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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

9 | 2016 Filiation, imaginaires et sociétés

Pascale Peyraga

Avant-Propos

Article

Texte intégral

1Depuis Aristote, l’ontologie occidentale est marquée par une idée de filiation qui nous pousse à penser le monde en termes de genre et d’espèces. A chaque fois que nous nous interrogeons sur la nature d’une chose, nous nous demandons quelle est son origine ou à quelle ‘famille’ elle appartient (generis, gens, genèses...). De fait, la question de l’être pourrait presque se réduire à celle de la ‘filiation’, de la ‘généalogie’, de l’‘ascendance’ ou de l’‘extraction’, du ‘lignage’ ou de la ‘lignée’, voire de la ‘maison’. Faire de la question de la filiation une question ontologique lui confère une portée des plus générales : ainsi, dès lors que nous cherchons à définir quelque chose (une œuvre littéraire, un régime politique, un phénomène social, etc.), nous évoquons le genre, la famille ou la filiation.

2La filiation définit une forme de lien biologique, social, juridique et culturel, historique, mais aussi symbolique ou spirituel, projeté, tantôt accepté, parfois rejeté, et qui définit, à travers un processus de continuité, l'identité d'un individu, d'un personnage imaginaire, d’un groupe social, etc.

3La filiation peut être interne, personnelle, propre à une famille, à l’économie propre d’une œuvre de fiction ; mais elle peut également œuvrer de façon plus transversale. Le lien social de la filiation, qu'il possède une fonction d'intégration des individus ou de régulation des tensions sociales, réelles ou potentielles, est avant tout un révélateur de la nature de la société dont il émane.

4Se plonger dans l'étude du lien social en adoptant l'angle de la filiation, en prenant en considération les témoignages et les traditions orales, les textes juridiques, historiques, les représentations littéraires et artistiques revient donc à affiner nos connaissances sur la complexité de sociétés en perpétuelle évolution : la filiation et ses représentations témoignent-t-elles d’un désir de reproduction à l’identique ou engagent-elles des dynamiques de transformation venant créer des brèches dans l’ordre sociopolitique institué, visant parfois à le révolutionner ?

  • 1 Dominique Viart, « Filiations littéraires », Ecritures...

5L’ouverture vers les formes et les représentations de la filiation en Espagne et en Amérique latine, et le choix d’une perspective diachronique présida à la rédaction de l’appel à contribution de ce numéro 9 de Líneas, « Filiation, imaginaires et sociétés » ; nous nous présagions pas alors l’ampleur de l’inflexion qui se ferait jour, non pas entre ‘monde classique’ et ‘monde contemporain’ comme nous aurions pu l’imaginer, mais dans ce passage de fin de xxe siècle qui devait voir émerger un genre littéraire témoignant d’une inquiétude propre au sujet moderne, et que Dominique Viart proposa d’appeler, dans un article faisant désormais référence, le ‘récit de filiation’1. Le regard contemporain, loin de vivre le présent comme un moment de plénitude, restituait l’image d’une filiation cassée, d’une transmission empêchée, aux antipodes de récits antérieurs qui privilégiaient davantage une continuité dans laquelle passé, présent et futur étaient encore reliés entre eux et suivaient les fils une trajectoire cohérente.

Des lignages matriciels

6Parmi ces récits de filiation ‘continue’ se dégagent des lignages ‘matriciels’, au sens qu’ils renvoient autant à la mère et à son organe géniteur qu’ils constituent un moule ou un modèle servant à donner une forme déterminée à un objet ou, dans le cas présent, aux membres d’une même lignée.

