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Les Cahiers de Didactique des Lettres
Revue de didactique des savoirs et des savoir-faire pour l'enseignement du français

Projets de séances de séquences

Germain Teilletche

De l'exercice de l'inuentio ciceronienne en classe de troisième : Les tours et les détours des reprises rhétoriques

Article

Résumé

Cet article présente un projet mené avec une classe de troisièmes latinistes et hellénistes. Les élèves ont été invités à s’inspirer des méthodes antiques d’écriture d’un discours rhétorique pour créer un procès à partir d’un cas imaginé par Cicéron lui-même. L’objectif est de rassembler les futurs orateurs autour d’un objet, les arguments, qu’ils ne cessent de peaufiner, de hiérarchiser, de répartir, de développer, de mettre en forme, en un mot, de reprendre encore et encore, dans le cadre de l’apprentissage de l’élaboration d’un modèle de brouillon.

Texte intégral

1Si le travail du brouillon est pour l’enseignant une évidence, un acte naturel et obligatoire pour la conception d’un écrit structuré, c’est un geste qui est très loin d’être automatique pour les élèves.

2Il suffit de surveiller le brevet des collèges. Pourtant disposée avec soin sur la table du candidat, la feuille de brouillon attend. Et elle va attendre longtemps, même lors de l’épreuve « longue » qu’est la rédaction. L’une des instructions systématiquement transmises par le rectorat aux centres d’examen et qui est collée à la table de surveillants veille à l’utilisation personnelle du brouillon : on doit alterner la couleur de la feuille de brouillon d’une table à l’autre, pour être sûr que cette feuille, récipiendaire de tout le travail de l’élève, ne circule pas dans la salle. Mais les candidats n’utilisent pas l’heure et demie qui leur est mise à disposition. Un regard sur le sujet, un moment pour s’en imprégner, puis trois mots sur le brouillon, pour s’en débarrasser psychologiquement plus que pour l’utiliser comme un premier jet, et au bout de dix minutes, les muses portent l’écriture sur la copie. Quarante minutes plus tard, le travail est terminé. Après quelques relectures, directement sur la copie qui sera à rendre, le candidat n’a littéralement plus rien à faire.

3En résulte, quatre jours plus tard, la correction de cette même épreuve. Le correcteur passera de longues heures sur des rédactions écrites au fil de la plume, sans construction évidente, pleines de fautes évitables, de phrases qui n’ont aucun sens… et trop souvent un véritable gâchis d’idées ou d’expressions qui pourraient rendre la rédaction intéressante.

4L’élaboration d’un brouillon demande toute une série de compétences que nous ne prenons pas assez le temps de développer en classe et ce, de manière explicite. Or l’élève doit être capable d’organiser un plan, de hiérarchiser des idées, de développer et de reprendre des expressions, en un mot, il doit être capable de se relire. Ce recul sur son propre travail lui manque souvent. Le brouillon devient alors un objet mort, car il n’est qu’un but à court terme et non un moyen pour travailler un écrit complexe. Pour « faire plaisir » à son enseignant et quelque part correspondre à l’image que l’institution attend d’un élève consciencieux utilisant son brouillon, l’élève écrira quelques mots sans comprendre ni comment ni pourquoi utiliser ce travail, mais ne reviendra pas sur ceux-ci, et il oubliera ce premier écrit, il ne s’en servira pas, il s’en débarrassera.

5Afin de travailler cette compétence, un projet original a été proposé aux élèves de troisième du collège Camille Claudel de Latresne : il leur a été soumis un cas de procès réellement imaginé par Cicéron pour la formation des futurs avocats. Ce sujet a été extrait de son œuvre De inuentione1. Une auberge, un meurtre, une épée sanglante – et un homme, son propriétaire, qui dormait à côté de la victime. 

6Cet homme est-il coupable ? Faut-il l’exécuter ?

