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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2014 Partie 1 - Approches théoriques

Marie Édith Cypris

Homme □ Femme □ Autre

Article
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Texte intégral

  • 1 Voir la nouvelle introduction de l’auteure en 1999, Tr...

1La personne transsexuelle qui ressent une profonde discordance entre son sexe de naissance et son sentiment d’être de l’autre sexe, n’occupe-t-elle pas une place privilégiée, surtout après s’être accomplie dans son sexe d’élection, pour parler de différences des sexes ? Peut-on rapprocher cette allégation, de l’aveu que nous fait Judith Butler1 dix ans après avoir écrit Trouble dans le genre, que si c’était à refaire, elle aurait fait dans son analyse une place de choix à la transsexualité et l’intersexualité ?

2Si la philosophe choisit de s’intéresser au corps non comme réalité préalable, mais comme effet bien réel des régulations sociales et des assignations normatives, elle entend montrer par ailleurs dans l’idée que le genre est performatif, que ce qu’elle voit dans le genre comme une essence intérieure est fabriqué à travers une série ininterrompue d’actes, et que cette essence est posée en tant que telle, dans et par la stylisation genrée du corps. Mais son approche ne pose pas la question d’une stylisation genrée de la création ou de la pensée ; l’imaginaire et la psyché sont laissés pour un vide quantique. Ne risque-t-on pas là de passer à côté d’une dynamique de la fluidité des genres, qui ne trouvant pas sa voie dans les actes, seraient autant d’occasions créatrices que de fondements immobiles ? Et muette dans le langage ?

3Le transsexuel homme reste insensible aux prescriptions institutionnelles, y compris quant à la symbolique du phallus si chère à la psychanalyse, et conserve contre tous, le sentiment qu’il a d’être de l’autre sexe. En cela, se construit en lui une idée assez précise, qu’elle soit plausible ou discutable, des différences des sexes. D’une identité sexuelle qui se réclame du modèle binaire, il adopte le genre corrélé à son sexe d’arrivée, selon les stéréotypes institués. C’est parce qu’elle réfute son sexe, que la personne transsexuelle échappe à l’arsenal constitutif qui aurait assigné son identité de genre masculine ou féminine. C’est parce que son rejet la rend sans sexe qu’elle peut maintenir irréductible l’axe de son intention.

4En dehors de cette exception et de quelques autres, il me semble que le sexe « est de naissance », car celui-ci n’apparaît purement naturel qu’à cet instant. Le conditionnement qui s’empare de l’individu dès ce moment, via la mécanique administrative, médico-légale, sociologique et culturelle, assure à la société qu’elle puisse maintenir les différences des sexes, en assignant le rôle des genres, et en prescrivant l’hétérosexualité, sur laquelle reposent les fondements de la famille. D’où, le sexe de naissance, mâle ou femelle, est indubitablement le point de départ de la cristallisation politique, culturelle, sexuelle du genre, et de la hiérarchisation du masculin/féminin. Dès lors, les catégories sexuelles homme/femme sont politiquement préétablies. Elles font partie intégrante de la construction de l’identité des individus, et sont structurées par le genre, qui insuffle les « recommandations » de conduite à tenir selon le sexe. De fait, le rapport au corps, à la sexuation, est archivé au profit d’une intériorisation de la loi culturelle et politique du genre, que chacun s’efforce de mettre en scène. Choisir son camp entre biologique, symbolique, culturel, me semble comme si nous ne définissions une pomme que par sa forme, sa couleur, ou sa saveur. Chaque trait qui constitue l’identité homme/femme, le masculin/féminin doit participer de la perception du genre que nous voulons assigner en conception.

5C’est un rapport entre marge où se griffonnent les nouvelles identités, et texte officiel qui emplit la page, la norme, sur lequel je souhaiterais attirer votre attention. Nous le savons, tout au long de l’histoire la manipulation du patriarcat, la domination masculine, ont assujetti la femme à un rôle de corps maternel, comme si cette mission devait suffire à son identité. La psychanalyse est venue ensuite affirmer que la femme n’était que le phallus, et que seul l’homme l’avait. Qu’elle n’était dans la sexualité que l’objet du phallus, dont elle ne pourrait que corroborer la valeur symbolique, n’étant rien sans elle. Dès lors il lui faudrait l’avoir (le phallus) en ayant l’homme qui l’a, sous peine de n’être rien. Au mieux, être définitivement moins que l’homme, telle était la perspective féminine ; la femme : un « sexe » de l’homme.

6Encore que le modèle occidental soit loin d’être le plus accablant, même si chez nous le machisme qui hante nos banlieues, célébré par un rap scandé dans une langue transmutée en flagellations acoustiques, n’est pas sans donner le frisson. À cet égard, je n’entrerai pas dans de trop vastes considérations universalistes, sauf pour pointer que l’homme reste le sexe du pouvoir qui montre l’infaillibilité de sa domination universelle, et que les femmes sont toujours son moins, un sexe objet, que l’homme lui prescrive la burqa ou le string.

7La famille, l’éducation, la vie sociale, la politique, avaient, jusqu’à il y a peu, scellé le sort de la femme. Et puis, les mouvements féministes, l’émancipation des femmes par le travail, le droit de vote, la contraception, le droit à l’avortement, et d’autres avancées, ont permis d’arriver aujourd’hui à une nette évolution de sa position. Pour autant, l’ordre sexuel subsiste avec vigueur, il exploite même de nouveaux outils afin d’interférer de manière habile avec son temps : médias et publicités sont les nouveaux théâtres des opérations d’intoxication des femmes.

8La femme actuelle est-elle libérée, libre, à l’aune des stéréotypes de la téléréalité, que certaines d’entre elles semblent endosser avec une vulgarité qui signe leur goût pour l’exhibition la plus caricaturale. D’où le paradoxe féminin qui fait apparaître, pour continuer dans la caricature, deux grandes tendances : le genre « pétasse chaudasse » ou le genre « féministe intello ». L’homme a choisi son camp… Cet exemple grossier afin de susciter cette question : s’il y a une catégorie femme, comment prendre la parole au nom des femmes, en clamant « nous les femmes », tandis qu’il faut produire la voix de femmes si différentes. De Christine Angot à Nabilla, de Catherine Millet à Arlette Laguillier, de Clara Morgane à Elisabeth Badinter, où se tient l’unité d’une catégorie de sexe femme ?

