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Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

13 | 2021 Enchantement et réenchantement des rapports entre humains et non-humains dans le monde hispanophone

Juliette Richaud

Écocritique et réenchantement dans Temblor de Rosa Montero

Article
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Dans cet article, nous opterons pour une approche écocritique du phénomène de réenchantement, notable dans la critique écologique et patent dans le roman Temblor (1990) de Rosa Montero. Nous nous interrogerons sur la représentation de la nature, le rôle de l’humain dans son environnement, son rapport à la nature, et sur les valeurs compatibles avec la protection environnementale. Nous relèverons les connexions existantes entre nature et culture, et observerons la manière dont le discours littéraire reflète les nécessaires négociations entre mondes humain et non-humain. Pour ce faire, nous mettrons en évidence les étapes du roman qui mènent au réenchantement.

Este artículo propone un enfoque ecocrítico del fenómeno de reencantamiento, fundamental en la crítica ecológica y patente en la novela Temblor (1990) de Rosa Montero. Procuraremos poner de realce la representación de la naturaleza, el papel del ser humano en su entorno, su relación con la naturaleza y los valores compatibles con la protección medioambiental. Pondremos de manifiesto las conexiones existentes entre naturaleza y cultura, y observaremos cómo el discurso literario refleja las negociaciones imprescindibles entre mundos humano y no-humano. Para ello, destacaremos las etapas de la novela que conducen al reencantamiento.

Texte intégral

  • 1 Pour en savoir davantage sur ce terme, consulter Lauri...

  • 2 C’est à peu près la définition de l’écocritique que do...

1Corrélativement à l’éclosion du roman post-apocalyptique1, s’est développée au sein de la critique littéraire une approche avant-gardiste : l’écocritique. Apparue dans les années quatre-vingt, l’écocritique étudie les relations entre littérature et environnement, en adoptant une démarche centrée sur la terre2. Parmi les grands types de fictions écologiques auxquelles elle s’intéresse, prévaut la veine dystopique, laquelle, bien souvent, débouche sur une révolte écologique suivie d’un réenchantement. Le roman Temblor de Rosa Montero ne correspondrait-t-il pas à ce type de fiction ? Ne proposerait-il pas une tentative de retisser des liens sains et nécessaires entre les humains et leur environnement, de remédier à l’inhabitabilité, d’origine anthropique, de notre planète ?

2Lorsque Rosa Montero publie Temblor (1990), elle a trente-neuf ans. Ce roman est très différent de ses quatre premiers qui tous portaient sur la réalité de l’Espagne contemporaine. D’emblée, le lecteur est emporté dans un univers des plus surprenants qui l’amène à s’interroger : est-ce un ouvrage merveilleux, fantastique, science-fictionnel ? Il se retrouve à Magenta, capitale d’un empire qui n’a rien à voir avec la ville lombarde et à une période de l’histoire qui semble renvoyer au Moyen Âge, encore qu’il y ait quelques disparates. La protagoniste, Agua Fría, est âgée de douze ans au début. Le roman se propose de la suivre au cours d’un long périple d’environ dix ans, pendant lequel elle va apprendre de ses expériences. Dans cette période elle va passer de l’impuberté à la puberté puis à la maternité pour finalement apporter sur Terre, semble-t-il, quelque espoir à l’humanité. Il appert que ce roman s’inscrit dans le genre Bildungsroman, qui a vocation à enseigner. En effet, que penser du voyage d’Agua Fría, de son cheminement au travers d’épreuves et des leçons qu’elle en retire ? Ne conduisent-ils pas à la maturité physique et spirituelle, à la révélation d’une vérité ? Nous avançons l’hypothèse que la trajectoire de cette jeune fille, dont la mission a l’air de la plus haute importance, est étroitement liée au réenchantement.

