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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

| 2017 Annexe

Jessica Basselot-Groc

Moi, Scapin, fourbe et trans

Article
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La demande qui m’a été faite pour la journée d’étude sur Scapin et la filiation, organisée à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, était de mettre le corps en présence, dans le processus de recherche. Cela m’a conduite peu à peu à entamer l’écriture d’un monologue de théâtre où Scapin lui-même, en tant qu’archétype de l’esclave, du soumis, vient s’adresser aux universitaires, assumant ainsi la posture du conférencier issu du peuple. J’ai fait le choix de traiter de la descendance symbolique de Scapin et me suis posée la question suivante : quel courant de pensée, quels esclaves d’aujourd’hui pourraient être les héritiers d’un Scapin acceptant sa condition sociale, agissant, manipulant, trichant parfois, se travestissant ou déguisant les autres, pour atteindre ses objectifs personnels ?
Les courants féministes de la seconde moitié du xxsiècle, déconnectant sexe et genre, m’ont paru appropriés – plus particulièrement Beatriz Preciado, se prénommant aujourd’hui Paul B. Preciado. D’un point de vue féministe ne se bornant pas à combattre les formes de domination au nom des femmes mais de celui de tout exclu, le nœud de la guerre ne semble pas se situer dans la transgression mais dans la subversion. Ce courant, comme Scapin, postule l’acceptation de la norme sociale imposée aux corps à la naissance pour la dépasser, qu’il ne sert à rien d’attendre d’un oppresseur qu’il reconnaisse son esclave comme son égal et que, par conséquent, il vaut mieux s’avancer vers le politique, l’art et l’esthétique, à visage masqué, quand on relève de la catégorie féminin.

Texte intégral

1Où est donc ce fat de Géronte ? Scapin scrute la salle. Pour sûr ce doit être un vilain tour du seigneur Géronte. Comment sinon ? Scapin sort le carton d’invitation à la journée d’étude. Une journée d’étude entière sur moi, Scapin ! Allez... mes seigneurs où est le bâton ? Qui le tient caché derrière son dos ? Non, visiblement, pas de bâton, pas de Géronte. « Nous serions très honorés de votre présence à notre journée d’étude sur vous et votre filiation ». Les maîtres de ce monde, honorés de me recevoir ? Quels chichis ! Traiter de ma filiation ? Foutaises ! Je n’ai jamais eu d’enfants ; je n’avais pas le temps ! Trililing… Scapin ! Mes chausses ! Trililing… Scapin, mon bonnet ! Trililing… Scapin par-ci trililing Scapin par-là ! Pas le temps pour faire La chose. Quoique… Le soir des noces de Léandre, Octave, Hyacinte et Zerbinette, j’avais bu, beaucoup. Je me devais bien de fêter toutes mes fourberies et je l’ai fait plus qu’honorablement. Mais alors… La Francette… Mais oui... bien sûr... Il y aurait donc en ce monde, qui traversent les temps, des petits de Scapin, des bâtards de ma Grande Fourberie, plein de petits moi-même ? Et mes stratégies de guerre contre Géronte et son pouvoir auraient fait des petits aussi ! Scapin reprend le carton d’invitation. « Dans l’attente de votre venue, veuillez agréer, Monsieur Scapin, mes sentiments les plus respectueux ». C’est trop, je me sens tout chose. On me donne du Môssieu... « Veuillez agréer… tralalalala… Marielle Nicolas ». Qui donc est cette Marielle ? Serait-ce une p’tite p’tite p’tite fille de Scapin ? Avec une invitation comme ça... pardi !, même craignant le bâton, le jeu en valait la chandelle, non ? Je ne pouvais pas ne pas traverser les siècles et les siècles pour venir ici, aujourd’hui. Le plus grand voyage de ma vie et, peut-être, l’opportunité de ma plus facétieuse fourberie. J’ai fait mes bagages à la six quatre deux et zouhhhh, je suis parti. Le voyage a été long, fatigant, intéressant, fascinant. Quelle belle invention que le train ! Je n’ai pas osé ce que vous appelez « avion ». Trop risqué.

  • 1 Preciado, Beatriz, Testo Junkie, Paris : Grasset et Fa...

  • 2 Ibid., p. 24.

  • 3 Ibid.

