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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

1 | 2011 Pouvoirs et écritures

Cécile Bertin-Élisabeth

A propos de l’itinérance picaresque : devenir Autre ? Devenir l’Autre ?

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La littérature picaresque attire l’attention par l’évocation de multiples déplacements dont la répétition semble exprimer une certaine quête entre identité et altérité. C’est pourquoi il importe de s’interroger : ces vagabondages erratiques sont-ils l’expression d’une recherche de simple amélioration d’une situation sociopolitique ou s’agit-il de la mise exergue de la stratégie subversive – même si c’est de façon utopique par l’expression d’un désir non encore réalisé – de marginaux qui aspirent à occuper le centre de la société ?

La picaresca evoca múltiples desplazamientos cuya repetición llama la atención y parece expresar cierta búsqueda entre identidad y alteridad. Por eso, cabe interrogarse : ¿Serán dichos vagabundeos erráticos la expresión de una búsqueda de un mero mejoramiento socio-político o revelan la estrategia subversiva – aunque sea de modo utópico por ser un deseo no realizado todavía - de marginales que desean ocupar el centro de la sociedad ?

Texte intégral

  • 1 Jean-Claude Berchet, « La préface des récits de voyage...

1Jean-Claude Berchet affirme l’existence d’une relation homologique entre voyage, écriture et lecture1. Si l’on considère alors que la littérature n’est jamais que récit de voyage, il importe d’en explorer les multiples facettes, par exemple celle de l’errance. Peut-on parler dans ce cas de ‘voyage’ proprement dit ? Assurément, tous les voyages n’ont pas les mêmes intentions, d’où l’importance à accorder au projet des auteurs et cela à travers le pacte énonciatif du paratexte notamment. On pourrait de ce fait se demander si l’homo viator, l’homme pèlerin en route vers des chemins d’éternité et le picaro partagent la même métaphysique de l’espérance ?

  • 2 Paul Zumthor, La mesure du monde : Représentation de l...

2Le chevalier errant est déjà présenté par Paul Zumthor comme une figure laïcisée de l’homo viator2 qui invite au dépassement de soi et au dévouement. Toutefois, un chevalier recouvre officiellement à la fin de son itinéraire son statut tandis qu’un picaro se voit refusé, après de multiples déplacements (horizontaux), toute élévation sociale (verticale) pérenne. La marche picaresque ne relèverait-elle pas de ce fait d’une dé-marche ‘activiste’, de revendication lui assurant de remplir l’espace réel dont la chevalerie s’était retirée ?

  • 3 Voir Cécile Bertin, « Les changements symboliques de n...

3Autrement dit, quelle est la fonction de l’espace dans les récits picaresques et quel sens donner à cet espace picaresque ? On postule en effet que le choix d’un lieu ne saurait être neutre, entre centre et marges politiques et sociales. Interroger les oppositions : horizontalité/verticalité, fermeture/ouverture, marge/centre permettrait en conséquence de mieux comprendre les modes de fonctionnement de la dynamique picaresque, de synthétiser les jeux d’espaces en mouvement propres à ces récits. Car, partir, n’est-ce pas avant tout l’expression d’une quête, entre identité et altérité ? Si donc partir c’est chercher quelque chose, la place de l’imaginaire ne saurait être éludée, même dans des récits considérés comme réalistes. Déjà dans l’Odyssée, Homère mêlait éléments du réel et du merveilleux pour un voyage en fin de compte initiatique où la recherche de soi est primordiale. Entre départ, épreuve et rétablissement, il est de coutume de considérer qu’un voyage modifie l’être qui l’entreprend. Cependant, le picaro ne semble guère changer, si ce n’est d’un point de vue purement externe et non de façon durable – au travers de métamorphoses vestimentaires et onomastiques3. Ou faudrait-il rechercher dès lors l’idée de soif de changement liée à tout déplacement ? En somme, le picaro cherche-t-il à devenir autre ou à devenir l’Autre ? Quoi qu’il en soit, non (encore…) réalisé, mais transcrit par un vagabondage erratique que l’on qualifiera d’itinérance, ce désir de changement ne relèverait-il pas en fin de compte d’une certaine forme d’utopie ?

Du vagabondage erratique du picaro ou la transcription d’une quête sociale : devenir Autre ?

  • 4 Alexandre Laumonier, « L’errance et la pensée du milie...

  • 5 Ibid., p. 22.

4Il importe de rappeler d’entrée de jeu que l’errance convoque pour le moins deux aspects distincts, du fait même de sa double étymologie. Errare, à savoir aller d’un côté et de l’autre, au hasard, à l’aventure, induit l’idée de vagabondage tout autant que d’égarements, d’errements, et d’écart quant à la vérité. L’errant peut en conséquence être perçu à la fois comme un vagabond et un pécheur, comme une source de danger pour l’ordre, un déviant en somme. En revanche, le bas-latin iterare induit l’absence d’attache particulière et sous-entend l’idée de voyage réalisé au hasard, en apparence sans véritable but ; soit alors la quête de ce qu’Alexandre Laumonier qualifie de « lieu acceptable ». Quoi qu’il en soit, ce mouvement convoque indéniablement l’idée d’errance, résolument moderne puisque « le problème du lieu n’a pu se poser réellement qu’avec la naissance et la reconnaissance de la notion de Sujet »4. L’errance qui n’est ni un voyage ni une promenade entre l’ailleurs et le « là », démontre que pour le picaro tous les lieux ne se valent pas. Le picaro franchit des frontières géographiques – Estebanillo González le fait à l’envi –, mais franchit-il pour autant celles de la différence sociale ? On touche là à l’épineux problème de l’identité. Et Alexandre Laumonier d’affirmer : « On peut […] étudier la naissance du roman moderne au regard du personnage errant, personnage désormais doué d’une conscience propre, conscience qui va le jeter dans le monde en état d’errance »5.

  • 6 Pour différents sens de l’errance, voir par exemple Do...

5Il ressort pour le moins que l’errance se distingue du voyage traditionnel par son absence de retour (programmé), même si elle peut avoir une fin. Toutefois, tout voyage initiatique ne s’apparente-t-il pas à une errance ? On peut en effet considérer que pour certaines errances l’objectif n’est pas de se perdre, mais de se (re)trouver6.

  • 7 P. Zumthor, op. cit., p. 363.

  • 8 Anne Gilbert (1986), citée par Guy Di Méo, Géographie ...

6Il semble que les récits picaresques puissent apparaître comme les véhicules d’une poétique particulière du lieu, d’une dé-marche novatrice non innéiste, d’une dynamique contre l’immobilisme sociopolitique. Comment ne pas penser de ce fait à l’affirmation de Paul Zumthor : « Globalement, une ‘littérature’ constitue la projection imaginaire de l’espace social »7. Toute ‘œuvre’ (et sans doute encore plus tout ‘genre’, si tant est que l’on veuille bien utiliser ce terme face à l’émergence de récits picaresques présentant tant de points communs) serait l’émanation d’un discours social et en quelque sorte de l’‘espace social’ environnant. Ainsi, pour Pierre Bourdieu, afin d’appréhender tout phénomène social, il s’avère nécessaire d’en connaître les circonstances et le lieu de production. Anne Gilbert confirme ce point de vue : « derrière le concept d’espace social se profilent les rapports sociaux, les pouvoirs qui les organisent », ajoutant que l’espace social est un révélateur des tensions entre les acteurs sociaux, dans leur pratique de l’espace, dans l’idéologie qui les guide8. Telle ou telle forme de relation à l’espace équivaudrait en conséquence à une transcription d’un certain type de lien avec ou contre le pouvoir en place. On comprend ainsi mieux pourquoi le picaro se meut tant dans l’espace péninsulaire et/ou dans celui de l’Empire espagnol, comme s’il cherchait à y adjoindre sa propre mesure.