3L’objet de cet article sera justement de s’interroger sur la place du réenchantement dans Temblor et de son intime relation avec la crise environnementale. Nous considèrerons l’enchantement comme la sublimation d’un état de choses, celui-ci pouvant être magique et surnaturel. Nous considèrerons sa dimension maléfique ou pathogène sous le terme de désenchantement. Nous nommerons réenchantement toute forme d’enchantement précédée d’un désenchantement, tels que définis ci-dessus. Nous partirons donc du postulat suivant : pour qu’il y ait réenchantement, il est nécessaire qu’il y ait, au préalable, désenchantement. C’est pourquoi nous nous intéresserons aux caractéristiques du désenchantement des rapports entre humains et non-humains, puis à l’accomplissement progressif de leur réenchantement. Celles-ci sont, à notre avis, présentes dans l’ambiance initiale qui se dégage du roman. Aussi mettrons-nous en exergue l’état de décomposition des fondements sur lesquels reposent les rapports humain-environnement et nous proposerons-nous d’analyser la manière dont est dressé le bilan du bouleversement environnemental. Ses origines sont-elles palpables ou énigmatiques ? Quel parti pris anime la protagoniste pour y remédier et dans quelle mesure son entreprise a des effets sur la régénérescence de l’environnement ?

UN MILIEU NÉCROSÉ

4L’autrice choisit de faire commencer son roman en dehors de la ville, et dans un espace clos. Si l’univers fictionnel n’est a priori pas oppressant, il demeure insaisissable et présage de devenir assez sombre par la suite. Dès la première phrase du livre se détache la saison automnale, annonce d'un vieillissement et d'une mort prochaine. Eu égard à la description du chemin que parcourt Agua Fría à travers la nature, la mort ne semble pas être directement liée à l'environnement naturel mais plutôt à l'espace culturel humain, en apparence à l'abandon, et dont la saison automnale a l’air de prédire le déclin :

Sus pasos resonaron en la vacía penumbra de los corredores; el sudor de sus sienes se enfrió desagradablemente […] Pero hoy [el edificio] le antojaba insoportablemente desolado, con todas esas puertas siempre cerradas y esos interminables inútiles pasillos por los que nadie deambulaba […] Ahora Agua Fría corría por los pasillos, atravesaba las salas vacías, intentaba no mirar las sombras y tenía miedo.3

  • 4 Ibid. Il s’agit de l’école permettant d’accéder aux pl...

  • 5 Ibid.

  • 6 Ibid., p. 11-12.

5Cet extrait révèle, déjà, les différentes dynamiques à l’œuvre dans le roman : le rapport entre l'espace naturel paisible du trajet avant d'entrer dans la «Casa de los Grandes»4 et l'espace culturel qui dégage une ambiance quelque peu angoissante, en franche opposition à l'environnement alentour. Pourtant, l'espace intérieur arborait jusqu’alors un cachet amène, luxuriant : «un lugar hermoso, con sus paredes blancas, sus suelos de colores brillantes, sus patios llenos de frutales y flores»5. Or, en ce début de roman, la protagoniste fait le constat de la désagrégation. Le lieu est à présent désaffecté et y plane quelque mauvais présage. Dès lors, la narration annonce le climat de désillusion qui va aller croissant. Quelques pages plus loin, un premier dialogue s'engage entre la protagoniste et celle qui s’apparente à sa tutrice de vie, prénommée Corcho Quemado. Le sentiment de dégradation de l'espace se poursuit. La jeune fille semble, alors, assez détachée face à la disparition soudaine d'un arbre devant elle, phénomène qui devrait pourtant la déconcerter. Sa tutrice, quant à elle, est bien consciente du déclin du monde qui se manifeste, justement, par de telles volatilisations : « El mundo se está acabando »6.

  • 7 Il s’agit du souvenir d’une après-midi de volupté où l...

  • 8 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 35.