2Des descendants ? Hum… C’est pour ça que tant de visages m’ont semblé familiers, au cours de mon voyage dans l’Histoire. Mes descendants ! Toutes ces têtes qui me disaient bien quelque chose… c’est chez les féministes que doivent se trouver mes héritiers directs. Tout s’éclaire. Mes p’tites p’tites p’tites filles marquées au fer rouge, placées dès la naissance dans la même catégorie que moi : celle des esclaves, celle des valets. Mes dignes filles, s’acharnant à résister, répondant à l’oppression de leur Géronte à elle. Une chose me vient maintenant à l’esprit. Elles ont hérité de mon art de l’intrigue, du travestissement, de la fourberie bien placée. Nous autres, les valets, nous n’avons que cela comme moyen d’agir. Il y en a un que j’aimais bien. J’avoue… j’ai un chouchou. Je ne devrais pas avoir de préférences, ce sont tous mes enfants. Vous m’excuserez ; je suis père depuis peu. À Barcelone, je l’ai trouvé, mais aussi à Paris, en Grèce, à Berlin, à Princeton, il transite beaucoup. Son nom ? Paul B. Preciado. C’est mon… Ma… Mon… Bref, on ne sait plus. Paul B. est né « Beatriz », à « Burgos », en « 1970 »1. Que le temps passe vite et que les enfants grandissent comme l’éclair ! Pffffffffiut. Elle a grandi « comme un garçon manqué »2, dans « le plus important garage de Burgos, ville gothique de curés et militaires où Franco avait installé la nouvelle capitale symbolique de l’Espagne fasciste »3. Romantique, tragique à souhait !

3Beatriz est née femme homosexuelle dans un contexte où son sexe et ses orientations l’ont placée dans la position des soumis aux pouvoirs. Elle me fait un peu penser à Anne Bonnie. Finalement, Anne, qui s’est travestie en homme pour intégrer les navires pirates, vers 1720, ne faisait pas autre chose que ce que fait Paul B. Anne est même devenue capitaine ! Ce n’est pas rien. C’est le sang de Scapin qui coule dans leurs veines. Beatriz, Paul devenue, et Anne, ont bien compris une chose essentielle : quand on se targue d’accéder à la liberté et que l’on est d’emblée marqué au fer rouge comme appartenant à la masse immense des valets, il ne sert à rien d’attendre d’un oppresseur qu’il vous reconnaisse comme son égal, qu’il vous voie comme un sujet. Vous êtes pour lui un objet animé qui existe par intermittence, vient parfois contrecarrer ses plans, et retombe rapidement dans l’état de pur objet. C’est certain. Imaginez-vous décemment que le seigneur Géronte me convoquât un beau matin d’hiver, au coin de la cheminée et me dît : « Mon cher Scapin, mes yeux se sont ouverts, je me suis trompé tout ce temps sur ton compte, je réalise aujourd’hui que tu es mon égal et t’invite à t’asseoir avec moi au coin de ce bon feu. Que puis-je faire pour t’être agréable ? Veux-tu que je t’amène un vêtement de laine ? ». Non, sérieusement, trêve de plaisanterie... Paul B. pose les questions philosophiques fondamentales : suis-je le sujet libre que je sais que je suis ? Ne suis-je que les signes de ma condition de valet ? Suis-je les deux ? Où vais-je avec tout ça ? En quoi puis-je encore croire ? À la grâce ? Au salut ? Au bien et au mal ? Que puis-je faire ? Mon cher Paul répondrait : Tra-ves-tis-toi et tu seras partiellement libre!

Filiations, familles et pouvoir

  • 4 Molière, Les Fourberies de Scapin, Paris : Le livre de...

  • 5 Ibid., p. 24. À noter que tous les personnages sont pr...

  • 6 Ibid.

  • 7 Ibid.

4Mes seigneurs, vous savez bien que tout est affaire de filiation, de généalogie et de pouvoir. Ma raison d’être tient debout, bien droite, sur « fils de »4 et « fille de »5, et sur « amant de »6 et « amante de »7, sur l’Amour qui fera d’autres familles et d’autres fils et filles. Que Géronte et Léandre se seraient ennuyés s’ils n’avaient pas eu leur valet et Octave le sien, en la personne de Sylvestre ! Ils ont toujours eu besoin d’une soupape, de quelqu’un sur qui taper pour éviter de s’entre-tuer. Les puissants fondent des familles ; c’est par là qu’ils veillent et gardent jalousement leur pécule. Dialectique du maître et de l’esclave : ils ont besoin de serviteurs sans famille, sans descendants. Pour illustrer cela, je vais vous raconter une petite anecdote.

  • 8 Ibid., p. 54 – acte II, scène 5.

  • 9 Ibid., p. 55 – acte II, scène 5.

