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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2014 Partie 1 - Approches théoriques

Élisabeth Campagna-Paluch

Écrire et témoigner au féminin

Article
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Écrire, témoigner au féminin, raconter, créer une œuvre artistique, loin d’être un acte banal, s’inscrit pour la femme artiste dans une démarche d’engagement personnel qui peut être perçue comme un geste politique, tant l’histoire des femmes est ou a été peu racontée et considérée au fil du temps.

Michelle Perrot dans Faire l’histoire des femmes (2001) explique : « Pendant longtemps, le récit historique a ignoré les femmes peut-être même l’historien ne les voyait-il pas ». Plusieurs niveaux de silence s’enracinent tous dans un même socle, « celui de la différence des sexes et d’une domination masculine sur l’événement, le récit et la symbolique qui les régit ». Cela est dû « à la relative absence des femmes de l’espace public, le seul qui mérite intérêt et récit ; aux sources où puisent les historiens, sexuellement dissymétriques ; à un niveau de silence, celui du récit qu’est toute histoire ».

Le récit de la vie de Gerolama, ma grand-mère maternelle, femme anonyme, et de sa famille, permet justement de « faire l’histoire des femmes » en ne s’intéressant pas uniquement à des femmes au destin exceptionnel, reines ou héroïnes, mais tout simplement à des femmes issues du peuple, à la vie banale et riche à la fois, afin de donner sa place à une histoire des femmes renvoyant à une culture féminine ici, le récit d’une légende des femmes, mais en dehors de toute spécificité féminine qui renverrait à une soi-disant « littérature féminine ».

Writing, testifying, telling a story, creating a piece of art, far from being a mundane act falls into an actual process of personal commitment, which could be seen as a political gesture if we take into account how little the history of women has been told throughout the time.

Michelle Perrot in Faire l’histoire des femmes (2001) explains : « The historical narrative has ignored women for a long time, the historian himself probably didn’t see them ». Several levels of silence are all rooted in the same grounding, that of sexual differentiation and of the male domination on the events, on the storytelling and on the symbolism governing them. It’s due « to the relative absence of women on the public space, the only space which deserves interest and storytelling ; to the sources used by historians, which are sexually dissymmetrical ; also to a level of silence, which is the very thread of the narrative, like in any story ».

The telling of the story of Gerolama’s life, my maternal grandmother, an anonymous woman and that of her family provides us with the right opportunity of « making the history of women », by taking a particular interest not only in exceptional women, like queens or heroines but also in women of the common people, whose lives are both mundane and rich. The objective here in a legend of women is to give (back) the history of women with a feminine culture its actual importance : this story is meant to be part of a larger scope and not meant to be reduced to a pseudo « feminine literature ».

Texte intégral

Introduction

1Écrire, témoigner au féminin, raconter, créer une œuvre artistique, loin d’être un acte banal, s’inscrit pour la femme artiste dans une démarche d’engagement personnel qui peut être perçue comme un geste politique, tant l’histoire des femmes est ou a été peu racontée et considérée au fil du temps.

  • 1 Michelle Perrot, « Faire l’histoire des femmes », in :...

2Michelle Perrot dans Faire l’histoire des femmes (2001) s’interroge sur les travaux historiques concernant les femmes. S’agit-il d’une « histoire des femmes ou (d’une) histoire du genre justement ? Certains pensent que le genre risque de détourner des femmes, au bout du compte. Réfléchir à la différence, n’est-ce pas un moyen insidieux d’abandonner la recherche sur la culture féminine, sur ces objets qui avaient fait la richesse des années 1980 ? »1.

  • 2 Ibid, p. 229-230.

3Michelle Perrot toujours (2001), concernant « les silences de l’histoire des femmes » explique : « Pendant longtemps, le récit historique a ignoré les femmes peut-être même l’historien ne les voyait-il pas ». Plusieurs niveaux de silence s’enracinent tous dans un même socle, « celui de la différence des sexes et d’une domination masculine sur l’événement, le récit et la symbolique qui les régit ». Cela est dû « à la relative absence des femmes de l’espace public, le seul qui mérite intérêt et récit ; aux sources où puisent les historiens, sexuellement dissymétriques ; à un niveau de silence, celui du récit qu’est toute histoire »2.

4Les travaux des historiens ont montré que les résistantes-héroïnes de la Seconde Guerre mondiale, à la Libération, contrairement aux hommes, se sont tues ou ont témoigné peu ou tard. En témoignant, en écrivant, elles s’opposent au discours sur la représentation féminine. Les femmes-héroïnes sont aussi étrangement invisibles lors des commémorations qui soudent la nation autour des valeurs républicaines.

5L’exemple de femmes qui transgressent les règles traditionnelles du genre comme Lee Miller, reporter-photographe pendant la Seconde Guerre mondiale, révèle une approche engagée et un témoignage particulier du conflit, qui s’écarte étonnamment de celle de son collègue, photographe de l’époque, Robert Capa.

  • 3 Élisabeth Campagna-Paluch, La légende des femmes, Réci...

6Le récit de la vie de Gerolama, ma grand-mère maternelle, femme anonyme, et de sa famille, permet justement de « faire l’histoire des femmes » en ne s’intéressant pas uniquement à des femmes au destin exceptionnel, reines ou héroïnes, mais tout simplement à des femmes issues du peuple, à la vie banale et riche à la fois, afin de donner sa place à une histoire des femmes renvoyant à une culture féminine, ici le récit familial d’une légende des femmes3, racontée par Gerolama et écrite par moi-même, mais en dehors de toute spécificité féminine qui renverrait à une soi-disant « littérature féminine ».

  • 4 Daniel Bertaux, Les récits de vie, Paris : Nathan, 1997.