7Nous retrouverons, à une première extrémité de notre parcours, les filiations exceptionnelles et fondatrices qui peuplent la production théâtrale du siècle d’Or. Laissant de côté les innombrables filiations paternelles présentes dans la scène espagnole, Luis González extrait du vaste corpus des représentations familiales, d’origine mythologique, biblique, historique, etc., quelques exemples de maternités ‘extra-ordinaires’, présentes chez Gómez Manrique, Ruiz de Alarcón ou dans la série d’autos sacramentales du Códice de Autos Viejos. Il oppose ainsi deux facettes antithétiques de la maternité et de la filiation, l’une divine, l’autre humaine, la première, mariale, donnant naissance au Christ, la seconde, fruit d’un viol incestueux, faisant de l’Antéchrist l’antithèse du fils de Dieu. Entre la création immaculée digne d’être contée et le rejet de l’abjection et du péché, se dessine un spectacle de l’altérité dans lequel les valeurs négatives et les vices exacerbés se reflètent dans le paradigme positif de la filiation mariale, et ils acquièrent ainsi une étrangeté qui les confine dans le champ de la menace et du danger. À l’inverse, la relation exceptionnelle entre le Christ et Marie, femme unique entre toutes, dessine le modèle le plus achevé de la filiation, qui se transforme en un paradigme inaccessible aux humains mais dans lequel ils se reconnaissent et qu’ils revendiquent, faisant de Marie la mère de tous les hommes.

8Sonder l’ascendance de l’Abuseur de Séville, ce Don Juan semblant s’être fait lui-même, implique de démêler un enchevêtrement de généalogies : au passage obligé par la filiation textuelle et par la querelle des critiques ayant fait émerger un hypotexte commun au Burlador et au Tan Largo me lo fiais, à l’origine du mythe littéraire, Isabel Ibánez fait succéder la dimension biologique de la filiation donjuanesque, derrière laquelle se profile la facette politique de la comedia : le meurtre du Commandeur s’avère en effet être l’expression du parricide que Tirso de Molina décline de diverses manières dans la pièce, à travers les figures paternelles du Roi, de Don Pedro, l'oncle de Don Juan, et de Don Diego, son père, et dont les fonctions sont niées par la désobéissance de la figure filiale (Don Juan) ou par leur propre abdication de leur rôle. Or, le parricide thématique qui sous-tend le Burlador se double d'un parricide esthétique, celui du legs lopesque, que Tirso avait pourtant revendiqué dans les controverses littéraires dans lesquelles il s’était vu impliqué. C’est à travers une autre ascendance, en prenant appui sur le propre intertexte tirsien et les intrigues secondaires de la Santa Juana qu’Isabel Ibáñez met à jour le refus de filiation de Tirso, l’émancipation consommée des codes de la comedia. Après avoir décliné la question de la filiation sous de multiples espèces, ecdotique (liée à l’attribution de l’œuvre et à ses sources), thématique (le refus du nom, le parricide) et poétique, l’article opère un retour sur la rupture partielle de la filiation, celle-ci pouvant a contrario être interprétée comme une affirmation du lignage en ce sens où être le fils de quelqu’un c’est par nature être ‘autre’, être dissocié de cette personne.

9Point de rupture en revanche dans l’œuvre de Pedro Salinas, dans laquelle prime la dimension intergénérationnelle d’une filiation féconde et dialoguent filiations poétique et essayiste, filiations génétique, symbolique, et culturelle. Unissant les hommes à travers les générations, le regard poétique de El Contemplado (1946) s’érige en symbole relationnel qui relie le présent au passé, et il agrège, autour de la filiation biologique verticale, une humanité confraternelle au-delà des liens du sang. Au sortir de la guerre, le sujet lyrique revendique son appartenance à une humanité passée, présente et future, dans une conception continue et continuée du temps. Bernadette Hidalgo Bach montre qu’une semblable dynamique de renouvellement dans la continuité sous-tend l’essai Jorge Manrique o tradición y originalidad (1949) : le phénomène de filiation culturelle repose sur une dialectique entre l’individu et la collectivité, sur un enrichissement permanent des héritages du passé : loin de se limiter à un simple processus mimétique, la tradition stimule la capacité créatrice de l’homme et augmente son potentiel artistique, étant source de recréation et de réactualisation du passé. Ainsi la filiation culturelle assumée fait-elle de tout sujet un héritier du passé, un acteur inventif du présent et un constructeur d’avenir.