5Le seigneur Géronte s’était absenté du « logis »8 et craignait de retrouver sa maison en désordre, pour être parti trop longtemps. J’ai répondu au seigneur Géronte que je m’étais toujours préparé à revenir au « logis »9, prêt à recevoir « la colère de mes maîtres » et tous les coups de bâton imaginables, que ce faisant tout ce que je ne recevais pas je le louais et en remerciais Dieu. Ce que ce stupide Géronte n’a pas pu relever, c’est que j’avais construit mon argumentaire en miroir et qu’au « logis » formulé par lui, entendant « fils », « gens de maison », « amis », etc., mon « logis » à moi résidait dans ma condition même de valet. Point de douce amie qui attende au coin du feu ni de marmots à redresser. Peut-être est-ce une chance ? Point de descendants. Qu’ils croient ! Pardi, cette journée d’étude sur moi, moi, et re-moi, place en mon cœur quelque espoir nouveau.

  • 10 Ibid., p. 24 – Présentation des personnages.

6J’ai pris soin de lire pendant mon voyage – long, très long, le voyage – le récit de ma vie consignée par… ce… comment s’appelle-t-il déjà ? Il y a à son nom du Mou… Molles. Olier… Olière. Mol… Molière. Oui, Molière. Ce n’était pas son véritable nom, au passage. Je ne peux pas lui en vouloir. Quand on s’attaque à la main qui nous nourrit, encore vaut-il mieux avancer un peu masqué. Changer de nom est une stratégie possible. Le cas de Zerbinette est ma foi fort édifiant. On la croyait égyptienne, puis finalement nous nous sommes aperçus qu’elle était fille d’Argante10. Je vous donne mon billet que sans ce trouble dans l’identité, mon maître Léandre ne lui aurait pas même accordé un soupir. Léandre cherchait surtout à rendre son tyran de père furibond, à s’opposer à son diktat. Votre époque le penserait sans problème. Remerciez votre dieu Sigmund pour ses prophéties. Ce serait donc le trouble, l’incertitude, qui créeraient le désir ? Moi, Scapin, je savais tout cela depuis longtemps, mais on ne m’a pas laissé la place qui m’était due. Il suffit de se rendre invisible. La place du valet est propice à ce tour de passe-passe, à la contemplation des turpitudes humaines.

7Être le vide, identifié comme mort, inanimé, pour accéder à quelques visions, quelques pensées interdites à ceux qui se croient purs sujets. C’est la fonction de tous vos médecins de l’âme, vos psychanalystes. Remerciez votre Lacan pour son verset sur le Phallus. En ce sens, les femmes seraient le Phallus, pour refléter le pouvoir du Phallus, sur les hommes. Écoutez ceci :

  • 11 Judith Butler, Trouble dans le genre, Paris : La Déco...

Pour les femmes, « être le Phallus » veut ainsi dire refléter le pouvoir du Phallus, signifier ce pouvoir, « incarner » le Phallus, procurer le lieu qu’il pénètre, et signifier le Phallus en étant son Autre, son absence, son manque, la confirmation dialectique de son identité. En considérant que c’est l’Autre, celui à qui il manque le Phallus qui est le Phallus.11

8Judith Butler, la meilleure amie de mon adorable petit Paul B. Les relations de dépendances familiales ne seraient donc que cela : résultantes d’un jeu de dupes, d’une mascarade où personne n’a de pouvoir – comprendre Phallus comme pouvoir et non comme la toute petite chose qui trône là, au milieu ! Ma foi, quand je songe à Zerbinette et Hyacinte, ce n’est pas faux. Elles n’étaient pas vraiment présentes, occupaient moins de place, subissaient, avaient pris l’habitude de se croire incapables etc., etc., etc., et cætera. Elles étaient une monnaie d’échange. Après Butler – je peine à le formuler mais il le faut bien  – je dois me rendre à l’évidence : moi aussi, Scapin, je suis une femme, du moins… absorbé dans la catégorie « femme ». Oh ! Ne me faites pas des yeux comme ça ! Depuis que vous avez subi cette terrible Seconde Guerre mondiale, vous pouvez déconnecter le sexe et le genre. À première vue, c’est une idée séduisante pour les féministes. Si on déconnecte, adieu fourneaux, adieu sonnettes et balais ! Mais quand on y regarde de plus près, le bilan n’est pas si glorieux. Au lieu d’un plus d’égalité, cette déconnexion a fait entrer plus de corps, ceux d’hommes de naissances dans la catégorie « valet », et a réduit encore le nombre des « Géronte ». Au fond, quand mes maîtres agitaient la sonnette Trililing, j’étais du côté de Zerbinette, propulsé au rang de Hyacinte. J’étais le Phallus qui reflétait la potentia gaudendi de sa seigneurie Géronte. J’ai honte ! Je ne devrais pas, mais comme le messie Lacan n’a jamais été tout à fait clair sur la distinction entre zizi et phallus, le doute et le dégoût en même temps m’assaillent.