7À partir de l’approche méthodologique du récit de vie et notamment des travaux du sociologue Daniel Bertaux (1997)4, j’ai recueilli des témoignages auprès des membres de la famille (huit en tout, quatre hommes et quatre femmes) qui m’ont permis de dégager un roman familial et une mémoire d’enfants d’émigrés, qui se transmettent de génération en génération.

8Afin de mieux comprendre le contexte de ce travail de recherche, une présentation rapide de l’objet de mon étude me semble indispensable.

9La famille de ma grand-mère maternelle Gerolama quitte l’Isola delle Femmine en Sicile, île et presqu’île au Nord-ouest de Palerme, pour Sousse en Tunisie en 1892. Antonio, le grand-père de Gerolama émigre avec sa femme, Anna-Maria et ses six enfants alors qu’il est déjà âgé de quarante-sept ans. Son émigration n’est pas économique : il est tailleur de pierres et possède des terres d’arbres fruitiers, elle n’est pas non plus politique, bien qu’adolescent il ait participé à l’épopée des Mille de Garibaldi en Sicile comme piciotto, elle est vraisemblablement sociale, du fait de la mafia qui règne en maître sur l’île et qui pratique le racket auprès des propriétaires terriens.

10À partir de ces récits de vie, un roman familial s’est construit à travers un mythe, celui de l’Isola delle Femmine qui s’inscrit dans la mémoire familiale et se transmet de génération en génération de filles, plus particulièrement.

Le silence des femmes

  • 5 Luc Capdevila, François Rouquier, Paula Schwartz, Fabr...

11Les travaux de l’Institut d’Histoire du Temps Présent de Paris, plus particulièrement à travers le séminaire Identités de genre et guerres au xxe siècle5, ont montré la difficulté à cerner les identités masculine/féminine pendant les périodes de guerre qui révèlent un « brouillage » des genres, du fait de l’absence des hommes.

12Plusieurs figures féminines émergent durant ces périodes troubles : la femme combattante, la femme résistante, l’héroïne, la photographe de guerre, la travailleuse qui, du fait de leur autonomie, entament les barrières du genre et sont perçues comme un danger.

  • 6 Stéphane Audoin-Rouzeau, Université Jules Verne d’Amie...

13Les femmes combattantes6 transgressent les frontières du genre en étant des femmes travesties (rejet des attributs extérieurs féminins) ou en conservant leur identité féminine (certaines agissent et parlent au masculin, mais sans perdre leur féminité). L’hostilité des hommes de troupe est grande vis-à-vis des femmes combattantes. Elles s’arrêtent devant la mise à mort de l’adversaire. Les femmes combattantes entament la barrière du genre.

  • 7 Paula Schwartz, Middlebury University, François Rouque...

  • 8 Mireille Gueissaz, C.U.R.A.P.P.-CNRS, Sylvie Lindeperg...

14Les femmes résistantes7 ne portent pas d’armes (même en Algérie) ; elles sont cantonnées dans des tâches traditionnelles ou comme agents de liaison (tâches inédites, ni masculines ni féminines), qui incarnent une figure emblématique de la femme résistante. Est-elle une résistante héroïque ou une héroïne de la Résistance ? La résistante s’apparente au héros tragique et non pas épique ou dramatique (voir Danièle Casanova, résistante morte, représentée comme une figure religieuse ; le culte de l’héroïne Marie-Claude Vaillant-Couturier, vivante et résistante). La plupart, pour des raisons sociales, se taisent ou témoignent très peu ou très tard. L’héroïne résistante transgresse la règle du genre, le rôle traditionnel de la femme (au foyer) ; elle bouleverse l’ordre social et familial et représente un danger8. Le héros incarne les valeurs républicaines qui soudent la nation à travers les commémorations où les femmes sont étrangement invisibles. On retrouve l’image forte du guerrier avec ses valeurs. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les héros masculins étaient dévalorisés (les combats durent peu, la Libération se fait par une armée étrangère). Les identités du héros sont multiples et difficiles à saisir : femmes de héros, dames-patronnesses, héros martyrs, mythiques ou anonymes, héros ou héroïnes de guerre, du travail, auteurs d’exploits ou innocents, etc. : leur identité est difficile à cerner. Les F.F.I. triomphants, les prisonniers de guerre à leur retour sont accueillis comme des héros : de vaincus, ils deviennent vainqueurs. Les femmes héroïnes sont vénérées telles des Marianne, des saintes ou des martyres.

  • 9 Marianne Amar, Historienne, « Les photographes de guer...

15La reporter-photographe de guerre9 fait partie de l’avant-garde comme l’aviatrice ou la militante ou la sportive. Ses traits s’apparentent à l’univers masculin qui côtoie les soldats, porte l’uniforme et vit le quotidien de la guerre (voir Lee Miller) ; les femmes reporters doivent faire « leurs preuves », la guerre est un moyen de sortir du rôle traditionnel de la femme : Lee Miller veut casser son image d’égérie des Surréalistes, de mannequin à la beauté idéalisée. Elle se sert de son appareil photo comme d’une arme ; ses prises de vue sont des sortes de mises à mort de l’adversaire, à l’opposé de Robert Capa qui n’est pas du tout agressif : il refuse d’aller dans les camps en 1945, contrairement à Lee Miller qui met en scène sa victoire en se photographiant dans la baignoire d’Hitler à Berchtesgaden.

  • 10 Sylvie Schweitzer, Université Lyon II, « Le travail d...

16Les travailleuses-ouvrières10 des usines, avec la figure emblématique de la « munitionnette », quittent l’usine en 1918. L’évolution de l’enseignement pour les filles est lente. Dans les usines, elles ne sont pas des travailleuses qualifiées, elles sont assimilées aux travailleurs immigrés. À l’usine, dans l’atelier, on assiste à une sexuation de l’espace de travail. Il n’y a pas de réelle entrée dans le monde du travail des femmes en 1914 ni de réelle sortie en 1918. Du fait de leur autonomie financière, elles sont perçues comme un danger pour la société.

