Les mutations du paradigme Masculin/Féminin à la lumière de Rosa Bonheur, Marguerite Duras et Clara Janés " href="index.php?page=backend&format=rss&ident= 1008 " />
Aller à la navigation  |  Aller au contenu  |  FR  |  ES

Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2014 Partie 1 - Approches théoriques

Michèle Ramond

Les mutations du paradigme Masculin/Féminin à la lumière de Rosa Bonheur, Marguerite Duras et Clara Janés

Article
Article

Ce paradigme masculin/féminin jugé nocif ou décadent se décline aujourd’hui en maintes formes de couples d’inconciliables qui provoquent conflits et haines. Nous éprouvons le besoin sans doute utopique de le défaire pour combattre l’injustice sociale, la misogynie, toutes les tares de notre société mondiale néo-libérale, coupable de maints crimes à travers ses divers systèmes d’exploitation de l’humanité. Je me propose ici modestement d’en observer les mutations politiques et poétiques à travers trois œuvres qui m’ont paru stimulantes, Le colonel William F. Cody (Buffalo Bill), un tableau de Rosa Bonheur, Le ravissement de Lol V. Stein, un roman de Marguerite Duras, et La noche de la pantera, une Suite poétique de Clara Janés. Ces trois œuvres me suggèrent en effet, avec des arguments plus esthétiques que philosophiques, une po-éthique du masculin et du féminin, chacune rêvant à sa façon d’un monde nouveau, exempt des souillures de la guerre, de la haine, de l’inégalité entre les sexes, entre les hommes, entre les hommes et les femmes.

Este paradigma masculino/femenino que juzgamos nocivo o decadente se prolonga y sobrevive sin embargo en infinidad de binomios conflictivos, provocando enfrentamientos y sufrimientos. Sentimos la necesidad de deconstruirlo con el utópico deseo de combatir las injusticias sociales, la misoginia y todas las taras de nuestra sociedad mundial neo-liberal, culpable de tantos crímenes a través de todos los sistemas de explotación de la humanidad. Me propongo aquí modestamente observar las mutaciones políticas y poéticas posibles del paradigma con lo que me sugieren tres obras estimulantes al respecto : Le colonel William F. Cody (Buffalo Bill), un cuadro de Rosa Bonheur, Le ravissement de Lol V. Stein, una novela de Marguerite Duras, y La noche de la pantera, un poemario de Clara Janés. En ellas efectivamente parece soñarse, con argumentos que no son filosóficos sino estéticos, una po-ética de lo femenino y de lo masculino conforme con un mundo nuevo, redimido del oprobio de la guerra, del odio, de la desigualdad entre los sexos, entre los hombres, entre los hombres y las mujeres.

Texte intégral

1Je voudrais faire un livre bien en tous genres, avec pleins et déliés, envers et endroit, ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, féminin et masculin, bleu et rouge, ou pourquoi pas indigo, avec de la rationalité phallique, mais aussi bien entendu de l’émotion, ce ressenti fécond, troublant, qui fait appel à l’autre hémisphère, celui que les femmes ont plus développé dit-on (aujourd’hui, on sait que c’est faux, merci Anne Fausto Sterling), avec des insectes, mais aussi des bœufs et des taureaux race du Cantal et des chevaux comme dans un tableau de Rosa Bonheur qui se travestissait en homme sur les marchés aux bestiaux pour pouvoir les peindre, avec la mer et la montagne comme une paella valencienne, l’Enfer et le Paradis ou un Jardin des Délices équivoque et hasardeux, avec un don de double vue pour voir et entendre la double vie des formes de la nature, car le « deux » autrefois honni, le deux avec tous ses multiples, me paraît (à présent que j’ai tant vécu, et même si j’ai un peu scrupule à le reconnaître et plus encore à le dire) meilleur ou plus innocent (vaguement désuet, démodé, vintage) que l’individualisme libertaire qui prône une morale individuelle affranchie de la morale civique et d’un modèle apaisé du rapport des sexes, et qui tend plutôt à construire une société de la dispersion, du libre-échange et de la libre circulation, pour tout dire néo-libérale, où nous deviendrions tous des consommateurs désaffiliés du sexe, du genre, libérés des contraintes de la société, contraintes civiques comme contraintes morales, au nom d’une liberté individuelle sans référence, seule apte semble-t-il à nous délivrer du deux, de ses impasses dogmatiques comme de ses insupportables stéréotypes. Une société libérale totalement affranchie s’impose de plus en plus et nous séduit avec ses nouvelles fabriques paradoxalement normatives : il n’y aura plus de place bientôt pour le masculin et le féminin dans un monde acquis à un individualisme libertaire qui semble nous sauver de l’impasse duale et qui prône la liberté comportementale absolue, antisociale sous ses airs démocratiques.

