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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

6 | 2015 Leonardo Padura Fuentes faiseur / défaiseur de vérités

Cécile Marchand

A la recherche de la vérité perdue dans La novela de mi vida de Leonardo Padura

Article

En 2002, l’écrivain cubain Leonardo Padura quitte pour un temps son personnage fétiche, le détective Mario Conde, pour présenter une œuvre profonde, à la structure complexe qui mêle les époques, la fiction et l’Histoire, intitulée La novela de mi vida. L’auteur y introduit plusieurs niveaux narratifs qui alternent et se répondent autour de la notion de vérité qui parcourt le roman. La recherche de vérité du protagoniste Fernando Terry, exilé cubain qui revient pour un mois, en 1998, afin de retrouver les Mémoires du poète romantique José María Heredia et chercher celui qui l’a contraint à quitter l’île, s’articule avec un second récit que constituent les Mémoires d’Heredia, puis un troisième qui montre les tourments de ceux qui en ont hérité, jusqu’au début du xxe siècle. La notion de vérité lie les deux protagonistes principaux, Terry et Heredia, dans le souci de justice qui les anime, justice personnelle pour les deux, justice historique et engagement politique pour Heredia. L’absence de positionnement politique de Terry, personnage de la diégèse contemporaine, n’exclut pas le dévoilement d’une vérité crue sur le régime cubain et la situation socio-économique de la période illustrée.

In 2002, Cuban writer Leonardo Padura gave up for a while his favorite hero, the detective Mario Conde, to present a profound novel with a complex structure, entitled La novela de mi vida, which mingles eras, fiction and History. The author introduces several narrative levels that alternate and respond to one another, revolving around the notion of truth which runs along the work. The quest for truth of the character named Fernando Terry, a Cuban exile who comes back for a month, in 1998, in order to find the Memoirs of romantic poet José María Heredia and who looks for the man who compelled him to leave the island, intertwines around a second story, made up of Heredia’s Memoirs. A third narrative strand reveals the torments of those who inherited them, until the early 20th century. The notion of truth unites the two main characters, Terry and Heredia, through the concern for justice whish motivates them; personal justice for both, historic justice and political commitment for Heredia. The absence of a political stance on the part of Terry, the contemporary diegetic character, doesn’t exclude the revelation of a straightforward truth about the Cuban system ant the socioeconomic situation of the era in question.

En 2002, el escritor cubano Leonardo Padura deja temporalmente su personaje favorito, el detective Mario Conde para presentar una obra profunda, de estructura compleja que entreteje épocas, ficción e Historia, titulada La novela de mi vida. El autor introduce varios niveles narrativos que alternan y dialogan en torno a la noción de verdad que recorre toda la obra. La búsqueda de la verdad del protagonista Fernando Terry, exiliado cubano que vuelve para un mes, en 1998, a fin de encontrar las Memorias del poeta romántico José María Heredia y buscar al que le empujó a dejar la isla, se articula con un segundo relato que constituyen las Memorias de Heredia, luego un tercero que echa de ver los tormentos de aquellos quienes las heredaron, hasta principios de siglo xx. La noción de verdad vincula a los dos protagonistas Terry y Heredia en su preocupación mutua de justicia que les anima; justicia personal para ambos, justicia histórica y compromiso político para Heredia. La ausencia de posicionamiento político de Terry, personaje de la diégesis contemporánea, no excluye el desvelamiento de una verdad cruda sobre el régimen cubano y la situación socioeconómica del periodo ilustrado.

Texte intégral

Introduction

  • 1 Leonardo Padura, La novela de mi vida, Barcelona : Tus...

  • 2 Centre culturel de Saint-Domingue.

  • 3 Nom donné aux exilés cubains, partis du port de Mariel...

  • 4 José María Heredia (1803-1839), à l’origine du romanti...