9Si le facteur commun de possible maternité subsiste, il n’est pas concevable de régresser à un tel degré. En quoi le genre, apparaît comme un nuancier du masculin/féminin nourri par autant d’hommes et de femmes, tel un élastique de l’identité sexuelle, qui s’étend par, et pour chacun, proportionnellement au potentiel d’un désir subjectif, préservé ou non. Car même aujourd’hui, beaucoup de femmes obéissent encore à cette ancestrale fabrique de leur destin, ne parvenant pas à intégrer l’obsolescence de la loi de l’homme.

10Il semble que le féminin, le genre et la sexualité se trouvent à une époque charnière, dans laquelle les femmes avancent à tâtons. Ces dernières étant divisées, il n’est pas évident d’envisager un grand saut de l’identité féminine, d’élaborer un nouveau paradigme où toutes se reconnaissent ; là où l’homme a si bien réussi d’ailleurs… Il est bien possible que de nombreuses femmes soient paniquées à l’idée d’un inconnu, où l’épaule rassurante de l’homme pourrait s’étioler.

  • 2 Christine Marsan, «Au delà du masculin et du féminin»,...

11Christine Marsan nous situe dans ce moment charnière : « Lorsqu’un paradigme est moribond et que l’autre est émergent, leur rencontre crée un choc qui se traduit, notamment, par des violences sociales et des discours sur la décadence. Nous sommes très probablement dans cet entre-deux paradigmatique »2.

12À l’aune des théories du genre, la prescription institutionnelle masculin/féminin doit-elle être l’objet d’un rejet global au profit des marges qui prendraient les rênes de la pleine page ? Ou bien une prise en compte de l’évolution des identités de genre, de la sexualité, suffirait-elle à intégrer ces marges en recomposant une nouvelle grille de cette pleine page ? Mais outre le discours de ces minorités visibles, qui prétend témoigner d’une singularité, qui souvent s’oppose au concept de norme, tout en implorant d’y être intégrée, comment, par ailleurs, opérer pour inscrire dans le langage, les occasions qui apparaissent susceptibles de révéler l’utilité de réinterpréter le paradigme masculin/féminin ?

13Avant de penser cette ambitieuse et utile perspective, où en sommes-nous ? Qu’en est-il des paradigmes masculin /féminin, après la bourrasque des théories du genre, de la sexualité qui vient de connaître l’arrivée du mariage pour tous ? En quoi ce contexte signerait-il la pertinence de ratifier identité de genre en lieu et place d’identité sexuelle ?

14Les paradigmes masculin/féminin doivent-ils avoir pour objet le sexe, le genre ou la sexualité, ou les trois ? C’est une question lacanienne qui revient dans cette actualité : qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme ? Et en la matière, il s’agirait d’échapper à l’atavisme du langage, à ses paradoxes, sinon comment rendre compte de la complexité d’être un homme ou une femme aujourd’hui ? Complexité signifie-t-il que nous ne puissions n’avoir recours qu’à une parole savante pour théoriser ?

  • 3 Pierre Henri Castel, La métamorphose impensable. Essai...

  • 4 Judith Butler, op. cit.

15Pierre Henri Castel3 nous interpelle à ce sujet : « D’où prenons-nous l’assurance qu’un mot d’usage ordinaire – homme, femme – doit impérativement devenir un concept dont les règles d’application au cas par cas sont spécifiées, avec pour modèle le jargon des savants ? » Si Butler4 justifie son choix d’une linguistique difficile, pour des raisons d’intelligibilité, il n’en demeure pas moins qu’elle exclut un parler simple qui pose son lectorat en sérail. Elle va jusqu’à se demander en quoi l'exigence de parler simplement serait légitime, voire en quoi cette exigence ne serait pas une attente consumériste de la vie intellectuelle… Si le langage commun ne permet pas de traduire celui des sciences humaines, et c’est une évidence, il n’apparaît pas moins que la langue savante s’impose comme un pouvoir, sans autre contre-pouvoir que cette langue elle-même. Du coup, se pose la question du partage du savoir, surtout à l’heure où encore peu de femmes deviennent détentrices de ce qui était un privilège essentiellement masculin.

16Dans l’impossibilité de donner une définition de la masculinité pure et de la féminité pure, et d’ignorer que le masculin et le féminin sont des notions et valeurs partagées par les hommes et les femmes, comment ne pas souscrire à l’utilité de repenser les paradigmes masculin/féminin, en s’écartant d’une dualité binaire, notamment en laissant derrière nous ce patrimoine archaïque de l’opposition, des contraires, qui nous enlise depuis des siècles dans une guerre des sexes aussi inutile que délétère.

17Si nous partions de tout ce qui différencie les hommes et les femmes, si nous pouvions les écouter parler de leur sexe, sans qu’ils puissent recourir au social, au culturel, au politique, à la psychanalyse, qu’auraient-ils à nous dire ? Sans doute parleraient-ils de leurs désirs et de leur corps. Car l’identité à soi, passant par le corps, le ressenti et la psyché, n’est pas dénuée de sens, elle est le sens, l’authentique soi qui se cherche dans l’autre, et qui cherche l’autre. C’est cette dynamique de l’identité qui expulse hors de soi le genre, même s’il apparaît que la cartographie normée à laquelle elle doit souscrire embarque le sujet en deçà ou au-delà de son soi, autrement dit dans un décalage qui est la loi du genre.

  • 5 Judith Butler, ibid.

18Freud avait déjà attiré notre attention sur le fait que masculin ou féminin est la première différence que nous faisons quand nous rencontrons une autre créature humaine, et que nous sommes habitués à effectuer cette distinction, avec une assurance dénuée d’hésitation. Et Judith Butler de préciser : « Au moment où nos perceptions culturelles échouent, lorsqu’on n’arrive pas à lire avec certitude le corps que l’on voit, c’est précisément le moment où l’on n’est plus sûr-e de savoir si le corps perçu est celui d’un homme ou d’une femme »5.

  • 6 Ibid.

19C’est bien dans l’exception que forment les identités de genre marginales qu’une tentative d’exprimer un soi masculin /féminin imaginaire, parfois hors la loi, apparaît. La possibilité de ce libre arbitre se résume à passer de deux à trois par le recours à l’archétype androgyne. (Et ce n’est pas au travesti auquel je fais allusion, dont Butler nous dit qu’il nous envoie une image grossie de la mascarade féminine, comme une confirmation que la parure féminisante est stylisation genrée6. Alors qu’il me semble que ce qui est criant chez le travesti c’est que son corps masculin rend la stylisation non pas seulement caricaturale, mais inopérante. La féminité ne se résume pas à une performance de style.) La tentative de dépassement ou d’effacement de la binarité, performée au travers de la promesse androgyne est notamment l’affaire du transgenrisme : une hybridité sexuelle volontaire, produite par un mélange des genres, et où la sexualité ne jouerait aucun rôle.