7Les élèves ont eu trois semaines pour préparer la défense ou l’attaque, avec l’interdiction de communiquer entre eux sur ce sujet et l’obligation de suivre le plan classique des parties du discours. Ils ont préparé un procès qui s’est tenu devant un jury impartial, tiré au sort, en huis clos, trois semaines plus tard. 

8Chaque parti a rigoureusement suivi la méthode antique pour écrire – et prononcer ! – un discours. En résultent des dizaines et des dizaines de pages de brouillon, de ratures, de reprises, d’impasses et d’idées lumineuses, toujours guidées par la méthode antique stricto sensu.

9Ce pur exercice de rhétorique, permis par l’extrême finesse du sujet d’inuentio imaginé par Cicéron dans ses détails et ses zones d’ombre, n’ont pas seulement favorisé l’imagination des élèves ; pensé comme un exercice de formation à l’écriture judiciaire, il les a amenés à la structurer.

10L’objectif est de maintenir l’attention de l’élève sur un objet pendant neuf heures, la défense ou l’attaque, et de lui faire reprendre cet objet sous différents aspects, au travers d’un modus operandi hérité de l’antiquité. C’est bien évidemment la compétition entre les groupes et la promesse de la tenue d’un vrai procès qui motivent les élèves à polir encore et encore leur travail, jusqu’à son aboutissement : l’expérience d’un brouillon collectif, amenant une cause commune.

1. DES QUALITÉS DU TRAVAIL DE L’ÉLOQUENCE : ARS, STUDIUM, VIRTUS

1.1. À l’école des humanités : la rhétorique, source de la « uir-tus »

11La rhétorique est un art noble depuis l’antiquité. Cicéron le rappelle dans son ouvrage, et il est bon de rappeler le passage qui va suivre aux élèves. Penser, reprendre sa pensée, modifier en conséquence, ce n’est pas qu’un jeu de l’esprit : c’est ce qui différencie l’homme civilisé du barbare :

En effet, il fut un temps où les hommes, errant dans les campagnes comme les animaux, n'avaient pour soutenir leur vie qu'une nourriture sauvage et grossière. La raison avait peu de pouvoir ; la force décidait de tout. Ces barbares n'avaient nulle idée de leurs devoirs envers la Divinité ni envers leurs semblables ; point de mariage légal, point d'enfants dont on pût s'assurer d'être le père ; on ne sentait point encore les avantages de l'équité. Aussi, au milieu des ténèbres de l'erreur et de l'ignorance, les passions aveugles et brutales asservissaient l'âme, et abusaient, pour se satisfaire, des forces du corps, leurs pernicieux outils. Sans doute, dans ces temps de barbarie, est apparu un homme d'une sagesse et d'une vertu supérieures, qui reconnut combien l'esprit humain était propre aux plus grandes choses, si l'on pouvait le développer et le perfectionner en l'éclairant. À sa voix, les hommes dispersés dans les champs, ou cachés dans le fond des forêts, se rassemblent et se réunissent dans un même lieu2.

12D’emblée, Cicéron note non seulement que la rhétorique permet de basculer vers une civilisation organisée autour de la raison et non de la force, mais il résume l’essence de cette rhétorique : développer et perfectionner l’esprit humain en l’éclairant pour créer ce qu’il appelle un « uir […] sapiens ». Si aujourd’hui nous considérons les débuts de l’homme par le développement d’un homo sapiens, il est passionnant de considérer une expression qui s’en rapproche énormément dans le texte de Cicéron : uir sapiens. Vir n’est pas Homo : l’être humain mâle n’est pas l’humanité. Avec les préjugés de son temps, l’orateur latin reconduit la représentation de sa société : seul le « mâle » saura trouver son épanouissement intellectuel. Mais le participe présent « sapiens » résumera à lui seul toute la gageure de l’art oratoire : il définit cette pensée rhétorique comme un processus en cours, qui ne cesse de revenir sur lui même, de se travailler, de se raturer, de s’améliorer. Le travail de la rhétorique est lié au développement d’une pensée qui prend le temps de se relire, de se perfectionner, de se corriger. Ainsi, l’essence même de la rhétorique est liée à la notion de brouillon et de reprise. Avec la rhétorique, la créature bipède vivant comme un animal se transforme en « vir », en homme en latin, et acquiert donc sa « virtus ». Pour Cicéron, c’est le brouillon qui fait de nous des hommes, car il permet le développement et la correction de la pensée.