  • 12 Ibid., p. 40

  • 13 Ibid.

  • 14 Ibid.

  • 15 Ibid.

  • 16 Ibid.

  • 17 Ibid.

9Comme j’avais de l’avance, je me suis assis dans votre bibliothèque. Fascinant votre monde qui multiplie à l’infini les identités et les vide en même temps ! Judith a « participé à de nombreuses réunions »12, elle a « fréquenté la vie nocturne des bars »13 et « rencontré la sexualité par ses marges culturelles »14 – les images me viennent à une vitesse ! Une fille du peuple en somme, une invisible, d’aucun dirait une catin. Que nenni ! Digne p’tite p’tite p’tite fille de Scapin. Judith Butler, un valet travesti en universitaire : « se réclamer de l’université pouvait être une prolepse et avoir une efficacité performative »15 pour « faire advenir une réalité qui n’existait pas encore »16 et offrir « la possibilité de faire converger des horizons culturels qui ne s’étaient encore jamais croisés »17. Elle parle bien, non ? ; je me suis saigné pour qu’elle fasse des études. Dit plus simplement, à se rencontrer vraiment, à mieux se connaître, les préjugés tombent, le dialogue s’enclenche, et les catégories se modifient ; donc la réalité aussi. Ah ! Butler la militante, Butler le bras armé des parents pauvres de la Culture, Butler ma fille. Elle se propose « d’analyser le drag ». Le drag king ou la drag queen , n’est ni homme ni femme. Le drag est un mini simulateur de dénonciation de la tricherie dans le genre, de son artificialité. Mais alors... moi aussi je pourrais être un drag ! Je serai au drag, ce qu’Anne Bonnie est à Paul B.

  • 18 Molière, op. cit., p. 75 – acte III, scène 2.

  • 19 Ibid., p. 77 – acte III, scène 2.

10Pour preuve : je me souviens d’avoir rudoyé le seigneur Géronte, de l’avoir mis dans un sac, de lui avoir fait croire que j’étais quelqu’un d’autre et de lui avoir ainsi donné les coups de bâton qu’il méritait, fait relaté dans ce que vous avez coutume d’appeler « la scène du sac »18. Molière, qui étonnamment sait tant d’exactes choses sur mon compte, cette fois s’est quelque peu trompé. Ce n’est pas l’accent du Gascon que j’avais pris d’abord mais celui plus espagnol du Matamore. Je ne sais pour quelle raison le seigneur Géronte détestait les Espagnols. Avec un tel accent mon coup était plus efficace. Bref… J’ai déguisé ma voix. Aujourd’hui j’aurais, avec les moyens techniques, pu faire bien plus perfide, mais pour l’époque – il faut le dire – j’étais un génie. Et j’ai ri, j’ai ri, ri à en pleurer de joie, tant et si bien que, pris à mon propre jeu, j’ai réussi à travestir ma voix en celle « d’une demie douzaine de soldats tout ensemble »19. J’ai morcelé mon identité, je me suis fragmenté, je suis devenu !

  • 20 Ibid., p. 59. Voir la didascalie : « Sylvestre déguis...

  • 21 Ibid., p. 28 – acte I, scène 2.

11Ils sont tous passés au crible de ma folie du travestissement. Tous. Sylvestre, l’autre valet, par exemple, était un peu nigaud. Il se pliait volontiers à mes génialissimes fourberies. Je faisais de lui ce que je voulais, quand je le voulais. Il s’est une fois déguisé en spadassin20 et je dois dire qu’il s’est tout de même bien débrouillé dans le rôle. C’est certain, bien dirigé, c’était un bon acteur. « Je puis dire, sans vanité, qu’on n’a guère vu d’homme qui fut plus habile ouvrier de ressorts et d’intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi, dans ce noble métier »21. Hyacinte et Zerbinette n’y ont pas coupé. Je les marionnettisais, les transformais à ma guise, les dragkinguisais.

  • 22 Ibid., p. 35 – acte I, scène 3.