  • 1 Le colonel William F. Cody (Buffalo Bill), 1889, Buffa...

2Je vous avoue que je voudrais être plutôt Rosario Sánchez Mora la Dinamitera, combattante parmi les miliciens républicains espagnols de 1936-39, ou à tout prendre Buffalo Bill sur son coursier blanc, peint avec bonheur en 1889 dans son domaine de By par Rosa Bonheur1, plutôt que ce cyborg dénaturé rêvé par la Finance et par la société du profit. Rêvons un peu : si je pouvais être Buffalo Bill je serais allé voir Rosa Bonheur dans son domaine de By sur mon coursier, mais accompagné de Calamity Jane et de ma petite fille toutes les deux chevauchant elles aussi un beau coursier, blanc de préférence, c’est ça qui aurait fait un beau tableau tout à fait irréaliste ou surréaliste, un tableau qui eût mis en déroute le paradigme binaire et qui l’aurait remplacé par un paradigme tout simplement intelligent, fondé non sur la reconnaissance de la domination masculine et de toutes les valeurs stéréotypées qui l’autorisent et la pérennisent, mais sur l’attrait décisif du deux et de ses ramifications, attrait poétique, inventif et progressiste qui rompt enfin la clôture de l’imaginaire institué sans pour autant abolir triomphalement la différence des sexes. Ne peut-on avoir de la différence des sexes une vision poétique, c’est-à-dire efficacement politique, faire en sorte que le pouvoir soit partagé par tous, donc par les deux sexes ? Faut-il tuer la différence sexuelle pour établir la justice sociale ? Prenons en charge, par notre engagement poétique, l’auto-institution progressive d’une justice sociale qui n’a pas besoin de tuer la différence sexuelle pour advenir. Or justement Buffalo Bill est venu seul, érigé et caracolant, du haut de son blanc coursier. Le rêve poétique masculin de Rosa Bonheur se clôt-il ici comme tant de souhaits politiques qui se donnent l’illusion de pouvoir changer la société ?

3Mais ce couple en fait n’existe pas ou existe très peu, il s’agit pour Calamity Jane d’un autre Bill (nous avions mal compris), Wild Bill Hickock, et pas Hitchcock, mais pas non plus Buffalo, même si Calamity a joué son propre rôle dans les Shows du Grand Ouest, les Wild West Shows, où vers la fin de sa vie elle a rencontré Buffalo. Ce rêve poétique ou politique d’une Rosa peignant « Buffalo et Calamity » qui caracoleraient côte à côte, mâle et femelle, dans une stricte égalité de pouvoir militaire et de bravoure exterminatrice s’efface aussitôt que né. Mais c’est tout de même un grand rêve que me suggère, avec sa palette et son empathique pinceau, Rosa : Rosa au château de By à Thomery, Rosa et sa lionne, Rosa aimant les bêtes, les bœufs, les chevaux, les moutons, les biches, les mouflons, les lapins, les cerfs, les chiens bien sûr, les troupeaux, les labours, Rosa au tempérament masculin, aimant le regard des bêtes, « mariée » successivement à deux femmes et glorieuse malgré ses différences. [Aujourd’hui (7 avril 2013) un papa et une maman hétérosexuels ont tué à force de coups leur nourrisson d’un mois]. Je fais le rêve politique de changer le monde par la force de l’invention poétique : au lieu de lutter contre toute forme de pouvoir, faire en sorte que le pouvoir soit partagé par tous. Faut-il pour autant supprimer la différence sexuelle, mais quelle différence en réalité ? Changer de sexe est pour certains et pour certaines un rêve en partie réalisable, mais change-t-on pour autant la distribution inéquitable du pouvoir, change-t-on pour autant la Table des contraires qui avec scélératesse sommeille sous les paradigmes masculin/féminin. Il semblerait que Buffalo Bill ait été un fervent défenseur du vote des femmes, j’ai donc bien fait de le choisir, mais si j’étais Buffalo Bill je n’aurais probablement pas éliminé le chef des Cheyennes, Main-Jaune, ni tué les Indiens, et Rosa n’aurait jamais voulu non plus tuer les bisons, elle a pourtant reçu la visite de Buffalo Bill et elle l’a peint avec une même estime pour lui que pour son blanc coursier. Rien n’est simple, mais j’aurais bien aimé quand même que Buffalo Bill et Calamity aient eu une liaison, cela aurait arrangé mes affaires au moment de rédiger cette note sur l’attrait décisif du deux, point aussi félon qu’on voudrait nous le faire croire. Cet attrait pourtant n’est pas une infidélité à mes principes républicains, le même pain, les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous, chaque citoyen ou citoyenne pouvant participer sur un rapport d’égalité avec tous les autres à l’activité politique de la société, à l’élaboration des lois et aux décisions gouvernementales.