  • 9 Voir Cécile Bertin, Le picaro : entre identité et vari...

7Alors que l’homme médiéval et les héros chevaleresques étaient inscrits dans le sol, les héros picaresques, par le biais de leurs incessants déplacements sans réussite finale, inaugurent d’autres valeurs, hors-sol, pour des gueux qui ne tirent d’ailleurs pas leur nom d’une terre spécifique9, à la différence des nobles chevaliers. Les picaros ne sont-ils pas de ce fait des héros de la marge, en tension avec le centre en cette époque de pouvoir théocratique ? De fait, aborder la thématique de la marge revient à convoquer l’idée de centre. La notion de marge renvoie à celle de marginalité selon une logique binaire qui l’oppose au centre, le héros étant traditionnellement et de façon quasi tautologique une figure du centre. On rappellera que le terme ‘marge’ vient du grec margos, aux sens liés à l’excès : fou, orgueilleux, libertin. Choisir d’écrire dans la marge et d’écrire la marge renvoie à une démarche d’opposition idéologique que transcrit la dynamique erratique des vagabondages picaresques.

8En effet, l’errance conduit vers l’ailleurs, lequel est doté d’une dimension de rêve en une aspiration à un autre lieu. Soit un jeu de va-et-vient propre à un imaginaire de l’ailleurs qui joue de la réversibilité entre deux pôles et vise à l’ébranlement. Ce désir d’ailleurs se fonde contre l’Autre tout en y faisant exister sa propre altérité. Ce projet de transformation à l’aune d’un désir de mieux-être sous-tend un rôle politique de l’auteur qui témoigne, ainsi que l’on peut croire, ici et maintenant, à l’efficience de l’ailleurs. Mais pour que le rêve de l’ailleurs acquière réellement une dimension corrosive, voire subversive, pour qu’il dépasse l’indétermination, n’est-il pas nécessaire d’y adjoindre la dimension d’une utopie, celle de l’éventualité d’un contre-investissement des possibilités désirantes d’une société classique bloquée, celle du désir d’élévation sociale ?

  • 10 Mateo Alemán, Guzmán de Alfarache, ed. de José María ...

  • 11 Voir Cécile Bertin, « Mémoire et récits picaresques e...

  • 12 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Paris...

9Deux termes, ‘horizontalité’ et ‘verticalité’, usités autant en géographie qu’en géométrie, sont assurément convoqués pour évoquer les déplacements de personnages dans l’espace de la narration. Toutefois, ils peuvent avoir des sens différents. Le picaro quitte la maison familiale comme mu par une force, mais s’expulse-t-il seul ou est-il expulsé par quelque chose ? Quoi qu’il en soit, il importe de relever que le passage hors de soi donne naissance au récit et se développe selon une dynamique centripète (cas du Buscón à qui Quevedo ne veut laisser aucune issue) ou centrifuge (avec un salut possible, à l’instar de Guzmán qui affirme dès le 1er chapitre le rejet du déterminisme en assurant qu’il ne paiera pas pour les fautes de son père10). La lecture et relecture innéiste quévédienne n’empêcha pourtant en rien le succès du genre picaresque que l’on a choisi de qualifier de genre rhizomique11, c’est-à-dire à entrées multiples, se présentant comme carte et non pas comme calque, ainsi que l’ont démontré G. Deleuze et F. Guattari12.

10Il est d’usage d’attribuer à la dimension verticale une hiérarchie des êtres, entre élévation vers Dieu et chute. Or, le picaro connaît de constantes chutes et par là même des dessaisissements qui le renvoient au monde vil de ses origines. Autrement dit, l’on retrouve dans ces récits une verticalité dynamique et il y a ‘verticalisation’ de l’espace social. Cependant, dans les récits picaresques, peut-on parler d’un centre générateur absolu puisque l’on croit déceler un certain désir de réorganisation des dimensions constitutives de la société, un espoir de recentrage ?

11En règle générale, le picaro est présenté s’élançant sur une voie où il tente d’être à lui-même son propre code, son propre centre, visant à assumer la position qu’occupe originellement l’Autre. L’Autre le vouait à la distance, il convertit cette distance subie en une distance agie. Cela concourt à faire comprendre qu’il n’y a pas de dimension autonome de l’espace (émotionnel), lequel témoigne toujours d’une peur (ou d’une autre émotion) de l’Autre ou pour l’Autre. En somme, un rapport intersubjectif motive d’emblée l’échec à venir de tentatives qui ne peuvent, dès lors, être qu’utopiques.

  • 13 Voir Cécile Bertin, « La littérature picaresque ou la...

  • 14 Monique Michaud, Mateo Alemán, moraliste chrétien : d...

12C’est pourquoi la hantise de l’enfermement13 ou, du moins, la dialectique de l’ouvert et du fermé semble motiver le genre picaresque. L’on retrouve cette crainte à la fois sur le mode géographique, social, religieux et idéologique, notamment à travers l’importance accordée dans ces récits aux espaces fermés, lieux d’immobilisme, voire de mort pour ces protagonistes qui se définissent par le mouvement. Carcélaires ou non, ces espaces fermés mettent en valeur les chutes – physiques et symboliques – des picaros. L’on peut y adjoindre la prison du corps à laquelle ces héros de la marge s’évertuent d’échapper par le recours à des travestissements vestimentaires, enveloppes textiles, qualifiées par Monique Michaud de « sauf-conduit social »14. Ces enfermements narratifs peuvent faire écho à des enfermements réels vécus par les auteurs de ces récits, le meilleur exemple à cet égard étant sans nul doute celui de Mateo Alemán dont le père était médecin de la prison royale de Séville et qui eut lui-même maille à partir avec la Justice.

13Sans doute a-t-on une si grande importance de l’espace dans ces récits et une mise en exergue d’une hantise de l’enfermement parce que le picaro est en recherche d’identité, laquelle s’enracine dans son passé sans s’y limiter toutefois. Oublier les limites de l’espace revient à se dessaisir d’une identité mal perçue par le centre. Le picaro n’accède pas, pour autant, à l’autonomie, laquelle exige un renoncement à ces biens matériels qui l’attirent, même s’il ne veut plus reconnaître la prévalence de l’Autre, du ‘centré’ officiel. Le picaro reste du côté des biens du monde et n’engage guère son âme vers Dieu, comme voudrait l’y pousser le modèle développé par Mateo Alemán pour accéder à la question de sa propre vérité.

  • 15 Claude-Gilbert Dubois, Problèmes de l’utopie, Paris :...

14Claude-Gilbert Dubois montre combien cette notion de monde fermé, inséparable de l’idée de perfection, est à rapprocher de toute utopie ainsi que de la notion de monde centré15. En réalité, les paires disjonctives centre/vs/marge, horizontalité/vs/verticalité, fermeture/vs/ouverture, voilement/vs/dévoilement, constituent autant de jeux d’apparence développés au cours des déplacements des picaros, la route étant, stricto sensu, comme le suggère l’étymologie, la méthode du picaro dans l’espace social. Il ressort dès lors combien l’espace picaresque est travaillé en tant que métaphore sociale.

  • 16 Lazarillo de Tormes, ed. de Francisco Rico, Madrid : ...

  • 17 Francisco de Quevedo, El Buscón, ed. de Domingo Yndur...