12Plus fort encore ! C’est moi qui ai fait d’Octave un homme en l’aidant à soutenir le regard de son père. Ici Molière est très exact. Comment diable sait-il tant de choses sur moi ? Cette question me tarabuste et ne cesse de me tourmenter. J’ai dit à Octave : « Là, tâchez de vous composer par étude. » Quelle maîtrise, quel génie ! Champ lexical de l’artifice, artefact, parallèle fait avec le peintre qui « compose » son tableau. Tout ceci ne peut échapper, j’en suis certain, à la puissance de vos cerveaux. Et j’ai ajouté : « répétons un peu votre rôle »22. J’ai façonné tant d’êtres humains, maîtrisé leur image, leurs mots, leurs actions, faisant appel à l’Art, à tous les arts ! Je suis l’Art total ! Je suis le Théâtre, parce que le théâtre, hors de la scène, hors du marché de la production culturelle, scénique – qui est bien jolie, ce n’est pas cela que je discute – le théâtre que je pratique est un théâtre dans la vie, qui pose de bien sérieuses questions sur les conditions de la liberté, pour les esclaves, les marginaux, les femmes, les exclus… Pour tous ceux qui viennent remplir la catégorie « valets ».

Savoir populaire, auto-expérimentation et terrorisme

  • 23 Ibid., p. 72 – acte III, scène 2.

  • 24 Beatriz Preciado, op. cit., p. 11.

13« Je hais les cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre »23. Eh oui ! Il faut aux âmes de haute facture envisager jusqu’à la mort pour atteindre leurs idéaux. Croyez-vous qu’une fois, une seule, j’ai tremblé devant mes désirs et le bâton de Géronte ? Point de salut sans radicalité ! C’est pourquoi Paul B. est mon préféré : terroriste du genre. Je sais que ce terme frise les oreilles de votre temps, qu’il n’est pas de bonne éducation, mais je n’irai pourtant pas par quatre chemins. Je ne crains pas les coups et les punitions ; gardez-vous-le pour dit. Bri-llan-ti-ssime, le livre de mon Paulounet B. : Testo Junkie, qu’il s’appelle. Ardu. Il faut se cramponner au bastingage, mais n’empêche… C’est le récit de voyage de Beatriz, voyage qui aboutira à Paul, mais au moment de l’écriture, elle ne le sait pas encore. Deux cent soixante-trois jours de prise de testostérone hors des protocoles de l’État dealer. Pas pour changer de sexe. On peut faire ça maintenant, ouaaaah… ce doit être quelque chose, tout de même ! J’aimerais bien essayer, mais qu’on me rende mon cousin de Phallus après. « 263 jours d’intoxication volontaire à la testostérone synthétique »24. Scapin sort le portrait de Beatriz. Au premier coup d’œil, pas trop de ressemblances. Peut-être les cheveux ? Hum… Mais si je vous présente Paul… Scapin sort un portrait de Paul B. C’est saisissant, non ? Ce petit nez adorable, ce regard malin… mais oui ! Plus de doute ! Et puis… le même courage et la même réflexion sur la mort.

14Dans le chapitre 8 de Testo Junkie : « le pharmacopouvoir », dans le passage « la sorcellerie narco-sexuelle », Beatriz – je dis Béa mais j’espère qu’il ne va pas se fâcher ; Paul est un tantinet caractériel, si si, mais à l’époque, c’était Beatriz et pas Paul B. – Béa affirme que la prise de substances hallucinogènes, psychotropiques, famille dont fait partie la testostérone, hors du contrôle du pouvoir politique, relève de la construction du savoir populaire. Béa est une sorcière contemporaine et les défend ces sorcières bec et ongles... et poings. Qui impose le mot « sorcière » ? Qui décide de dire « pirate » plutôt que « corsaire » ? Qui colle le mot « terroriste » sur celui de « militant » ? L’État, toujours l’État-Géronte. On appelait ces femmes « sorcières » parce qu’elles absorbaient moult psychotropes sans validation institutionnelle et qu’elles vivaient seules par-dessus le marché ! Écoutons Petit Paul :

  • 25 Ibid., p. 135-136.