4Renier le paradigme masculin/féminin, nier la différence des sexes ne rétablira pas la justice sociale, on multipliera à l’infini les versions de la sexualité (autant de sexes que d’individus), mais on évitera soigneusement de réparer les discriminations envers les femmes et d’empêcher les violences contre elles. Dans une société moderne et éclatée où seules seraient valorisées les infinies différentielles sexuelles (8 milliards dans le monde, bientôt 10 milliards de différentielles sexuelles) les femmes resteront des dominées. C’est dans la logique du capitalisme et du néo-libéralisme, ce modèle économique qui assure le triomphe du patriarcat et qui rend haïssable le paradigme masculin/féminin, pour des raisons qui ne tiennent pas au paradigme lui-même, mais au système politique qui l’a vidé de sa créativité et qui en a fait un instrument de domination et d’extermination : les tenants du néolibéralisme travaillent en effet à bâtir une société complice de l’extermination du prolétariat, complice de la relégation de ce prolétariat particulièrement exposé au niveau mondial que sont les femmes, et complice (pour des raisons à présent anthropologiques) de la discrimination de l’homosexualité accusée de mettre en péril l’espèce humaine et en danger la filiation.

5Je pense à Lol dans le champ de seigle (Le ravissement de Lol V. Stein, de Marguerite Duras, 1964). Lol cède à l’attrait du dédoublement ; dissimulée dans le champ de seigle, sous les fenêtres des chambres de l’Hôtel des Bois, elle regarde le peu qu’elle peut voir à cette distance d’une rencontre d’amour : la rencontre d’un homme (qu’elle vient de choisir) et d’une femme, l’amie d’enfance qu’elle a choisie depuis le collège; mais en même temps elle tient leur paradigme sous l’empire de ses yeux, elle exerce le pouvoir politique à égalité avec chacun d’eux, elle n’est dominée par personne, et personne n’a plus de pouvoir qu’elle pour décider des règles communes qui désormais concerneront sa vie et celle des autres. Lol exerce une sorte de démocratie directe. Qui a dit que les femmes écrivent des livres sans lien avec la politique ? Les femmes écrivent des livres féministes et politiques où ‘liberté’ et ‘égalité’ deviennent des notions indissociables. Lol Valérie Stein, l’héroïne du Ravissement de Marguerite Duras, exerce à sa façon, détachée des affaires du monde, par son retrait même du monde dont elle est en quelque sorte une évadée poétique, un pouvoir politique à égalité avec les deux acteurs de la rencontre paradigmatique masculin/féminin: Jacques Hold, l’homme qu’elle a choisi, celui qui raconte son histoire (car c’est un homme, Jacques Hold, le narrateur), et Tatiana Karl, l’amie d’enfance qui est la maîtresse de Hold. Ces deux acteurs de l’histoire de Lol ont un rôle suprême, Tatiana, son corps nu, blanc, sous sa longue chevelure noire, occupe l’imaginaire de Lol et le cadre de la fenêtre éclairée de l’Hôtel des Bois, tel un écran de projection dans la nuit ; cette inscription blanc et noir encadrée par la fenêtre de l’Hôtel est semblable à une page d’écriture et les pages se tournent au fur et à mesure que les corps de Tatiana et de l’homme, Hold, passent et repassent dans la lumière, apparaissent et disparaissent, se déplacent sur le cadre. Ce film-écrit est dominé par le regard avide de Lol ; quant à Jacques Hold, l’amant de Tatiana, qui lui aussi se projette sur l’écran de la fenêtre, l’homme que Lol a choisi et à qui Lol a délégué sa voix pour raconter son histoire, il est un narrateur dont l’apparent pouvoir est détourné, pure conséquence d’une machination dont Lol est le Deus ex maquina. Car c’est bien Lol la miraculeuse qui subvertit le destin rigide du paradigme, qui introduit dans le paradigme un trouble durable, qui abolit la hiérarchisation du pouvoir politique, Lol dans le champ de seigle, dans ce hors-champ du film-écrit, délègue tout pouvoir, celui des acteurs du récit et celui de l’écriture, et pourtant personne n’a plus de pouvoir qu’elle pour décider des conditions de possibilité du récit, des conditions de possibilité de sa liberté. Lol subjugue, impérieuse malgré son errance, ou grâce à son « ravissement ». Elle est comme la liberté qui invente et qui instaure l’égalité. La liberté de Lol et l’égalité des diverses fonctions du récit deviennent des notions indissociables. Lol est l’image d’une démocratie qui ne serait jamais privatisée par une élite, elle met en question, à l’intérieur du texte littéraire et au sein de ses instances, les représentations et les hiérarchies collectivement admises. Le récit dont Lol est le centre énigmatique a une fonction politique, plus encore que philosophique.