17Le deuil des veuves, confisqué aux femmes après la Première Guerre mondiale avec le contrôle des veuves et la « chape de plomb » qui s’ensuivit, à l’origine d’une masse de héros anonymes ou morts, va dans le sens d’un effacement du féminin ; également les témoignages féminins qui sont plus difficiles à recueillir que ceux des hommes qui écrivent plus facilement.

  • 11 Raphaëlle Branche, Université de Reims, « Les viols p...

18Les viols pendant la guerre d’Algérie11 étaient commis sous la torture, ou individuels ou collectifs, prémédités ou opportunistes. Là encore, la parole des femmes est tue. Il y a très peu de témoignages, de plaintes juridiques. C’est une violence faite aux femmes avec l’impuissance des hommes à les protéger (virginité des femmes / honneur des hommes). Cela porte une atteinte profonde à toute la communauté dans son identité sociale. Pour les soldats, le viol est à mettre en relation avec le désir, l’affirmation de la virilité : les Algériens sont considérés comme différents. C’est une violence politique au service de la conquête. On connaît la criminalité sexuelle des viols à grande échelle en temps de guerre (voir le conflit dans les Balkans) : c’est une façon de prendre le pouvoir sur le corps de l’ennemi(e) afin d’annihiler la nation ennemie. Il y a une rupture avec la filiation notamment avec les enfants nés de ces viols et le mystère et le silence qui règnent autour d’eux.

  • 12 Jean-Marc Berthomé, Université Paris II, « La questio...

19Le vécu du traumatisme12 est différent selon qu’on soit un homme ou une femme. La communauté des traumatisés n’existe pas, car il y a une disparition du sujet chez eux. On parle de « communauté des hommes », mais pas de « communauté des femmes » ; on ne peut pas dire « de toutes les femmes ». Le souvenir des disparus ne peut se commémorer : ils n’appartiennent à rien. Il s’ensuit un refoulement et un silence des victimes. Les déportés hommes ou femmes ne sont pas ou peu filmés à la Libération et ne sont en aucun cas des héros.

  • 13 Danièle Voldman, Institut d’Histoire du Temps Présent...

20« Le silence de la mer de Vercors »13 est le récit d’un impossible amour entre une jeune fille et un soldat allemand pendant l’Occupation. Ce roman, écrit pendant la guerre et publié aux éditions de Minuit, maison d’édition clandestine, est montré comme un exemple de résistance féminine – silencieuse −, de conduite à suivre indépendamment des sentiments personnels de l’un comme de l’autre, même si cet amour est réel et d’avance voué à l’échec.

21En résumé, il y a une difficulté à passer de l’identité domestique à l’identité politique et à investir l’espace public pour les femmes avec cette injonction « Hommes à la guerre, femmes au foyer », sachant qu’elles sont exclues de guerre et de citoyenneté. Malgré le travail des femmes, leur plus grande liberté voire leur liberté sexuelle, on constate que la sphère politique est toujours peu investie par les femmes. La masculinisation de certaines d’entre elles (combattantes, travailleuses, résistantes, etc.) s’oppose à une identité masculine altérée, fragilisée avec un discours dominant qui cherche à glorifier l’idéal masculin du guerrier même quand c’est la défaite, même lorsqu’on est vaincu avec une stigmatisation de l’ennemi (homme ou femme). Il y a la peur d’un glissement vers le féminin (incarné par la figure de l’homosexuel) et une peur plus générale du féminin et des femmes en particulier dès qu’elles sortent de leur rôle traditionnel dévolu (de femmes au foyer). Les combattantes, les héroïnes, les résistantes, les femmes qui travaillent dans les usines ou en Allemagne, les femmes qui collaborent, celles qui se masculinisent (par exemple Lee Miller avec son appareil photo utilisé comme une arme), induisent une suspicion voire une hostilité chez les hommes et dans la société en général. Cela implique non pas une confusion des genres, mais un « brouillage » des genres qui fait peur.

22Aussi, une fois la guerre finie, tout rentre très vite dans l’ordre et l’on peut dire que les femmes retrouvent leur assignation aux rôles traditionnels et disparaissent quasiment du champ public. D’où cette difficulté à « faire l’histoire des femmes » et l’importance des « silences des femmes » comme le dit Michelle Perrot. Leur invisibilité au lendemain des conflits, leur peu de propension à témoigner, contrairement aux hommes, sur les récits de guerre, les a reléguées dans un silence qui est conforté par les représentations féminines traditionnelles dominantes.

La légende des femmes

  • 14 Élisabeth Campagna-Paluch, Le mythe de l’Isola delle ...

23Le mythe fondateur de la famille de Gerolama est le mythe de l’Isola delle Femmine14 qui fédère l’histoire familiale. Il remonte à l’occupation musulmane où les femmes répudiées et / ou adultères auraient été isolées sur « l’Île des Femmes » au Nord-ouest de Palerme. Elles pouvaient y vivre librement avec leurs enfants (filles ?), attendant la visite de navigateurs qui pouvaient parfois en prendre une en otage dans une tradition de rapt rappelant l’enlèvement des Sabines, rapt fondateur méditerranéen (voir ci-après). Ces femmes répudiées devaient être perçues comme des prisonnières. Françoise Héritier explique en évoquant la différence des sexes :

  • 15 Françoise Héritier, « Privilège de la féminité et dom...

