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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2016 Partie 2 - Existentialisme et pensée espagnole

Salomé Fœhn

Pour un existentialisme espagnol : Ser y estar, ou la « divine vocation philosophique du castillan » selon Juan David García Bacca

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Juan David García Bacca, philosophe et exilé républicain espagnol de 1939, publie en 1962 un recueil d’articles qu’il intitule simplement : Existencialismo. Entre 1942 et 1962, l’auteur consacra de nombreux textes à ce courant européen qui, en Amérique latine où il s’est exilé, prend de l’ampleur, au point de devenir un véritable phénomène de mode. L’ouvrage entend répondre à la curiosité – insatiable – du public mexicain puis vénézuélien tout en l’enjoignant à trouver sa propre voie/voix philosophique. García Bacca entame ainsi un dialogue avec son lecteur américain – peu versé en philosophie – et le vieux continent, s’efforçant de satisfaire la curiosité du premier tout en l’enjoignant à penser librement, c’est-à-dire, selon sa propre manière d’être américain. Autrement dit, ceux qu’on tient outre-Atlantique pour de véritables maîtres à penser – Heidegger et Sartre, mais également Unamuno – sont abordés dans ces pages avec sérieux et dérision, selon la veine typiquement humoristique de l’auteur. Pour García Bacca, philosopher en espagnol, c’est se projeter dans le temps : tout est encore à faire, tout est déjà là, en puissance. Car l’instinct philosophique de la langue castillane, seule de tous les idiomes européens à distinguer entre « ser y estar », est « divin ».

Juan David García Bacca was a philosopher and Spanish Republican exile. In 1939, he published a book of articles, Existencialismo. From 1942 to 1962, the writer dedicated numerous texts to that European philosophical trend which, in Latin America, where he went into exile in 1938, became important, even fashionable. The book intended to satisfy the apparently insatiable curiosity of his Mexican and Venezuelan readership, while inviting them, at the same time, to find their own philosophical voice, as Latin Americans, precisely. In fact, García Bacca started a dialogue with his American reader – scarce versed in Philosophy – and the old continent. He endeavoured to satisfy the former’s interest whilst encouraging him/her to think freely, that is to say, according to his/her own Latin American way of being.

In other words, those considered in Europe as true philosophical masterminds – such as Heidegger and Sartre as well as Unamuno – are treated in these pages with irreverence and humour. To philosophise in Spanish, according to García Bacca, is to propel oneself into the time : all is still to be created, all is already here, potentially. It is utterly prospective. Indeed, in being the only European idiom to distinguish between « ser y estar », is the Castilian language not « instinctively divine » ?

Texte intégral

El existencialismo, esa filosofía cuyas obras es padre Heidegger, amenaza con trocarse en una de las plagas filosóficas, sociales, literarias y aun teológicas de nuestros días.

Juan David García Bacca

  • 1 Voir à ce sujet, entre autres, la Préface de Juan F. P...

  • 2 Juan David García Bacca, Existencialismo, México : Uni...

  • 3 Sur l’amitié entre José Bergamín et Juan David García ...

  • 4 José Bergamín, « El filósofo, la moda y la mujer » in ...

  • 5 Juan David García Bacca, op. cit., p. 47.

1Juan David García Bacca, né à Pampelune en 1901 et mort à Quito en 1992, naturalisé vénézuélien en 1957, est l’un des grands noms de la philosophie hispanophone, tant par la nature encyclopédique de son savoir que pour son humour1. Dans Existencialismo, l’auteur use de « malice », « sel de la connaissance »2 pour relever les « impensés » de ce que son grand ami José Bergamín3, également exilé républicain, appellera non plus « courant » mais « mode » philosophique : l’existentialisme4. Sans dresser de parallèle entre Juan David García Bacca et Nathalie Sarraute, on peut néanmoins suggérer d’entrée de jeu que, chez le premier, le terme de « malicia » est à la philosophie ce que le « soupçon » est au roman, chez la seconde. García Bacca affirme ainsi : « Desde que la filosofía es filosofía de la vida, filosofar se ha convertido casi en un sospechar y maliciar »5. À la suite du passage cité, García Bacca entame une féroce critique de l’idéalisme hegelien et de l’ensemble de la tradition métaphysique occidentale. Il s’agit pour lui de renverser la perspective et de se situer par rapport au monde entendu comme ensemble des possibles et par rapport à l’étant, ou, plus exactement, à la communauté d’étants que nous formons en tant qu’êtres humains. Exister n’est pas un fait mais un sentiment résolument tourné vers le futur, une perspective radicalement prospective. Si le possible est le temps du futur (le nôtre), le présent est celui du réel ; le passé, celui du nécessaire (« Dieu »). En raison de l’aspect fini de notre expérience temporelle, le philosophe doit faire intervenir la malice :

  • 6 Ibid.

