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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

4 | 2014 Crises et représentations

Milagros Ezquerro

Avant-propos

Article
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Texte intégral

1Le thème du présent numéro « Crises et représentations » couvre un vaste champ conceptuel et culturel. En effet, la notion de crise entre tout d’abord, au xviiie siècle, dans le domaine médical, mais elle s’étend ensuite aux domaines économique et financier où elle acquiert une grande résonance. Le krach boursier de 1929, avec ses terribles conséquences économiques et sociales d’ampleur mondiale, consacre l’usage du terme qui va, dès lors, envahir un grand nombre de champs connexes et passer dans le vocabulaire courant, en particulier dans l’usage journalistique. Le monde est désormais la proie de crises perpétuelles : politiques, économiques, sociales, du travail, tandis que les individus traversent constamment des crises familiales, psychologiques, sentimentales, identitaires, morales. C’est un nouveau regard sur notre monde et notre existence : nous ne saurions imaginer une évolution sans crises en tous genres.

2Dans le champ de la culture, qui nous intéresse particulièrement, la notion de crise a introduit des modes de fonctionnement et d’évolution sur lesquels nous sommes obligés de nous interroger, que nous sommes tenus d’analyser. Nous savons que l’univers, dans toutes ses dimensions, est de plus en plus complexe et que cette complexité croît de manière exponentielle. Nous connaissons l’extraordinaire imbrication de tous les domaines de l’expérience et du savoir, et cette connaissance accroît notre angoisse et notre douleur. C’est pourquoi les multiples modes de représentation de l’univers visible et invisible, matériel et spirituel s’élaborent la plupart du temps dans un sentiment d’impuissance et d’incertitude, loin de l’équilibre, loin de la sérénité, loin de la plénitude que l’homme a pu croire atteindre en augmentant sa science et sa puissance.

3Les travaux qui intègrent ce numéro rendent compte, chacun à sa manière, de cet état de civilisation.

4Après un exposé synthétique qui essaye de poser clairement les enjeux historiques de l’évolution de la culture du modernisme au post-modernisme, on aborde deux aspects généraux de la crise dans la représentation. Enrique Sánchez Albarracín s’interroge sur le devenir de la civilisation ibérique et latino-américaine. Les crises actuelles peuvent être envisagées à bien des égards comme le résultat d’une impasse épistémologique : celle de la construction d’une raison universelle occidentalisée, oublieuse de la pluralité des mondes. Le dépassement des contradictions apparentes n’est peut-être possible qu’en renonçant à l’univoque occidental en faveur d’un équivoque fructueux qui prendrait en compte le pluriel et l’incompatible.

5Kevin Perromat aborde la « crise de la critique » que signalent de nombreuses voix qui nous alertent sur le déclin de la littérature et des sciences humaines, lié aux changements survenus dans ce domaine du fait des nouvelles technologies de l’information. Cependant d’autres interprétations plus optimistes sont possibles, si l’on met en valeur la multiplication des modalités d’écriture, des réseaux, des lecteurs et des textes. Ce travail s’interroge sur le rôle attribué à la critique dans un contexte de transformations majeures de la littérature, des discours et des champs culturels qui s’y rattachent.

6La seconde partie du numéro aborde plusieurs cas concrets de la représentation de la crise dans des œuvres littéraires. Pénélope Laurent aborde un roman très récent de l’écrivain guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa, Severina. Le personnage éponyme représenterait, selon la critique, la crise des figures de lectrices dans la littérature contemporaine. Pourtant l’auteure soutient que ce personnage doit être mis en relation, non pas avec une peur de l’alphabétisation des masses, mais avec un rôle plus important et plus actif du lecteur, revendiqué par le roman contemporain.

7Amélie Florenchie aborde, quant à elle, deux romans espagnols, également très récents, consacrés à la crise financière de 2007 : Karnaval, de Juan Francisco Ferré, et La habitación oscura, de Isaac Rosa. Dans ces deux romans, par ailleurs très différents, la mise en fiction de la crise passe par une réflexion critique sur l’identité du sujet postmoderne dans une société tardo-capitaliste et hyper-consumériste, basée sur le contrôle des individus au moyen de la « captation de leurs affects » et, en l’occurrence, de leur libido sentiendi. La sexualité devient un enjeu de pouvoir dans un corps-à-corps entre les masses et les puissants, qui ne laisse aucune place à l’expression de la liberté.

8Carine Vuillequez aborde l’univers littéraire de l’écrivain espagnol Gonzalo Calcedo, qui met en évidence la crise de l’individu, à travers les nouvelles du recueil Esperando al enemigo (1996). C’est une crise personnelle et parfois identitaire, perceptible dans la fracture entre le sujet, les autres et le monde, fracture intimement liée à la solitude. L’écriture de Calcedo est capable de s’organiser autour de la fracture et du conflit : le genre littéraire de la nouvelle s’affirme comme le canal formel de la crise dans sa dimension universelle et atemporelle.

9Julien Roger explore le monde de l’enfance à travers deux œuvres magnifiques en provenance d’Argentine : Cuadernos de infancia, de Norah Lange et Viaje olvidado, de Silvina Ocampo, publiées toutes deux en 1937. Ces textes fonctionnent en rupture par rapport aux autobiographies d'enfance du xixe siècle, et même du début du xxe. Après s’être interrogé brièvement sur les raisons de cette rupture, cet article envisage de quelle manière ces deux textes mettent en scène des enfances en crise : morts, suicides, meurtres. Enfin, on analysera les moyens mis en œuvre par les auteures pour dépasser cette crise, au niveau de l’énonciation : le travail sur le langage, sur la focalisation et sur le temps sont les outils avec lesquels ces textes déjouent la crise qu’ils mettent en scène.

10Enfin, Xavier Escudero nous entraîne dans le xixe siècle finissant avec le roman autobiographique de Alejandro Sawa, Declaración de un vencido (novela social), publié en 1887. C’est le témoignage d’un jeune homme de lettres idéaliste, venu à Madrid pour se former et se faire un nom. Le récit de son expérience se place sous le signe de l’échec qu’il impute à une société impitoyable et déshumanisée. Roman de la crise, annonçant celle de 1898, Declaración de un vencido décrit l’agonie de son protagoniste, révolté, en état de crise constante, et augure, par sa structure fragmentaire et son écriture, la future crise du roman de 1902, où le désenchantement et le pessimisme guideront les pas des personnages. Le travail analyse les manifestations de la notion de crise dans le domaine social, historique et littéraire.

Pour citer ce document

Milagros Ezquerro, «Avant-propos», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Crises et représentations, mis à jour le : 30/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/1276.

Quelques mots à propos de :  Milagros  Ezquerro

Milagros Ezquerro: Professeur Émérite. Ses recherches portent sur la Littérature et le théâtre hispano-américains contemporains (dernier livre publié: Contralectura de la obra de Augusto Roa Bastos, Asunción: Servilibro, 2012), ainsi que sur la théorie du texte (Leerescribir, México / París: Rilma 2 / ADEHL, 2008).

 

Université de Paris Sorbonne Paris IV – CRIMIC (EA 2561)

Milagros.ezquerro@gmail.com