Le processus d’expropriation des savoirs populaires, la criminalisation des pratiques d’« intoxication volontaire » et de privatisation des germoplasmas végétaux ne fait que commencer. Il atteindra son point culminant à l’époque moderne avec la persécution des producteurs, consommateurs ou trafiquants de drogues, la transformation progressive des ressources naturelles en brevets pharmaceutiques.25

15Le postulat de Béa, c’est que sans le principe d’auto-expérimentation, il ne sert à rien de discourir sur la liberté. Toute philosophie sans corps serait bonne pour la cheminée du seigneur Géronte. Quel goût a la liberté dans un pot à confiture ? Quelle couleur revêt-elle quand elle est bien rangée sur une étagère du grand salon ? Quelle musique produit-elle quand elle est pur concept au milieu des pages du plus gros livre du monde ? Un jeu sérieux, la liberté, parce que sa bonne amie, c’est la mort. Pas de tragi-comique sans l’infernal trio : liberté-mort-crise de rire. Le rire ! Allez y riez ! Maintenant ! Vous allez voir… un petit bout de liberté. Bon… si ça ne vient pas maintenant, ça viendra plus tard.

  • 26 Ibid., p. 139.

16Starhawk, mentionnée dans ce même chapitre, « activiste féministe et sorcière païenne »26 défend une théorie qui tient plutôt la route. Il y aurait deux formes de pouvoir : le pouvoir sur et le pouvoir du dedans. Les individus seraient structurés comme ça. Ou bien ils atteindraient le sentiment d’exister dans la recherche d’un pouvoir sur l’Autre, ou bien dans celle d’un pouvoir sur soi-même, le pouvoir du dedans. Il faut quand même que je vous dise que ceux qui vivent dans le pouvoir sur… ne peuvent fondamentalement pas comprendre ce que je dis. Donc, si je vous perds en ce moment même, peut-être est-ce un indice que vous êtes dans une forme de pouvoir sur… Hypothèse, simple hypothèse. Par exemple, Géronte et Argante sont des modèles parfaits du pouvoir sur, et moi, du pouvoir du dedans… Chaque forme de pouvoir, qu’il soit sur quelque chose ou vers le dedans, génère sa propre réalité. Chuuuut… secret d’Alchimiste… Je n’ai pas le droit de vous donner la recette. Un indice cependant : une goutte de testostérone, quatre d’activisme et deux de rire.

Pharmacopornographie et action dramatique

  • 27 Ibid., p. 38.

17Si l’on se penche un peu sur le système philosophique de petit Paul, à regarder de plus près, on s’apercevra que le monde décrit, dans cette « autofiction » ou « autothéorie », ressemble à ce que vous appelez le théâtre classique. Je n’ai pas bien compris encore pourquoi vous tenez tant à ce nom de « théâtre » et encore moins au sobriquet « classique ». Est-ce péjoratif ou mélioratif ? Hum… Mais qu’à cela ne tienne, poursuivons. J’ai remarqué à la bibliothèque que j’ai fait couler beaucoup d’encre, ça disserte sur mon compte et que, d’après vos plus illustres cerveaux, ma vie est pleine d’actions dramatiques. Pour sûr que ma vie est dramatique. Visiblement l’action dramatique en théâtre tient sur l’interdépendance de toutes les personnes concernées par une histoire quelconque. Tous doivent être connectés les uns aux autres par la nécessité. « Fils de », « fille de », comme je vous le disais tout à l’heure. S’ensuit qu’un tout petit rien du tout peut faire basculer le Tout. L’incident, l’accident… Pour décrire le pouvoir pharmacoporno, Paul ose cette hypothèse : « les matières premières du processus productif actuel sont l’excitation, l’érection, l’éjaculation, le plaisir, le sentiment d’autosatisfaction, de contrôle omnipotent, et de destruction totale »27. Quand j’y songe, le tableau contemporain a l’air sinistre mais nous ne sommes pas si différents, mes camarades et moi-même : Géronte ne rêve que de pouvoir et quand il agite sa sonnette pour que j’accoure lui enfiler ses chausses, son désir n’est pas tant celui d’être chaussé que celui de voir un corps – le mien – valider inlassablement son propre pouvoir. Léandre et Octave… Disons que le plaisir, l’érection et l’éjaculation leur iront comme un gant. En somme, notre petit village interdépendant, notre théâtre, fonctionne comme un simulateur pharmacopornographique. Tout y est affaire d’interconnexions, de dépendances et de désirs.

18On communique toujours à travers des objets symboliques, pour moi c’est souvent un bâton, un sac, un costume pour déguiser un compère, de simples objets. L’objet fait partie intégrante de ma personne, il est le prolongement de mes désirs et de mes actions, quand il s’agit du sac ou du déguisement de Sylvestre, ou un aboutissement quand, une fois pris, je reçois le bâton. Moi, Scapin, je ne suis rien sans les objets auxquels je suis relié par nécessité. Mon Paul adoré dit :

  • 28 Ibid., p. 34-35.