10Mais si l’héritage de la filiation peut enrichir les destinées individuelles, il peut également prendre la forme d’un déterminisme pesant, du ‘poids matriciel de la filiation’. L’article que Marie Delannoy consacre à la trilogie de Ramiro Pinilla, Verdes valles, colinas rojas, met en scène deux filiations rivales et concomitantes, déployées au sein d’une même famille basque, les Baskardo, à l’orée du xxe siècle. Toutes deux, porteuses d’un enjeu de pouvoir doublé d’un enjeu idéologique, révèlent à quel point le lien familial constitue un modèle symboliquement représentatif, pétri de significations et d’enjeux sociaux. D’un côté la mère, Cristina, éduque ses fils dans le respect de la race basque et de l’idéologie nationaliste instituée par Sabino Arana Goiri, dont la figure patriarcale finit par se substituer à celle du père génétique. Ce dernier, Camilo Baskardo, fonde une nouvelle branche ‘bâtarde’, la lignée des ‘hommes du fer’ emblématique du pouvoir industriel et économique, avec une étrangère qui finit par lui faire modifier son patronyme comme on modifierait une identité. Cette double détermination, idéologique et économique, mensongère et inauthentique, mais cependant capable de modeler les caractères et les existences, donne finalement lieu au rejet. Le renversement du déterminisme prend alors la forme d’une prise de parole des héritières femmes, qui remontent l’histoire familiale pour retrouver la branche primitive, naturelle et authentique, celles des hommes libres, les Baskardo de Sugarkea, qui ont refusé la civilisation, étant bien entendu que la vraie liberté consiste à s’approprier ou s’inventer soi-même une identité moins contrainte.

Filiation empêchée, transmission récusée et construction d’identité

11Les textes rassemblés dans les deuxième et troisième parties de ce numéro, consacré aux filiations et aux imaginaires qui s’y rattachent, emblématisent quant à eux les inquiétudes contemporaines face aux silences et aux ellipses du passé. Parce qu’ils occupent un présent entravé par les non-dits personnels ou les lézardes de l’histoire, les individus modernes se retournent, désorientés, vers un temps révolu qu’ils interrogent, dressant l’inventaire des legs familiaux, problématisant les enjeux des héritages et des successions empêchées, qu’ils soient individuels ou collectifs. Que les protagonistes de ces ‘récits de filiation’ puisent aux archives intimes en feuilletant les photos de familles, comme Juan Dalhman dans l’adaptation de El Sur par Carlos Saura, ou en parcourant les écrits personnels du père comme le fait Anibal dans le Scipion de Pablo Casacuberta, ou encore que l’investigation prenne la forme moderne d’une recherche ADN (voir l’article de François Romijn sur les tests génomiques commercialisés), l’exploration du passé n’est pas tant l’objet d’un savoir que celui d’une expérience qu’il s’agit de faire revivre, de mettre en scène et de transmettre dans des représentations narratives ou par des réseaux sociaux, ce parcours à la fois mémoriel et inventif débouchant sur l’émancipation de l’individu et la reconstruction de son être.

  • 2 Laurent Demanze, « Le récit de filiation aujourd’hui »...

12Parmi les œuvres étudiées, nulle n’exemplifie mieux la récusation d’un héritage ‘naturel’ que Scipion, le roman de l’Uruguayen Pablo Casacuberta (2010), où la relation filiale est envisagée sous l’angle spécifique d’un legs problématique et d’une transmission aléatoire du père vers le fils. Aníbal, informé de la mort de son père deux ans après la disparition de celui-ci, se voit imposer un héritage ‘conditionnel’ qui met à jour la transaction asymétrique et complexe qui se noue derrière l’apparente passivité de l’acte d’hériter. Paradoxalement, cette transmission intergénérationnelle, associée à la disparition de l’ascendant de la lignée généalogique, à savoir à l’effacement théorique du donateur permettant au donataire d’advenir en tant que tel, génère une interrogation sur le père – le professeur Brener –, met en question l’image stable de celui-ci et les relations qu’il entretient avec son fils. C’est dans les méandres et la conquête d’un legs attendu et fuyant que se tisse, se prolonge et se dénoue la relation avec un père physiquement absent, mais toujours présent et actif à travers son don et ses écrits. Or, seule la disparition matérielle et symbolique des objets du don délivre finalement Aníbal – dans un déluge emportant les affaires du père et ramenant le protagoniste narrateur au stade infantile des origines – et marque clairement le moment d’une renaissance, liée à la disparition forcée des encombrants objets du don. À travers l’étude de Pauline Hachette se manifestent sans conteste les caractéristiques des ‘récits de filiation’ qui, selon Laurent Demanze, « oscillent entre le texte de deuil et les célébrations de la perte. Ce sont autant de textes adressés ou qui tentent de réparer les injustices de l’histoire passée : le récit de filiation obéit ainsi à un désir de réparation des existences passées, non seulement en insérant ces figures souvent ordinaires au sein de la littérature, mais souvent en ayant recours aux outils de la fiction ou de la rêverie pour exaucer de manière hypothétique ou fabuleuse les désirs irréalisés de l’ascendance »2. L’énonciation et la réénonciation jouent un rôle crucial dans l’expression des transmissions entravées et dans l’invention d’une filiation : l’on décèle dans la conception de cet héritage une dynamique de transformation constante qui contribue au dévoilement identitaire, et c’est ainsi que la mise en récit autorise Anibal – historien comme son père – à réélaborer sa propre histoire mais aussi, de façon plus large, à construire l’Histoire, en interprétant, comblant des vides, rêvant d’une vérité élucidée avant d’y renoncer et de s’en affranchir.