6On sait que Lol a occupé la pensée de la psychanalyse, comme fit Gradiva. Ce sont ces figures féminines interrogatrices qui épaulent le mieux notre vieux et préoccupant paradigme dont les valeurs stéréotypées se trouvent largement dépassées, anéanties ou subverties, remplacées par des énigmes poétiques qui ont sur le monde un pouvoir politique révolutionnaire. Lol, cette figure féminine inventée par une femme, n’est dominée par personne, la valeur « domination » est par elle, par son pouvoir poétique, pulvérisée, Lol couronne le mouvement ouvrier qui depuis le xixe siècle s’efforce d’abolir l’esclavage du prolétariat jusqu’à notre époque où lentement celui-ci semble s’éteindre, exténué et trahi par le gouvernement inique de la Finance. Lol ne domine personne et n’est dominée par personne, elle tire sa force à la fois poétique et politique de son aptitude à interroger sans fin le paradigme Jacques Hold/Tatiana Karl, cette version pour elle enfin abordable du paradigme perdu sur lequel s’ouvre le récit de son histoire : Michael Richardson/Anne-Marie Stretter. Elle construit ainsi, par cet apprivoisement des deux sexes, par leur absorption ou leur digestion alchimique, un monde humain et social vivable, sans conflits de pouvoir, où chacun des deux sexes est si faible désormais, si dépourvu face à l’autre qu’il n’est plus besoin pour combattre la domination masculine de construire un monde sexuellement atomisé. Lol est une figure des Lumières qui restaure discrètement l’idée même de société dans notre monde où triomphent de plus en plus l’individualisme libertaire et la logique d’atomisation où nous avons cru trouver le salut, mais qui laisse le terrain libre pour les pires discriminations, les pires injustices et les pires violences sociales : celles qui concernent des catégories humaines universelles, comme le prolétariat (sa nature a changé, mais il y a toujours un prolétariat, la classe des travailleurs dominés et exploités dans l’industrie et le secteur tertiaire), comme les femmes et comme les homosexuels.

7Lorsque Lol depuis le champ de seigle où elle se cache regarde le couple qui passe et repasse derrière la fenêtre, lorsque Lol aperçoit leur ombre, elle ne voit pas que Tatiana Karl et Jacques Hold, c’est aussi le souvenir d’une certaine mémoire qui revient et repasse, une autre scène du deux, le paradigme qui ouvre le récit : Michael Richardson dansant avec Anne-Marie Stretter. Cet effet de double bond, de ‘liaison double’, élargit à l’infini les orbitales du couple masculin/féminin, ces deux registres humains qu’il m’importe aujourd’hui de sauver de l’atomisation libertaire et du capitalisme absolu où nous baignons. Lol contemple, apparaissant puis disparaissant du cadre de la fenêtre, le paradigme béni des Dieux que nous ne cessons nous-mêmes de convoquer depuis deux ans, les deux éléments chimiques, masculin et féminin, qui impliquent les lointains agents de sa venue au monde littéraire comme sujet ravi. Sommes-nous ravis nous aussi ? Aussi bien est-ce ce qui pourrait nous convenir le mieux.