15En effet, l’existence humaine se voit souvent métaphorisée par des images spatiales, notamment par celle du chemin parcouru et cette image d’une progression spatiale (horizontale) s’oppose aux freins de l’élévation sociale (verticale). Dans un roman d’apprentissage, le protagoniste (c’est-à-dire le Sujet) se voit transformé, une fois revenu de ses erreurs. Néanmoins, si le picaro reconnaît notamment dans le Guzmán ses errements moraux, il n’en rejette pas pour autant ses efforts pour être accepté comme quelqu’un d’autre. Ce n’est pas à la fin de ces récits que le picaro comprend qui il est ; il le sait très clairement dès l’incipit, lequel se construit justement sur cet apparent effort d’éloignement des origines qui est, à notre sens, effort de faire accepter une possible reconnaissance, quelles que soient ses origines. On rappellera à cet égard le leitmotiv de ces récits depuis le Lazarillo qui se fonde sur le désir de « se joindre aux gens de bien »16, ce que Pablos reformule de la façon suivante : « Moi, qui eus toujours dès mon enfance des sentiments de gentilhomme »17.

16Ces déplacements correspondent-ils alors à une « quête », et quelle en est la nature ? De fait, les espaces traversés ne sont pas des signes visibles de l’évolution du personnage picaresque puisque celui-ci ne change pas dans ses aspirations sociales, même s’il peut y avoir conversion religieuse. On déboucherait alors sur une sorte de circularité stérile s’il n’y avait pas de projet attenant, d’utopie en somme. La surcharge grandissante des espaces entre le Lazarillo et Estebanillo González évoquerait par conséquent l’enlisement, l’échec. Il paraît significatif que les rares descriptions de villes ou de paysages, étonnamment absentes pour un type de littérature que d’aucuns qualifient de réaliste, soient topiques. L’apprentissage du picaro est en fin de compte centré sur la reconnaissance sociale, la valeur primordiale étant accordée à l’être humain et non aux paysages qui n’ont pas d’influence sur le picaro, bien que ce dernier soit conscient que son lieu de survie reste urbain.

  • 18 Amelia Sanz, « Lire l’espace contemporain », Lire l’e...

  • 19 Paul Ricœur, Essais d’herméneutique 2 : du texte à l’...

  • 20 Paul Ricœur (Temps et récit III : Le temps raconté, P...

17Il ne saurait exister d’espace en dehors du temps – les travaux d’Einstein l’ont démontré – et toute description de l’espace-temps passe par un système de représentation, lui-même tributaire de celui qui le propose, d’un individu en prise avec son contexte sociopolitique, si l’on en croit les propos d’Amelia Sanz : « l’espace est devenu subjectif, il n’existe qu’à travers la perception que l’individu en a »18. De même Paul Ricœur indique-t-il clairement que l’idéologie paraît liée à la nécessité pour tout groupe de se donner une image de lui-même, de se représenter au sens théâtral du mot, c’est-à-dire de se mettre en jeu et en scène19. Il y aurait donc une ‘mise en scène’ de l’espace, tributaire des modèles idéologiques retenus, les représentations permettant alors de ‘mesurer’ l’espace, de lui trouver une lisibilité20.

  • 21 Gaston Bachelard, La poétique de l’espace (1957), Par...

  • 22 Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman (197...

18Tout lieu paraît donc à la fois chargé d’un passé et est doté d’une réserve d’imaginaire. L’espace et ce qu’il représente induit en conséquence une action, ce que synthétise Gaston Bachelard en affirmant que l’espace appelle l’action21. Le picaro s’élancerait en définitive sur les routes et les mers pour tenter de dominer un espace vital, plus social que géographique. Et Mikhaïl Bakhtine de confirmer : « Dans le roman, l’homme peut agir non moins que dans le drame ou l’épopée, mais son action a toujours un éclairage idéologique, elle est toujours associée au discours (même virtuel), à un motif idéologique, et occupe une position sociale idéologique définie […] »22.

19L’on a de surcroît un protagoniste qui tend à s’individualiser, ce qui constitue une nouveauté. L’on assiste au surgissement d’une conscience qui veut s’exprimer dans un espace ouvert. Or, quitter un lieu revient à prendre ses distances quant à lui et par rapport à ce qu’il représente. Tout voyageur ne poursuit-il pas une quête dont l’aspect géographique n’est que la partie émergée d’une recherche plus profonde ? De surcroît, de ces itinérances découlent d’emblée une marginalisation, porteuse de sens au travers d’une esthétique de la mouvance qui exprime une philosophie de l’existence. N’est-ce pas pour les picaros s’ériger en victime et, par là même, remettre en cause non pas le fonctionnement complet de la société, mais la répartition des rôles entre centre et marge ?

  • 23 M. Alemán, op. cit., I, III, 6, p. 422 : « Y como la ...

  • 24 José Antonio Maravall, La literatura picaresca desde ...

20Nous rappellerons que dans le haut Moyen Âge, les bourgs s’étaient peu à peu dégagés de l’autorité seigneuriale et que l’instruction s’était répandue dans la société urbaine et bourgeoise. Et si l’on considère communément que la littérature épique ou courtoise était assez étrangère aux préoccupations des communautés urbaines d’artisans et de marchands nourris d’ambitions économiques, la littérature de type réaliste était plus conforme à l’attente de ces derniers, perceptible dans la réitération du schéma picaresque chez nombre d’auteurs. La ville, réunissant l’ensemble des catégories sociales, représente un lieu de tensions où la quête du picaro se développe de façon idoine. Citons le Guzmán à cet égard : « La terre que l’homme connaît est une mère pour l’homme : je connaissais bien la ville et j’y étais connu. Je recommençai de chercher mon pain et ma vie comme devant. Je l’appelais ma vie : c’était ma mort. Il me semblait que j’étais dans mon élément »23. José Antonio Maravall, quant à lui, présente la ville en tant qu’écosystème et que destin de tout picaro : « Le picaro est un personnage urbain, même de capitale et plus encore de Cour. Il ne s’agit pas de son lieu d’origine, mais de son centre d’attraction »24. La ville ne se définit-elle pas de surcroît comme le lieu même des bourgeois dont, faut-il le rappeler, l’étymologie est ‘habitant du bourg’ ? Ce groupe social à qui l’on associe l’apparition du roman put s’exprimer, en un temps donné, par le biais de la littérature picaresque. En somme, ces ‘bourgeois’ n’ont-ils pas réussi à créer leur propre littérature avec les récits picaresques ? Il s’agit pour sûr d’un espace conflictuel, voire subversif (comme l’est déjà le roman). Or, il appert que dans la ville, lieu du conflit social, se construit une utopie, opposée à la mythologie de l’Arcadie pastorale. On retiendra cet exemple tiré du Guzmán qui révèle combien la ville relève du rêve utopique :

  • 25 M. Alemán, op. cit., I, II, 1, p. 266-267 : « […] det...

[…] Ainsi pris-je la résolution d’aller […] à Madrid, séjour de la Cour, où tout n’était que rose et fleurs : il y avait là force Chevaliers de l’Ordre, Grands d’Espagne à foison, ducs, comtes et marquis, prélats, gens d’honneur et de qualité, et, brochant sur le tout, un Roi jeune et nouveau marié. Je me persuadai que sur ma bonne mine je croîtrais en faveur et que je ne serais pas plutôt arrivé qu’on se battrait à qui m’aurait.25

  • 26 Gérard Genette, « La littérature et l’espace », Figur...

  • 27 Ibid., p. 45.