  • 3 Nicole Prieur, « La transmission de l’origine dans les...

13Une semblable conjonction entre le questionnement des figures évanouies de l’ascendance, l’investigation généalogique – génomique – et la mise en scène de l’ascendance révélée préside également à la démarche des usagers d’Internet séduits par les offres en ligne de tests génomiques (direct-to-consumer genetic tests) qui les invitent à explorer leur ethnicité en comparant leur ADN avec celui de populations cibles. L’intérêt de l’article, au-delà de l’échantillon humain choisi – une population portoricaine résultant d’un intense brassage humain et souhaitant, par le biais de ces tests, découvrir sa ‘véritable’ appartenance ethnique –, tient du partage de cette expérience individuelle sur les réseaux sociaux. L’étude proposée par François Romijn montre comment, dans un monde caractérisé par un pluralisme de visions qui transforment notre rapport aux autres et où le « récit des origines est de plus en plus problématique et les failles dans leur transmission de plus en plus nombreuses »3, le fait de préciser, de penser et de représenter ses origines constitue un besoin irrémissible. Mais il n’en reste pas moins que les découvertes génomiques et leur exhibition ne sont pas exemptes d’ambigüité : là où la publicisation de l’appartenance à un groupe ethnique et l’intégration de ces données devrait s’opérer dans le reflet de l’autre qui permettrait à l’interactant de construire son identité, le partage de propriétés génétiques à la fois objectivantes et désubjectivantes suspend la nécessité du recours à l’altérité dans le processus de construction de soi. Et alors même que les résultats reçus ne sont que des probabilités, les usagers intègrent ces indices statistiques sans véritable distance critique, les percevant selon un prisme déterministe, au-delà de leurs commentaires d’approbation ou de surprise.

14Cette exposition de l’ancestralité sur les réseaux sociaux, bien que représentant un phénomène ultra contemporain, rappelle que l’antagonisme entre le fait public et le fait privé – auquel l’idéologie bourgeoise du xixe siècle était attachée – est un leurre, tout comme l’autonomie de la famille par rapport à la société est illusoire. Si, dans une perspective sociocritique, l’on considère la famille comme un fait de société et comme le modèle représentatif d’un ordre ou d’un désordre social, il est loisible de lire les schémas familiaux et les conflits intergénérationnels qui les parcourent comme la projection des crises ou des tensions qui traversent le champ social.

15Telle est l’optique défendue par Joana Sánchez dans son analyse de M’hijo eldotor (1903), établissant au préalable un double croisement sociologique et sémantique entre lien social et familial, l’un cimentant les membres d’une société, l’autre les membres d’une famille qui se reconnaissent dans une identité commune par-delà leur parenté biologique ; l’intrigue de M’hijo el dotor, pièce qui ouvre le cycle familial chez Florencio Sánchez, souligne les symptômes de la société argentine marquée par la transition entre le xixe et le xxe siècle et le passage d’une société traditionnelle à une société dite ‘moderne’. Le conflit entre Olegario, le vieux gaucho, représentant d’une société patriarcale rioplatense, et son fils Julio, jeune médecin de la ville défenseur d’une liberté individuelle métaphorise cette période spécifique, entre affirmation et contestation d’un ordre social donné, tout en découvrant les dynamiques historiques ayant consacré la croyance erronée en l’autonomie du lien familial par rapport au lien social.