Pero el tiempo se nos da en tres dimensiones nada más, siendo finita la duración total de nuestro presente. Tal vez creamos que todo esto es ontológicamente inofensivo. Maliciemos un poco, valientemente, que de ser cobarde no se saca nada, sino lo del avestruz –aunque me dicen que es un cuento que les hemos inventado malévolamente.6

  • 7 José Bergamín, op. cit., p. 109.

2L’existentialisme, comme chacun sait, est l’un des courants philosophiques majeurs de l’Europe d’après-guerre, dont aujourd’hui encore, Sartre et, surtout, Heidegger, sont les plus illustres représentants. Or, ce qu’il y a d’intéressant à noter d’emblée c’est que, chez les philosophes de l’exil républicain espagnol de 1939, dits de la « première génération » (ceux nés autour de 1900), ce courant est reçu avec circonspection. Cela est d’autant plus vérifiable que Bergamín, qui se tint toujours à l’écart de la philosophie académique mais côtoya, outre García Bacca, certains philosophes espagnols parmi les plus qualifiés de leur génération, salue indirectement la promesse philosophique sous-jacente à l’existentialisme : « ¿ Nos quedará de esta palabra, designación de un modo temporalísimo de pensar, sólo los troncos secos de esa viva arboladura aparente, con promesa de savias vivificadoras, de resurrección en nuevas, de renovadas primaveras del pensamiento ? »7. Cette promesse consisterait à renouer, selon José Bergamín, avec la philosophie contemplative ou méditation sur la mort – ce qui n’est pas sans rappeler le jeune Ortega des Meditaciones del Quijote – c’est-à-dire, avec de la pensée comme retour sur l’expérience humaine par excellence, celle de la finitude. Chez Juan David García Bacca, la réflexion sur la finitude de l’être se traduit par une revendication de la langue castillane comme langue métaphysique, à même de dire l’être (domaine du ser) et, si on veut, l’existant (domaine de estar).

  • 8 Voir bibliographie en fin d’article.

3Avant toute chose, je retracerai brièvement le parcours philosophique de Juan David García Bacca en m’inspirant de son autobiographie intellectuelle, Confesiones (1990)8 – ainsi que de mes propres travaux de recherche – pour le situer dans l’Europe de l’entre-deux-guerres : les années vingt, ses années de formation philosophique, et les années trente, durant lesquelles il exerce déjà comme Professeur titulaire de la chaire de philosophie à l’Université de Barcelone, après avoir obtenu celle de l’Université catholique de Saint-Jacques de Compostelle. García Bacca avait alors une double vocation : religieuse et philosophique, ancrée dans de profondes convictions progressistes qui l’amenèrent à défendre la Seconde République espagnole. Il abandonna la première en 1938, alors que la guerre civile espagnole faisait rage.

4Dans l’entre-deux-guerres, García Bacca était internationalement reconnu comme philosophe et théologien, comme logicien et mathématicien hors-pair.

5Séminariste, il fréquenta durant les années vingt les meilleures universités catholiques d’Europe et, une fois obtenu le Doctorat catholique, insista auprès de ses supérieurs pour fréquenter les meilleurs universités laïques d’Allemagne, de France et de Belgique – ce qui lui fut accordé sans peine. Il s’intéressait à la logique (mathématique) et à la physique (quantique), c’est à dire aux sciences les plus immédiatement contemporaines. Il fréquenta le Cercle de Vienne. Formé à la néo-scolastique, il connut personnellement le philosophe français Jacques Maritain, se lia d’amitié – l’amitié d’une vie – avec son compatriote et homme de lettres José Bergamín (lui-même, un intime des Maritain), sans doute en 1933 ou 1934. Cette amitié, il importe de le noter ici, ainsi que celle du Mexicain Alfonso Reyes, devait infléchir sa pensée vers la poésie et la littérature dès son arrivée à Mexico, en 1942. L’un des premiers, il lut Marx, celui des Manuscrits de 1848 – à l’insu de ses supérieurs. Il découvrit un auteur qui provoqua en lui un « choc philosophique » profond ; l’ouvrage qu’il lui consacra, Humanismo teórico, práctico, positivo según Marx ne parut que trois décennies plus tard, en 1965.