21A la suite de Gérard Genette, qui s’est intéressé aux relations entre l’espace et la littérature, l’on retiendra l’idée d’une spatialité active et non passive, signifiante et non signifiée, propre à la littérature26. Qu’il s’agisse d’un ‘paysage’ visuel ou verbal, l’on ne peut pas concevoir la perception créatrice sans participation du destinataire, car il y a combinaison de l’espace imaginatif du lecteur et de celui de l’auteur. De surcroît, l’espace littéraire se présente comme un feuilleté textuel parmi lequel l’on retrouve l’espace ‘géographique’ du récit. Mais cela peut être également l’espace du texte, ce que G. Genette présente comme « la spatialité de l’écriture, la disposition atemporelle et réversible des signes, des mots, des phrases, du discours dans la simultanéité de ce qu’on nomme un texte […] »27, révélant l’importance à accorder à l’intertextualité et à l’intratextualité dans un genre picaresque qui se développe entre textes-modèles et textes-relais.

22Ainsi, la métaphore sociale, entre centre, décentrement et désir d’auto-centrage peut fonctionner sous la forme littéraire des récits picaresques qui se développent en tant que récits de la Modernité selon une poétique de l’entr’ouvert, que l’on qualifiera d’herméneutique du décentrement et que l’ébullition des villes permet de mieux éclairer.

Une herméneutique du décentrement ou l’utopie de la reconnaissance et du recentrement : devenir l’Autre

23Les itinérances picaresques peuvent apparaître comme une fuite en avant qui acquiert une valeur exponentielle chez Estebanillo. Il n’en reste pas moins que cette négation du statisme remet en cause les hiérarchies immuables et accompagne un changement de perspective, pour le moins une soif de recentrement déjà affichée par le choix d’une narration à la première personne du singulier. Assurément, en tant que protagoniste-narrateur, le picaro occupe un espace de pouvoir.

  • 28 Michel Serres dénonce cette géométrie de l’espace qui...

  • 29 Dans Eranos-Jahrbuch, Mircea Eliade rappelle que la c...

24Déjà chez les Grecs deux conceptions de l’espace prévalaient, l’une circulaire et l’autre verticale28. La première tenait la cité comme le centre du monde, définissant un espace à valeur décroissante et allant du centre vers la périphérie. La seconde plaçait au-dessus de la Terre les Dieux et en dessous le royaume des morts. Depuis Aristote était véhiculée l’idée que plus l’on s’éloignait du centre, plus les éléments rencontrés paraissaient bizarres et vils. Ainsi percevait-on le centre positivement29, comme le lieu dominé par le pouvoir. En revanche, l’on attribuait à la périphérie la présence du chaos et de toutes les étrangetés. Tout centre était un lieu idoine pour les rencontres, notamment entre les régions inférieures et le monde terrestre, d’où le lien récurrent avec les symboles de la montagne, de l’arbre et du pilier, de sorte que le centre était également considéré comme le lieu le plus élevé. Comment ne pas penser alors au sous-titre de la seconde partie du Guzmán : Atalaya de la vida humana ?

  • 30 Alain Milhou, « Le temps et l’espace dans le Criticón...

  • 31 Ibid., p. 176-179.

25La vision hiérarchique de l’espace se renforça au Moyen Âge (avec Jérusalem ou Rome comme centres), à travers une dimension désormais verticale puisque à la différence des morts grecs qui allaient tous aux enfers, les Chrétiens défunts pouvaient aller soit en enfer soit au paradis (ou encore au purgatoire). Le symbolisme du centre est ainsi analysé par Alain Milhou qui s’interroge sur l’importance de Rome à l’époque classique, en tant que ville-modèle, « centre des merveilles » et point de départ privilégié vers le « centre de l’immortalité »30. Ce centralisme apparaît nettement dans les récits picaresques où la ville italienne la plus citée n’est autre que Rome, véritable umbiculus terrae. En Espagne, l’on tendit à représenter les villes de Tolède et de Séville comme de Nouvelles Jérusalem31. Doit-on ne voir qu’une pure coïncidence à ce que ces cités jouent un rôle-clé dans les récits picaresques ? Séville est le plus souvent le double inversé de Jérusalem, soit une sorte de Babylone, terme d’ailleurs employé dans les récits qui retiennent ici notre attention. Terres périphériques longtemps musulmanes, l’Andalousie et Séville représentaient un risque pour le centre de la Chrétienté. Naples devait tenir le même rôle d’anti-Rome, de Babylone, dans les récits picaresques se déroulant en Italie, imposant toujours l’idée d’une périphérie pécheresse où les picaros scellaient leur sort.

  • 32 Galilée, qui défendait la thèse héliocentriste, fut d...

  • 33 L’ellipse est dite excentrique lorsque le grand axe e...

26Avec les avancées scientifiques de Nicolas Copernic (1543), et sous l’effet d’un basculement du géocentrisme à l’héliocentrisme, la Terre ne fut plus perçue comme le centre du monde32. L’idée d’une centralité, principe d’identité (Terre ou Soleil), fut en outre remise en cause avec Kepler (1571-1630), à travers le passage du cercle à l’ellipse, à cette image de cercle allongé, dont on ne savait dire si elle possédait un seul ou deux centres. Si les réponses divergeaient, il s’avéra qu’il n’y avait plus dès lors de cercle parfait mais des excentrismes33 et des foyers. On assista en somme à l’émergence d’une pensée moderne, de la différence où s’engouffra notamment le genre picaresque qui développa une poétique de l’ouverture possible. De fait, l’époque d’Erasme, de Münzer, de More et de Campanella s’affirme bien comme celle de multiples décentrements : décentrement géographique avec la ‘découverte’ du Nouveau Monde ; décentrement religieux avec le schisme entre Catholiques et Protestants ; décentrement politique avec un Empire de plus en plus contesté dans ses marges ; décentrement aussi de Dieu vers l’homme : renaissance, humanisme, insularité du Sujet… décentrement en somme subversif puisqu’il remet en cause les idéologies antérieures ; décentrement enfin en littérature avec un nouveau type de protagoniste qui dit ‘je’ comme un nouveau foyer, émetteur d’une pensée différente. Nous rappellerons à cet égard l’influence de la Moria d’Erasme qui considère qu’il est juste qu’un personnage se loue lui-même s’il n’y a personne pour le faire à sa place.

27L’on présente souvent l’espace de la Modernité comme un espace désenchanté qui n’est plus théocentré. C’est le Sujet qui se trouve au centre et non plus le problème de l’imitation, remettant en cause l’ut pictura poesis d’Horace. Les récits picaresques proposent dès lors une mise en scène d’une crise spatiale qui correspond à la re-présentation de la crise subjective vécue à cette époque. Reste à déterminer si le genre picaresque constitue une simple explicitation de ce décentrement ou s’il suggère une résolution de cette crise.

  • 34 Rappelons qu’Isidore de Séville notait que le latin é...

  • 35 Au Moyen Âge, l’espace n’est pas un instrument de mes...

28Le roman peut en effet apparaître comme un ‘contre-espace’, une revendication en soi, choisissant par exemple la langue vernaculaire face au latin34. Il s’agit donc de textes porteurs d’une revendication de ‘classe’, déjà perceptible au Moyen Âge avec les mutations de la féodalité. Et comme, à l’époque médiévale, une personne n’existe que par le lieu de sa naissance, un protagoniste ne peut vivre que par l’espace. Ainsi, le héros épique médiéval se déplace de lieu en lieu pour que son identité éclate au grand jour35. Ce processus change avec le héros arthurien, identifié par un nom détaché du lieu. Sa véritable existence, celle de chevalier, repose sur l’espace parcouru, induisant un jeu d’opposition entre l’espace de la conservation et l’espace de la rénovation tout au long de sa quête. N’y aurait-il pas réélaboration de ce processus dans le genre picaresque ? Si l’on considère que la capacité d’un texte à construire des images d’espace dépend du contexte historique et culturel afférant, le picaro peut être amené à transgresser ce dernier en proposant des espaces autres.