Ce questionnement a laissé des traces dans la mythologie. C’est ainsi, je pense, qu’il faut comprendre les représentations sur les îles des femmes, qui évoquent l’existence de lieux reculés où les femmes non domestiquées font seulement des filles. Il en va de même du mythe des origines très répandu en Afrique et qui explique qu’au commencement, les hommes et les femmes vivaient séparés. Les hommes engendraient des fils et les femmes enfantaient des filles. Parce que les humains ont commis une faute, la divinité suprême les a punis en les condamnant à vivre ensemble. Elle a puni plus lourdement les hommes plus coupables que les femmes en leur faisant perdre le pouvoir de se reproduire directement et les obligeant à passer pour cela par le corps des femmes. Ce mythe rend bien compte de cette réflexion primordiale pour tenter de comprendre pourquoi les femmes font aussi des garçons.15

24Le point de départ géographique de la famille, qui est une île et une presqu’île, est à la fois une réalité et un mythe : une réalité puisqu’elle existe, c’est un lieu de villégiature pour la bourgeoisie palermitaise aujourd’hui et un mythe. Or, l’importance n’est pas de savoir si un mythe s’enracine dans une réalité, si une histoire, racontée, est vraie ou fausse (comment le savoir ?), mais de comprendre à la lecture du récit mythique, ce que l’histoire, la légende veulent nous dire ou nous raconter. Claude Lévi-Strauss donne une définition du mythe :

  • 16 Claude Lévi-Strauss, Mythologiques, t. 4, L’homme nu,...

[…] Tout mythe est par nature une traduction, il a son origine dans un autre mythe provenant d’une population voisine ou étrangère, ou dans un mythe antérieur de la même population, ou bien contemporain, mais appartenant à une autre subdivision sociale – clan, sous clan, lignée, famille, confrérie – qu’un auditeur cherche à démasquer en le traduisant à sa façon dans son langage personnel ou tribal, tantôt pour se l’approprier et tantôt pour le démentir, donc toujours en le déformant.16

25Cette légende de l’Isola delle Femmine, transmise par les femmes de génération en génération (j’en ai toujours entendu parler même très jeune), renvoie à une histoire de femmes racontée par des femmes et pour des femmes et s’inscrit bien dans un roman familial.

26L’île symbolise, si l’on reprend le mythe de Robinson Crusöé, l’attente forcée : comment quitter l’île ? Comment en attendant vivre seul avec peu de moyens ? Comment accepter d’avoir échoué par hasard sur cette île, sans l’avoir choisi ? La tentation est grande de rester à jamais sur l’île isolée, même quand la possibilité de partir se présente. Le besoin de revenir quelque temps revivre sur l’île est nécessaire après être rentré au pays. Enfin, l’idée de paradis sur terre perdu lorsqu’on choisit de quitter définitivement l’île, persiste à jamais. Est-ce que cette lecture du mythe de Robinson ne renvoie pas à l’histoire « mythifiée » de la famille ? : une île où des femmes, qui ne l’ont pas choisi, sont assignées à résidence avec leurs enfants, délaissées (répudiées) par leur mari. Elles sont libres de vivre comme elles l’entendent sur l’île, mais restent seules et solitaires, occupées à leurs tâches domestiques. Solidaires entre elles du fait d’une attente forcée : viendra-t-on un jour les chercher ?, elles s’organisent au mieux et finissent par connaître une sorte de paradis perdu. Quand certaines ont la possibilité de quitter l’île grâce à un voyageur perdu ou intrigué à leur vue, trop d’années de liberté, un attachement trop grand à l’île, les empêchent d’accepter. On peut imaginer que les hommes, quant à eux, font des allers et retours sur l’île afin d’apporter de temps en temps de quoi subsister à ces femmes, coupées du monde. Parfois, un navigateur plus effronté s’empare de l’une d’entre elles, le plus souvent en la séduisant et commet un rapt dans une tradition méditerranéenne d’enlèvement (rapt des Sabines).

27Or, une tradition d’enlèvements existe dans la famille : Anna-Maria, l’aïeule, est séduite et enlevée par Antonio ; ils se marient secrètement, contre l’avis de leurs parents. Rosina, une sœur cadette de Gerolama, a failli être enlevée, bébé, devant chez elle par un Tunisien. Ottavina, une sœur cadette de Gerolama, est séduite par un navigateur sicilien qui la prend littéralement en otage et l’enlève à sa famille.

28Françoise Héritier note :

  • 17 Françoise Héritier, Masculin/féminin, t. 2, Dissoudre...

D’autres mythes, également nombreux dans d’autres régions du monde, font état de poches résiduelles d’une humanité d’avant l’humanité, d’avant le désastre de la vie commune et la procréation sexuée. Il s’agit d’îles de femmes, perdues dans les océans, où des femmes entre elles, que découvre un voyageur égaré, continuent de se reproduire à l’identique par parthénogénèse ou grâce à l’ensemencement par le vent, le soleil, les plantes…17

29Cette vision, avant tout poétique, de mythes d’îles des femmes, évoque l’importance de la maternité dans ces sociétés, à laquelle sont vouées les femmes et à laquelle elles se dévouent et où la féminité est reine.

30Ce roman familial, cette légende des femmes sont vraiment constitutifs de l’histoire de la famille. Ainsi, le mythe de l’Isola delle Femmine s’inscrit dans la mémoire familiale et se perpétue dans celle des enfants d’émigrés.

Le roman familial

31Comment le roman familial peut se mettre en place notamment quand il manque un « morceau » de sa propre histoire et comment se transmet-il ?

32En prenant le témoignage d’un cousin, Michel, petit-fils d’une sœur de ma grand-mère, interviewé dans le cadre de ma recherche universitaire, je montrerai comment un roman familial peut s’édifier à partir d’une histoire personnelle tronquée et (ou) douloureuse.