  • 9 Pour situer l’œuvre, García Bacca dans le contexte de ...

6La guerre civile espagnole et l’exil imprimèrent une marque durable – quoique implicite – sur son œuvre : d’abord, en 1938, à Paris, il décida d’abandonner le sacerdoce à la suite d’une profonde crise religieuse. Il s’exila, trouva refuge à Quito, en Equateur, avant d’être appelé en 1942 par la Universidad Autónoma Nacional de México (UNAM) pour occuper la chaire de Métaphysique laissée vacante par José Ortega y Gasset, qui préféra retourner en Espagne malgré la victoire des nationalistes et l’avènement de la dictature. En somme, jouissant d’une solide réputation internationale des deux côtés de l’Atlantique, García Bacca était de son vivant l’un des philosophes les plus autorisés d’Amérique latine9.

  • 10 Carlos Beorlegui, « El exilio español en Venezuela: l...

7Au début des années quarante, pendant son séjour mexicain, paraissent ses premiers articles sur le thème, qu’il recueillera en 1962 dans Existencialismo. Néanmoins, García Bacca n’est pas à proprement parler un penseur existentialiste. Carlos Beorlegui, par exemple, montre que García Bacca s’inspire de l’ontologie existentialiste sans pour autant reprendre à son compte « le sens tragique et angoissé de l’existence qu’adoptèrent certains existentialistes »10. Comme chez Heidegger :

  • 11 Ibid., p. 582.

El ser no es la esencia o sustancia de los entes, sino la realidad inobjetiva y atemática que actúa de horizonte de comprensión de los entes. [...] Esta condición del Ser hace que sólo podamos intentar dar cuenta del mismo de una forma sesgada, tempórea y cultural, a través de una hermenéutica existencial, que tiene muchos elementos paralelos con su hermenéutica histórico-vital de corte historicista, y que perseguirá dar cuenta de los modos históricos y culturales como el Ser se ha ido proyectando en la realidad.11

  • 12 Entretien de García Bacca in : Juan David García Bacc...

8Chez García Bacca comme chez Heidegger, la culture est la voie d’accès à l’être. García Bacca se reconnaît comme « español de la España peregrina que habla Bergamín »12 : en tant qu’Espagnol universel et humaniste. Toutefois, ce que ne relève pas Beorlegui, c’est que l’influence d’Ortega persiste aussi du point de vue stylistique.

9Tout cela mériterait qu’on s’y arrête plus longuement. Néanmoins, García Bacca, dans Existencialismo, n’en est pas tout-à-fait là : de 1942, quand il publie le premier texte sur l’existentialisme, jusqu’à 1961, il est tout entier à l’entreprise culturelle des républicains espagnols exilés au Mexique. L’ouvrage répond à une demande des lecteurs d’Amérique latine, non avertis en matière de philosophie. García Bacca ne manque pas d’ironiser sur ce phénomène de mode :

  • 13 Juan David García Bacca, Existencialismo, op. cit., p...

Todavía no se han repuesto los técnicos en filosofía de la sorpresa, desconcierto y novedad de la filosofía heideggeriana, y ya se ha levantado una polvareda, tumulto y ejército de existencialistas.
Empero la curiosidad tiene sus derechos; y los dedicados a leer a Heidegger hace ya muchos años, y leerlo de primera mano, nos sentimos a ratos con pequeños remordimientos – que no llegan a remordimiento por pecadillo venial – de no tratar, en la medida de lo posible, de satisfacer tan naturales curiosidades.
A este remordimiento deberá el lector las gotitas de existencialismo que en unos artículos vamos a darle
.13

  • 14 Sur la notion d’« Espagne pèlerine » voir Salomé Fœhn...

  • 15 Juan David García Bacca, op. cit., p. 9.

  • 16 Ibid., p. 25.