20(Mon œil !)

  • 7 Rappelons que le ou la transsexuel-le est une personne...

21Quand je dis de deux à trois, c’est que cette troisième voie passe par le corps, comme pour « scarifier » le symbolique, sans toutefois recourir à la radicalité transsexuelle7 : par exemple, un homme de naissance féminisera son visage par la chirurgie, obtiendra une poitrine par prothèses mammaires et traitement d’œstrogènes (ou non), tout en conservant pénis et testicules.

  • 8 Roman Gary, La nuit sera calme, Paris : Folio, 1976.

22Jusqu’à présent, tout va pour le mieux dans le meilleur des genres possibles. Mais le problème que nous pose le transgenre désormais, c’est qu’il entend obtenir des papiers de femme, pour que ceux-ci soient en harmonie avec son apparence, au-dessus de la ceinture dois-je préciser, puisqu’il bande et éjacule. « Tout le monde peut se tromper, comme disait le hérisson en descendant d’une brosse à habits » se serait plu à lancer Romain Gary8. L’homme transgenre se féminise partiellement, selon des critères personnels et choisis, ce qui devrait faire de lui – c’est en tous cas ce qu’il plaide – une femme à l’état civil. C’est dire si cette voie, riche d’une multitude de variantes de l’identité de genre, est sujette à des débats houleux, et si elle n’est pas sans accentuer la confusion dans le genre.

23Quel que soit le conservatisme des discours, rien n’empêchera le masculin/féminin de se révéler toujours en expansion, autrement dit des changements ont eu, ont, et auront lieu. Le père explore désormais sa capacité à materner sur le modèle féminin, la mère non seulement a souvent un métier, mais celui-ci n’est pas remis en cause par l’arrivée d’un ou plusieurs enfants. La femme choisit son compagnon par amour, elle est actrice de sa sexualité, de son plaisir. L’homme et sa toute-puissance sont désormais menacés par le droit des femmes. Loin d’être figés, les paradigmes sont sans cesse en mouvement, charge à chaque homme et chaque femme de les influencer par un engagement personnel depuis sa propre place.

24En la matière, il ne me paraît pas judicieux que la messe ne soit dite que par la politique, l’associatif, l’universitaire, les médias. Il faut inviter les hommes et les femmes les plus divers, et qui n’ont rien d’anonyme dans les changements qui s’opèrent, à contribuer à la réflexion, sans quoi l’expérience risque de faire défaut. De fait, ce serait laisser un champ bien trop exclusif à la théorie. Et à cet égard, il ne faut pas ignorer, comme le pointe Eric Fassin dans sa préface de Trouble dans le genre9, que Butler montre que la théorie n’est jamais simplement théoria, au sens de contemplation désengagée, mais qu’elle est pleinement politique.

25Si « Je » est neutre, de fait, il nous permet de dire « je » aussi en référence à un corps, masculin ou féminin. « Je » est donc pluriel, tantôt neutre, tantôt sexué. D’où et comment parle un homme ou une femme, peut nous aider à comprendre qui parle. L’identité, y compris l’identité de genre, est traversée par une histoire, un contexte, à chaque fois singuliers, qui participent peu ou prou à ce que je sois tel homme ou telle femme, qui participent peu ou prou de ce que sont les hommes et les femmes : un facteur qui n’amoindrit pas outre mesure la portée des stéréotypes, garants d’un mimétisme ancré dans notre instinct grégaire, et renforcé par la société de consommation. Le mimétisme est à la fois constitutif des groupes et consécutif.

26Les transgenres sont un groupe, avec des sous-groupes, qui n’échappent pas à la promotion des stéréotypes, et à une régulation par le mimétisme. L’individu hermétique, imperméable à ce phénomène est rarissime, voire inexistant. Car on réussit toujours à lui mettre une étiquette qui le renvoie à une catégorie. Ainsi personne n’échappe au genre, trait qui participe toujours de l’identité. Paradoxalement, il n’existe pas de modèle des genres. Car s’il s’agit d’imiter sans qu’existe d’original, malgré tous les efforts du monde, nul ne saurait satisfaire entièrement à la norme. Dès lors, le trouble n’est-il pas jusque-là invariablement constitutif du genre ? Un masculin/féminin sans cesse en action, telle une cible mouvante échappant à l’arrêt sur image ?

  • 10 Colette Chiland, Propositions pour un glossaire, text...

27Par ailleurs, plus la différence gagne en visibilité, plus, tôt ou tard, elle se banalise. L’audace identitaire se transforme à terme en beauf-attitude, à l’instar des tatouages et des piercings. L’originalité n’est pas singularité, car, volatile, elle perd de son souffre qui s’évapore notamment au fil des émissions télé, qui exhibent légions de témoignages des plus tordus. Le militantisme de la différence est fondé sur cette contradiction : qu’il exige l’égalité. Soit le différent doit être égal au différent. L’égalité de droits, toute légitime qu’elle soit, doit-elle effacer les différences ? « L’inégalité est liée à une hiérarchisation des différences […] On ne doit pas chercher à supprimer les différences, mais leur hiérarchisation »10.

28Le mariage pour tous est vite fait redevenu le mariage homo, comme pour souligner la différence qui désormais disparaîtra grâce à lui. À ce propos, l’agitation hystérique des « antis », polarisée sur « une mère et un père pour chaque enfant », est passée complètement à côté d’un fait loin d’être anodin : c’est que l’État, qui pénalisait l’homosexualité jusqu’en 1981, vient de lui donner ses lettres de noblesse, au travers d'une institution jusque-là exclusivement réservée aux hétérosexuels. Ce ne sont donc pas que les fondements de la famille qui sont remis en question dans ce lien, mais aussi l’hétérosexualité elle-même.

29À l’heure où des travaux de femmes dénoncent l’incidence de l’école sur les stéréotypes de genre, répondrons-nous à « que voulons-nous ? », des enfants dont on préserverait la neutralité de genre, afin qu’ils s’autodéterminent le moment venu ? Définir un enfant comme fille ou garçon, revient-il à lui imposer une « religion » de par sa naissance, alors que ce sont bien au départ les chromosomes, donc le biologique, qui lui donnent ses caractères sexuels primaires ? L’être humain se passe de croyance pour savoir qu’il ne peut être qu’un homme ou une femme… Il pourrait même se passer de la loi.