1La vérité, au cœur de toute enquête policière, constitue une préoccupation constante du détective Mario Conde, personnage fétiche de l’écrivain cubain Leonardo Padura, auquel sont consacrés bon nombre de romans de celui-ci. Cependant, il est une œuvre dans laquelle n’apparaît pas el Conde mais qui se trouve traversée par la ligne conductrice de la vérité, intitulée La novela de mi vida1 et publiée en 2002. Ce roman qui lui valut le prix international du roman de Casa de Teatro2 présente une organisation diégétique recherchée, qui mêle époques, lieux et personnages fictifs comme historiques. Le Mexique au xixe siècle, mais surtout Cuba aux xixe et xxe siècles forment la toile de fond des trames narratives d’un marielito3 de retour sur l’île pour un mois, Fernando Terry, émigré en Espagne, du poète José María Heredia4, lui aussi jadis contraint à l’exil, et celle de son propre fils, José de Jesús, au crépuscule de sa vie. L’imbrication complexe, savante des récits met en évidence diverses quêtes de vérité, qui courent tout au long de l’œuvre, et elle réunit les deux protagonistes principaux, Terry et Heredia. Fernando Terry est mû par l’obsession de trouver cette vérité ; non pour que justice lui soit rendue, car il est trop tard, mais afin d’apaiser son tourment d’avoir été trahi, dénoncé, selon lui. Et dans le cas du poète, il s’agit de laisser trace de sa vérité, de ses vérités, de les transmettre à son fils illégitime, Esteban, qu’il n’a jamais connu et dont l’existence ne lui a été révélée qu’à la fin de sa vie. Cette exigence de vérité va de pair avec un souci de justice qui s’exprime de façons diverses chez les personnages. Justice personnelle dans les deux cas, mais justice politique chez Heredia, idéologiquement engagé autant à Cuba qu’au Mexique, pendant sa courte existence, ce qui donne motif à une vision critique des gouvernements autoritaires, instables d’alors. Mais sous ce premier niveau critique, politiquement acceptable aujourd’hui, se profilent en creux, dans le reste du roman, des éléments beaucoup plus subversifs relatifs à Cuba, que retrouve et découvre Fernando Terry, 18 ans après son départ. La dénonciation d’une réalité nationale difficile est indirecte car elle se manifeste au détour des recherches que mène le personnage. L’œuvre convie donc à des révélations multiples et s’articule autour de la nécessité de vérité, qu’elle soit fictive, historique ou actuelle.

Les recherches de vérité

2Plusieurs récits se conjuguent dans le roman, correspondant chacun à une époque distincte. La diégèse première qui constitue l’incipit est consacrée au retour de Fernando Terry à Cuba, en 1998. La seconde, dans l’ordre d‘apparition, est la narration métadiégétique de la vie de José María Heredia par lui-même dans ce qui se révèlera être ses Mémoires, recherchés par Fernando Terry. Enfin, le récit de l’histoire de ces Mémoires, depuis la mort de la mère d’Heredia, qui les gardait secrets, jusqu’à leur destruction parachève cette construction triple.

3Ce qui sustente l’histoire première, c’est la recherche de la part de Fernando Terry de deux vérités. Celle relative à un document rédigé par le poète Heredia, objet de la thèse de Doctorat du protagoniste, qui serait un roman ou des Mémoires. Un de ses meilleurs amis, álvaro, lui a écrit à Madrid pour lui faire part de la découverte encourageante d’un document franc-maçon s’y référant, dans le sous-sol des Archives nationales. Cette probable confirmation de l’existence de ce texte motive le retour au pays de celui qui avait dû en partir en 1980, après avoir perdu son poste de professeur de littérature à l’Université de La Havane, en raison d’une dénonciation calomnieuse. Et c’est justement la recherche du responsable de son exil qui anime tout autant Fernando et le conduit à affronter son passé.

4Les Mémoires d’Heredia, quant à eux, ont pour but affiché de la part de leur auteur de dire ses vérités, de rectifier ce qui a été ou sera dit sur lui. Il relate également plusieurs découvertes de vérité qui ont ponctué son existence et la souffrance qui y a été associée. Ainsi peut-on citer la vérité sur celui qu’il a toujours considéré comme son ami, Domingo, sur Lola qui lui a menti sur l’enfant fruit de leurs amours, sur l’homosexualité de son oncle Ignacio ou encore sur les véritables activités de la tenancière du lupanar Madame Anne-Marie, espionne pour le compte du Gouvernement français.

5Le troisième récit tourne aussi autour de la notion de vérité car les personnages, le fils d’Heredia, José de Jesús, ainsi que les compagnons francs-maçons légataires du manuscrit, se trouvent confrontés au choix de publier ou de faire disparaître les Mémoires en question, afin de dissimuler ou non les vérités qu’ils révèlent, et qui devaient être édités cent ans après la mort d’Heredia, selon ses dernières volontés.

  • 5 Gerardo Machado Morales, dictateur cubain, au pouvoir ...