6Dans cette première partie du roman, la protagoniste se voit dans l’obligation d’opérer un renoncement quant à son environnement physique et social. En effet, à la suite de cette conversation, Corcho Quemado meurt en léguant un souvenir marquant de sa vie à Agua Fría7. Sa mère perd également la vie dans un accident survenu sur la voie publique. La toute jeune fille se retrouve livrée à elle-même l'espace de quelques secondes, car dans son monde tout est organisé par la Loi. Organe politico-religieux, entité répressive, la Loi décide pour tous du sort de chacun des concitoyens. Le lendemain, Agua Fría est réquisitionnée par un prêtre diligenté par la Loi, qui lui annonce son destin : devenir grande prêtresse et siéger au Talapot. Le Talapot, forteresse surplombant Magenta, représente la Loi respectée et crainte. Son étrange architecture mégalithique, de forme cubique et supportant le palais plénipotentiaire, ne rappellerait-elle pas quelque ziggourat, cet édifice religieux mésopotamien, structuré en étages et couronné d’un temple ? Ou bien la tour de Babel, probablement inspirée elle-même d’une ziggourat et qui a suscité des réflexions sur le rôle fédérateur de la ville, la réunion des savoirs et l’apologie de l’outrecuidance humaine ? Dans la même journée, elle assiste à l'exécution capitale d'une prêtresse accusée d’hérésie, sur la grand-place de sa ville de Magenta. Dès l’incipit, la vie de la protagoniste est radicalement bouleversée. Le roman s’ouvre sur trois morts successives. Agua Fría découvre son nouvel univers lugubre et hostile : le Talapot. Au premier abord pourtant, le bâtiment semble puissant, imposant. Cependant, en y entrant, la jeune fille se rend compte de l’aspect peu avenant de l’édifice. Elle qui l’imaginait grouillant de monde le trouve bien vide. Le prêtre lui explique : « De los cien pisos que posee el Talapot, sólo están habitados los tres últimos […] Siempre ha sido así, esa es la norma »8. Le lecteur comprend bien vite que cet établissement enseigne aux élèves à se détacher de leur environnement et à cultiver leur esprit intérieur. Transparaît ici un rapport avec la séparation corps-âme héritée du christianisme, que remettent en question des penseurs comme David Abram :

Sous l’emprise d’une masse d’abstractions, notre attention mobilisée par une foule de technologies de fabrication humaine qui ne nous renvoient qu’à nous-mêmes, il ne nous est que trop facile d’oublier notre appartenance charnelle à une matrice plus qu’humaine de sensations et de sensibilités. Nos corps se sont formés dans un rapport de réciprocité délicate avec les multiples textures, sons et formes d’une Terre animée – nos yeux ont évolué dans une interaction subtile avec d’autres yeux. Tout comme nos oreilles se sont accordées dans leur structure même avec le hurlement des loups et le cri des oies sauvages. Nous couper de ces autres voix, continuer, de par nos styles de vie, à condamner à l’extinction et à l’oubli ces autres sensibilités, c’est priver nos propres sens de leur intégrité, nos pensées de leur cohérence. Nous ne sommes humains que dans le contact et la convivialité avec ce qui est non humain.9

  • 10 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 50.

7Pour ce faire, les étudiants sont immergés dans le noir et doivent se déplacer à tâtons au sein du bâtiment, de jour comme de nuit : « es conveniente que el engañoso mundo exterior permanezca sepultado en la penumbra »10, si bien qu’ils perdent peu à peu la notion du temps et de l’espace. En se distanciant de leur environnement, de leur sensorialité, leur humanité s’efface : ils ne sont ni humains, ni non-humains mais absence d’humanité.

8Cette situation, de prime abord angoissante, n'est pas totalement dépourvue de plaisirs. Agua Fría connaît, dès lors, une forme d’enchantement spirituel et intellectuel. L’environnement qu'elle appréhende n'est pas encore entièrement mis à mal, malgré la souffrance qu'elle endure avec ses camarades conséquemment à l'annihilation de l'espace : pour elle, la viabilité et l'harmonie de l'univers s’inscrivent dans l’irréfragable alors qu'il n'en est rien. Dans l'esprit de la jeune fille, le désenchantement n'est toutefois que bénin car elle n'a pas encore pris conscience de la réelle situation où elle se trouve ; elle ressent, malgré tout ce qu'elle endure, une forme de satisfaction : elle est l'élue, elle fait partie de celles qui ont été choisies pour accéder à ce savoir élitiste et réservé aux plus hautes sphères de l'intelligentsia. Elle est profondément attachée à la Loi, la respecte et la vénère, d'autant qu'elle gravite en ses hautes sphères, et jouit du prestige qu'elle lui octroie. Sa déception survient lorsqu'elle parvient à se défaire de ces années de formatage. Surgissant un jour que mine son désespoir, le prêtre intendant va lui permettre à la fois de percer à jour les non-dits, la manipulation inhérente à l’institution, d'agir et de s'émanciper pour lutter contre ce qui la révolte. Ce prêtre rebelle sème en elle le germe du doute et de la contestation par ces paroles :