30Certains parents pratiquent un curieux don de leur vivant. Mais est-ce un don ou un viol que d’imposer à un enfant dès sa naissance une religion ? Ce viol délibéré, celui de la liberté de conscience, serait admis sans sourcillements d’aucune part. Tandis que l’appartenance à un genre serait désormais à bannir de l’école ? Cachez ce signe extérieur de genre que je ne saurais voir ! Une ingérence illégitime, est-ce là toute la signification qu’il faut entendre aujourd’hui du masculin et du féminin ? L’enfant devrait être libre de choisir son genre, le corps ne devant plus être ce qui détermine une fille ou un garçon, un homme ou une femme. Le corps devrait devenir neutre dans cette affaire, absent de ce qui construit mon genre. Dans ces conditions, sur quels fondements vais-je me déclarer de genre masculin ou féminin ? Et si le masculin /féminin n’a plus rien à voir avec le corps, à quoi bon ? Enfin en quoi serait-il plus politiquement correct de destiner un enfant à une religion plutôt qu’à une autre, quand je déclare contraire aux droits humains fondamentaux de le désigner par un genre ?

31Si les paradigmes de genre institutionnels et les théories de genre subversives sont des constructions politiques et culturelles, le masculin/féminin y est abondamment manipulé. Même s’il existe une inégalité sociale entre les hommes et les femmes, je ne vois pas en quoi il faudrait renier la féminité, ou la voir irrémédiablement condamnée à une infériorité définitive, sous prétexte qu’elle diffère de la masculinité. Quelques évolutions de la société montrent le chemin, même si elles sont condamnées à une lutte laborieuse.

32De fait, le genre n’est rien d’autre que du masculin/féminin, il ne peut être constitué que d’un mélange des deux ; subjectif, singulier ou transgressif, ce sera toujours un cocktail à deux saveurs, une dualité secouée dans un shaker…

33L’identité de genre sans masculin et sans féminin est une illusion, il n’y a pas de genre neutre, de sans genre, c’est une donnée irréductible. Quand bien même on s’efforcerait d’effacer le masculin/féminin, il en subsisterait toujours quelques signes (qu’ils soient physiques, de langage, ou dans l’action). Pour la plupart des théories du genre, il ne s’agit pas de prôner un genre neutre, mais plutôt de démultiplier les genres à l’infini, sans que le sexe biologique ait à voir avec ce nuancier. Ce qui de fait, est déjà à l’œuvre chez chaque homme et chaque femme, partant qu’ils et qu’elles sont à chaque fois un genre d’homme ou de femme, où masculin/féminin sont à la fois mêlés et fluctuants, et subjectivement dosés.

34D’ailleurs, pour ceux qui seraient tentés de laminer les différences, cela ne signifierait pas que le neutre pourrait établir un commerce de genre équitable. Lorsque la mairie de Lyon s’afflige qu’à l’école, le régime sans viande, pour motif religieux, favorise une mise à l’écart, et qu’elle décide du coup d’imposer à tous les élèves un régime végétarien, elle décapite le droit à la différence. Nous sommes dans l’aire où nous sommes tenus de trancher. Pas d’entre-deux, pas de nuance. Pour ou contre, seules ces deux positions sont en droit de s’affronter.

35La binarité homme/femme gagnerait en crédit dans la perception du genre, si nous étions tous partie prenante pour établir un rapport d’équilibre entre l’un et l’autre, en nous gardant bien de toute tentative de réification des femmes.

36Que la femme trouve sa juste place, revient-il à dire qu’elle doive prendre celle de l’homme ? Potentialiser le féminin, en cherchant à l’intégrer dans un monde économique aux valeurs et aux critères masculins, n’est-ce pas déjà le désavouer ? Certes, si certaines femmes parviennent à faire bouger les choses, combien disparaissent dans cet univers masculin, adoptant les conduites de pouvoir qu’elles combattaient naguère ? Comme disait un célèbre humoriste : « Si je comprends bien, les pauvres sont gentils, les riches sont méchants, et tout le monde veut devenir méchant ». Métaphore qui prévient que s’il est des valeurs féminines, elles ne pourront pas se révéler sur le modèle masculin, et moins encore sur le modèle féminin prescrit par la loi de la domination masculine.

37Les femmes sont l’avenir de la femme et de sa féminité. C’est à elles qu’il revient de se repositionner, de casser le mur des a priori édifié sur la hiérarchisation des sexes.

38Par ailleurs, que les théories de genre masquent les corps, qu’elles les ratatinent à l’arrière-plan me paraît pour le moins suspect. Si l’identité ne fait pas l’impasse sur le corps, en quoi l’identité de genre, si aléatoire à se dire, serait au-delà du corps ? Le corps n’est pas une abstraction du masculin/ féminin, il est partie prenante dans le genre. Et je me passe d’une allusion à la psychanalyse pour l’affirmer.

39Même si nous ignorons la cause du transsexualisme, nous savons que la faille qu’il occasionne entre corps et psyché contrarie de manière indubitable la construction du genre de la personne qui en est atteinte.

40Au passage, signalons que le transgenre et l’anatomie mi-homme mi-femme qu’il se fabrique, montre que si sa problématique se joue sur une déconstruction de la binarité des genres, cela passe aussi par le corps. Quant au transsexuel, à tort ou à raison, il prétend changer de sexe, parce qu’il se pense du sexe opposé. Son état, dont le corollaire est une totale absence de symbiose entre corps et psyché, ne mobilise pas chez lui le genre, si ce n’est qu’il l’idéalise selon les conduites habituellement attendues dans le sexe d’arrivée.

41Si le genre est censé investir corps et psyché, pour former de l’identité, c’est dire qu’en tant que loi extérieure, sa portée peut être tantôt salutaire, tantôt délétère, selon que le sujet l’intériorise harmonieusement ou non, comme chaînon « invasif » entre corps et psyché.

42Il me semble que ce qui ne colle pas c’est notre perception du genre. Entité plurielle dont se réclament les transgenres, mais qui en l’occurrence affecte tous les hommes et toutes les femmes, puisqu’il n’existe pas de sujet purement masculin ou purement féminin. Et ce en dépit de toutes les lois qui concourent à maintenir une binarité primaire des genres, car elles sont dans l’impossibilité de montrer toute absence de féminité chez l’homme et toute absence de masculinité chez la femme. Forts de cette réalité non négociable, y compris pour les intersexes, les transgenres, les transsexuels, les homosexuels, et que la théorie queer est une illusion qui n’échappe pas à la qualité irréductible et non substituable de la présence du masculin/féminin chez chaque individu, il semble qu’il soit peu probable de pouvoir perdre ce que nous sommes condamnés à posséder.