6De fait, la vérité est utilisée ici comme motif. Elle réapparaît constamment çà et là, à chaque niveau et fait dialoguer les différents récits entre eux en opérant une mise en abyme vertigineuse. Ainsi, Fernando cherche la vérité sur le manuscrit des Mémoires d’Heredia qui révèlent eux-mêmes la vérité sur Heredia. Seul le lecteur jouit de l’ensemble de toutes les révélations contenues dans ces trois récits qui s’entrelacent ou s’enchâssent car les recherches de Fernando sur le manuscrit, qui s’apparentent par ailleurs à une recherche policière, ne lui permettent que de confirmer son existence et reconstituer les vicissitudes de celui-ci jusqu’à 1932, lorsque Aquino les retire du coffre de la loge maçonnique pour les préserver de la descente de la police de Machado5, annoncée pour le lendemain matin. Il ne découvre donc pas qu’elles furent détruites en 1939, par le feu, des mains du descendant de Domingo (son ami qui l’a si souvent trahi), ne voulant pas que la vérité sur son aïeul soit dévoilée, car elle entacherait sa candidature à la présidence de la République.

La vérité pour la justice

  • 6 Renée Clémentine Lucien, « La novela de mi vida de Leo...

  • 7 « ¿Qué más te debo decir, hijo mío, […] si has leído c...

7Comme l’a montré Renée Clémentine Lucien6, les deux premiers récits présentent « un rapport spéculaire » en établissant des parallèles dans les trajectoires de Fernando et d’Heredia, à des époques différentes. Tous les deux ont une passion pour les Lettres, sont victimes de trahisons – la femme dont ils sont amoureux en épouse un autre – connaissent l’exil forcé, et ne peuvent revenir à Cuba que pour un laps de temps limité (un mois pour Fernando, finalement deux mois et demi pour Heredia). Citons également la scène du voilier qui apparaît au début et à la fin du roman et semble placer les deux protagonistes dans une unité de temps et de lieu, l’un regardant l’autre s’éloigner à jamais de Cuba sur le bateau du dernier exil. Mais, en outre, ce qui les unit est l’obsession de la vérité intimement liée à la notion de justice. Il s’agit tout d’abord d’une préoccupation personnelle. Dès le début de l’engrenage qui va le faire chuter, Fernando s’accroche à « su fe en la verdad » car il n’a rien à se reprocher et ne comprend pas son interrogatoire par la police politique, incarnée par un certain Ramón, ni les mesures qui seront prises contre lui (suspension de son poste, replacement dans des centres de travail, affectation à des tâches manuelles ou subalternes, pour le réhabiliter). Puis rapidement, comme dans le cas d’Heredia, la vérité ne se manifeste que comme une obsession de réparer l’injustice qui les frappe. Des considérations morales surviennent donc à ce moment-là. Chez Heredia, l’injustice provient de mensonges et de trahisons. Rédiger ses Mémoires doit servir à exprimer la vérité sur sa vie ou sa vérité sur sa vie afin qu’elle parvienne à Lola Junco, son grand amour, à qui il souhaite que soit confié le manuscrit mais surtout pour que le fils de leur passion, Esteban, qu’il n’a jamais vu, puisse connaître la vérité sur son père. Eu égard à sa condition de célèbre poète, la soif de témoigner sa vérité peut également s’adresser à la postérité afin que nul Cubain, nul lecteur ne le considère comme un traître7. De fait, le mot « traidor » est, avec le mot « verdad », celui qui revient le plus dans les termes utilisés par les deux protagonistes. Heredia ne fut pas un traître mais fut trahi. Fernando cherche aussi qui l’a trahi pour se faire justice certainement et pour cesser de soupçonner ses amis innocents.

8Ce qui différencie les deux exilés dans leur rapport à la justice, c’est l’engagement politique d’Heredia qui n’a pas d’équivalent chez Fernando Terry. Il prend position contre l’esclavagisme, pour l’émancipation de Cuba et pour la démocratie :

  • 8 Ibid., p. 72.

  • 9 Ibid., p. 74.

Sólo en democracia y bajo un Estado de leyes el hombre puede alcanzar su dimensión más plena8
[…] dedicaría todas mis fuerzas […] a luchar contra lo peor que el hombre había creado […] la esclavitud y la tiranía.9

9Ses Mémoires retracent son itinéraire politique qui débute par son engagement dans la Loge maçonnique de Matanzas, Rayos y Soles de Bolívar, récemment créée, qui doit servir la rébellion indépendantiste. L’échec de ce projet d’émancipation causé par la délation, une fois encore, provoque donc l’exil d’Heredia au Mexique où il poursuit son engagement politique pendant de longues années en collaborant avec les différents présidents ou en s’opposant à eux ouvertement ; utilisant sa plume ou participant à un épisode de répression, en sa qualité de juge de l’État du Mexique, dont il se repentira. Cette militance ne se retrouve pas chez Fernando Terry qui, bien que marielito, ne s’exprime pas sur la politique de son époque.