33Abandonné à l’âge de un an par sa mère Jeanine, qu’il n’a jamais revue et son père, Noël, il est adopté par sa tante paternelle Providence et son oncle Paul qui ont déjà deux enfants. Michel, du fait de son nom de famille différent de celui de ses parents, comprend à l’âge de huit ans par des camarades d’école, qu’il a été adopté et sa grand-mère, Francesca, à cette occasion, lui révèle la vérité. Il voit régulièrement son « vrai » père, Noël, qui mène une vie de bohème et qu’il considère comme un étranger. À l’âge de seize ans, il révèle son homosexualité à ses parents qui décident de l’émanciper (la majorité est à vingt et un ans à l’époque). Il change de prénom et se fait appeler Laurent, rejetant le prénom que sa mère lui a choisi, elle-même étant née un 29 septembre, le jour de la Saint-Michel. Encore aujourd’hui, il recherche sa mère biologique avec des périodes de découragement : « Comment une mère peut abandonner un enfant ? », est une question récurrente chez lui. Quand je l’interroge : « Mais, que sais-tu de ta mère ? », il me répond : « Rien », alors qu’en fait il sait beaucoup de choses sur elle. Elle avait déjà une fille quand son père l’épouse, que celui-ci reconnaîtra et qui avait dix-neuf ans quand il est né. Tous les ans, il demande un extrait de son acte de naissance pour savoir si elle décédée. Mais, malgré toutes ces recherches, il n’a jamais pu la retrouver.

34Quand je lui demande : « Et qu’est-ce qu’elle faisait, tu sais ? », il me répond brutalement : « On m’a dit qu’elle faisait le tapin ». J’essaie de comprendre en lui expliquant que c’est parfois l’image que l’on a d’une femme qui abandonne son enfant. Et il m’explique qu’à l’âge de vingt-cinq ans, il avait été convoqué par un avocat qui lui réclamait une pension alimentaire pour sa mère : c’est lui qui lui avait dit qu’elle était une prostituée, en lui conseillant de ne pas chercher à la retrouver. Ce n’est donc pas une rumeur qui court dans la famille. Plus tard, un voyant qu’il rencontre fortuitement lui fait la même révélation en lui précisant qu’il hériterait de sa mère et qu’un jour il aurait des nouvelles d’elle.

35À travers son récit, je me suis demandé si Michel veut réellement connaître l’histoire, la vraie, de sa mère ou bien s’il n’a pas peur de ce qu’il risque d’apprendre ? Est-ce la crainte « d’être foutu à la porte » comme il dit ? Je citerai Jean Guyotat et Marguerite Audras de La Bastie, qui expliquent :

  • 18 Jean Guyotat, Marguerite Audras de La Bastie, « Mort,...

Sur cette situation de l’enfant abandonné, adopté, se projette au maximum l’imaginaire du groupe sur la filiation, avec ce que qu’il y a de particulier dans ce que l’on appelle l’économie narcissique du fonctionnement mental : c’est-à-dire que le destin de l’enfant trouvé est à la fois grandiose (Moïse), mais aussi son inverse, celui qui marque d’un destin funeste une lignée.18

36Simon D. Kipman dit :

  • 19 Simon D. Kipman, « Le rêve de Cendrillon », Autrement...

Dans tous les cas, tous les enfants sont amenés à (obligés de) se construire un roman familial. Dans toute vie, on rencontre des moments difficiles, des conflits sans solution meilleure, voire sans solution du tout, auxquels on tente d’échapper par l’imagination. Ces imaginations ne se font pas au hasard. […] Pour construire la partie visible de l’iceberg des fantasmes, l’enfant utilise ce qu’il sait de lui-même, de son histoire, de ses parents. Le portrait qu’il brosse alors est bien peu réaliste, plus inspiré en général des traits négatifs que des traits positifs.19

37N’est-ce pas plutôt une recherche par rapport à soi que l’on fait quand on a été abandonné, une recherche d’identité ? N’est-ce pas un peu essayer de retrouver son identité à travers la personne recherchée ?

38Simon D. Kipman explique plus loin :

  • 20 Ibid.

Ils (les adoptés) oublient que nul n’imagine ses parents (biologiques ou pas) comme tout le monde : reine ou putain, malfrat ou grand seigneur, les parents jouissent toujours d’une image superlative, qu’ils aient été imaginés victimes ou responsables de l’abandon initial. […] Jamais plus ceux-là (les parents biologiques) ne seront porteurs ‘d’imago parentale’. Ce sont ceux qui les ont élevés, et ceux-là seulement, qui seront investis comme parents, avec tous les ajouts et modifications que l’on veut. Les autres doivent rester là où ils sont, dans les rêves et non dans les regrets.20

39Or, est-ce que la fonction de ce rêve n’inscrit pas l’enfant dans une lignée, une filiation double, la filiation instituée (Providence et Paul, les parents adoptifs de Michel) et la filiation imaginaire (Jeanine et Noël, ses parents biologiques) ?

40Est-ce que tout roman familial n’a pas sa part de rêve, d’interdit, de non-dit, de mystère, d’indicible et de bonheur à la fois et participe de la construction de la personnalité d’un individu et renvoie d’abord à la filiation ?

41La découverte de l’activité de prostituée de sa mère, il y a longtemps déjà, peut être comprise chez Michel comme un élément constitutif du roman familial que tout enfant se construit, mais aussi comme une fiction « en noir » qu’édifie Michel, compte tenu du peu d’éléments qu’il a sur sa mère et surtout de leur caractère probable : il n’y a jamais eu de légende ou de rumeur dans la famille laissant entendre que sa mère soit une prostituée, mais une information officielle délivrée par un représentant de la loi, l’avocat que Michel rencontre ; information relayée par un autre, divinatoire celle-ci, donnée par un voyant rencontré fortuitement et qui fait à Michel la même révélation renforçant ainsi les soupçons sur le métier de sa mère. Or, l’explication du monde par le surnaturel et le magique joue un rôle symbolique fort dans la culture familiale.