43De fait, l’idée qu’il suffit de bouger consciemment le curseur masculin ou féminin, en opposition à mon corps, pour faire apparaître une multitude de genres est une invention délirante. Tous les hommes et toutes les femmes pratiquent déjà ce réglage sans se réclamer des théories du genre, et on voit des femmes qui adoptent des allures et des spécificités masculines, et des hommes qui délaissent des signes et caractères par trop masculins. Les genres et les sexes sont binaires parce qu’ils ne peuvent être chargés que de masculin et de féminin, et qu’il est inhérent à ce principe le fait que les femmes présentent plus de féminin que de masculin, et les hommes plus de masculin que de féminin. Donc l’asymétrie binaire des genres masculin/féminin est irréductible, sauf à dire qu’il n’y a pas que des hommes et des femmes qui composent les êtres humains, et la notion de genre. Les genres et les sexes ne sont que des catégories, à l’instar des mâles et des femelles, effacer politiquement les différences de sexe et de genre ne reviendrait pas à établir l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, pas plus qu’avoir retiré le mot race du vocabulaire supprimera le racisme. C’est au nom de la différence, que l’égalité des droits doit être garantie.

44Le préfixe trans- qui signifie au-delà ou passer outre, est un choix bien malheureux pour nommer le groupe « les trans », puisqu’il n’est pas concevable de se situer au-delà des genres, ou de passer outre. Se réclamer sans genre ou de plus de deux genres, signifierait soit qu’on est sans masculin et sans féminin, soit qu’il y a d’autres notions comparables en plus du masculin et du féminin : c’est délirant ! Son troisième sens, passer d’ici à là, colle tout à fait avec le transsexualisme. Enfin lorsqu’il a pour sens « à travers » il nous concerne tous et toutes. D’où il ne se justifie pas que les trans soient désignés par ce préfixe. En outre, ceux et celles qui se réclament d’une transidentité, uniquement constituée sur un mélange des genres, ont élu un terme tout à fait loufoque pour se désigner. Le but de ce vocable a été de fédérer sous le même nom les identités transsexuelles, transvesties, transgenres ; proclamation arbitraire d’associations « trans » aux fins de grossir les troupes militantes à l’insu du plein gré des intéressés…

45Il n'est pas donné de savoir ce que signifie cette transidentité ou cette identité trans, si ce n’est qu’elle ne noircit des sites que pour revendiquer des droits de toutes sortes, et prescrire à la société de nouvelles règles institutionnelles en terme de genre. D’où apparaît en effet, une « communauté » trans, tissée uniquement sur ses idées politiques. Cette manipulation par l’abréviation orientée du vocabulaire ne sensibilise ni les médecins, ni les universitaires, ni les politiques. Pourtant, il paraît essentiel de conserver des distinctions en la matière, si nous voulons travailler sur le sujet, en sachant qui sont, et en quoi sont concernés les différents individus qui présentent des troubles du genre.

46Étendre notre capacité de perception des genres, c’est chercher à rendre moins imprécises nos conceptions. Pour ce défi, ne faudrait-il pas les actualiser en pensant une philosophie du genre et de l’identité sociale, vierge de toute référence aux autres sciences humaines, puisque celles-ci ont tellement intensifié et dilaté leur discours, que leurs concepts érigés en loi, semblent trop influents pour libérer une telle pensée ?

  • 11 Clément Rosset, Loin de moi. Étude sur l’identité, Pa...

47Comme j’ai pu insister sur ce point dans mon ouvrage Mémoires d’une transsexuelle, mon identité personnelle, a fortiori l’idée que j’ai de mon genre, n’est que pré-identité présumée par mes soins, car corrélée à l’occasion d’apparaître à l’autre, en devenant identité sociale. « C’est le regard de l’autre qui me constitue » nous dit Lacan, donc l’identité personnelle n’est qu’un songe qui se ballotte, infusant dans une cérébralité recluse. Elle est condamnée, peu ou prou, à un délitement par le réel, et il nous faut accepter cette distorsion qui écrit notre histoire passée, présente, et à venir. À ce sujet Clément Rosset précise que « l’on s’en tient à vos faits et gestes, pas à ce qui peut vous passer par la tête »11. Mon genre ni nommé, ni reconnu par l’autre, n’est qu’un projet intime qui reste une vérité à soutenir dans la réalité sociale. Il sera donc évalué non pas selon les critères que je porte dans mon identité personnelle fantomatique, mais selon les codes et lois qui ont cours dans la culture sociale où j’apparais.

48Le genre ne serait-il pas in fine l’identité sociale masculine et féminine, dont nous sommes contraints d’intérioriser la hiérarchie, en alignant corps et psyché sur ses modèles imaginaires, qui permettent à la société de maintenir la domination masculine ? L’identité personnelle et sexuelle ne pouvant se résoudre à demeurer sans identité sociale, les troubles de l’identité sexuelle et de genre sont les preuves que sexe et genre, même corrompus par les institutions et les lois, sont des outils obligatoires à la construction de soi.

49Un homme transsexuel ne ressent aucune identité personnelle et de genre pour sa vocation masculine ; seuls le refus catégorique de son corps et les tourments associés de sa psyché fondent son état ; de fait, il est incapable de se construire une identité sociale. D’où que sa désignation comme étant de genre masculin lui reste totalement étrangère, en dépit de son sexe anatomique. Dès qu’il règle son problème d’identité sexuelle en changeant de sexe, il devient alors capable de se mettre en scène, et de déployer une identité personnelle entérinée en identité sociale. Et cela passe, aussi, par le changement d’état civil, la carte d’identité, tout document qui atteste de l’identité sociale désormais approuvée et éprouvée. Au point que les choses ne marchent pas pour les trans, dès lors que leur identité de genre personnelle fantasmée ne se met pas en actes dans le monde du travail, dans la vie sociale, et n’est pas reconnue par les tribunaux. C’est le cas en France pour les hommes qui par exemple souhaitent garder leurs organes génitaux, et devenir des femmes sociales. De là cette rage désespérée qui s’exprime via un militantisme qui n’a pour objet, quant à leur identité personnelle et à leur corps mi-homme mi-femme, (dont ils décident du genre) que d’être reconnu comme identité sociale. Ce qu’obtient le transsexuel homme, au prix d’une castration, et d’une reconstruction d’un sexe féminin, qui d’ailleurs lui ouvre les portes de son identité personnelle emprisonnée, c’est la possibilité de son identité sociale. En outre, il n’ignore pas la place qu’a prise son corps dans cette aventure, et de fait, corps et psyché lui ont révélé son empêchement d’acquérir identité personnelle, et identité sociale de genre.