1.2. Le studium : une méthode pour améliorer son discours

13Cicéron définit une méthode pour travailler la pensée, l’élaborer, améliorer son résultat. D’abord, il exclut toute pensée « blanche » qui ne soit pas problématisée par une volonté, avec un regard sur le problème qui se pose : « Il doit nécessairement y avoir des points de discussion, de raisonnements, de points à juger et de preuves confirmatives3. »

14Il est intéressant de voir que Cicéron montre dans son accumulation que les points qui serviront d’appui à l’argumentation ne constituent pas un bloc brut et uniforme : d’emblée, l’inuentio a conscience qu’elle va hiérarchiser ce qu’elle trouve, car ces idées n’ont pas toutes la même utilité ni la même force. Il conviendra de les organiser. C’est l’objet de la suite immédiate du passage, que l’art oratoire classique appelle la dispositio :

Toutes ces divisions établies, considérez isolément chacune des parties de la cause entière, et n'allez point vous occuper de chaque chose dans l'ordre suivant lequel vous devez en parler. Voulez-vous que vos premiers mots se lient bien, et soient dans une harmonie parfaite avec le fond de la cause, faites-les naître de ce qui doit suivre. Quand l'art, l'étude et la méditation vous auront montré le point à juger, et tous les raisonnements qui l'appuient, que vous les aurez approfondis et fortifiés, ordonnez alors les différentes parties de votre discours. Il y en a six en tout, à ce qu'il nous semble : l'Exorde, la Narration, la Division, la Confirmation, la Réfutation et la Péroraison4.

15Chaque élément est pensé par rapport aux autres, et le plan classique de l’argumentation devient un canevas qu’il suffit de remplir. Son efficacité théorique accompagne la réalité de idées posées dans le brouillon. Cette répartition globale s’accompagne aussi d’une hiérarchisation interne à chaque partie, de l’élément le plus faible au plus fort, chaque élément naissant du précédent, progressivement. Des heures de reprise patiente pour construire une structure efficace et pertinente !

1.3. L’ars : le savoir-faire

16L’image de l’orateur arguant les foules de sénateurs est devenu un cliché bien connu. Mais les élèves découvriront que cet art de l’interpellation ne naît pas seulement d’un charisme naturel ou d’une capacité d’improvisation que l’on possède sans la travailler, mais aussi et surtout d’un travail en amont, à l’écrit, pour donner un souffle à l’écrit qui emporte l’adhésion au moment du grand oral. C’est dans le De oratore que Cicéron exprime le mieux cet ars, qui saura polir l’ensemble pour mieux le lier et gagner encore en efficacité.

Les idées une fois trouvées, comment les distribuer ? C'est la deuxième des trois fonctions de l'orateur. Que son exorde ait de la dignité, et, ce qui servira d'introduction à sa cause, de la grandeur, de l'éclat ; qu'après s'être emparé des esprits par une première attaque, il affaiblisse, il détruise les moyens de son adversaire ; que, des preuves les plus fortes, il choisisse les unes pour le commencement, les autres pour la fin, et qu'il mette au milieu les plus faibles5.

17L’ensemble de la structure est ainsi mis en problématique, et la cohérence générale est tournée vers la persuasion d’un public : tout le reste devient secondaire. Le discours adopte une tournure réellement stratégique, au sens étymologique du terme : une accroche qui prend d’emblée de la hauteur, un travail de sape et de sabotage de la thèse adverse, puis une entreprise de démolition.