Des vérités qui en cachent d’autres

10L’auteur ne fait donc pas le choix de transformer le protagoniste de la période contemporaine en opposant acerbe du régime castriste. D’ailleurs celui-ci ne voulait pas partir de Cuba et caresse même le rêve – impossible dans l’immédiat – d’y revenir. Mais il utilise subtilement son retour et sa quête de vérité pour dévoiler d’autres vérités sur la réalité politique cubaine, au passage. La recherche des documents d’Heredia et celle du traître qui l’a dénoncé, croit-il, font diversion en permettant à Leonardo Padura de brosser un tableau des difficultés socio-économiques du pays et de revenir sur le contrôle des intellectuels. La présentation de cette réalité, de cette vérité, s’opère posément, sans diatribe, mais la simplicité du discours confère une authenticité et une crédibilité majeure à la vision de Cuba, offerte par le détour de la fiction.

  • 10 Franz Kafka, Le Procès (1933), Paris : Gallimard, 198...

11La mise à l’index de Fernando que l’on est venu chercher lors d’un cours, pour lui faire subir un interrogatoire, avant de le suspendre sans date de réintégration, puis sa réorientation professionnelle humiliante posent déjà la question de la prise en main culturelle des élites intellectuelles des années 70 par le régime et le contrôle constant de l’orthodoxie idéologique. Le face à face entre le professeur et le policier politique, qui deviendra santero puis vendeur de poisson, est le parangon de cet acharnement et du manque de libertés individuelles. On lui reproche pêle-mêle de ne pas avoir dénoncé son ami Enrique qui a tenté de fuir l’île, ses positions critiques face à certaines mesures du régime, sa poésie apolitique, puis on lui propose comme planche de salut de dénoncer ses compagnons déviants. Contrôle, manipulation, chantage, abus sont clairement mis en exergue dans cette confrontation traumatique pour Fernando. L’attente interminable de l’arrivée d’un hypothétique courrier débloquant sa situation administrative incompréhensible a des réminiscences du dossier de K. dans le Procès10. Par ailleurs, le rôle de la politique dans la culture est manifeste dans le sort subi par deux membres de son groupe d’amis, les Socarrones : Miguel Ángel, l’écrivain talentueux et militant mais devenu desafecto car accusé d’être perestroiko (savoureux néologisme) face à Arcadio, médiocre poète, mais consacré par le régime.

12D’autres sujets sensibles sont évoqués comme l’homosexualité pourchassée (personnage d’Enrique) et la guerre d’Angola où périt Víctor, dont le destin prometteur de cinéaste a été brisé. La participation cubaine à ce conflit semble remise en question dans l’incompréhension qui frappe ses amis au moment de l’enterrement :

  • 11 Leonardo Padura, op. cit., p. 60.

Aquel velorio de un cadáver ausente, que sólo ocho años después regresaría a su tierra, convertido en un montón de huesos anónimos, tapiados en una caja metálica, como el de los otros cubanos muertos en las estepas y selvas angoleñas.11

  • 12 Ibid., p. 219.

  • 13 Comité de Defensa de la Revolución : en 1960, sont cr...

  • 14 Leonardo Padura, op. cit., p. 217.

13La surveillance politique s’exprime dans l’épisode qui fait se retrouver Conrado et Fernando dans leur bar favori Las Vegas, pendant la disgrâce de ce dernier. Bien qu’ils ne se soient pas vus depuis longtemps, Conrado n’échange que de brèves paroles avec son ami déchu par le régime, du fait de la présence d’un de ses représentants : « Ah, mira –y Conrado se movió, evidentemente nervioso–, éste es Fonseca, un compañero…, es el secretario del Partido –y Fernando supo que lo decía con toda intención, mientras miraba hacia Fonseca »12. Le rôle du C. D. R.13 est évoqué, toujours par Fernando, qui craint la dénonciation : « pero además temía que el presidente del Comité de defensa de su cuadra pudiera comunicar que no tenía vinculación laboral y lo aterraba la idea de estar fichado como vago o antisocial »14. Il ne faut pas oublier que le point de départ des malheurs de Fernando est l’échec de la fuite de Enrique en bateau, que ce dernier paiera d’un an de prison et lui vaudra certainement de mauvais traitements voire des séances de torture, comme semble le suggérer sa décrépitude physique lorsqu’ils se revoient.

