère Moricheau-Airaud s’intéresse, quant à elle, à l’intérêt que présente l’utilisation des jeux de mots en classe. En eux-mêmes, ils sont un moyen d’enrichir le lexique des élèves par la connaissance du sens et de l’orthographe des mots sollicités, qu’ils soient déjà connus ou rencontrés pour la première fois, encore nimbés d’un mystère prometteur qu’un dictionnaire aidera à élucider... à moins, au contraire, de décider d’en inventer la définition pour que le mot devienne devinette. Intégrés à la phrase, ils sont aussi un atout pour la grammaire de phrase et la grammaire de texte. Mais, éléments-clés de la publicité qui enveloppe actuellement les élèves sur tous les supports médiatiques, ils sont aussi des médiateurs utiles pour apprivoiser la littérature, tout particulièrement lorsqu’ils prennent la forme de calembours (chez Rabelais par exemple) ou de quiproquos, qui constituent un ressort comique fréquent au théâtre. Molière n’a-t-il pas suivi l’Aulularia de Plaute jusqu’à construire lui aussi une scène de L’Avare sur une confusion volontaire entre la cassette et la jeune fille, pour que le spectateur ait le plaisir de maîtriser mieux que les personnages eux-mêmes un texte qui part à double sens ? Le jeu sur les mots latins traverse alors les siècles pour réapparaître en étant à la fois même – parce qu’il repose toujours sur le principe de l’accord féminin singulier trompeur – et différent – parce que c’est cette fois le français qui accueille le dialogue des sourds. Les confusions de mots que Proust prête à certains de ses personnages, comme le directeur du Grand-Hôtel de Balbec, permettent la construction du monde proustien par le regard ironique que le narrateur, amoureux des mots, porte sur eux et qu’il transmet au lecteur, qui pourra jouer à retrouver les « bons mots » du personnage.

4Julie Zumkeller explique comment l’organisation régulière d’ateliers d’écriture au lycée permet de concilier apprentissage et jeu. Si les contraintes des classes à examen (première et terminale) obligent bien souvent à réduire le nombre de séances consacrées à ce type d’ateliers, la classe de seconde offre au contraire un espace de liberté pour développer la capacité d’écriture personnelle des élèves, ce qui, outre le plaisir que cela leur apporte, permet d’acquérir progressivement des compétences qui leur seront tout particulièrement utiles pour le sujet d’invention lors des épreuves anticipées de français l’année suivante. Une organisation différente de la classe (individuellement ou en îlots, avec un rôle alors bien défini pour chaque membre du groupe) et des travaux divers incitent les élèves à développer leur envie d’écrire, sans en attendre une note. Le jeu sur les mots peut alors prendre des formes différentes : portraits personnels poétiques avec l’emploi contraint de certains mots ou d’expressions oulipiennes (« j’aime, je n’aime pas », « je me souviens »), portraits imaginaires, cadavre exquis, réécritures en S + 7 ou à l’aide d’extraits littéraires fournis et servant de béquilles à l’imagination, abécédaires avec différents niveaux de difficulté, lipogramme, ou exercices plus divers à intégrer chaque semaine à un cahier d’écriture (par exemple des définitions imaginaires), slam, écriture automatique à l’écoute de musiques variées, etc. Telles sont quelques-unes des activités proposées aux élèves pour enrichir leur vocabulaire, réviser les règles d’accord ou les formes conjuguées en les intégrant à un texte qu’ils ont eux-mêmes produit. Le but en arrière-plan est alors aussi de les faire progresser en langue, puisque pour communiquer, pour être lus, ils doivent essayer d’appliquer ces règles de la langue française à leur pensée, pour cesser d’y voir un carcan contraignant ou une demande superfétatoire du professeur mais pour comprendre que jouer sur la langue, c’est l’enrichir.

5Germain Teilletche centre son propos sur l’enseignement de la langue française et de la langue latine en collège en rendant les élèves acteurs de leurs écrits au moyen d’ateliers d’écriture et de jeux étymologiques. Ces jeux, conçus par des latinistes de quatrième et de troisième (suivant les exercices) étaient sont ensuite proposés à l’ensemble des élèves de l’établissement, suscitant une émulation entre les niveaux pour leur résolution. Le travail s’articule en deux temps, le premier consiste en la création de diapositives organisées chacune autour d’un mot de la langue française, de son étymon latin à sa descendance dans les langues modernes (ou par le biais de mots appartenant au même champ lexical ou sémantique), ce qui implique notamment de retrouver dans les dictionnaires des informations, à présenter de manière personnelle (sans se contenter d’un copié-collé) ; dans le deuxième temps, plus complexe, ce sont des grilles de mots croisés qui sont élaborées, à partir des informations collectées lors de la réalisation des diapositives. Les élèves rédigent également des articles de presse sur un sujet commun, à savoir les réactions à Rome le lendemain de l’assassinat de Jules César ; les rubriques (sports, mode, etc.) sont réparties en fonction du niveau de chaque groupe. En raison de la diffusion ultérieure des documents sur le blog, les élèves sont incités à surveiller avec une grande attention leur orthographe et à essayer de toujours « faire mieux », d’où l’utilisation importante du brouillon comme matérialisation des diverses étapes de cette progression dans la maîtrise de la langue. Il en est de même pour les élèves qui ont à imaginer, en français et en latin, des épisodes supplémentaires aux Héroïdes d’Ovide ou à la Cena Trimalchionis de Pétrone, un texte-source qui, dans le dernier cas, repose sur des jeux de mots lorsque les plats sont servis aux convives et qui implique donc l’ajout de la même contrainte pour les élèves.