L’oncomouse, rat de laboratoire biotechnologiquement conçu pour être porteur d’un gène cancérigène, ronge le Dasein de Heidegger. Buffy, la chasseuse de vampire mutante, dépèce la femme en devenir de Simone de Beauvoir. Le gode, paradigme de toute prothèse de téléproduction du plaisir, avale la bite de Rocco Siffredi. Il n’y a rien à dévoiler du sexe, ni de l’identité sexuelle. La vérité du sexe n’est pas dévoilement, elle est sexdesign.28

19Paul est un peu porté sur la chose mais… comment dire ? On accepte sans problème que tout tourne autour de l’Amour, avec un grand « A », que l’Amour génère l’Art, avec un grand « A ». Paul ne fait que déconstruire le grand « A » et dit que tout tourne autour de l’amour avec un petit « a », que l’on pourrait aussi appeler le Sexe, avec un grand grand grand grand « S ». Le sexe est politique chez vous comme chez moi ; nous lui donnons seulement un nom différent mais il participe du contrôle et du pouvoir.

20La preuve que mon Paul est très fort et qu’il est bien mon digne héritier c’est que, à l’encontre du féminisme essentialiste qui fait de la catégorie « femme » le strict référent du signifiant « féministe », Paul choisit celle d’« exclu(e)s ». C’est par ce glissement que l’espace possible pour un Agir réel, efficient, transite de la transgression-opposition à la subversion-action, qui agit du dedans. Si je mets un grand « Ah ! » au concept d’agir c’est que ce dont je parle fait référence aux actions qui contamine l’Autre, non pas à celles qui ne sont que pure agitation. J’ai commencé à vous parler en pointant cela : peine perdue d’attendre qu’un oppresseur comme Géronte vous regarde comme un égal. Mieux vaut entrer dans l’œil du cyclone, s’emparer des objets-reflets du pouvoir, les utiliser en conscience, pour se frayer un chemin vers un minuscule morceau de liberté.

21À traverser le temps et l’espace, je vous assure que j’ai vu des opprimés par milliards, s’avançant en masse, cherchant une respiration, dans l’air putride distillé par les puissants. Tous, je les ai vus lutter, résister. Ils choisissent, pour certains, des moyens que je ne saurais faire miens, mais je les comprends, tous, mes p’tits p’tits p’tits p’tits p’tits p’tits enfants. S’il est une humanité, elle ne peut pas ne pas chercher la liberté. Partout, dans les maisons, dans les palais des rois, les femmes sont des monnaies d’échange, des symboles, un reflet vide de l’appétit de pouvoir des avides qui les gouvernent. Sceptre-Phallus. Bon… jusqu’en 45, au moins, la situation était claire, mais après… quand vous avez commencé à concevoir que sexe et genre étaient deux choses différentes, ça s’est compliqué grandement. Eh oui ! C’est angoissant de se savoir dans le même sac que les opprimés. Angoissant ? Oui ! Mais jubilatoire ! Je pensais retourner chez moi, au chaud dans mon 1697, mais c’est trop tard. Je sais trop de choses sur la réalité et sur moi-même. Je pense que je vais rester. Devenir une femme peut-être, pour voir. Rencontrer Paul aussi. Tous les parallèles entre ce qu’il décrit de sa pharmaco-pornographie et mon monde, le système clos du théâtre classique, aristotélicien, sont troublants. Peut-être est-ce pour cela que le théâtre, tragi-comique, puissant, classique, cathartique, politique, est un outil propice à faire sentir et comprendre, en même temps, les ressorts pervers d’un pouvoir qui se fait de plus en plus invisible. Je vais peut-être rédiger un testament et je léguerai à Paul mon théâtre pour qu’il puisse en faire ce que bon lui semblera, quand je serai mort, au cas où je mourrais. Moi, Scapin, transgenre finalement, cherchant à construire une identité refuge temporaire, une transidentité, je ne retournerai jamais dans mon monde. Le vôtre est si ludique ! Il y a, dans l’ère pharmacopornographique, produit hybride de l’ère de la souveraineté et de l’ère disciplinaire, tant de jouets, de substances à essayer, tant d’opportunités de résistances, tant de Fourberies à inventer.