  • 36 P. Zumthor parle de « sanction spatiale ». Op. cit. ,...

  • 37 Du grec allôtrios : venu d’ailleurs. Voir Aristote, P...

29Dans le genre picaresque l’on est confronté à la marginalisation et à l’exclusion, concepts indéniablement dotés d’une dimension spatiale36 et qui renvoient à la logique du franchissement. Tout marginal se voit relégué en dehors de l’espace officiel de la conscience du groupe. Rejeté dans l’abjection, les aventures de ce personnage renvoient au traitement des borderlines où s’enracine la dynamique de constitution du picaro. Outre l’exclusion officielle des lépreux et des fous, les marginaux, les aveugles et autres picaros risquent l’enfermement ou le bannissement à cause de leurs méfaits. Ainsi bannit-on Guzmán pour ses exactions et les picaros cherchent-ils sans cesse à échapper à la Justice, pouvant être perçus en tant qu’allotopies37.

30En effet, par une transposition de cette figure rhétorique, l’on considère ce personnage comme se construisant à partir d’une rupture de l’isotopie de l’énoncé social. Il s’érigerait en figure de l’altérité ou en élément hétérogène, voire monstrueux. Or, les récits picaresques mettent en scène des protagonistes qui visent à réduire cet écart ou plus exactement à le déplacer pour ne plus se trouver en marge mais au centre. Elément allotope, le picaro constitue à la fois un ici et un ailleurs. Il est alors en même temps ce à quoi il se voit traditionnellement assimilé : un être vil, et ce à quoi il voudrait être assimilé, c’est-à-dire un être de qualité ; d’où la labilité virtuelle d’un personnage qui impose une lecture double, pour le moins non stabilisée de son identité propre.

  • 38 Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris : ...

  • 39 L’une des définitions du Robert n’est-elle pas « Elém...

31Comment rapprocher deux choses qui n’ont a priori rien en commun et créer une ressemblance entre les marges et le centre ? C’est bien là que réside la ‘stratégie’ picaresque d’extensibilité sociale, fondée sur la dissimulation. Le picaro peut, par le biais de cette subversion biaisée, se positionner dans l’horizon contextuel de l’Espagne classique. Il se situe donc dans un espace transitionnel et constitue un élément de transitivité qui fonde sa réussite sur une dialectique du montré et du caché, soustrayant son vrai ‘visage’ – corps – (via des habits d’emprunts) aux regards de l’Autre, le centre officiel. Toutefois, cette substitution n’est jamais totale et ne parvient point à être définitive, entraînant l’instabilité inhérente à ce personnage et la difficulté à le définir. En fait, l’on pourrait reprendre une expression employée par Paul Ricœur pour les figures poétiques et dire que le picaro se montre en se cachant38. Un symbole n’a-t-il pas justement ce mode de fonctionnement39 ? Alors, le picaro, symbole de qui ou de quoi ? Que nous aide-t-il à voir ? Quel sens lui donner ? Il exhibe assurément son occultation constante, laquelle participe de la curiosité herméneutique qu’il suscite. Chaque être vivant aménage son espace et il semblerait que soient développées pour ces héros de la marge des stratégies discursives en vue d’un recentrage.

32Il s’ensuit que l’on doit s’interroger et déterminer si le genre picaresque naît d’un rêve, d’une dynamique du non-lieu ((o)u-topos), d’une projection d’un imaginaire social, soit un regard porté sur l’utopie et sur sa fonction de subversion sociale. Cet axe d’étude requiert de ‘remotiver’ (que les linguistes nous permettent cet emprunt) la notion d’utopie dans le cadre picaresque.

  • 40 M. Alemán, op. cit. , II, III, 4, p. 413 : « señor ma...

  • 41 F. de Quevedo, op. cit., I, 3.

  • 42 M. Alemán, op. cit., II, II, 7, p. 270 : « Que no hay...

33On note en premier lieu que la faim, omniprésente dans le Lazarillo, décroît dans les récits suivants où l’on assiste à une sublimation de cette faim physique en faim sociale, en désir d’élévation sociale. Le thème de la faim génère un dialogue intertextuel entre le Guzmán, qui présente la maigre ration proposée chez un « maître de pension »40, et le Buscón où Quevedo caricature l’ébauche guzmanienne sous la forme de la célèbre pension de Cabra41. En second lieu, l’élément qui domine de plus en plus n’est autre que l’argent, « car il n’y a d’autre sagesse ni d’autre science dans le monde que la richesse et encore la richesse »42. Le pauvre, celui qui demeure sans richesses, est donc sans pouvoir, l’argent étant devenu un véritable pouvoir face à la montée en puissance de l’avoir qui caractérise la période pré-capitaliste que met bien en exergue le Guzmán. Lorsqu’il y a des ressources financières suffisantes, le picaro peut alors choisir son sens et tendre vers le recentrage (voire l’auto-centrage).

  • 43 Franco Moretti, Atlas du roman européen 1800-1900, Pa...

34La dynamique de l’espace picaresque s’enracine, semble-t-il, dans une peur de l’arrêt tout autant que de l’enfermement, justifiant le modèle spatial proposé qui recourt indéniablement à la fuite, interprétable comme une fuite en avant en quête de reconnaissance. Déjà Miguel de Giginta considérait le picarisme comme une fuite géographique et hors de l’humanité. Cette ‘mise en forme’ de l’espace picaresque sous-tend les dialectiques de l’ouvert et du fermé, de l’intérieur et de l’extérieur, à partir de la construction d’un système narratif de type cyclothymique, soit une alternance de hauts et de bas, de réussites et d’échecs, de conjonctions et de disjonctions entre ici (et maintenant) et ailleurs (et futur), entre catabase et anabase. On retrouve alors les mêmes voies empruntées, des orientations identiques (descente vers le sud) et les mêmes destinations (notamment Séville, Madrid, Naples et Rome), comme si la constitution d’un possible nouveau centre passait par les mêmes points d’appui visant une certaine re-territorialisation. En choisissant le sud et ses villes, ex-centrées, qui regorgent de tant de gueux, les picaros font le choix d’adhérer à des conduites marginales. Point de hasard alors si c’est à Séville que Pablos se convertit en criminel. Au fur et à mesure, l’espace du picaro, qui pouvait donner l’impression de s’amplifier à l’aune de déplacements multipliés, se rétrécit dans l’entonnoir d’un sud, éloigné du centre politique43.

35On l’a dit, on ne privilégie pas la dimension proprement géographique et c’est l’éloignement symbolique des picaros du Nord de la Castille, alors centre politique en cette époque classique qui nous importe. Ces héros de la marge se tournent vers un autre centre, en devenir d’un point de vue politique et économique étant donné le développement des relations avec l’Amérique : Séville en particulier et le sud en général. Le sud apparaît en conséquence comme une première étape avant un ailleurs autocentré pour celui qui tend à s’éloigner des lieux de ses origines. En tout cas, le picaro ne choisit point un désert mais un lieu-carrefour, source de rencontres avec nombre de personnes désirant ardemment s’élever socialement, aspirant à ce recentrement utopique qui définirait le second foyer de l’ellipse du pouvoir espagnol.