8Le ravissement de Lol dans lequel tout le récit baigne, qui constitue la matière étrange, inoubliable, du livre, et qui est le style de Marguerite Duras, ne comporte aucune soumission aux conventions sociales et culturelles qui nous rendent habituellement très méfiants à l’égard de la dyade, objet de nos interrogations et de nos critiques. Le ravissement qui est le propre de cette fable inexpliquée et envoûtante, que l’écriture laisse flotter devant nous sans tenter de la rendre cohérente ni même compréhensible, est un mode de décrochement du paradigme qui n’a recours ni à la raison discursive (à l’explication ou à la justification), ni à la contestation philosophique ou politique. Le paradigme n’est pas contesté de façon frontale ou frondeuse, il ne subit pas une modification qui pourrait avoir des effets politiques secondaires, il est (comment dire?) allégé par le regard de Lol. Lol ôte au paradigme décrié ce qui lui nuit le plus, sa polarité dominant/dominé.

9C’est, à travers le paradigme qui passe, disparaît puis repasse dans le cadre de la fenêtre, un heureux détachement qui se dit et en même temps un pouvoir explicite qui s’institue et qui met fin, dès le début du livre et jusqu’à sa dernière page, à la hiérarchisation de la société. Le masculin et le féminin qui passent et repassent avec une sorte de lassitude ou de manque de conviction dans le cadre de la fenêtre sont devenus l’un et l’autre sans pouvoir. Le seul pouvoir qui s’auto-institue entre les pages du livre est celui de Lol, de Lol qui se tient éloignée par sa « maladie » de tout pouvoir temporel. Mais justement Lol, comme l’œuvre littéraire dont elle est l’emblème, n’est dominée par personne. Qu’est-ce à dire ? Que dans nos vies nous devrions imiter le détachement ou le ravissement, la maladie de Lol, afin d’échapper aux impasses du paradigme masculin/féminin, à ses méfaits et à ses tentations ? Que nous devrions faire œuvre littéraire ou œuvre d’art afin de nous soustraire aux impératifs canoniques, de manifester notre autonomie par rapport à la hiérarchisation entre les individus aux commandes qui ont le pouvoir politique et financier et le reste de la population qui est contrainte d’obéir et de subir, entre les dominants et les dominés, dans bien des cas entre les hommes et les femmes ? Voilà un souhait éthique et un propos intellectuel et artistique l’un et l’autre légitimes, et c’est le sens que le désir de faire une œuvre bien en tous genres pourrait prendre à la lumière de ce grand détachement de Lol qui anéantit sans violence l’état de domination, domination active (exercée sur autrui) et domination passive (subie), où se trouve le monde : elle respecte tout en le dissolvant le pouvoir de séduction propre au féminin de Tatiana (et je ne dis pas ‘à la femme’), et elle accepte tout en le détournant le pouvoir politique propre au masculin de Jacques Hold (et je ne dis pas ‘à l’homme’), le narrateur du Ravissement étant l’exécuteur littéraire de Lol, celui qui écrit dans la fascination de Lol l’histoire de Lol. Chacun des trois protagonistes essentiels a, de la sorte, sa frange de pouvoir qui ne nuit pas aux autres, tout au contraire qui les complète et qui les seconde.