Les récits de filiation : entre quête familiale et investigation historique

16Les contributions réunies dans la troisième partie prolongent l’analogie entre microsociété familiale et ordre macrosocial. Elles l’excèdent pour englober la dimension politique et historique des sociétés, si bien que le prisme familial adopté par les littératures et le cinéma contemporains tend à associer l’investigation personnelle du passé – ce lieu des origines dans lequel se fondent les identités – avec l’interrogation d’une Histoire collective marquée par les silences et les traces effacées du passé récent de l’Argentine, du Mexique ou de l’Espagne.

17Ainsi en est-il du documentaire d’Albert Solé, Bucarest, la memoria perdida (2008), premier exemple de documentaire espagnol autobiographique : le réalisateur retrace le parcours de son père, Jordi Solé Tura, à travers son engagement politique contre la Dictature franquiste et son rôle déterminant de ‘Père de la Constitution’ durant la Transition démocratique. À travers le portrait de son ascendant, c’est aussi une exploration identitaire qu’entame Albert Solé, le récit de l’histoire familiale et celui des événements politiques se confondant et rendant compte d’une imbrication des sphères publique et privée, de telle façon que le spectateur est invité à repenser et à élargir le concept de famille. Si le récit de filiation s’inscrit à la confluence de plusieurs héritages, le cas spécifique d’Albert Solé, qui s’engage dans les sentiers d’un passé contradictoire et lacunaire, menacé par un oubli définitif (la maladie d’Alzheimer de son père), rappelle que l’empreinte de l’action politique est telle que l’histoire familiale peut difficilement se conter sans s’inscrire dans un récit historique plus large, dans le cas présent, celui de la lutte contre la Dictature franquiste.

18De même Raquel et Álvaro, les protagonistes de Corazón helado publié en 2007 – année de la Ley de Memoria histórica –, ne peuvent vivre leur présent comme un moment entier de plénitude. Ils personnifient, selon Carole Viñals, une crise de la transmission particulièrement patente dans une Espagne de la Transition ayant renoncé à créer ou à maintenir des liens avec le passé. Si Raquel Fernández Perea n’ignore rien de grands-parents – des républicains exilés après la Guerre civile –, et qu’Álvaro Carrión est confronté au silence entretenu par une famille bourgeoise du clan des vainqueurs, tous deux sont confrontés à une filiation disloquée ou en souffrance. À l’image de nombreux récits espagnols contemporains, le roman d’Almudena Grandes réinvestit le champ délaissé du passé pour donner visage à ce qui a sombré et pour invoquer les spectres enterrés, ce qui s’apparente à une tentative d’exorcisme des fantômes qui hantent les cercles familiaux ; tout en dessinant une quête familiale, généalogique, le récit vise à combler les vides de l’Histoire espagnole récente et autorise des retrouvailles avec le passé républicain à travers à rétablissement du lien – certes sur un mode imaginaire – avec les grands-parents défunts. La mémoire individuelle s’entrelace avec la mémoire historique qu’elle tente de revivifier, et le retour critique sur le passé – la réinvention mémorielle – se concrétise dans une dernière étape par laquelle les deux protagonistes, qui figuraient dans un premier temps l’opposition entre la mémoire des vaincus, celle des vainqueurs, finissent tous deux par se reconnaître dans leurs aïeules respectives, Álvaro faisant siens les idéaux politiques de la République espagnole. Il s’invente une différence essentielle à travers la récusation du déterminisme paternel et déploie ainsi sa liberté individuelle. L’affiliation apparaît dès lors comme un prolongement à la filiation réconciliée ; elle confirme la nécessité d’une double incursion dans le passé, familiale et historique, et rappelle que la transmission généalogique s’intègre nécessairement dans un contexte social, culturel et politique.

19L’étroite connexion entre l’histoire et le développement d’imaginaires de la résilience se fait également jour dans l’étude consacrée au théâtre de la frontière du Mexique, qui exemplifie et exacerbe la définition de l’identité mexicaine selon Octavio Paz :

  • 4 Octavio Paz, El laberinto de la soledad, Madrid : Cáte...