10Ce qui importe, c’est de montrer que dans Existencialismo, García Bacca est en train de créer une langue philosophique en « accord » avec une manière d’être au monde espagnole ou, plus exactement, l’Espagne de la Seconde République en exil, l’« Espagne pèlerine », précisément14. Il prévient son lecteur de la nature non-systématique, et même anti-dogmatique du volume : ces travaux sont des magasins où le lecteur peut profiter de ce que bon lui semble15. Il ne s’agirait donc pas de donner, ici, une lecture linéaire de l’ouvrage dans son ensemble – ce qui contredirait l’esprit de l’auteur – mais bien de relever certaines harmoniques « espagnoles » placées subrepticement dans le texte glosant l’œuvre de Heidegger. García Bacca vise, en effet, à révéler ni plus ni moins que la « secrète prédestination philosophique divine du castillan »16.

11García Bacca ne reconnaît à l’existentialisme qu’un seul père fondateur, Martin Heidegger, à l’exclusion de tous les autres : Kierkegaard, Sartre et Unamuno qui, eux, ne peuvent prétendre qu’au titre d’inspirateurs ou de continuateurs. Dans le premier texte, intitulé « Existencialismo », García Bacca tourne en dérision le philosophe français, qui prétend gloser Thomas d’Aquin. Face à un Thomas d’Aquin, Sartre n’est qu’un bleu (pipiolo) : il nous jette en pleine figure notre programme d’existence intime et privé. Nous ne pouvons qu’avoir honte de nous-mêmes à le lire car, à l’instar de Freud, Sartre nous « confesse en public ». Thomas d’Aquin, au contraire, nous confesse à Dieu. Cet acte de confession, que seuls des savants peuvent opérer, est pour nous d’autant plus émancipateur qu’il nous est accessible.

  • 17 Ibid., p. 23.

12García Bacca ne cherche pas davantage à redorer le blason national qu’il n’admire les penseurs français. Selon lui, Unamuno, sans doute le premier et le seul existentialiste espagnol, échoue précisément où Heidegger triomphe. Ainsi, dans le deuxième texte intitulé « Existencialismo en dosis inofensivas », García Bacca reconnaît indirectement à Unamuno, par le biais de la paraphrase, le mérite d’avoir réorienté la philosophie vers l’individu existant en chair et en os. Mérite qu’il attribue explicitement à Heidegger. Unamuno pècherait par manque de précision : « Pretendía ir a donde llegó Heidegger, y se quedó con las ganas, y la buena voluntad, porque le faltó la técnica »17.

13Néanmoins, si la génération précédente manque à ses yeux de formation technique, García Bacca soutient fermement dans Existencialismo que le peuple espagnol est doué pour la philosophie. Je citerai ici un passage assez long, que je commenterai ensuite :

  • 18 Ibid., p. 25-26.

Como toda la filosofía antigua, es decir : anterior a Heidegger, suponía implícitamente que todo ser y cualquier ser sólo podía estar en un estado – inclusive las lenguas en que se expresa la filosofía occidental no suelen distinguir entre « ser » y « estar », y en este punto el castellano, ¡quién sabe por qué secreta predestinación filosófica divina, hace excepción!, de ahí que tuvieran grandísimas dificultades en distinguir la manera como Dios era ser, del modo cómo las creaturas son ser. Y Santo Tomás tendrá que inventar, frente a toda la metafísica griega, que en las creaturas se distinguen realmente esencia y existencia, mientras que la característica del ser divino consiste en que en Dios se identifican realmente esencia y existencia. El jesuita Suárez – ¡qué bien lo guiaba en esto el instinto filosófico español, el del ser y del estar! – negó que se distinguieran realmente en las creaturas esencia y existencia, teniendo naturalmente que buscar, para salvaguardar su fe, otro criterio de distinción entre Dios y creaturas. El distintivo no se halla en el orden del ser. Verdaderamente es de lamentar que, en vez de escribir metafísica en latín, no hubiera nuestro Suárez el escribirla en español, pues casi de seguro hubiera aprovechado la distinción entre ser y estar para sus Disputationes metaphysicae, ganándole así a Heidegger la palma. Ciertos pecados de omisión en materia de lenguaje son mucho más graves que otros de comisión de errores.18