36Comment ne pas associer cette thématique de l’itinérance picaresque à celle de tous les livres fondateurs, à l’instar notamment de la Bible et des récits d’Homère où le développement d’aventures selon un axe horizontal (autant présent dans la littérature dite réaliste que dans l’idéaliste) correspond à la mise en exergue de la constante transgression de la ‘frontière’, de cette zone de tension, d’entre-deux où serait facilitée l’échappatoire tant désirée. En somme, au cœur de la problématique du choix, le picaro ne chercherait peut-être plus une voie ou l’autre (qu’il soit centre officiel ou marge), mais une troisième voie dont l’homme de la marge serait le centre.

37L’homme du Moyen Âge, on l’a rappelé, était déjà homo viator en quête de l’Âge d’or. Toutefois, plus que les lieux, c’était Dieu qui dominait tout. Il fallut justement attendre les picaros pour avoir de ‘vrais’ errants qui faisaient leur chemin en marchant, sans idée véritable de transcendance, mais animés par un but d’élévation sociale, une soif de recentrage. Ce n’est plus Dieu qui crée le sens, c’est le chemin. Ce n’est plus Dieu qui se trouve au centre, mais l’individu. Le départ se présente pour certains de ces protagonistes comme volontaire, à l’instar de celui de don Quichotte qui s’autoproclame chevalier errant, bien que l’errance qui ensuit puisse davantage apparaître comme une fuite que comme un choix.

  • 44 Voir Cécile Bertin, « Monstres, monstruosité et malfo...

  • 45 P. Zumthor, op. cit. , p. 272.

38L’errance géographique transcrit l’errance intérieure et, en fin de compte, le picaro n’échappe pas à un entre-deux, entre marges et frontières. S’impose une pensée du milieu, allant du non-lieu atopique au non-lieu utopique, acceptable. Les déformations sociales s’y notent avec force pour un picaro dont les aspirations utopiques créent un monstre social. Les changements de peau des Lazare-poissons des secondes parties du Lazarillo mettent en exergue ces désirs de transformation ainsi que le problématique entre-deux dans lequel ils se trouvent. Le monstre44, en soi, représente un ailleurs, et ce n’est pas par hasard si Estebanillo se qualifie de centaure et se trouve ainsi à mi-chemin entre l’homme et l’animal. L’affirmation de Paul Zumthor, selon laquelle « au xvie s. […] la curiosité pour le monstrueux renaît et s’affirme »45, ne saurait être contredite par les picaros, dont la naissance et les développements à la frontière du monstrueux semblent inextricablement liés à un espace hors-sol.

  • 46 Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent : la scène ...

  • 47 Cécile Bertin, « Rencontres en creux dans les récits ...

39Comme ce personnage du picaro ne vibre pas à l’unisson du monde tel qu’il est conçu à cette époque, il est donc soumis à des rencontres inachevées si l’on retient comme modèle l’axe ‘rencontre-contemplation-dépassement’ proposé par Jean Rousset46, pour autant de rencontres toujours en creux47. La rencontre avec le centre à laquelle le picaro aspire semble être du même type. Son univers de la répétition, via un mouvement incessant, induit en fin de compte une usure qui tend à l’absorber et à lui faire perdre toute capacité à concrétiser son désir de recentrage. Reste néanmoins ce désir et la dynamique utopique attenante, sans nul doute mise au goût du jour par le succès de L’Utopie de Thomas More (1516).

  • 48 Marc Augé, Non-lieux : introduction à une anthropolog...

40Toutefois, l’hésitation de Thomas More entre Eutopia et Utopia crée une ambiguïté que l’on qualifiera de génétique. Entre (o)u-topia : le lieu qui n’est (n’existe) pas – soit le non-lieu – et eu-topia – le lieu du Bien – c’est-à-dire la cité idéale, la relation au lieu varie. Il est certain que notre condition humaine, limitée, nous interdit d’avoir un rapport avec la totalité des choses, mais si l’on considère que le lieu est un espace-temps singulier, on peut percevoir sa dynamique et s’interroger par exemple quant aux deux extrêmes que sont le non-lieu (un espace de transit) et le haut-lieu (investi symboliquement). Le choix final de Thomas More nous invite à centrer notre regard sur le non-lieu. En effet, le non-lieu sous-tend la dynamique de l’errance qui vise à atteindre le non-lieu utopique, toujours dans un ailleurs et de ce fait jamais vraiment localisé. Ainsi, Marc Augé peut affirmer : « Le non-lieu est le contraire de l’utopie : il existe et il n’abrite aucune société organique »48.

41Si du point de vue juridique, le non-lieu signifie la non-existence, désigne ce qui n’a pas eu lieu et si en littérature il s’agit de tout ce qui est vidé d’une organisation sociale déterminée, qu’est-ce que le non-lieu offre à la relation dans les récits picaresques ? Quelle ‘dynamique’ met-il en place ? Du grec du(y)namikos, à savoir ce qui étant en puissance est susceptible de se mettre à agir, cette notion renvoie en premier lieu à la Physique, à l’idée de mouvement (de force). L’on envisage donc une évolution à l’intérieur d’une structure en développement, ici le genre picaresque, genre rhizomique. En mécanique physique, la dynamique peut être considérée comme le point de départ de la science moderne, à partir des travaux de Galilée, mais surtout grâce à ceux de Newton dont l’une des lois, à savoir le principe de l’action et de la réaction, pourrait être transposée pour la compréhension des choix idéologiques. En effet, si un point matériel A exerce une force sur un autre point matériel B, B exerce sur A une force égale et opposée. Ainsi, si un groupe A exerce une pression sur un groupe B, l’on est en droit d’attendre le développement d’une force égale de réaction de la part de ce dernier. Reste à savoir déchiffrer cette force réactive. L’expression de l’utopie – et sa recherche du non-lieu (ou-topos) en aucun lieu – pourrait en être la forme archétypique. Marc Augé considère que l’archétype du non-lieu est l’espace du voyageur et que cette notion renvoie à un espace de transit. Le voyageur n’est dans le non-lieu que le temps du déplacement, ce qui inscrit d’autant plus ce topos dans le mouvement. Il semble de ce fait d’autant plus légitime d’associer utopie et errance. Aussi, la structure des récits picaresques avec leurs diverses itinérances s’inscrit de façon idoine dans cette logique.

42L’utopie condamnerait-elle à l’errance ? Elle insuffle pour le moins une relation différente au lieu, qui ne relève plus de l’enracinement terrien. Les héros picaresques ne sont-ils pas justement liés à l’eau et à ses flux ? Point d’enracinement donc, car il s’avère impossible de vivre dans un non-lieu, un lieu sans âme en quelque sorte. Toutefois, on y fait des rencontres, des rencontres à prolonger ailleurs et c’est de ces non-lieux et du rejet qui les accompagne que naît l’aspiration utopique. Le picaro est effectivement présenté comme passant par diverses zones transitionnelles, par des lieux singuliers portant des noms précis et n’est pas décrit en train d’évoluer dans un espace abstrait. Aussi, le modèle picaresque est bien un modèle topologique, un modèle de circulation.

43Ce schéma intrinsèque s’oppose en conséquence à toute forme de déterminisme, de codes ossifiés. L’identité du lieu fonde le groupe et le rassemble ; s’il n’y a pas reconnaissance de cette identité, le groupe n’est pas uni. L’itinérance picaresque transcrirait donc une dissension sociale, une menace pour le mythe du monde clos.

  • 49 Michel de Certeau, L’invention du quotidien 1. Arts d...

  • 50 M. Augé, op. cit., p. 109.