  • 15 Ibid., p. 116.

14Le retour d’exil du protagoniste, avec un permis de résidence d’un mois seulement (autre preuve de la rigidité du pays), en 1998, donne lieu à une description des conditions de vie très précaires à Cuba, suite à la chute de l’URSS et avant le relais pris, dans une moindre mesure, par le Venezuela. Fernando incarne alors le candide que ses amis doivent instruire aux nouveaux us et coutumes : « Fíjate, creo que la mayoría de mis pretendientes estaban más enamorados de mi apartamento que de mí. Tú sabes que aquí la gente adora las casas y los carros. Son más difíciles de conseguir que una mujer o un marido »15, lui explique Delfina, la veuve de Víctor et son amour de toujours. Conrado le met au fait de la fraude généralisée qui permet aux plus astucieux de « resolver », d’améliorer le quotidien :

  • 16 Ibid., p. 116-117.

[…] me dijo que dentro de poco empieza también a fabricar Coca-Cola […] Y también café empaquetado al vacío, y tabacos Montecristo y Cohiba con sellos de garantía […] Esto es una locura […] cuando tapan un hueco se abre otro y no alcanza ni con un policía por persona […] venden cualquier cosa […].16

15Les déplacements de Fernando dans La Havane sont également l’occasion de souligner les changements concrets que connaît le pays avec la légalisation du dollar qui donne accès à des produits introuvables auparavant :

  • 17 Ibid., p. 112-113.

Las tiendas en dólares se multiplicaron por toda la isla, vendiendo libre y fácilmente lo que sólo había estado en los sueños imposibles de los cubanos […] el panorama cubano se había poblado de aquel mundo que tenía ya como única barrera la posesión o no de los esquivos billetes verdes.17

16Enfin, le discours amer que tient Fernando à chacun de ses amis sur la désolation de l’exil motive une réponse véhémente de Tomás, morceau de bravoure de la diégèse qui s’approche le plus d’une dénonciation flamboyante de la réalité cubaine :

  • 18 Ibid., p. 267.

¿ Tú sabes lo que es ser profesor de la [ …] Universidad de La Habana y tener que desayunar con un cocimiento de hojas de naranja ? ¿ Tú has comido picadillo de cáscaras de plátano ? ¿ Tú has ido en bicicleta de tu casa a tu trabajo, todos los días, durante cuatro años ? ¿ Tú has visto a tu madre enfermarse de neuritis [ …] y quedarse ciega en dos semanas ? ¿ Y has tenido miedo de que tu hija termine metiéndose a puta ? [...] yo lo he aguantado todo y no tengo nada: un carro viejo sin gasolina, una casa despintada y unos cuantos libros […] porque vendí los vendibles para comprar aceite y leche en polvo […].18

17Le motif littéraire du retour du protagoniste, après dix-huit ans d’exil aux États-Unis, puis surtout en Espagne, sert donc l’auteur dans son désir de rendre compte d’une réalité qui est contemporaine de l’écriture du roman – 1999-2000 – de la même façon que le récit des pérégrinations du manuscrit permet d’évoquer la dictature de Gerardo Machado. Enfin, les Mémoires d’Heredia embrassent les soubresauts de l’Histoire de Cuba et du Mexique au début du xixe siècle.

Conclusion

  • 19 Ibid, p. 13.

18De toute évidence, Leonardo Padura n’est pas un opposant aigri du régime cubain castriste mais il tient à en montrer sa réalité, de façon détournée : que ce soit le bâillonnement de l’expression des années 70, les affres de la Période Spéciale ou les perversions sociales et morales engendrées par la légalisation et l’usage du dollar dans l’île. L’objet de ce roman, qui marque le premier éloignement littéraire de l’auteur de ses romans dits policiers, s’attache à chercher, à révéler, la vérité, les vérités, fictives et/ou historiques dans un jeu d’ambivalences qui est annoncé dans le titre même de l’œuvre La novela de mi vida, elle-même un roman, qui renvoie à un vers du poète José María Heredia utilisé en épigraphe et cité à plusieurs reprises, avec de légères variantes, dans l’autobiographie fictive de celui-ci mais également par Terry, dont ce poète fut l’objet d’étude : « ¿Por qué no acabo de despertar de mi sueño ? ¡Oh ! Cuándo acabará la novela de mi vida para que empiece su realidad ?»19. L’auteur conjugue ainsi habilement fiction et Histoire dans un roman polyphonique et subtilement engagé.