2. LE PROJET ET SA MISE EN PLACE : SCÉNOGRAPHIE DU BROUILLON

2.1. Le génie du sujet de « l’auberge rouge »

18Cicéron donne quelques exemples de sujets d’entraînement destinés aux futurs orateurs au cours du De inuentione. Mais ce sont des sujets très généraux, liés à la mythologie, ou à l’histoire très générale de Rome. Nous pouvons citer l’exemple du procès d’Oreste :

Ainsi, pour nous en tenir à un exemple facile et connu : Oreste est accusé d'avoir tué sa mère. S'il ne répond point : « J'en avais le droit, parce qu'elle avait tué mon père », il ne peut se défendre ; et sans défense, il n'y a point de débat. Le raisonnement sur lequel reposera sa cause sera donc celui-ci : « J'en avais le droit, parce qu'elle avait tué Agamemnon. » De l'attaque et de la défense naît le point à juger. Et pour continuer à nous servir de l'exemple d'Oreste, s'il donne pour raison : « Elle avait tué mon père. » – Mais, réplique l'accusateur, était-ce à vous, à son fils, de lui donner la mort ? Fallait-il punir un crime par un crime ? »

Le développement des raisons produit ce chef important que nous appelons point à juger : « Oreste a-t-il eu le droit de tuer sa mère, parce qu'elle avait tué le père d’Oreste6 ? »

19Il y a toute une série d’exemples de ce type : Ajax est-il coupable de son coup de folie relatif au bouclier d’Achille ? Fallait-il laisser subsister Carthage ? Mais la « bête » politique et rhétorique qu’est Cicéron imagine un cas autrement plus intéressant et compose un petit sujet, génial par ce qu’il dit, et surtout par ce qu’il ne dit pas :

Un homme a accompagné un voyageur qui se rendait au marché, pourvu d'une certaine somme d'argent. En chemin, comme cela arrive généralement, il lia conversation avec cette personne, si bien qu'ils décidèrent de faire la route en étroite compagnie. Ils s'arrêtèrent dans la même auberge et voulurent dîner sans tarder, puis dormir au même endroit. Après le repas, ils se couchèrent là-même. Or le tenancier – c'est ce qu'on a dit après qu'il eut été démasqué dans un autre méfait – avait remarqué celui des deux qui avait l'argent, et, la nuit, quand il se rendit compte que la fatigue les plongeait, comme il se doit, dans un profond sommeil, il s'approcha : il dégaina le glaive déposé à côté de celui qui n'avait pas d'argent, assassina l'autre, déroba les sous, replaça le glaive ensanglanté dans son fourreau et retourna dans son lit. Pour sa part, celui dont le glaive avait servi au meurtre se réveilla bien avant l'aube, appela son compagnon, une fois, plusieurs fois. Il pensa qu'il ne répondait pas parce qu'il était empêtré dans son sommeil. Il ramassa son glaive ainsi que ses bagages et s'en alla seul. Peu de temps après, cependant, le tenancier hurle qu'un homme a été assassiné et, accompagné de quelques clients, se lance à la poursuite du voyageur qui était sorti peu de temps auparavant. Il le rattrape, sort le glaive du fourreau et le trouve couvert de sang. Notre homme est conduit en ville par le groupe et est mis en accusation7.

20C’est le sujet, tel qu'il a été lu trois fois aux élèves, et pas une fois de plus. À eux de prendre en note les éléments qui leur semblent importants : les seuls supports écrits qu’ils auront seront les leurs, sujet compris. Le travail de reprise de leur propre texte commence dès cette première prise de note : à eux de barrer, de rajouter, de préciser, lecture après lecture.

21C’est un pur sujet d’ars, de studium et de uirtus : toutes les apparences accusent le pauvre voyageur, qui est innocent.