14Le texte s’ouvre par une boutade : tout ce qui dans l’histoire de la philosophie est antérieur à Heidegger peut être relégué à l’Antiquité (l. 1 : « como toda la filosofía antigua, es decir : la anterior a Heidegger »). Cette philosophie ne pouvait concevoir qu’un seul état de l’être (l. 2 : « todo ser y cualquier ser sólo podía estar en un estado »). Heidegger est le premier à avoir introduit explicitement la distinction entre l’être et l’étant. García Bacca note avec raison que cela est dû à l’incapacité des langues occidentales à distinguer entre l’essence et la temporalité de l’être – à l’exception, bien entendu, du castillan. Mais cette observation est loin d’être neutre, dépassionnée : au contraire, elle est exprimée sous forme d’exclamation : l. 4-5, « [...] el castellano, ¡quién sabe por qué secreta predestinación filosófica divina, hace excepción! [...] ». En outre, cette vocation du castillan à dire l’être a tout d’une mission sacrée, puisqu’il s’agit d’une secrète et divine prédestination philosophique.

15La suite du texte ne fait que confirmer la préoccupation, elle-même « secrète » ou inavouée, de García Bacca, pour la langue d’expression philosophique, qui apparaît ici en incise. L’exemple de Suárez a, ici, une valeur instructive : Suárez échoue dans son entreprise d’explicitation de l’être car il ne peut s’exprimer qu’en latin. García Bacca perd sa neutralité. On entend une note d’humour. Il ne s’agit plus de gloser – exercice où il excelle –, mais de faire entendre sa voix, d’exprimer des regrets : « Verdaderamente es de lamentar que, en vez de escribir metafísica en latín, no hubiera nuestro Suárez el escribirla en español [...] ganándole así a Heidegger la palma » (l. 16-18). Cette irruption de la voix du philosophe dans le cheminement de la pensée est tout-à-fait représentative de son style philosophique. On voit ainsi comment, en filigrane, apparaît une réflexion qui n’aura de cesse de grandir en importance dans la trajectoire philosophique de García Bacca : celle qui prend la langue comme point d’interrogation et comme tremplin vers la création proprement philosophique. Ainsi, comme chez Heidegger, la philosophie est moins une science qu’un art.

16L’extrait se termine sur une note grave : « Ciertos pecados en materia de lenguaje son mucho más graves que otros [...] » (l. 19). Ne pas philosopher dans sa langue maternelle, c’est pécher contre la pensée. Tout le travail philosophique à venir consiste donc à convertir l’intuition profondément métaphysique du peuple espagnol en métaphysique proprement dite, pour la communauté des nations hispanophones de part et d’autre de l’Atlantique. Mieux : philosopher en espagnol, ce n’est pas se replier sur un nous communautaire mais au contraire porter un espoir de salut pour l’humanité.

17Avant de conclure, je ferai un parallèle entre les philosophes de l’exil républicain espagnol et les philosophes juifs allemands exilés. Dans Le malin génie des langues, Marc Crépon décrit ce qui me semble être la position des philosophes de l’exil républicain espagnol vis-à-vis de l’appartenance à la communauté (et à une langue) :

  • 19 Marc Crépon, Le Malin génie des langues, Paris : Vrin...

La réflexion sur les langues peut aussi s’attacher à défaire tous les liens qui lient la pratique d’une langue à l’appartenance à une communauté d’un autre ordre. Loin de justifier ou de construire un repli quelconque sur un « nous » particulier, elle cherche alors dans la diversité des langues, dans leur harmonie ou dans leur traduction (sa théorie, autant que sa pratique), le moyen de surmonter la diversité et de donner à la pensée une dimension universelle. Elle prend la mesure du risque extrême que fait courir à la pensée la sacralisation d’une langue donnée – l’auto-constitution et l’auto-contemplation d’un « nous » dans cette langue et dans les œuvres qui la travaillent (une littérature nationale, une philosophie nationale, etc.). À cet investissement historique, elle substitue une autre attente : trouver dans les langues les signes d’une promesse (de salut, de révolution) qui transcende les divisions de l’humanité pour disjoindre les cercles de l’appartenance à divers ordres de la communauté (naturelle, culturelle, politique, et bien sûr linguistique) et dessiner les traits d’un nouvel être en commun.19

18La réflexion sur les langues en philosophie tiendrait d’un effort synthétique qui, paradoxalement, n’annule pas les différences : la pensée peut atteindre à l’universel, en se gorgeant des particularités mêmes de chaque langue. Philosopher en espagnol, c’est vivre en homme libre. Chez García Bacca, l’homme ne naît à la philosophie – et donc, à lui-même – qu’une fois acceptée comme langue d’expression sa langue maternelle. L’auteur n’aura de cesse de souligner, et avec courage, car le Venezuela connaîtra, lui aussi, les tristes jours de la dictature, la fonction émancipatrice de la philosophie.