44Etant donné que tout individu se situe par rapport à l’ordre qui lui assigne une place dans une culture localisée dans le temps et dans l’espace, si celle-ci ne lui convient pas, il lui faut apprendre à décentrer son regard, à ruser. Michel de Certeau parle des ‘ruses des arts de faire’ pour ceux qui cherchent à tracer leurs itinéraires particuliers dans un monde que la Modernité leur présente comme non clos49. Si chaque corps occupe un lieu, le fait qu’il y ait déplacement constant remet en cause la stabilité de l’espace social : « […] le mouvement qui déplace les lignes » et traverse les lieux est, par définition, « créateur d’itinéraires, c’est-à-dire de mots et de non-lieux »50. De surcroît, comme les récits picaresques commencent toujours par la description des lieux familiaux – lieux originels marqués par le déshonneur – comme une transposition des « lieux de mémoire » dont parle Pierre Nora, cette caractéristique incite à se rappeler que ces « lieux des origines » sont décrits justement pour que l’on y appréhende mieux la différence inhérente au picaro. C’est un peu comme si le picaro fournissait la preuve de son identité pour avoir le droit d’utiliser les non-lieux dans sa quête erratique du non-lieu utopique. Le fait qu’il commence sa marche dès l’enfance n’est pas anodin : sa première errance fonctionne alors comme une naissance à l’expérience de la différenciation. En marchant, le picaro se voit autre. La pratique des lieux se réalise dans la solitude (même s’il rencontre de nombreuses personnes), avec les ruptures imposées par les eaux, comme autant de rites de passage.

45Marc Augé propose également de retenir trois figures de l’excès pour caractériser la situation de surmodernité. Il semble possible de relever l’apparition de ces critères pour l’époque classique où l’émergence des romans picaresques accompagne la Modernité. Ainsi, les figures de l’excès retenues par ce critique – la surabondance événementielle, la surabondance spatiale et l’individualisation des références – prennent déjà place dans l’horizon de la Modernité et y font sens, via par exemple le genre picaresque puisque le picaro ne cesse de connaître des mésaventures, de se déplacer et qu’il prend la parole à la première personne.

  • 51 Michel Foucault évoque dans une conférence donnée en ...

46Ces non-lieux intègrent-ils les lieux anciens ? A l’évidence non ; ils les circonscrivent pour mieux les dépasser, les lieux dominants étant ceux du passage et de l’individualité. Parce que le picaro traverse, il transgresse. L’espace, « lieu pratiqué » selon Michel de Certeau, est transformé par la marche. L’errance individuelle reste porteuse d’espoir (c’était d’ailleurs déjà le cas dans l’aventure chevaleresque). Michel Foucault parlait d’hétérotopie51 ; on choisit, on l’a dit, le terme allotopie, mais on conserve indéniablement l’idée de tension entre pouvoir et société en crise. Il ressort qu’en littérature, tout spécialement dans les œuvres accompagnant l’émergence de la Modernité en tant que moment de bifurcation, de mouvement et d’incertitudes vers un imaginaire neuf, on en vient à questionner, plus ou moins indirectement, les lieux du pouvoir.

47En définitive, s’interroger sur les motivations et les enjeux de l’itinérance picaresque revient à s’intéresser au statut de l’espace dans les récits picaresques et à questionner les relations entre pouvoir et écriture. D’ailleurs, l’espace – comme toute re-présentation – est bien une construction de l’esprit porteuse de sens, qui véhicule des éléments corrosifs, voire subversifs, et met en exergue de véritables stratégies de pouvoir à l’assaut du pouvoir officiel centré.

  • 52 Ainsi peut-on lire dans le Criticón de Baltasar Graci...

48Ainsi, la négation du statisme développée dans les récits picaresques induit une dilatation de l’espace et une mise en exergue de diverses transformations, de sorte que cette conception ne se confond pas avec un monde ordonné et une hiérarchie immuable. Elle accompagne plutôt un désir de changement de perspective qui confronte le picaro à diverses frontières et limites et tend à remettre le pouvoir central innéiste en cause. Le picaro, figure de l’intervalle, refuse alors l’enclosure déterminée. Dans les récits picaresques, le protagoniste-narrateur semble justement s’opposer à cette vision d’un monde fermé, clos52 et divisé entre un centre parfait et une périphérie pécheresse.

  • 53 Nietzsche fera plus tard de la marche un combat.

  • 54 Pierre Chaunu, L’Espagne de Charles Quint, Paris : Se...

49Ce héros de la marge et de la marche53, qui mène un combat contre toute forme d’immobilisme, foule des lieux non plus investis par un sacré omniprésent, mais bien par l’individu. Le picaro ne cherche pas à reproduire sur la terre la configuration du monde céleste, il aspire à trouver sa place sur cette terre, lui, le des-terrado social. Les récits picaresques s’affirment dès lors comme l’expression d’une bourgeoisie émergente à la recherche d’un équilibre renouvelé, pour la revendication utopique – car relevant d’un désir de changement non encore advenu – d’un recentrage, d’un nouveau ‘territoire’ sociopolitique à conquérir sur l’Autre, incarnant le centre traditionnel de « l’Espagne des refus »54.

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Notes

1 Jean-Claude Berchet, « La préface des récits de voyage au xixe siècle », in : György Tverdota (dir.), Ecrire le voyage, Paris : Presse de la Sorbonne Nouvelle, 1994. Ainsi, comme le rappelle Roland Barthes en revenant sur le processus de fabrication textuelle, le sens d’un texte dépend à la fois de celui qui l’écrit et de celui qui le lit. Il s’agit d’une production commune de sens qui induit une dynamique particulière.

2 Paul Zumthor, La mesure du monde : Représentation de l’espace au Moyen Âge, Paris : Seuil, 1993, p. 206.

3 Voir Cécile Bertin, « Les changements symboliques de noms et de vêtements de Pablos ou le rejet de toute apparence subversive », Les langues néo-latines, décembre 2006, t. IV, p. 41-58.

4 Alexandre Laumonier, « L’errance et la pensée du milieu », Magazine littéraire-L’errance de Cervantès aux écrivains voyageurs, no 353, avril 1997, p. 20.

5 Ibid., p. 22.

6 Pour différents sens de l’errance, voir par exemple Dominique Berthet, « Errances », Recherches en esthétique, no 9, 2003.

7 P. Zumthor, op. cit., p. 363.

8 Anne Gilbert (1986), citée par Guy Di Méo, Géographie sociale et territoires, Paris : Nathan-Université, 1998, p. 33.

9 Voir Cécile Bertin, Le picaro : entre identité et variation, Fort-de-France : Crdp-Martinique, 2007, chapitre 1.

10 Mateo Alemán, Guzmán de Alfarache, ed. de José María Micó, Madrid : Cátedra, 1994, I, I, 1, p. 130 : « no purgará las culpas de sus padres ».

11 Voir Cécile Bertin, « Mémoire et récits picaresques espagnols : de la création continuée du Lazarillo ou le modèle rhizomique », in : Marie-Sol Ortola, Marie Roig-Miranda (dir.), Mémoire-Récit-Histoire 1. Actes du colloque organisé par Romania (Nancy, 2005), Nancy : université de Nancy 2, 2007, p. 179-198.

12 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Paris : éd. de Minuit, 1980, p. 20.

13 Voir Cécile Bertin, « La littérature picaresque ou la hantise de l’enfermement : l’exemple du Guzmán au regard du Buscón », in : Philippe Meunier, Edgard Samper (dir), Mélanges en hommage à Jacques Soubeyroux, Saint-Etienne : éd. du Celec, université de Saint-Etienne, 2008, p. 49-77.