Bibliographie

Behar, Sonia, « Perspectivismo y ficción en La novela de mi vida : la Historia como versión de sí misma », in : Memoria histórica, género e interdisciplinariedad : los estudios culturales hispánicos del siglo XXI, 2008, Madrid: Editorial Biblioteca Nueva, Biblioteca otras utopías, 35, p. 23-29.

Kafka, Franz, Le Procès (1933), Paris : Gallimard, 1987, 384 p.

Lucien, Renée Clémentine, « La novela de mi vida de Leonardo Padura : une variation sur la trahison et la censure », [en ligne], Université Paris-Sorbonne : Les Ateliers du SAL, 2007, disponible sur : <http://www.crimic.paris-sorbonne.fr/actes/dc/lucien.pdf> (consulté le 10 février 2015).

Vizcarra, Héctor Fernando, « Un enigma de texto ausente : La novela de mi vida de Leonardo Padura », in : Antonio J. Gil González (ed.), Las sombras del novelista, Dijon : Editions Orbis Tertius, 2014, p. 371-379.

Notes

1 Leonardo Padura, La novela de mi vida, Barcelona : Tusquets, 2002.

2 Centre culturel de Saint-Domingue.

3 Nom donné aux exilés cubains, partis du port de Mariel, en 1980, lors de l’exode de plus de 125 0000 d’entre eux vers les États-Unis.

4 José María Heredia (1803-1839), à l’origine du romantisme poétique latino-américain, dut s’exiler après avoir été dénoncé comme conspirateur contre l’Espagne. Il ne put rentrer à Cuba que pour un bref séjour en 1836, après s’être rétracté sur ses positions révolutionnaires dans une lettre adressée au Capitaine Général Miguel Tacón.

5 Gerardo Machado Morales, dictateur cubain, au pouvoir entre 1925 et 1933.

6 Renée Clémentine Lucien, « La novela de mi vida de Leonardo Padura : une variation sur la trahison et la censure », [en ligne], Université Paris-Sorbonne : Les Ateliers du SAL, 2007, disponible sur : ˂http://www.crimic.paris-sorbonne.fr/actes/dc/lucien.pdf> (consulté le 10 février 2015).

7 « ¿Qué más te debo decir, hijo mío, […] si has leído cada una de esas hojas, conocerás como nadie el hombre que fui y el que quise ser, pues descarnadamente, sin mentiras ni silencios, te he contado desde lo más escabroso a lo más personal o vergonzoso de mi vida, pues entendí que sólo sin enmascaramientos era posible tener este diálogo contigo y con los hombres del futuro a los que también me dirijo, y para los cuales, algún día, yo seré parte de la Historia… ». Leonardo Padura, op. cit., p. 339.

8 Ibid., p. 72.

9 Ibid., p. 74.

10 Franz Kafka, Le Procès (1933), Paris : Gallimard, 1987, 384 p.

11 Leonardo Padura, op. cit., p. 60.

12 Ibid., p. 219.

13 Comité de Defensa de la Revolución : en 1960, sont créés des comités de quartier pour défendre et protéger la Révolution. Ils constituent également un relais entre le parti et la base. Investis de nombreuses prérogatives, ils sont surtout craints pour la surveillance qu’ils exercent sur le voisinage et la dénonciation des attitudes contre-révolutionnaires.

14 Leonardo Padura, op. cit., p. 217.

15 Ibid., p. 116.

16 Ibid., p. 116-117.

17 Ibid., p. 112-113.

18 Ibid., p. 267.

19 Ibid, p. 13.

Pour citer ce document

Cécile Marchand, «A la recherche de la vérité perdue dans La novela de mi vida de Leonardo Padura», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Leonardo Padura Fuentes faiseur / défaiseur de vérités, mis à jour le : 10/12/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/1635.

Quelques mots à propos de :  Cécile  Marchand

Cécile Marchand - MCF espagnol, Université du Maine

Centre de recherches latino-américaines-Archivos de Poitiers

Doctorat sur l’écrivain chilien Carlos Droguett

Thèmes de recherche : rapports fiction/Histoire, génétique des textes, Chili, Argentine, Cuba, Leonardo Padura Fuentes

 

Cecile.Marchand@univ-lemans.fr