50Ce que fait l’identité sociale pour l’identité personnelle et le genre, elle peut aussi le défaire. Quand je perçois un malaise dans mon identité personnelle ou mon genre, je peux être sûr que la cause se trouve dans mon identité sociale. Souffrance au travail, problèmes dans mon couple – car oui le couple est déjà de l’identité sociale – prise de poids ou signes corporels de l’âge qui m’écartent des stéréotypes, quand des décalages modifient la conscience que j’ai de moi-même, c’est dans l’identité sociale que le mal se découvre. Donc l’identité personnelle est insignifiante, c’est l’identité sociale qui est signifiante. C’est là, dans le réel avec l’autre que se manifeste le genre. Déclassées par l’ordre symbolique et institutionnel, qu’ils soient factices ou pertinents, les identités de genre marginales, comme identités personnelles créatrices, ne peuvent qu’attendre le sésame de la loi pour accéder au statut d’identités sociales. L’empêchement de réalisation de soi ne permet pas de connaître l’effet que produirait une équitable socialisation de ces personnes, tant pour eux-mêmes que pour la société. Équitable signifie qu’il faudrait qu’ils puissent jouir des mêmes droits que tout citoyen, mais aussi qu’ils soient identifiés pour ce qu’ils sont, ni plus, ni moins. Il n’est pas concevable de déclarer homme ou femme qui ne l’est pas. Transsexuelle moi-même, je n’admets la notion de changement de sexe que lorsqu’il est corrélé à ces pathologies graves de l’identité sexuelle, que sont le transsexualisme et l’intersexualité.

51L’identité homosexuelle, qui vient de trouver la grâce de l’identité sociale par le mariage, devrait être perçue, semble-t-il, non comme une identité sociale de genre, mais comme état sexuel devenu identité sociale. Si les homosexuels sont d’un sexe et d’un genre désignés qu’ils ne remettent pas en question, il apparaît que l’orientation sexuelle joue un rôle surinvesti. En effet, s’il est commun de parler des hommes et des femmes sans préciser qu’ils sont en général hétérosexuels, que cela semble aller de soi, pour les homosexuels l’orientation sexuelle est d’emblée mise en avant en tant que critère central de l’identité. Souvent, ils se désignent et sont désignés « homosexuels » dans le langage, et identifiés à ce terme qui annonce comme une « identité ». Donc, chez ces personnes, l’orientation sexuelle deviendrait identité, ni de sexe, ni de genre, mais identité d’un état sexuel, fondé sur la mise en avant de leur sexualité. On constate donc ici un rapport consubstantiel de l’orientation sexuelle et de l’identité, qui relègue à l’arrière-plan le genre, parce que la sexualité ici intéresse au premier chef la psyché et le corps. En outre, la quête identitaire par le mariage homo montre à quel point, en dépit de différences objectives, le besoin d’identité sociale égalitaire par la norme est devenu une véritable obsession. Je ne parle pas de droits, les mêmes droits auraient pu être acquis par un contrat d’union solidaire. Mais je sous-estime sans doute la portée symbolique de l’événement ; à en croire Bertrand Delanoë : c’est au moins aussi important que le droit à l’avortement ou l’abolition de la peine de mort.

52Moi qui ai connu l’univers homo des années 70/80, on n’aurait jamais imaginé qu’un jour cette population si attachée à revendiquer son droit à la différence, lutte pour le droit au mariage. Du coup, les voilà tombés dans les stéréotypes les plus parodiques, salon du mariage, remise des alliances et baiser fondateur, qui annoncent déjà les futurs divorces.

53Sommes-nous obligés d’élargir des institutions qui ont leur périmètre paradigmatique, en démultipliant leur signification à l’infini ? Ou bien n’est-il pas préférable d’en élaborer de nouvelles, vierges de toute histoire, de tous précédents ? Faut-il nécessairement, comme dans le cas qui va suivre, passer par d’aberrants amalgames pour plaider une égalité qui n’existe pas, au nom de ce qu’on considère comme un droit.

54Quand la personne transgenre revendique que les actes médicaux auto-prescrits et nécessaires à sa transformation soient classés par l’assurance maladie et en droit de la santé comme le sont l’avortement et la maternité, alors même qu’elle refuse d’être considérée atteinte d’une affection, on s'aperçoit que le procédé est sans limites. Les femmes enceintes ne sont pas malades, mais elles présentent toutes, de manière irréfutable, le même état biologique. Les transgenres plaident que l’avortement est un droit à disposer de son corps qu’on leur refuse. Mais l’accès aux actes médicaux pris en charge par l’assurance maladie est restrictif, dans la mesure où il est ouvert aux personnes dont l’état biologique ou psychologique est sujet à diagnostic ; c’est d’ailleurs le cas pour les transsexuel.les. Les désirs des transgenres, en l’absence de souffrance, relèvent davantage de soins et de chirurgie esthétique. Ils ne peuvent donc constituer ni une visée thérapeutique, ni une affection de longue durée. Ils nous assurent eux-mêmes ne connaître aucune douleur qui découle de leur état, mais que lorsque la dépression s’installe, elle est toujours consécutive au fait, soit de ne pas pouvoir être pris en charge à 100% pour leur transformation, soit parce que celle-ci étant terminée – même si elle n’aboutit qu’à une morphologie hybride – qu’on leur refuse le changement d’état civil. Si sur le fond je suis libre de choisir mon genre, apparaît ici à l’avant-scène, la problématique des moyens et de la reconnaissance par la justice.

55Admettre qu’une prise en charge à 100% serait légitime pour un désir de changer de genre, ce serait la concéder aussi de plein droit à tous les hommes et toutes les femmes qui souhaiteraient masculiniser ou féminiser davantage leur corps par de la chirurgie esthétique, pour paraître plus homme et plus femme dans leur genre habituel. C’est exactement ce qu’il arriverait si la Procréation Médicalement Assistée sortait du droit de la santé ; de n’être plus réservée aux couples stériles, donc pour raison de santé, pour devenir un droit pour les couples homos mariés, elle ne manquerait pas de devenir un droit pour tous. De plus, réclamer une prise en charge pour cette transformation transgenre, montre que le genre serait donc sujet à être modifié par la chirurgie. Or, la plupart des militants transgenres considèrent que le corps et le sexe ne déterminent pas le genre. La contradiction dans le discours transgenre est d’une récurrence à se taper les fesses au plafond… Quant au changement d’état civil, il est accordé aux transsexuels-les qui ont changé de sexe. La réassignation porte sur le sexe, et non sur le genre. De fait, il n’y a pas en France, à ce jour, de notion de genre en termes d’état civil. Tous les documents administratifs qui demandent d’indiquer féminin ou masculin font référence au sexe et non au genre, y compris la carte d’identité.