Rapport d’expérience, projections et suites possibles

22J’ai fait le choix de ne pas interpréter ce monologue mais de le mettre en scène, pour la journée d’étude, et de proposer à Anthony Lefoll de se prêter au jeu. En 2017, je serai amenée à remplir la fonction d’assistante à la mise en scène, dans la création Fourberies, à partir des Fourberies de Scapin par la compagnie d’Henry, mise en scène par M. Lefoll : un Scapin-Théâtre de tréteaux, populaire et transitant de village en village. Le hasard nous a réunis, M. Lefoll et moi-même, alors que nous travaillions sur nos Scapin respectifs. Hasard ? Mise en abîme des courants féministes mentionnés ci-dessus : fais avec ce que tu as sous la main, construis des systèmes non clos sur eux-mêmes, loue les accidents et le hasard qui, dans la création artistique – et peut-être toute forme de création –, représentent une occasion de sortir de la productivité, de la rentabilité, du garanti-sur-facture. Hybridation.

23À ce stade déjà, les deux Scapin se nourrissent l’un l’autre. Cette recherche aura eu, quoi qu’il arrive, des répercussions dans le Scapin de la Compagnie d’Henry. Pour ce qui est de l’écriture d’un texte dramatique, monologue de Scapin sur les courants féministes, cette première tentative de mise en corps et en bouche me confirme le bien-fondé d’une œuvre populaire, voire didactique, tragi-comique, mélangeant des pages d’Histoire, des apports philosophiques, théoriques, notions d’analyses stylistiques, etc. Peut-être faudra-t-il rendre l’écriture un peu moins universitaire ou seulement développer certains termes tacitement définis, dans le cadre de l’université.

24Un extrait de ce travail en cours sera présenté au concours Beaumarchais, proposé par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatique (SACD), au cours de l’année civile 2017. Grâce aux différentes expériences menées pour l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, avec Anthony Lefoll, aux divers retours qui m’ont été faits jusque-là, je sais que l’écriture de ce texte doit s’orienter vers un dialogue entre Scapin et Paul B. : plus d’altérité, de possibilité d’éclaircissements de points théoriques et conceptuels, plus de rire et de simplicité.

Bibliographie

Butler, Judith, Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l'identité, Paris : La Découverte, 2006, 294 p. ISBN : 9782707150189

Molière, Les Fourberies de Scapin, Paris : Le Livre de Poche, 1999, 128 p. EAN / ISBN : 9782253038757

Preciado, Beatriz, Testo Junkie, Paris : Grasset et Fasquelle, 2008, 409 p. ISBN : 978-2-290-03602-0

Notes

1 Preciado, Beatriz, Testo Junkie, Paris : Grasset et Fasquelle, 2008, p. 23.

2 Ibid., p. 24.

3 Ibid.

4 Molière, Les Fourberies de Scapin, Paris : Le livre de Poche, 1999, p. 24 – présentation des personnages.

5 Ibid., p. 24. À noter que tous les personnages sont présentés en termes de filiation sociale et familiale, selon leur fonction, leur place, leur lien de dépendance réciproque, au cœur d’un système hiérarchique fondé sur la verticalité du pouvoir.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid., p. 54 – acte II, scène 5.

9 Ibid., p. 55 – acte II, scène 5.

10 Ibid., p. 24 – Présentation des personnages.

11 Judith Butler, Trouble dans le genre, Paris : La Découverte, 2006, p. 127

12 Ibid., p. 40

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Ibid.

18 Molière, op. cit., p. 75 – acte III, scène 2.

19 Ibid., p. 77 – acte III, scène 2.

20 Ibid., p. 59. Voir la didascalie : « Sylvestre déguisé en Spadassin ».

21 Ibid., p. 28 – acte I, scène 2.

22 Ibid., p. 35 – acte I, scène 3.

23 Ibid., p. 72 – acte III, scène 2.

24 Beatriz Preciado, op. cit., p. 11.

25 Ibid., p. 135-136.

26 Ibid., p. 139.

27 Ibid., p. 38.

28 Ibid., p. 34-35.

Pour citer ce document

Jessica Basselot-Groc, «Moi, Scapin, fourbe et trans», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Filiation, imaginaires et sociétés, Annexe, mis à jour le : 27/04/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/2033.

Quelques mots à propos de :  Jessica  Basselot-Groc

Jessica Basselot-Groc, invitée par l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), Master Arts, communication et médias, mention : études théâtrales.

Jessica Basselot-Groc est auteure de spectacles, metteure en scène et pédagogue, militante de l’Éducation populaire, notamment dans les Centres de Jeunes et de Séjours (CJS), partenaires du festival d’Avignon In et des Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active (CEMEA). Titulaire d’une maîtrise d’espagnol et d’un master en arts, communication et médias, mention études théâtrales, sa recherche s’articule principalement autour de la dimension politique du chœur dans la création contemporaine populaire.

jbasselot@yahoo.fr