22Il y a très peu d’éléments, mais des éléments utilisables à la fois pour l’attaque et la défense, que l’on peut reprendre dans le raisonnement : il y a un mobile, l’argent, mais rien qui prouve une forme de préméditation, une demi-preuve, l’épée ensanglantée, qui prouve qu’il y a eu un meurtre (mais lequel ?), des acteurs résumés et définis en un élément d’identité, le voyageur, le marchand, l’aubergiste, les clients, et surtout un stratagème impossible à prouver, mais que l’on peut essayer de démontrer.

23Seule la rigueur d’un raisonnement qui construit sur des zones lumineuses et des zones d’ombre peut sauver le client ou le condamner, puisque personne n’a vu le meurtre.

2.2. Le dispositif

24Les deux classes de Latin ont eu à préparer chacune un procès. Dans chaque classe, deux groupes, l’un pour l’attaque, l’autre pour la défense. Les neuf heures de préparation devaient aboutir à un discours complet, prononcé par le plus grand nombre d’élèves, qui devaient apprendre leur partie. Les groupes ont été séparés physiquement, à cause de la refutatio, dans laquelle les élèves devaient prévoir les arguments de la partie adverse et les contredire (en espérant tomber juste) : l’attaque, au CDI, avec le documentaliste, la défense, en classe, avec le professeur de Latin.

2.3. Le procès et la gestion du temps

25Le procès lui même devait disposer de jurés manipulables à souhait par l’efficacité d’un discours ; les professeurs de lettres, au fait des techniques rhétoriques antiques, ont été exclus de fait. La sélection s’est faite ainsi : trois adultes, dont deux professeurs, souvent du champ scientifique, et un surveillant ou un personnel de secrétariat, deux élèves pris cinq minutes avant en permanence. Face à la grande table du jury, les deux rangées d’élèves de troisième en cravate et costume s’observant avec une haine très amusée et s’interpelant parfois avec vigueur… Face à eux, au bout des deux rangés, l’accusé, incarné par le professeur de Latin, assis. Entre eux et l’accusé, les élèves déclamaient leur partie de discours les uns après les autres, interpelant parfois avec une grande violence l’accusé (dont ils ignoraient qu’il allait être incarné par leur professeur).

3. L’ÉVOLUTION DES PRODUCTIONS : DE L’IDÉE À L’ARGUMENT, DE LA DISCUSSION AU DISCOURS

3.1. Inuentio et dispositio

26Les premiers brouillons (images 1 et 2) suivent la méthode antique. On y voit des élèves dont la pensée s’organise pour trouver des idées, afin d’enfoncer les coins, de faire naître des doutes, et un concours de regards a lieu entre les élèves pour trouver les idées les plus intéressantes, d’abord de manière désordonnée, spontanément (il n’y a pas de témoin, pas d’argent retrouvé sur l’accusé… ). Puis l’on assiste même à des amorces de raisonnement : si le voyageur a pu le tuer, tout le monde aurait pu tuer le marchand ; du sang sur une épée, ce n’est que du sang sur une épée, pas forcément le sang de la victime…

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Image 1

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Image 2

27L’écriture montre comment la pensée revient sur elle même : certains arguments sont mis entre parenthèses lorsque l’on prend du recul (voir le sixième argument de l’image 1), et surtout, un classement hiérarchise les pions rhétoriques mis en place. L’écriture des élèves est la preuve d’une réflexion chez eux, en particulier dans le classement des premiers arguments. Le trio de tête a varié plusieurs fois. Enfin, les arguments sont répartis dans les parties du discours.

28Dans la gestion du cours, ce sont trois brouillons qui se relaient de manière organique : au tableau, d’abord, un travail collectif pour réunir toutes les idées que le groupe élabore et dont on corrige les termes grossièrement. Puis la trace écrite est assurée par un secrétaire de séance (image 1). Enfin, une mise au propre (image 2) est réalisée par un dernier élève. C’est ainsi l’élaboration d’un brouillon efficace qui est au centre de l’apprentissage : du déblayage global à l’organisation précise des idées, de la mise en ordre à la mise au propre.