56Le masculin/féminin n’a que peu de marges de manœuvre dans ce qui est politiquement correct, car il s’agit de conserver une apparence discernable de son genre, surtout dans la vie sociale conventionnelle, où la dualité homme femme est l’unique horizon. De plus, parce que cette identification est corroborée par la carte d’identité, et toute documentation administrative.

57C’est dans une forme de sublimation que le champ d’un soi non stéréotypé devient possible : la création. Le masculin/féminin trouve là, il me semble, une étendue délivrée des contraintes de genre, de sexe, il s’affirme comme vecteur d’émancipation, et révélateur de l’identité d’un soi intime. La femme, admise dans les arts, la pensée et la littérature, et même dans un métier, a pu et pourra, avec le temps, se défaire des lois liées aux paradigmes de genre désormais obsolètes. Cependant, si la hiérarchisation d’autrefois sautait aux yeux, l’autorité avec laquelle elle dominait les femmes n’en était pas menacée pour autant. Aujourd’hui, si la manipulation est devenue insidieuse, il y a d’autant plus nécessité d’entretenir un esprit critique vigilant, et de dénoncer les plans qui tirent les femmes vers la régression. Car ce ne sont pas les inégalités professionnelles, ou les plus visibles qui sensibilisent les obsédées de la parité et de l’égalité qui sont les plus tordues. Les planifications toxiques sont celles qu’on remarque le moins, celles qui réussissent à être intégrées par la plupart des femmes.

58Si les vertus comme le courage peuvent provenir de l’éducation, et que celui-ci concerne autant les hommes que les femmes, même s’il apparaît souvent par des manifestations différentes chez l’un et l’autre, il n’en va pas de même pour certaines notions de genre immatérielles. La partie visiblement dure, au sens d’innée, de la sensibilité dite féminine, ne me semble pas pouvoir être l’objet d’une éducation ou d’un apprentissage, elle serait plutôt un invariant immanent du féminin, certes d’intensité plus ou moins marquée selon les femmes. De fait, la sensibilité excessive d’un homme peut être rapprochée du féminin, d’autant qu’on l’aura éduqué en l’alertant qu’une sensibilité exacerbée est un trait féminin. Il doit donc se conformer à un principe de défiance envers la sensibilité, au risque de menacer sa virilité. Une sensibilité « féminine » chez les hommes n’aurait-elle pas sérieusement compromis la domination masculine ? Cet exemple de la sensibilité féminine montre que le genre ne se limite pas à une mascarade de l’apparence et du comportement, mais qu’il y a bien à l’œuvre en arrière-plan de l’inné masculin/féminin. S’il a été, et est, exploité par l’institutionnalisation culturelle et politique des genres, il n’en demeure pas moins qu’il est plus que ce que la désignation de la société en fait.

59C’est notre personne mise en actes qui produit ce que nous sommes ; à l’instar du moi, l’identité de genre n’est pas figée, tant que l’acte libre reste la possible révélation de soi avec l’autre. Il s’agirait là d’accéder à soi, au-delà du principe de genre qui nous ratatine par sa hiérarchisation. Le genre n’ôte pas la liberté de nous penser autrement que selon ses conventions. Si nous le voulons, nous pouvons nous réapproprier ce trait de notre identité, afin qu’apparaisse dans nos vies ce que nous entendons en nous par masculin/féminin, tout en récusant ce que le genre porte de plus nocif, la hiérarchisation des sexes.

60Tandis que les réflexions des femmes sur le genre se multiplient, combien d’entre-elles continuent à céder aux stéréotypes de la femme objet, à ceux d’une créature qui est là pour le plaisir des yeux, et plus si facilité… Chaque semaine, la presse féminine affiche sur ses couvertures ses ordonnances : crèmes pour un teint éclatant, régimes pour mincir, techniques pour séduire, modes tendance pour être dans le move, accessoires pour une customisation sans modération, coiffures de saison pour surligner la silhouette, conseils psy pour « zéro complexe », nouvelles disciplines pour un corps au top de la forme ; le tout associé à un zoom périodique sur les vernis, les gloss, les mascaras, les fonds de teint, ou les méthodes d’épilation. La cerise sur ce fardeau étant l’immanquable test qui permet de s’assurer qu’on appartient bien à cet univers : sexy mais pas soumise, fidèle, mais séductrice, célibataire, mais épanouie, en surpoids, mais plus pour longtemps, larguée, mais pas blessée, sûre de soi, même déprimée. Un menu intenable concocté de surcroît par des femmes ! Cette intoxication à but mercantile exacerbe des conduites qui caricaturent la féminité, la métamorphosant en performance mimétique. Les stéréotypes sont devenus ces devoirs de tendance, auxquels souscrivent la plupart des femmes. Ils agissent comme autant d’avertissements qui sous-entendent notamment que, si vous êtes mal dans votre peau, c’est bien parce que vous ne suivez pas les « commandements » des journalistes gourous, qui ne veulent que vous guider vers votre épanouissement au féminin, parce que vous le valez bien. Du coup, vous ne pourrez compter sur aucune mansuétude si au travail on vous trouve trop grosse, les yeux cernés, le teint gris, un look has been ; on dira même : « elle pourrait quand même faire quelque chose ! »

61C’est bien dans l’exercice de mon métier d’aide-soignante en service de chirurgie plastique et esthétique que j’ai pu mesurer ce que les femmes étaient prêtes à endurer pour tenter de garder ou de retrouver une image acceptable. Acceptable ! Il y donc là une frontière sociale de l’image de la femme, qui semble d’une cruauté sans appel : jeune et jolie ou invisible. Au malheur de ce consentement, coûteux dans tous les sens du terme, correspond un autre malheur, celui de devenir un corps prématurément archivé.

62Au-delà même du genre, l’identité sociale et les conduites qu’elle impose sont des obstacles coriaces qui altèrent notre authenticité. Ces entraves doivent être l’objet d’une lutte à mener, pour que ce qui doit prévaloir et former le cœur même de la normalité de la société devienne ce qui devrait nous être garanti par sa politique, une forme inaltérée de réalisation de soi.

  • 12 Henri Laborit, Éloge de la fuite, Paris : Robert Laff...

63« Rester normal – nous dit Henri Laborit – c’est d’abord rester normal par rapport à soi-même »12, pour cela, ajoute-t-il, « il faut conserver la possibilité d’agir conformément aux pulsions, transformées par les acquis socio-culturels, remis constamment en cause par l’imaginaire et la créativité ». Mais qui se connaît soi-même au-delà de l’automutilation par les clichés qu’il s’impose de suivre ?