  • 21 Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris : Odile...

42Son abandon par sa mère et son adoption par sa tante qu’il considère comme sa propre mère, les deux pères qu’il a : un père adoptif, Paul, aimant, mais peu démonstratif, un « vrai » père, Noël, absent, imprévisible, aventurier et instable, a déterminé la structuration de la personnalité de Michel. La double appellation à la fois familiale et sociale de Michel et Laurent, ces deux prénoms ayant une valeur affective, n’a-t-elle pas à voir avec cette double paternité ? Mettant ainsi en avant une diversité identitaire, l’homosexualité, appréhendée très jeune par lui et reconnue par la famille entière. Enfin, Michel a vraisemblablement mis en place des facultés de résilience telles que l’entend l’éthologue et psychanalyste Boris Cyrulnik21 qui l’ont aidé à surmonter son abandon initial.

43Mais me direz-vous c’est normal qu’un enfant adopté (ou pas d’ailleurs) se raconte sa propre histoire, un roman familial qui lui permet de se construire et de vivre finalement. Or, il y a d’autres façons d’écrire un roman familial. Cela peut être une légende familiale, celle racontée par Gerolama, comme je l’ai présenté plus haut.

La mémoire familiale d’enfants d’émigrés

44Qu’est-ce que l’on entend par mémoire familiale ? Pour moi, ce sont les valeurs culturelles, le « patrimoine » familial, qui se transmettent consciemment et inconsciemment d’une génération à l’autre, ici de mère à fille ou de grand-mère à petite-fille ou de tante à nièce. Pour illustrer cette idée, je prendrai le témoignage de Jessica, une petite cousine, arrière-petite-fille de Gerolama, âgée de vingt-huit ans aujourd’hui et assistante en ressources humaines dans une agence d’intérim à Toulouse. Les liens avec sa grand-mère maternelle, Émilie, sont très forts (comme c’est le cas pour la plupart des filles de la famille). Aînée dans la lignée, elle est très investie par sa grand-mère qui lui transmet les valeurs culturelles de la famille, à savoir les traditions culinaires et les rites magiques. La mémoire de l’aïeule Gerolama reste prépondérante chez elle, même si elle est vague et dénote une proximité avec son arrière-grand-mère (Jessica avait onze ans quand celle-ci est décédée).

45Les traditions culinaires sont importantes pour les femmes de la famille, notamment les pâtisseries tunisiennes confectionnées pour les fêtes font partie de l’héritage culturel, de ces valeurs que l’on se transmet de mère à fille ou de grand-mère à petite-fille. Jessica est en demande vis-à-vis d’Émilie afin qu’elle lui apprenne la cuisine familiale, le couscous également, plat traditionnel. Cette transmission saute une génération puisqu’elle ne concerne pas Marie-Laure, la mère de Jessica (qui fait uniquement le couscous).

46À seize ans, Jessica demande à sa grand-mère qu’elle lui apprenne la tradition magique familiale du « coup d’œil » (mal’occhio en italien et rituel méditerranéen). Cette tradition est très importante dans la famille et quelques femmes seulement la maintiennent. En enlevant le coup d’œil, on chasse « le mauvais œil » qui s’abat sur la personne en la rendant malade du fait de la jalousie de l’entourage. Ces rituels magiques, comme l’explique Marcel Mauss, n’ont pas de réalité concrète, mais puisque tout le monde y croit, ils ont une raison suffisante pour exister et perdurer : « C’est parce que l’effet désiré par tous est constaté par tous que le moyen est reconnu apte à produire l’effet ». De plus, Jessica a fait un voyage à Sousse en Tunisie avec ses grands-parents en 2001, initiatique si l’on peut dire, au cours duquel elle a visité toute la ville, revenant sur les traces du passé d’Émilie. Là encore, la transmission des souvenirs, avec la découverte des lieux du passé, est le propre des femmes, même si le grand-père Albert est originaire de Sousse également. C’est la partie consciente de l’héritage culturel.

47Par contre, Jessica ne sait quasiment rien sur les origines siciliennes de la famille qui ne lui ont pas été racontées. Ses grands-parents maternels sont nés à Sousse et le lien avec la Sicile s’est dilué en quelque sorte avec le temps (seules ses arrière-grands-mères avaient des origines siciliennes). Mais, ce qui est intéressant c’est que Jessica déplore le fait de ne pas parler l’italien ! Car son ancien ami, qui est d’origine napolitaine, parle couramment l’italien. Jessica admet qu’elle a des affinités avec les Italiens et que ce n’est pas un hasard si elle a eu deux amis d’origine italienne. Est-ce que l’inconscient ici ne parle pas ? La cuisine et les façons de vivre renvoient à une familiarité que Jessica retrouvait chez son ami vraisemblablement : c’est sans doute le seul lien qu’elle a noué avec les origines siciliennes de la famille, inconscient il est vrai. Enfin, elle souhaitait être institutrice même si par la suite elle y a renoncé. Or, ce choix s’inscrit dans une tradition familiale (il y a beaucoup d’enseignants dans la famille) et manifeste aussi la volonté d’avoir un métier qui transmet, qui raconte.

48Je citerai à ce propos Jacques Derrida et Élisabeth Roudinesco :

  • 22 Jacques Derrida, Élisabeth Roudinesco, De quoi demain...