6Marie Chabagno et Pauline Martinet nous présentent un travail issu d’une collaboration, à la fois dans l’écriture de l’article et dans la mise en œuvre de la démarche pédagogique qui l’a précédé lors de leur année de stage de titularisation. Il s’agit de faire découvrir aux latinistes de quatrième le principe de la proposition infinitive au cours d’une séance de fin d’année, gérée en binôme par les enseignantes (dont l’une n’était pas l’enseignante responsable de la classe à l’année). Les élèves, répartis en plusieurs groupes, sont mis en position d’enquêteurs. Ce « jeu grammatical dont vous êtes le héros » est néanmoins en partie guidé, par souci d’efficacité. Des consignes orientent les élèves dans l’observation des similitudes de construction des trois exemples donnés et des questions les amènent aussi à établir des comparaisons avec le français. Après la première trace écrite, l’exercice d’application met en œuvre une difficulté supplémentaire, puisque se pose le problème de la concordance des temps et de l’adéquation (ou pas) entre les verbes conjugués du français et les verbes à l’infinitif du latin. Cette séance prend place dans une séquence consacrée aux jeux du cirque et cette enquête sur le fonctionnement de la proposition infinitive en latin est elle-même organisée sous la forme d’un concours entre les différentes petits groupes, une mise en abyme qui s’est révélée pertinente pour motiver les élèves.

7De fait, on peut jouer sur les mots et les mots peuvent jouer et se jouer de nous, comme le découvre Jeanne, la jeune héroïne de La Grammaire est une chanson douce :

Vous êtes comme moi, j’imagine, avant mon arrivée dans l’île. Vous n’avez connu que des mots emprisonnés, des mots tristes, même s’ils faisaient semblant de rire. Alors il faut que je vous dise : quand ils sont libres d’occuper leur temps comme ils le veulent, au lieu de nous servir, les mots mènent une vie joyeuse. Ils passent leurs journées à se déguiser, à se maquiller et à se marier2.

8L’auditoire de cette journée de didactique a eu également le plaisir de participer à un jeu collectif bien connu des surréalistes (et plusieurs fois évoqué dans les articles de ce volume), celui du cadavre exquis3. Il leur était demandé de marier « à l’aveugle » des mots et voici le texte qui en résulte :

Dans la prison, des dames vertes offrent à la bibliothèque municipale de la jeune fille. Or, un méchant chien qui fait le banquier aigri dort. Quand Nantes prend les chiens de la maison hantée demain matin, les Duchamp dorment. Les Bacchantes dorment. Un fauteuil ministériel meurt vulgairement.

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9Non, contrairement aux apparences si l’on se fie à la répétition étonnante du verbe, le public ne dormait pas. Il n’était pas non plus aigri, mais ravi d’entendre cette histoire déconcertante. Force est de constater que la difficulté du jeu réside bien dans le respect de sa règle énoncée au début et égrenée par le maître du jeu à chaque mot à inscrire sur le papier : écrire à tel moment de la phrase un mot de telle classe grammaticale, avec telle restriction. Il a donc fallu exclure quelques « participants », qui croyaient pouvoir prendre rang quand ce n’était pas leur tour. Des auditeurs ? Non, des mots ! Des infinitifs au lieu de verbes conjugués, des singuliers au lieu de pluriels, une préposition au lieu d’un adverbe, par exemple, ce qui démontre que ce jeu sur la langue a son utilité (et son pouvoir fascinatoire) aussi bien sur des élèves du primaire ou du secondaire que sur des adultes à l’université. Mais la règle, c’est la règle et le respect de la grammaire, c’est quand même la classe !

10N.B. : Signalons que, dans ces divers articles, l’orthographe traditionnelle n’a pas été maltraitée au profit de l’orthographe rectifiée, qui fait néanmoins l’objet d’une réflexion dans l’article de Vanessa Loubet-Poëtte.

Notes de fin numériques :

1 Erik Orsenna, La Grammaire est une chanson douce, Paris, Livre de Poche, 2001, p. 74.

2 Ibid., p. 79.

3 On peut lire dans la bande dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux, Jacques Prévert n’est pas un poète (Dupuis, 2017), la genèse de cet exercice, inventé par Breton, Prévert et Tanguy lors d’une soirée au 54 rue du Château. En insistant sur l’opposition entre la spontanéité de Breton et le pragmatisme de Prévert, la planche illustre avec pertinence la tension entre l’intuition et la logique inhérente à la production de jeux de mots.

Pour citer ce document

Julie Gallego, «Préface», Les Cahiers de Didactique des Lettres [En ligne], Numéro en texte intégral, Enseigner la langue : du bon usage des règles du jeu, mis à jour le : 18/03/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/544.

Quelques mots à propos de :  Julie Gallego

Maître de conférences en langue et littérature latines

Département des Lettres Classiques et Modernes

Centre de Recherche en Poétique, en Histoire Littéraire et en Linguistique

Université de Pau et des Pays de l’Adour

Responsable de la Certification Voltaire à L’UPPA