10Une société démocratique, autrement dit autonome, une société qui pose l’égalité des citoyens comme la condition de possibilité de leur liberté, implique que chaque citoyen ne soit dominé par personne. Personne n’aura plus de pouvoir que soi pour décider des règles communes nous concernant tous. Le pouvoir ne doit être privatisé ni par une élite politique ou financière, ni par une bureaucratie, ni par une population d’experts ou supposés tels. Le livre de Duras instaure bien une sphère publique où les personnages-citoyens sont à la fois libres et égaux, rendus libres et égaux par le ravissement de Lol, clé de voûte d’un récit dont la valeur poétique EST politique et qui de surcroît laisse finalement au lecteur et à son imagination la part de responsabilité la plus importante. En l’absence de participation effective du lecteur, le récit de Duras se trouve comme désactivé, nous sommes tous convoqués à partager le pouvoir avec les membres de la collectivité qui compose le récit, Lol ne retire à la dyade masculin/féminin les attributs statiques consacrés par les conventions et les mythes que pour les disperser entre tous les acteurs du récit, ce qui a pour effet de débrider les stéréotypes et de délivrer l’ankylose du paradigme masculin/féminin. Lol dissout l’idée de pouvoir et n’occupe elle-même ni le dessus ni le dessous dans la distribution des rôles, celui qui lui revient étant inqualifiable, évasif. Et si Lol possède une vérité, si elle est en elle-même une Vérité, c’est par sa mise en question à la fois poétique et politique des représentations collectivement admises du masculin et du féminin. Si elle s’éteint et sommeille pendant dix ans après avoir vu lui échapper son fiancé Michael Richardson, jeune homme oisif, fils de propriétaires terriens, et après avoir renoncé à la vie normée qui lui était promise tout juste sortie du collège (le mariage de Lol devait avoir lieu à l’automne), plus que par sa déception d’amour (quand le fiancé pendant le bal au Casino municipal l’abandonne pour Anne-Marie Stretter) c’est par un paradigme masculin/féminin inattendu (hypnotisant comme un fantasme et très éloigné du modèle patriarcal) que Lol tombe, comme on dit, malade. Voilà une recréation du paradigme tout à fait bien venue pour nous donner une idée de ce que peut la littérature. Lol éprouve une folle passion pour son fiancé, MAIS c’est seulement le jour du grand bal, au Casino, que son histoire commence, c’est l’entrée en scène du féminin qui la frappe d’immobilité, c’est Anne-Marie Stretter. Je ne veux pas m’étendre sur le personnage de mère que cette femme, plus âgée et accompagnée de sa fille quand elle arrive au bal, recouvre, mais seulement insister sur ce paradigme aux désinences ‘durassiennes’, une mère et un jeune homme de 25 ans qui pourrait être son fils qui dansent, éperdument fondus l’un dans l’autre. Ce paradigme aux mille motifs autobiographiques ouvre dans Lol une éternelle blessure qui fait d’elle pendant dix ans une « belle au moi dormant ». Le cœur de Lol lui manque, le cœur de Lol n’est pas, comme on dit, ‘là’, à cause de cette scène où un certain paradigme masculin/féminin a fait effraction, l’a blessée et endormie comme l’aurait fait une pomme empoisonnée, mais ce paradigme, dans une fable qui en dit long sur les souffrances liées au sexe et à une généalogie fantasmatique, accomplit le miracle de rendre Lol libre de toute domination, il la dote pour l’éternité, il lui donne quand elle se réveille de son sommeil de dix ans, un pouvoir absolu sur tous les êtres qui l’approchent. Un tel pouvoir n’est pas exactement un pouvoir politique, c’est un pouvoir inqualifiable par des mots tranchants et sûrs d’eux-mêmes, il faut recourir pour en parler à des mots balbutiants, c’est un pouvoir sur les autres qui tient au style évasif, égaré, de Lol, et le style de Duras est cela-même, il a un pouvoir étrange que l’on peut renier ou doucement accepter, un pouvoir qui n’entre pas dans les canons du pouvoir, un pouvoir que l’on respectera, mais dont on pourra aussi bien se moquer, un pouvoir fragile ET qui tient cependant à sa merci le paradigme masculin/féminin. N’est-ce pas là comme un souhait de Castoriadis, l’inspiration d’une démocratie directe dans laquelle chacun pourrait participer, sur un rapport d’égalité avec les autres, à l’activité auto-instituante de la société, une société où l’on se sentirait à la fois libre et lié aux autres dans un vrai rapport d’égalité, fait de pouvoirs partagés et compatibles entre eux, libéré des diktats paradigmatiques, mais non du paradigme fantasmatique particulier à chacun de nous ? Car Jacques Hold a son propre paradigme masculin/féminin, et Tatiana Karl aussi a le sien, de la même façon que chacun parmi nous a son propre destin paradigmatique invisible ou étouffé souvent par les canons, les normes et les impératifs sociétaux. Faire surgir des paradigmes fantasmatiques imprévus et libres sous les vieux restes du paradigme institutionnalisé par le patriarcat, les découvrir comme des libérateurs de forces endormies sous les dépôts de la tradition, sous toutes les contraintes sociétales, usées, encombrantes et néfastes qui les recouvrent, et qui les étouffent, serait-ce l’entreprise, l’aventure dans laquelle les littératures et les créations, sans forcément le savoir, et sans se l’être proposé, s’engagent ?