L’héritier devait toujours répondre à une sorte de double injonction, à une assignation contradictoire : il faut d’abord savoir et savoir réaffirmer ce qui vient ‘avant nous’, et de nous comporter à cet égard en sujet libre. Oui, il faut (et ce il faut est inscrit à même l’héritage) il faut tout faire pour s’approprier un passé dont on sait qu’il reste, au fond, inappropriable, qu’il s’agisse d’ailleurs de mémoire philosophique, de la préséance d’une langue, d’une culture, et de la filiation en général. Réaffirmer, qu’est-ce que ça veut dire ? Non seulement l’accepter cet héritage, mais le relancer autrement et le maintenir en vie. Non pas le choisir (car ce qui caractérise l’héritage, c’est d’abord qu’on ne le choisit pas, c’est lui qui nous élit violemment), mais de choisir de le garder en vie.22

49Garder en mémoire un héritage, une filiation, c’est bien sûr les maintenir en vie, c’est s’inscrire dans une lignée, malgré soi : on ne choisit pas ses ancêtres, mais on les accepte et on choisit, par contre de les faire vivre ou pas, de transmettre leurs valeurs ou pas : c’est ce que l’on attend des jeunes générations. De ce point de vue, Jessica s’inscrit grâce à sa grand-mère dans la filiation familiale, une longue lignée de femmes.

  • 23 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris : Seu...

50Les valeurs familiales sont importantes pour les femmes (notamment la religion catholique pour certaines) et fortement intégrées par elles. Mais elles les transmettent souvent à leur insu en n’ayant pas réellement conscience de le faire (voir l’histoire du familialisme et non l’histoire retracée de la famille à proprement parler)23.

51Concernant la mémoire d’enfants d’émigrés, il serait intéressant de se rendre sur l’Isola delle Femmine pour recueillir de plus amples informations sur la famille d’Anna-Maria, l’aïeule, en cherchant d’éventuels cousins et descendants qui n’ont pas émigré et de connaître l’évolution sociale et culturelle de la famille souche. Également, une branche de la famille s’est installée à San Francisco aux États-Unis depuis le début du xxe siècle suite à une grande pêche au saumon de quatre ans effectuée par le père de Gerolama et son frère. Ce serait intéressant de prendre contact avec ces cousins italo-américains et d’avoir connaissance de leur mode de vie aux États-Unis depuis plusieurs générations et d’étudier l’évolution familiale. Est-ce que les fondements anthropologiques et culturels de la famille sont toujours les mêmes ou radicalement ou partiellement différents ?

  • 24 Élisabeth Campagna-Paluch, L’Île des Femmes, Paris : ...

52Enfin, ma grand-mère Gerolama m’a sans doute inconsciemment confié la tâche de raconter le mythe de l’Isola delle Femmine et de l’écrire ; j’ai ainsi répondu, mais au début sans le savoir, à sa demande. Je viens d’ailleurs de publier un roman intitulé L’Île des Femmes24, inspiré de ma famille et des récits de vie recueillis auprès de Gerolama.

53En épilogue, je citerai un court extrait du roman de Marguerite Duras qui pour moi, résume bien la question de la transmission à la fois consciente et inconsciente.

  • 25 Marguerite Duras, Le Navire Night, Paris : Le Mercure...

- L’histoire est arrivée ?
- Quelqu’un dit l’avoir vécue en réalité, oui.

Et puis elle a été racontée par d’autres.
Et puis elle a été rédigée.
Écrite.25

Conclusion

54La difficulté de témoigner pour les femmes renvoie à des histoires de femmes qui semblent moins dicibles et audibles que celles des hommes, notamment les récits de guerre. Les périodes de conflits mondiaux ont fait émerger des figures féminines qui « dérangent » en quelque sorte les représentations féminines traditionnelles, en bouleversant l’ordre établi et en induisant un « brouillage » des genres. La plus grande liberté de ces femmes d’avant-garde ou résistantes ou qui ont dû sortir de l’espace privé pour travailler en usines pendant la Guerre de 1914-1918 ou en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale ; la masculinisation de certaines d’entre elles ou de leur rôle s’opposent à une identité masculine altérée, fragilisée par la situation de défaite et l’absence des hommes. Il y a une difficulté à passer de l’identité domestique à l’identité politique et à investir l’espace public pour les femmes. Un discours familialiste fort, qui cherche à instaurer l’autorité des hommes, est mis en place pendant toutes ces périodes. L’autonomie des femmes est perçue comme un danger pour la société. Aussi, écrire, raconter relève pour elles d’une approche engagée et d’un témoignage particulier du conflit. Le relatif silence ou les témoignages tardifs des récits de guerre des femmes expriment la crainte d’entamer la barrière du genre et de bouleverser l’ordre social et familial. À la Libération, les résistantes-héroïnes, contrairement aux hommes, se sont tues ou ont témoigné peu ou tard.

55Or, les récits au féminin peuvent être constitutifs d’une histoire familiale et la fédérer, comme ceux de Gerolama à travers un mythe fondateur, celui de l’Île des Femmes, lieu d’origine de la famille. Ce mythe, celui d’une île perdue où l’on aurait échoué malgré soi et dont on ne peut plus se défaire tel Robinson Crusöé, renvoie à un univers féminin originel où la féminité est reine. La légende de l’Isola delle Femmine, transmise par les femmes de génération en génération renvoie à une histoire de femmes racontée par les femmes et s’inscrit dans un roman familial. Celui-ci peut permettre à un individu au passé douloureux (voir le témoignage de Michel) de se construire et de pouvoir vivre finalement. Tout roman familial participe, avec sa part de rêve et de non-dits, ses secrets de famille aussi, à la construction de la personnalité d’un individu et renvoie d’abord à la filiation. Michel, à travers le roman « noir » de l’histoire de sa mère qui l’a abandonné enfant, répare d’une certaine manière son histoire personnelle tronquée et douloureuse à la fois. À travers cette sombre fiction qu’il rejoue, Michel essaie de retrouver une identité malmenée par cet abandon initial.