19Dans « Filosofía y lengua », García Bacca exprime clairement la relation viscérale entre la philosophie et la langue maternelle. Son but est d’inciter ses lecteurs à « penser par eux-mêmes », sans emprunter excessivement aux cultures européennes. Paradoxalement, quoique « in-formés » en philosophie, les hispanophones sont, selon lui, philosophiquement riches, bien davantage que les peuples de la vieille Europe, puisque la langue espagnole n’est pas encore érodée par les siècles de philosophie et garde intacte toute la fraîcheur de son dire :

La filosofía comienza a libertarse de su función derivada : la de altavoz del Altavoz, cuando un hombre se decide, o le nace, filosofar en lengua materna – no griega. [...] El castellano no ha llegado aún a ser órgano vocal del filosofar; y debátese entre una pretendida función de altavoz de Altavoz – de traductor de Originales – y la exigida por la perfección de una lengua materna que sabe hablar literariamente de todo – menos filosóficamente de filosofía. [...] Nuestra sensiblería española por la independencia se gasta en reclamar un Peñon. ¿Cuándo reclamaremos lo que hemos cedido sin más y complacientemente cedemos : la independencia de nuestro lenguaje filosófico frente a los filósofos extranjeros, sean o no latinos?20

20Tout cela ouvrirait, je le crois, de vastes champs de recherche. Pour ma part, j’inviterais, humblement, pour finir, les hispanistes et les philosophes à écrire l’histoire complexe de ce que les philosophes espagnols ont pu dire de leur langue, une histoire, comme j’espère vous en avoir convaincu ici, déjà entamée par García Bacca.

Bibliographie

Ayala, Jorge M., J. D. García Bacca. Biografía intelectual (1912-1938), Madrid : Diálogo filosófico, 2004, 329 p.

Beorlegui, Carlos, « El exilio español en Venezuela : la filosofía de Juan David García Bacca », in : Manuel Garrido, Nelson R. Orringer, Luis M. Valdés, Margarita M. Valdés (coord.), El legado filosófico español e hispanoamericano del siglo xx, Madrid : Cátedra, 2009, p. 579-594.

Bergamín, José, « El filósofo, la moda y la mujer », La corteza de la letra. (Palabras desnudas), Buenos Aires : Editorial Losada, p. 109-114.

Crépon, Marc, Le Malin génie des langues, Paris : Vrin, 2000, 224 p.

Fœhn, Salomé, Les philosophes de l’exil républicain espagnol de 1939. Autour de José Bergamín, Juan David García Bacca et María Zambrano, thèse de Doctorat en co-tutelle internationale sous la direction conjointe de MM. les Professeurs Serge Salaün et Nigel Dennis, Université Sorbonne Nouvelle – Paris III, University of St Andrews, 2011-2012.

García Bacca, Juan David, « Filosofía y lengua », Ensayos, Península, Barcelona : 1970, p. 25-29.

—, Confesiones, Barcelona : Anthropos, 2000, 168 p.

—, Existencialismo, México : Universidad Veracruzana, 1962, 289 p.

Gurméndez, Carlos, « La filosofía española surgirá de una reflexión sobre la poesía », entretien avec Juan David García Bacca et José Bergamín, El País, 22 septembre 1977. http://elpais.com/diario/1977/09/22/cultura/243727202_850215.html

Izuzquiza, Ignacio, El proyecto filosófico de Juan David García Bacca, Barcelona : Anthropos, 1983, 535 p.

Porras Rengel, Juan Francisco, « Presentación », in : J. D. García Bacca, Confesiones, Barcelona : Anthropos, 2000, p. vii-xviii.

vv.aa., Juan David García Bacca. La filosofía, una empresa de creación social del pensamiento. Plan de realismo integral e integérrimo, Revista Anthropos, n°9 (nouvelle édition), Octobre 1991, 176 p.