11La longue Suite poétique, inédite, de Clara Janés, La noche de la pantera (La nuit de la panthère) se berce d’un autre paradigme fantasmatique qui déjoue lui aussi les assignations genrées dont nous nous détournons avec foi et raison au cours de nos lectures, de nos écritures et de nos épopées quotidiennes. Le poème s’inspire d’une chanson populaire du Mazandéran, région du nord de l’Iran, sur la côte méridionale de la mer Caspienne. Cette chanson raconte l’histoire de Mina, la jeune fille aux yeux rouges, amoureuse de la panthère. La panthère lui rendait visite toutes les nuits et les hommes du village, jaloux, décidèrent de lui donner la mort. Au premier coup de feu, la panthère s’enfuit dans la forêt et la jeune fille la suivit. Toutes les deux se perdirent pour toujours dans la nuit. Mais la poète continue la chanson, car celle-ci a réveillé le paradigme fantasmatique qui la fait vivre et créer avec cette force magique qui nous émeut tant jour après jour ; elle s’introduit dans le corps de Mina pour une chasse amoureuse et mystique qui n’a pas de fin, car voici que cette érotique poursuite occupe nos rêves de chaque nuit, nos rêves qui se bercent de la sombre et voluptueuse mélopée, du fol désir qu’inspire la panthère blessée dont les traces de sang sont autant de calligraphies d’amour et de mort, séminale source de l’enfantement poétique.

12Comme François d’Assise, la panthère s’est sans doute réfugiée dans une caverne que la poète-Mina cherche à trouver, bravant les flèches, les lances et les fusils des hommes, ces infidèles qui traquent dans la forêt pour les tuer les amants, une forêt qui me rappelle la forêt nocturne de Noces de sang. La poète, dans sa fuite ou sa quête qui emplit le long poème de son halètement, marche sur des traces de sang qu’elle croit reconnaître, parmi landes et taillis, rêvant à la noire source qui gicle des flancs fugitifs de la panthère, à sa suave foulée, cherchant le chant qu’aurait inscrit sur la roche ou sur le tronc d’un chêne la compagne érotique et mystique, douce et cruelle, dont les caresses, l’effluve, les suaves et sauvages griffures sont nécessaires à l’engendrement du poème, ce fruit sensuel et sacré d’un accouplement mythique qui fait hurler le paradigme, arraché à sa poisse stéréotypée. Et la course éperdue pour rejoindre la panthère peut-être blessée à mort par les chasseurs se tresse avec le goût encore violent d’enlacements et de griffures qui ne laissent aucun doute sur le caractère sexuel d’un paradigme aux accents mystiques qui semble parfois évoluer dans le ciel comme une constellation inconnue des amoureux de la nuit et des étoiles. C’est sur fond de forêt, de sang, de feu et de traque que le long poème d’amour s’épanouit ; à la frontière indécidable de la vie et de la mort on évoque les enlacements du passé comme ceux de Galatée et d’Acis guettés par le sombre ennemi à l’évocation duquel le désir s’exalte et enfante ce texte haletant aussi bien d’agonie que d’extase. Et même si la panthère a des feintes et des violences qui évoquent un partenaire masculin, le féminin qui l’orne et dont on ne peut détacher la pensée trouble profondément le paradigme dont nous guettons et savourons les mutations et les miroitements partout où nous le pouvons, et précisément dans les textes qui nous émeuvent le plus (et Albertine donc, ah Albertine !). Mais ce qui dans La nuit de la panthère nous trouble, plus encore que le versant féminin du partenaire amoureux dont les douces griffes et les pénétrantes calligraphies semblent résoudre l’équivoque, c’est la mort : ce songe érotique et mystique ne saurait se passer d’elle. La mort habite l’étreinte nuptiale, elle traque les amants, elle est dans la forêt, dans les fourrés, dans les poursuivants, dans les flaques de sang, dans l’incendie qui égare les chasseurs, dans cet amour qui ne se dit pas, elle est jusque dans le lit obscur de la dernière rencontre :

Reverberan los rugidos de plata

y ensanchan la noche.

Emboscado tu amor
asalta la mano de la luna en mi pelo
y yo me desnudo de la luz
para entrar contigo
en ese lecho oscuro
donde unidos los cuerpos
son un agua negra
sosegada
que sólo a sí misma se conoce.