56La légende des femmes est le vecteur des valeurs culturelles familiales qui se transmettent oralement à travers les récits de vie. Elle s’inscrit dans la mémoire familiale et se perpétue dans celle des enfants d’émigrés. Le « patrimoine » familial se transmet consciemment et inconsciemment d’une génération à l’autre, plus particulièrement à l’intérieur des générations de filles (voir le témoignage de Jessica), à travers les traditions culinaires et les rites magiques, à travers des souvenirs et la découverte des lieux du passé (Sousse). Des liens inconscients avec la culture d’origine, italienne, s’établissent également. Jessica, grâce à sa grand-mère et comme pour la majorité des filles de la famille, maintient et garde en mémoire un héritage, une filiation familiale et s’inscrit dans une longue lignée de femmes.

57C’est ce que la réalisatrice Sarah Polley raconte dans son film documentaire Stories we tell (2013) : à travers son récit, la légende familiale se construit entre mensonges et sincérité, rire et sentiments, en mêlant souvenirs et fiction. En un mot, c’est l’histoire d’une famille ordinaire. C’est aussi une histoire sicilienne ancrée dans l’Histoire universelle, en constant devenir, du paradigme Féminin/Masculin.

58Il n’est donc pas nécessaire d’être une héroïne ou une reine ou une femme au destin exceptionnel pour écrire, témoigner, raconter une histoire – de femme(s) – digne d’intérêt, une histoire côté-femmes qui ne soit pas pour autant cantonnée dans une « littérature féminine mineure », c’est-à-dire écartée pour son genre des textes fondateurs et de l’Histoire.

59C’est ce que j’ai tenté de faire à ma manière en retranscrivant les récits de vie et les témoignages de membres de ma famille dont j’ai fait un objet d’étude, et en analysant le mythe de l’Isola delle Femmine qui m’avait été raconté au préalable par Gerolama ; et enfin, en écrivant des romans historiques.

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Notes

1 Michelle Perrot, « Faire l’histoire des femmes », in : Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani, Masculin/féminin : questions pour les sciences de l’homme, Paris : Presses Universitaires de France, 2001, p. 240-241.

2 Ibid, p. 229-230.

3 Élisabeth Campagna-Paluch, La légende des femmes, Récit anthropologique, Paris : L’Harmattan, col. « Créations au féminin », 2013.

4 Daniel Bertaux, Les récits de vie, Paris : Nathan, 1997.

5 Luc Capdevila, François Rouquier, Paula Schwartz, Fabrice Virgili, Danièle Voldman (dir.), séminaire Identités de genre et guerres au xxe siècle, Institut d’Histoire du Temps Présent, Paris, octobre 1999-juin 2002.

6 Stéphane Audoin-Rouzeau, Université Jules Verne d’Amiens, « Les femmes combattantes pendant la guerre ».

7 Paula Schwartz, Middlebury University, François Rouquet, Université Rennes I, « Les femmes résistantes ».

8 Mireille Gueissaz, C.U.R.A.P.P.-CNRS, Sylvie Lindeperg, Université Paris III, « Les héros et héroïnes de guerre ».

9 Marianne Amar, Historienne, « Les photographes de guerre (Lee Miller et Robert Capa) ».

10 Sylvie Schweitzer, Université Lyon II, « Le travail des femmes pendant la Première Guerre mondiale ».

11 Raphaëlle Branche, Université de Reims, « Les viols pendant la guerre d’Algérie »

12 Jean-Marc Berthomé, Université Paris II, « La question du traumatisme de guerre et la sexuation ».

13 Danièle Voldman, Institut d’Histoire du Temps Présent-CNRS, « Le silence de la mer de Vercors », in : Cécile Dauphin, Arlette Farge, Séduction et sociétés, Paris : Seuil, 2001.

14 Élisabeth Campagna-Paluch, Le mythe de l’Isola delle Femmine ou les identités masculine/féminine à travers une famille sicilienne émigrée en Tunisie, Doctorat d’Anthropologie Sociale, Françoise Duroux (dir.), Université Paris VIII, Département d’Études Féminines, octobre 2005.

15 Françoise Héritier, « Privilège de la féminité et domination masculine », Esprit : L’un et l’autre sexe, mars-avril 2001, p. 84.

16 Claude Lévi-Strauss, Mythologiques, t. 4, L’homme nu, Paris : Plon, 1971, p. 576.

17 Françoise Héritier, Masculin/féminin, t. 2, Dissoudre la hiérarchie, Paris : éd. La découverte, 2002, p. 24.

18 Jean Guyotat, Marguerite Audras de La Bastie, « Mort, naissance et filiation », Autrement : Abandon et adoption. Liens du sang, liens d’amour, n° 96, février 1998, p. 194-199.

19 Simon D. Kipman, « Le rêve de Cendrillon », Autrement : Abandon et adoption. Liens du sang, liens d’amour, n° 96, février 1998, p. 204-208.

20 Ibid.

21 Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris : Odile Jacob, 1999.

22 Jacques Derrida, Élisabeth Roudinesco, De quoi demain… Dialogue, Paris : Champs/Flammarion, 2001, p. 15.

23 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris : Seuil, 1998.

24 Élisabeth Campagna-Paluch, L’Île des Femmes, Paris : Édilivre, col. « Classique », 2013.

25 Marguerite Duras, Le Navire Night, Paris : Le Mercure de France (1979), Folio, 1986, p. 25.

Pour citer ce document

Élisabeth Campagna-Paluch, «Écrire et témoigner au féminin», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Les paradigmes Masculin/Féminin, Partie 1 - Approches théoriques, mis à jour le : 30/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/1010.

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