64La catégorie femme n’est pas un ensemble homogène. Il est donc vain d’escompter un jour produire un discours honnête qui débute par « nous les femmes ». Si on ne peut pas dire « nous les femmes », c’est simplement parce que celles-ci ne sont pas « la femme », mais des femmes ; ce qui sous-entend que beaucoup ont cette idée de ce que sont d’autres femmes : différentes d’elles. Doit-on juger que celles qui s’affichent à la télé en bimbos écervelées sont la honte du genre féminin, et qu’elles auraient besoin d’une rééducation ? Oui ou non, chaque femme est-elle libre d’être celle qu’elle veut être ? De plus les pétasses de la télé, comme les actrices porno, sont célébrées comme des femmes dignes d’éloges. Une question est de savoir à qui profite le string ? À quoi bon cette fabrique d’icônes à forte poitrine ? Pourtant, dans ce contexte, des femmes réussissent à séduire autrement que par leurs atouts charmes. En effet, bien des femmes nous ont montré et nous montrent ce nouveau champ des possibles de la pensée et de la création, au travers desquels le féminin se révèle, libéré du joug de la suprématie masculine. C’est peut-être là l’un des plus authentiques moyens pour la femme de se réapproprier une identité sociale. En outre, « que veulent les femmes ? » reste une question à laquelle il faut laisser à chaque femme l’occasion de répondre.

65Certes, quand Descartes fait table rase pour penser son discours de la méthode, il dépasse l’histoire ; une même entreprise serait-elle concevable compte tenu de la si longue trame qu’il faudrait laisser derrière nous, pour repenser l’identité sociale et son intrication au masculin/féminin ? Y a-t-il en la matière une impossibilité d’appréhender une telle aventure en opérant une rupture avec la continuité ? L’histoire des sexes et du genre enlisée sous un magma de contradictions insolubles est-elle au fond d’un si grand secours ? L’histoire ne change pas, mais les temps ont changé.

66N’est-ce pas depuis un angle de perception dans le présent que devraient se focaliser nos analyses ? Est-ce que les anciennes théories sur les femmes, et en premier lieu celles de la psychanalyse, ont encore une quelconque validité, n’ont-elles pas dépassé leurs dates de péremption ? Repenser les paradigmes masculin/féminin, c’est actualiser leur conception, pour gommer les fictions qui les parasitent. Dès lors, leur utilité devrait apparaître d’elle-même, car il semble impensable de se passer de ce qui contribue à se réaliser, cette altérité masculin/féminin, qui fusionne chez chacun et chacune, comme pivot central de l’identité.

  • 13 Colette Chiland, op. cit.

67Le genre dans son acception de prescripteur des rapports sociaux entre les sexes, est une abstraction qui renvoie à la hiérarchisation des sexes. Rappelons que le genre (gender) est avant tout un terme apparu aux États-Unis dans les années 50/60, sous l’impulsion de John Money psychologue/sexologue, et de Robert Stoller psychiatre/psychanalyste, pour distinguer le sexe : le biologique, l’inné, de l’acquis, l’éducatif, le culturel, le psychologique : le genre13.

68Pour conclure, d’une part, il conviendrait de produire une analyse critique sur les dérives des discours actuels qui se réclament des théories du genre, et qui ne sont qu’empilements d’amalgames, dont la motivation ne tient que par les désirs subjectifs de leurs auteurs. Autrement dit, il s’agirait de faire le tri dans les revendications militantes qui entendent se poser en savoir. Certaines trouvent leur validation parce qu’elles bénéficient de la plus large visibilité politique et médiatique, sûrement pas parce qu’elles auraient le moindre intérêt scientifique. D’autre part, la question transgenre, ne doit-elle pas interroger les institutions sur la pertinence d’autres « cases » que celles homme ou femme ? Car s’il s’agit du droit de n’être ni l’un ni l’autre, ou d’être « autre », la réflexion doit s’ouvrir sur la possibilité d’être civilement considéré comme identité « autre ». S’il ne peut y avoir de troisième sexe, il peut y avoir à l’état civil, sur les papiers d’identité, une troisième « case », pour ceux et celles qui ne se considèrent ni homme ni femme, mi-homme mi-femme, ou que la société ne peut considérer ni homme ni femme, qui permettrait l’élection de leur genre par un prénom choisi.

Notes

1 Voir la nouvelle introduction de l’auteure en 1999, Trouble dans le genre, Paris : La Découverte, 2005.

2 Christine Marsan, «Au delà du masculin et du féminin», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 11, Juillet 2007. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=581

3 Pierre Henri Castel, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Paris : Gallimard, 2003.

4 Judith Butler, op. cit.

5 Judith Butler, ibid.

6 Ibid.

7 Rappelons que le ou la transsexuel-le est une personne pour qui il est strictement impossible de vivre dans le corps de son sexe de naissance, celui-ci lui procure une insoutenable souffrance. En outre, son changement de sexe est toujours l’objet d’une chirurgie de transformation de son sexe génital.

8 Roman Gary, La nuit sera calme, Paris : Folio, 1976.

9 Op. cit.

10 Colette Chiland, Propositions pour un glossaire, texte non publié.

11 Clément Rosset, Loin de moi. Étude sur l’identité, Paris : Minuit, 2007.

12 Henri Laborit, Éloge de la fuite, Paris : Robert Laffont, 1976.

13 Colette Chiland, op. cit.

Pour citer ce document

Marie Édith Cypris, «Homme □ Femme □ Autre», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Les paradigmes Masculin/Féminin, Partie 1 - Approches théoriques, mis à jour le : 30/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/1011.

Quelques mots à propos de :  Marie Édith  Cypris

Marie Édith Cypris - Écrivaine française, exerce le métier d'aide-soignante.

Marie Édith Cypris est un homme devenu femme, qui a traversé toutes sortes d'épreuves pour parvenir à la métamorphose qui lui a permis de s'épanouir dans ce qu'elle considérait comme sa véritable identité. Elle est devenue aide-soignante en milieu hospitalier, et continue d'écrire sur les questions de genre.

Après avoir publié un ouvrage autobiographique pour témoigner sur le transsexualisme, (Mémoires d'une transsexuelle - La belle au moi dormant, Paris : PUF, 2012, Prix du Savoir et de la Recherche 2012), Marie Édith Cypris travaille maintenant à une réflexion plus large sur l'identité sexuelle et le genre, le féminin et le masculin. Elle nous interroge ici, par une série de remarques inédites et pleines d'humour, sur la perception et la conception des paradigmes masculin/féminin, en nous interpellant notamment sur leur collision avec le réel.

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