La historia de México es la del hombre que busca su filiación, su origen. […] Nuestra soledad tiene las mismas raíces que el sentimiento religioso. Es una orfandad, una oscura conciencia de que hemos sido arrancados del Todo y una ardiente búsqueda : una fuga y un regreso, tentativa por restablecer los lazos que nos unían a la creación.4

20Au-delà d’une histoire nationale marquée par une série d’abandons et de trahisons, les régions du nord eurent à subir d’autres lacunes dans la transmission et d’autres privations (liées entre autres au traité de Guadalupe Hidalgo) qui impactèrent durablement la géographie et l’identité de ses populations. L’article resitue dans ce contexte les dramaturgies de la frontière, qui recourent à une poétique de l’ellipse et aux images de l’absence pour signifier la fracture identitaire portée par des personnages de bâtards et de traitres, d’orphelins en quête de figures paternelles, ou de pères à la recherche de leurs fils. La dizaine de pièces analysées, publiées entre 1994 et 2010 par six auteurs différents, en appellent aux filiations et aux affiliations, expriment le besoin vital de récupérer un héritage qui redonnerait une légitimité aux populations du nord du Mexique, égarées entre deux cultures. L’étude que Marie-Jeanne Galéra consacre à la scène mexicaine corrobore en fin de compte qu’un sujet contemporain ne saurait se penser sans le détour par une ascendance, réelle, fictionnelle ou fantasmatique, mais que celle-ci n’est ni définitivement acquise, ni définitivement perdue, qu’elle fait partie d’un processus dynamique par lequel les individus construisent leur identité en enquêtant sur les traces de vies consommées.

21Dans la lignée de la problématique rioplatense amorcée avec le théâtre de Florencio Sánchez, Stéphanie Hontang revient enfin sur l’adaptation du conte de Jorge Luis Borges, « Le Sud », par le réalisateur espagnol Carlos Saura en 1992. Les photographies des aïeux de Juan Dalhman, résurgence obsédante de son double lignage – allemand et criollo –, impulsent un processus de mémoire inventive à l’issue duquel le protagoniste s’inscrit dans une filiation patrilinéaire, entremêlant invention et mémoire, pour se reconnaître dans la fusion gauchesca de l’indigène et de l’Argentin.

22Sous l’apparente identification entre l’ascendance familiale de Juan Dalhman et l’héritage national argentin, Carlos Saura sonde métaphoriquement les mécanismes de création de la Nation argentine ; il introduit par ailleurs d’autres enjeux liés à la genèse des arts photographique et cinématographique, en se basant sur la nature artificielle de l’image filmique qu’il évalue à l’aune de la construction imaginaire de la Nation, une représentation fondée sur la dichotomie entre ‘civilisation’ et ‘barbarie’. Il nous rappelle ainsi, à l’instar de Pedro Salinas ou de Tirso de Molina avec son Abuseur de Séville, qu’aborder le domaine de la filiation revient à ouvrir une boîte de Pandore, à dérouler les fils de toutes les origines, à explorer des continuités et des ruptures génétiques sans fin, les variations médiatiques et les considérations génériques finissant par s’intercaler, de façon plus ou moins subreptice, au milieu des imaginaires de la filiation.

Notes

1 Dominique Viart, « Filiations littéraires », Ecritures contemporaines 2, Jan Baetens et Dominique Viart (éds.), Paris : Minard 1999, p. 115–137.

2 Laurent Demanze, « Le récit de filiation aujourd’hui », Ecritures contemporaines : Atelier de recherche sur la littérature actuelle. URL : http://ecrit-cont.ens-lyon.fr/spip.php?rubrique39. Consulté le 3 mars 2017.

3 Nicole Prieur, « La transmission de l’origine dans les nouvelles formes de filiation », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2007, no 38, p. 176.

4 Octavio Paz, El laberinto de la soledad, Madrid : Cátedra, 2009, p. 155.

Pour citer ce document

Pascale Peyraga, «Avant-Propos», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Filiation, imaginaires et sociétés, mis à jour le : 05/01/2018, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/2169.

Quelques mots à propos de :  Pascale  Peyraga

Pascale PEYRAGA

Université de Pau et des Pays de l'Adour

Laboratoire LLC Arc Atlantique (EA 1925)

pascale.peyraga@univ-pau.fr