14 Monique Michaud, Mateo Alemán, moraliste chrétien : de l’apologue picaresque à l’apologétique tridentine, Paris : Aux amateurs de livres, 1987, p. 262.

15 Claude-Gilbert Dubois, Problèmes de l’utopie, Paris : Minard (Archives des Lettres Modernes), no 85, 1er trimestre 1968, p. 18.

16 Lazarillo de Tormes, ed. de Francisco Rico, Madrid : Cátedra, 1998, p. 15 et p. 133 : « arrimarse a los buenos ».

17 Francisco de Quevedo, El Buscón, ed. de Domingo Ynduráin, Madrid : Cátedra, 1995, p. 100 : « Yo, que siempre tuve pensamientos de caballero desde chiquito ».

18 Amelia Sanz, « Lire l’espace contemporain », Lire l’espace, Saint-Etienne : Publications de l’université de Saint-Etienne, 1994, p. 9.

19 Paul Ricœur, Essais d’herméneutique 2 : du texte à l’action, Paris : Seuil (Essais), 1986.

20 Paul Ricœur (Temps et récit III : Le temps raconté, Paris : Seuil, 1985), rappelle que le travail de l’écrivain est de « refigurer » l’expérience que l’on peut avoir de quelque chose.

21 Gaston Bachelard, La poétique de l’espace (1957), Paris : Puf, 1998.

22 Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman (1975), Paris : Gallimard (Tel), 1978, p. 154.

23 M. Alemán, op. cit., I, III, 6, p. 422 : « Y como la tierra que el hombre sabe, esa es su madre, yo sabía bien la ciudad, era conocido en ella ; comencé como antes a buscar mi vida. Vida la llamaba, siendo mi muerte. Y aquél me parecía mi centro ». Traduction de Molho, 1968, p. 307.

24 José Antonio Maravall, La literatura picaresca desde la historia social (Siglos xvi y xvii), Madrid : Taurus, 1986, p. 717: « El pícaro es un personaje de ciudad, más aún de capital, y más de Corte. No será su lugar de origen, pero sí su centro de atracción ». Dans « De la topografía picaresca peninsular del Siglo de Oro », Joseph Laurenti (« De la topografía picaresca peninsular del Siglo de oro », Quaderni ibero-americani, no 76, Rome, Bulzoni Editore, déc. 1994) met en exergue la construction d’un discours panégyrique quant aux villes comparable aux laudis de la poésie médiévale.

25 M. Alemán, op. cit., I, II, 1, p. 266-267 : « […] determiné pasar […] a Madrid ; que estaba allí la corte, donde todo florecía, con muchos del tusón, muchos grandes, muchos titulados, muchos prelados, muchos caballeros, gente principal y, sobre todo, rey mozo recién casado. Parecióme que por mi persona y talle todos me favorecieran y allá llegado anduvieran a las puñadas haciendo diligencia sobre quién me llevara consigo ».  Traduction de Maurice Molho, op. cit. , p. 183.

26 Gérard Genette, « La littérature et l’espace », Figures II, Paris : Seuil, 1969, p. 44.

27 Ibid., p. 45.

28 Michel Serres dénonce cette géométrie de l’espace qui débouche sur un système à centre législatif.

29 Dans Eranos-Jahrbuch, Mircea Eliade rappelle que la conception d’un centre est une vision occidentale puisque dans les civilisations orientales il peut exister plusieurs centres.

30 Alain Milhou, « Le temps et l’espace dans le Criticón », Bulletin Hispanique, tome LXXXIX, 1987, no 1-4, p. 169.

31 Ibid., p. 176-179.

32 Galilée, qui défendait la thèse héliocentriste, fut dénoncé à Rome en 1615. Nicolas Copernic avait exposé ses thèses en 1543 dans le De Revolutionibus orbium coelestium. Elles furent condamnées par l’Eglise en 1616. Aristarque avait déjà proposé dans l’Antiquité une théorie héliocentrique.

33 L’ellipse est dite excentrique lorsque le grand axe est vraiment plus grand ou presque circulaire ou encore si les deux axes se rapprochent de l’égalité. Voir l’interprétation de Benito Pelegrin, « Visages, virages, rivages du Baroque et rives et dérives », in : Jean-Marie Benoist (dir.), Figures du Baroque. Actes du colloque de Cerisy, Paris : Puf (Croisées), 1983, p. 26-28.

34 Rappelons qu’Isidore de Séville notait que le latin était inscrit sur le bois de la croix du Christ et qu’il permettait alors de dépasser l’éclatement linguistique issu de Babel.

35 Au Moyen Âge, l’espace n’est pas un instrument de mesure du réel et, de ce fait, la spatialité ne peut agir comme principe d’unification des œuvres, soit une préséance du symbolique.

36 P. Zumthor parle de « sanction spatiale ». Op. cit. , p. 156.

37 Du grec allôtrios : venu d’ailleurs. Voir Aristote, Poétique, traduction et notes de Michel Magnien, Paris : Livre de poche (Les classiques de poche), 1990, 1457 b, 7.

38 Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris : Seuil, 1969, p. 16.

39 L’une des définitions du Robert n’est-elle pas « Elément ou énoncé descriptif ou narratif qui est susceptible d’une double interprétation, sur le plan réaliste et sur le plan des idées » ?

40 M. Alemán, op. cit. , II, III, 4, p. 413 : « señor maestro de pupilos ».

41 F. de Quevedo, op. cit., I, 3.

42 M. Alemán, op. cit., II, II, 7, p. 270 : « Que no hay otra cordura ni otra ciencia en el mundo, sino mucho tener y más tener ».

43 Franco Moretti, Atlas du roman européen 1800-1900, Paris : Seuil (coll. La couleur des Idées), 2000, p. 59. 

44 Voir Cécile Bertin, « Monstres, monstruosité et malformation sociale dans la littérature picaresque » in : Francis Desvois (dir.), Le monstre. Espagne et Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009.

45 P. Zumthor, op. cit. , p. 272.

46 Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent : la scène de première vue dans le roman, Paris : José Corti, 1984.

47 Cécile Bertin, « Rencontres en creux dans les récits picaresques espagnols », in : Philippe Meunier, Jacques Soubeyroux (dir.), Stratégies de l’encuentro et du desencuentro dans les textes hispaniques, Saint-Etienne : Publications de l’université de Saint-Etienne, 2008.

48 Marc Augé, Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris : Seuil (La librairie du xxe siècle), 1992, p. 140.

49 Michel de Certeau, L’invention du quotidien 1. Arts de faire, Paris : Gallimard, 1990.

50 M. Augé, op. cit., p. 109.

51 Michel Foucault évoque dans une conférence donnée en mars 1967 au Cercle d’Etudes architecturales des « hétérotopies », sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux et considère que ces lieux sont réservés aux individus qui se trouvent, par rapport à la société, en état de crise. Michel Foucault, Architecture, mouvement, continuité, no 5, 1984, p. 46-49.

52 Ainsi peut-on lire dans le Criticón de Baltasar Gracián : « […] cualquier cosa criada tiene su centro en orden al lugar, su duración en el tiempo y su fin especial en el obrar y en el ser », p. I, cr. 3.

53 Nietzsche fera plus tard de la marche un combat.

54 Pierre Chaunu, L’Espagne de Charles Quint, Paris : Sedes, 1973, 2 vols.

Pour citer ce document

Cécile Bertin-Élisabeth, «A propos de l’itinérance picaresque : devenir Autre ? Devenir l’Autre ?», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Pouvoirs et écritures, mis à jour le : 01/05/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/167.

Quelques mots à propos de :  Cécile  Bertin-Élisabeth

Université des Antilles et de la Guyane