Notes

1 Voir à ce sujet, entre autres, la Préface de Juan F. Porras Rengel dans Confesiones, p. xv-xvi.

2 Juan David García Bacca, Existencialismo, México : Universidad Veracruzana, 1962, p. 33.

3 Sur l’amitié entre José Bergamín et Juan David García Bacca, voir : Juan David García Bacca, Confesiones, Barcelona : Anthropos, 2000, p. 22, 24, 63, 82, 84-86, 88, 98, 106. Sur la dimension philosophique de cette amitié, voir ma thèse de Doctorat : Salomé Foehn, Les philosophes de l’exil républicain espagnol de 1939. Autour de José Bergamín, Juan David García Bacca et María Zambrano, thèse de Doctorat dirigée par MM. les Professeurs Nigel Dennis et Serge Salaün, University of St Andrews, Université Sorbonne Nouvelle – Paris III, 2011-2012. Les travaux scientifiques sont rares. Néanmoins, on peut également signaler à ce sujet les divers entretiens de Carlos Gurméndez avec José Bergamín et Juan David García Bacca publiés dans El País à la fin des années 70. L’un de ces dialogues a été traduit en français sur le site des Éditions de l’Éclat.

4 José Bergamín, « El filósofo, la moda y la mujer » in : La corteza de la letra. (Palabras desnudas), Buenos Aires : Editorial Losada, p. 109. Le passage en question repose sur un jeu lexical entre « modo », « modalidad », « moda ».

5 Juan David García Bacca, op. cit., p. 47.

6 Ibid.

7 José Bergamín, op. cit., p. 109.

8 Voir bibliographie en fin d’article.

9 Pour situer l’œuvre, García Bacca dans le contexte de l’exil républicain espagnol de 1939, on se reportera avec profit aux travaux de Carlos Beorlegui, l’un des rares philosophes espagnols à l’appréhender sous cet angle. L’ouvrage d’Ignacio Izuzquiza, El proyecto filosófico de Juan David García Bacca, publié en 1984, reste une référence pour comprendre la complexité de la pensée de García Bacca. Cependant, il manque à ce jour une étude complète sur les ouvrages publiés en Espagne et en Amérique latine entre 1984 et la mort de l’auteur, en 1991. Sur les relations entre García Bacca et ses supérieurs religieux, on pourra consulter la Biografía intelectual de Jorge M. Ayala.

10 Carlos Beorlegui, « El exilio español en Venezuela: la filosofía de Juan David García Bacca » in : Manuel Garrido, Nelson R. Orringer, Luis M. Valdés, Margarita M. Valdés (coord.), El legado filosófico español e hispanoamericano del siglo xx, Madrid : Cátedra, 2009, p. 582.

11 Ibid., p. 582.

12 Entretien de García Bacca in : Juan David García Bacca. La filosofía, una empresa de creación social del pensamiento. Plan de realismo integral e integérrimo, Revista Anthropos, n9 (nouvelle édition), Octobre 1991, p. 252.

13 Juan David García Bacca, Existencialismo, op. cit., p. 20.

14 Sur la notion d’« Espagne pèlerine » voir Salomé Fœhn, Les philosophes de l’exil..., op. cit., en particulier p. 193-277.

15 Juan David García Bacca, op. cit., p. 9.

16 Ibid., p. 25.

17 Ibid., p. 23.

18 Ibid., p. 25-26.

19 Marc Crépon, Le Malin génie des langues, Paris : Vrin, 2000, p. 8.

20 García Bacca, Juan David, « Filosofía y lengua », Ensayos, Barcelona : Península, 1970, p. 27-29.

Pour citer ce document

Salomé Fœhn, «Pour un existentialisme espagnol : Ser y estar, ou la « divine vocation philosophique du castillan » selon Juan David García Bacca», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, L’existentialisme en Espagne, Partie 2 - Existentialisme et pensée espagnole, mis à jour le : 28/11/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/1824.

Quelques mots à propos de :  Salomé  Fœhn

Salomé Fœhn

Université Sorbonne Nouvelle – Paris III/CREC

University of St Andrews

Docteur ès lettres