29Il est très intéressant d’observer la mise sous contrôle de la prolifération initiale, ainsi que nous l’avons évoquée avec le sixième argument de la première image, suppression confirmée dans le document final (image 2), mais aussi des expansions ou des précisions qui naissent de la mise en ordre. Nous pouvons par exemple voir le dixième argument de la première image : le raisonnement ajouté après la flèche permet de justifier la raison pour laquelle un homme se retrouve avec une épée ensanglantée qui n’est pas la sienne dans ses affaires. De la même manière, les élèves ont fait aboutir un douzième argument dans le travail final (image 2) : l’ensemble des flèches creuse une nouvelle idée, complexe, insistant sur la situation de base : que faisaient ces deux hommes dans une même chambre, sinon parce qu’ils étaient confiants l’un dans l’autre ?

30Ainsi, le travail du brouillon a limité et organisé les idées, pour mieux faire naître des raisonnements originaux amenés par le travail de reprise.

3.2. La préparation de l’elocutio : écrire les parties du discours

31La sélection que nous avons opérée va tenter de montrer comment les élèves se sont emparés de la méthode antique pour reprendre leur brouillon et apprendre ce à quoi ce dernier sert. Les différentes parties du discours posent chacune des enjeux différents, et le travail de réécriture sera adapté à la problématique de chaque moment du discours.

3.2.1. Exorde

32L’objectif de l’exorde n’est pas de créer une introduction plate et banale : il faut captiver l’auditoire et viser l’efficacité et la justesse du discours. L’usage de la captatio beneuolentiae doit être parcimonieux : trop flatter, c’est se couper de la bienveillance réelle des membres du jury. La préparation de l’exorde dans la troisième image essaie de trouver ce juste milieu, en biffant « Vous adultes, qui nous transmettez votre savoir », au profit d’une formule rappelant les valeurs communes entre le jury et les orateurs : « vous, qui avez une certaine idée de la droiture ».

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Image 3

33Le brouillon, dans cette grande introduction au discours, permet donc de préciser l’expression dans le cadre d’une énonciation particulière.

3.2.2. Narration

34L’enjeu de la narration au cœur de la dispositio est le suivant : raconter l’histoire pour la faire vivre et commencer à persuader l’auditoire.

35Le travail est colossal : il s’agit d’une opération d’ordonnance, d’ajouts de détails qui préparent la confirmation. Nous voyons cette volonté dans les documents 4 et 5. L’image 4 consiste en une mise en ordre, et nous permet de parler d’une « poésie » du brouillon, c’est-à-dire d’une création : la formule initiale, claire, nette, précise annonce un récit très simple. Mais le reste du document montre toutes les étapes de travail du texte au travers desquelles cette apparente simplicité naîtra. Les écritures se chevauchent, des couleurs se mêlent dans un chaos représentatif du bouillonnement intellectuel des élèves. Pour s’y retrouver, les astérisques et les codes couleurs donnent une cohérence interne à la préparation. Ce système propre à l’écrit de travail permet à l’élève de réordonner la narration en insistant sur les circonstances de la rencontre qui expliqueraient les raisons pour lesquelles ces deux hommes se sont retrouvés dans cette chambre, et qui font comprendre l’innocence de l’accusé, en rappelant sans arrêt la démarche innocente de celui-ci. Par ailleurs, un regard sur l’ensemble du brouillon fera naître une évidence (et une autre reprise de l’écrit !) : le présent serait plus approprié pour faire vivre la scène. Au terme de toutes ces reprises, nous voyons un document qu’il convient de mettre au propre, car il devient illisible.