[Les rugissements d’argent scintillent
et agrandissent la nuit.
Ton amour embusqué
assaille la main de la lune dans mes cheveux
et moi je me dénude de la lumière
pour entrer avec toi
dans ce lit obscur
où les corps enlacés
sont une eau noire
paisible
qui ne connaît plus qu’elle-même.
(Trad. de l’auteur)]

13C’est pourquoi sans doute cette relation troublée du masculin/féminin, où le masculin comme le féminin titubent, bravant et fuyant les codes, les genres et les lois, est riche de tous les dons de la nature, pétales, feuilles d’automne, odeurs de terre mouillée, paniers de poires, trèfles, verveines, romarin, fleuve et fourrés, libellules, rosée, aubépines, pétunias, odeur du pain, goût de l’anis, mousse, airelles, lacs, mûres, blés, aigrettes et loriots, rossignol, étoiles, aubes et crépuscules. Cet amour cosmique unit l’injoignable, la panthère et la jeune femme, dans une immense secousse, ce Big Bang accouche du poème et d’un sentiment de plénitude qui tient en respect les codes sociaux et la mort ; on dépasse ici l’étroitesse des assignations tant sexuelles que genrées, ces assignations et distinctions n’ont plus cours dans l’univers mythique du poème qui évolue à cent lieues au-dessus des cloisonnements identitaires. Le moi du féminin (Mina, la poète) est ici sans fond, le moi n’est pas même dormant, il a perdu ses frontières et il est comme pulvérisé par une force centrifuge qui l’arrache à tout type d’assignation sociale, son seul idéal est de beauté, sa seule vie est ce chant où se dit en vocalises infinies le désir d’assomption et de ravissement, le souhait d’une extase contagieuse qui nous permette de dépasser toutes nos limites. La seule contrainte amoureusement acceptée est l’exigence de beauté qui contient toute une éthique, non dite et d’autant plus efficace et communicative, ce long poème est une vraie « poéthique ».

14Alors oui, je voudrais faire un livre bien en tous genres, qui inclurait le masculin et le féminin avec amour et conviction, quelle prétention, ou quelle déraison ! Un livre ouvert à toutes les tempêtes susceptibles de secouer ce poirier du paradigme masculin/féminin. Je voudrais être Rosa Bonheur peignant Buffalo Bill sur son coursier blanc accompagné (je sais, c’est impossible) de Calamity Jane et de leur fille toutes deux montées elles aussi sur un beau coursier ; je voudrais être Lol ou MD suffisamment absentes à leur moi pour inspirer une fable poétique et politique qui aère le paradigme outrancièrement duel, responsable des malheurs sociétaux, une fable sur une possible démocratie où liberté et égalité ne seraient plus de vains concepts ; je voudrais comme la poète-Mina rejoindre, au risque de mourir, la panthère peut-être blessée dans sa caverne pour, avec elle, refaire le monde, comme dans un mythe de création, un monde net des souillures de la Finance, de la politique, de l’inégalité entre les sexes, entre les hommes, entre les hommes et les femmes.

Notes

1 Le colonel William F. Cody (Buffalo Bill), 1889, Buffalo Bill Historical Center (BBHC) à Cody (Wyoming).

Pour citer ce document

Michèle Ramond, «Les mutations du paradigme Masculin/Féminin à la lumière de Rosa Bonheur, Marguerite Duras et Clara Janés», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Les paradigmes Masculin/Féminin, Partie 1 - Approches théoriques, mis à jour le : 30/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/1008.

Quelques mots à propos de :  Michèle  Ramond

Michèle Ramond – Professeure émérite de l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Michèle Ramond a animé des séminaires et publié de nombreux articles et ouvrages sur la littérature espagnole et sur Federico García Lorca (Amours ibériques, Paris, Indigo, 2010 ; Masculinféminin ou le rêve littéraire de García Lorca, Paris, L’Harmattan, 2010).

Dans le cadre de ses recherches sur les femmes, elle a créé en 2003, à l’Université Paris 8, l’équipe de recherches « Gradiva. Créations au féminin », transformée en Association en 2008 (http://gradiva.univ-pau.fr/live/). Elle a publié dans ce cadre plusieurs livres collectifs. Son dernier livre sur l’écriture des femmes est Quant au féminin, Paris : L’Harmattan, 2011. En 2010 elle a créé chez L’Harmattan la collection « Créations au féminin ».

Elle a traduit en particulier Trampantojos, de l’écrivain argentin Saúl Yurkievich, sous le titre Bonheurs du leurre (Paris, Gallimard, 2010) et elle est auteure de fictions : La Moureuse, 1987 (Paris : Le Hameau), Vous, 1988, L’Occupation, 1991, Feu le feu, 2004, Voyage d’été, 2006, Lise et lui, 2008 (Paris : Éditions des femmes), Les nuits philosophiques du Doctor Pastore, 1997 (Paris : L’Harmattan).

michele.ramond@gmail.com