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Image 4

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Image 5

36La cinquième image montre cette ultime mutation. Mais cette mise au propre n’est pas un travail figé : elle raccourcit les phrases, pour les rendre plus faciles à retenir et à exprimer et biffe encore les passages trop longs, ou trop lourds.

3.2.3. Confirmatio

37C’est l’acmé de toute la démonstration. On ne doit pas la rater, car elle va concentrer tous les raisonnements, tous les arguments : c’est sur cette partie que l’on trouve la plus grande production de brouillons.

38L’image 6 donne un bon exemple de ce travail très spécifique. L’élève rappelle d’abord le classement qu’il va suivre, puis le questionne. On y voit une double vérification : un premier chiffrage a lieu, qui exclut définitivement le troisième argument. Il est à noter (page de droite), une tentative d’écriture, avortée, car l’élève sent qu’il n’est pas convaincant. À la suite, l’élève reprend très logiquement le plan, qui pose toujours problème (en bas, page de droite). Ce retour à la base est très intéressant : l’élève s’est rendu compte que son travail préparatoire n’a pas été suffisant, et doit donc le reprendre.

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Image 6

39Une fois ce problème réglé, l’écriture trouve sa voie, comme le montre l’image 7. L’élève écrit bien davantage à partir d’un propos structuré en paragraphes, c’est-à-dire d’idées bien définies et bien articulées. Le problème reste le développement.

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Image 7

40Enfin, un ultime brouillon (images 8 à 11), dans lequel de l’espace sera laissé aux dernières reprises et expansions, clôture ce travail. Ce développement se complique au fur et à mesure que l’on s’approche des arguments les plus complexes, clefs de voûte de tout le discours. Ici, cette expansion, en noir, prend une gravitas et à une agressivité qui scandent le sommet du procès. Les questions rhétoriques finales portent très bien cette dynamique : « Aurait-il besoin d’un médecin ? Aurait-il un problème nerveux ? ». Ces questions qui laissent sous-entendre très finement que l’accusé n’est pas celui que l’on croit sans aller trop loin dans la dénonciation naissent du travail du brouillon.

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Image 8

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Image 9

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Image 10

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Image 11

41Dans l’image 12, on peut lire le début du discours, tel qu’il a été prononcé, discours né de toutes les couches des travaux précédents.

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Image 12

3.2.4. Refutatio

42Le travail, présenté dans les images 13 et 14 a été réalisé par un élève très efficace, capable de comprendre très vite sur l’ensemble des disciplines ce qui lui est demandé et ce qu’il peut utiliser pour répondre à ces consignes, et qui ne comprend pas qu’il ait encore à démontrer ce qu’il démontre. Se pose à lui un problème d’équilibrage dans le ton de sa partie, qui agresse l’auditoire : « Réfléchissez un peu, bon sang ! ». Cette agressivité sera tournée dans la réécriture vers l’ennemi « véritable » : l’accusation. Ainsi, c’est un travail d’équilibrage autour de la situation d’énonciation qui est l’objet du travail du brouillon, comme la nouvelle formule inaugurale : « Entendez-vous, jurés, les infâmes accusations que subit notre client ? » L’élève a cependant aussi conservé la première formule, en promettant lors de son actio de nuancer son propos par ses gestes et en montrant que ce n’est qu’un conseil désespéré et non une accusation d’imbécilité à l’égard de l’auditoire.

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Image 13

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Image 14

3.2.5. Peroratio

43La péroraison doit conclure avec vivacité et force pour emporter l’adhésion. L’élève est écrasé d’abord par la masse d’informations à rappeler au terme de tout un discours (image 15). En résulte (à gauche de l’image) un travail certes bien articulé, car il bénéficie de tout le travail en amont, mais qui est très lourd à entendre, et qui a plutôt tendance à plutôt endormir les membres du jury. Le travail de réduction est patent dans la partie droite de l’image et se résume à sa formule inaugurale : « Membres du jury, c’est très simple […]. » Cette simplicité est le moteur de la reprise : narratio et confirmatio sont ainsi confondues et gardent des lignes de force plus nettes : les circonstances de meurtre, et l’absence de preuves directes, le tout intégré dans le récit final de l’histoire telle que l’on veut qu’elle soit retenue. La première version noie, la deuxième glace.

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44Ainsi, les élèves ont profité de méthodes antiques pour construire un discours à visée argumentative. Loin d’être de vieux reliquats, ces modèles leur ont fait réaliser un très beau parcours dans la reprise de leurs écrits, à l’échelle collective ou individuelle. Ce sont des procédures de pensée qui restent éminemment actuelles dans la démarche d’apprentissage du brouillon et de la structuration de l’écrit.

45La somme des reprises est impressionnante et le résultat final étonne par sa simplicité : chaque discours a été prononcé pendant une petite quinzaine de minutes. La logistique qui en résulte contraste avec l’apparente simplicité de ces quinze minutes. La masse de brouillons constitue un paquet d’approximativement une centaine de pages pour les deux groupes. Il vaut mieux consigner en parallèle sur un paper board ou un diaporama numérique un document de suivi, contenant la trame principale de la démonstration pour ne pas se perdre dans toutes ces feuilles volantes, qui ont tendance se mélanger et à devenir illisibles. Par ailleurs, il vaut mieux que l’enseignant conserve tous ces brouillons entre les cours pour les classer régulièrement, et les remettre aux petits groupes de travail concernés. Le travail autour du brouillon a ordonné, réduit, hiérarchisé : il a fait de la pensée disparate de chaque élève une arme efficace dans un combat d’idées. Le scénario du cours a capté l’attention et la volonté des élèves. Ce type de dispositif les a tout de même amenés à travailler pendant neuf heures sur un seul écrit. Preuve en est que, quels que soient les discours alarmistes actuels, oui, les élèves sont encore capables de réfléchir, de revenir sur leurs propres écrits, et même de se passionner pour ceux-ci. Preuve en est faite aussi de l’apport essentiel de l’enseignement réel des langues et cultures de l’antiquité dans le second degré, apport toujours vivant : un problème vieux de deux mille ans a été le sujet d’un travail de démonstration de neuf heures, et les élèves ont explosé de joie ou de dépit au moment de la sentence du jury.

46L’accusé a été acquitté.

Notes

1 Tous les extraits du texte cicéronien sont issus de la traduction de M. A.A.J. Liez, qui est libre de droit, URL : <http://remacle.org> (consulté le 25 novembre 2016).

2 De inuentione, I, 2. Nous soulignons un passage particulièrement représentatif de l’intérêt de l’extrait dans la perspective de l’élaboration du brouillon.

3 Ibid., I, 13.

4 Chaque « partie du discours » est longuement développée dans le premier livre du De inuentione : I, xv (Exorde), I, xix (narration), I, xxiv (confirmatio), I, xlii (refutatio), I, lii (péroraison). Il avait corrigé en chiffres arabes pour les chapitres, d’après ce que tu as mentionné, j’ai corrigé en chiffres romains petites majuscules

5 De oratore, 14, 15. URL : <http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/index.htm> (consulté le 25 novembre 2016).

6 De inuentione, I, 13-14.

7 De inuentione, II, 14-15.

Pour citer ce document

Germain Teilletche, «De l'exercice de l'inuentio ciceronienne en classe de troisième : Les tours et les détours des reprises rhétoriques», Les Cahiers de Didactique des Lettres [En ligne], Numéro en texte intégral, Le brouillon à l’ordre : Pratiques et supports de l’inventio en cours de français, Projets de séances de séquences, mis à jour le : 02/10/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/cahiers-didactique-lettres/563.

Quelques mots à propos de :  Germain Teilletche

Professeur de Lettres Classiques au collège Camille Claudel de Latresne