¡Ya no hay más que un piso habitado en el Talapot […] Hace dos años que no nace ningún niño en el imperio! El mundo se extingue, esto se acaba […] Queremos derrocar el imperio. Acabar con la dictadura de la Orden antes de que sea demasiado tarde. Queremos la verdad. […] [La Gran Hermana] puede decirnos cómo evitar la destrucción del mundo.11

  • 12 George Orwell, 1984, Paris : Gallimard, 1950.

  • 13 Margaret Atwood, La Servante écarlate, Paris : Robert...

9La perte de fertilité est une thématique que l’on retrouve dans 1984 12 de George Orwell ou dans La Servante écarlate 13, la première dystopie de Margaret Atwood. Montero reprend le flambeau dans Temblor, désireuse de percer à jour les origines du déclin de la vie dans cet univers. C’est certainement une invitation à réfléchir aux conséquences de la pollution atmosphérique sur la fertilité et à la vertigineuse implosion démographique à laquelle elle peut conduire si elle dépasse certains seuils. Par ailleurs, il y a dans ce passage un message idéologico-politique puisque Agua Fría prend conscience de la supercherie de semblable institution gouvernementale et décide de lutter pour la cause qui l'anime à présent : la catastrophe socio-environnementale.

LA REDÉCOUVERTE DE L’ENVIRONEMENT OU LA MESURE DU DÉSENCHANTEMENT

10Agua Fría commence par redécouvrir l’environnement en se laissant aller à sa contemplation. Elle réapprivoise ses reliefs, découvre la diversité qu’il offre. Elle rééduque sa sensibilité à l’espace physique qu’elle avait mis de côté pendant ses années d’études et d’endoctrinement au Talapot. Elle aborde cette nouvelle perspective sur le monde avec grand optimisme, savourant le dialogue entre ses sens et la nature environnante. Se dégage une forme de synesthésie dans son approche de l’environnement puisqu’elle associe entre eux le goût, le toucher, la vue et l’odorat. La nature en résulte magnifiée, elle devient l’élément déclencheur capable de lier différents domaines sensoriels, si bien qu’elle révèle l’humain à lui-même :

Era esa hora sin nombre, el justo momento en que se cruzan la noche y el día; y en el cielo se dibujaba, pegada al horizonte, una línea de luz incandescente. Qué hermoso es el mundo, pensó Agua Fría. Y cerró los ojos para paladear mejor el delicioso aroma de los fuegos, el fresco olor de la tierra recién despertada.14

11Ainsi se familiarise-t-elle avec cet espace ravissant de beauté et accueillant, ainsi éduque-t-elle son esprit à entrer pleinement en contact avec lui, à s’acclimater au passage des saisons, et des heures dans cet univers préservé et authentique. A n’en pas douter, l’autrice se livre à une esthétisation lyrique, où triomphe la sensorialité, qui se doit d’être appréhendée dans toute sa dimension d’hymne à une nature toute de perfection. La teneur poétique de Temblor est une caractéristique propre à ce texte de Montero, qui se retrouve peu souvent chez elle. Elle est forcément à considérer comme partie prenante de ce réenchantement à venir. La nature semble, alors, animée d’une double intention, créatrice et destructrice, avec lesquelles joue l’autrice. L’esthétique et l’éthique sont bien évidemment étroitement imbriquées, la dimension poétique servant d’argumentation écologique. Faire ressortir les contrastes entre les aspects euphoriques et dysphoriques de la nature est un moyen de poétiser la vie dans le but de survivre : la beauté comme moyen vital de conservation.

  • 15 Ibid., p. 135.

12La présence animale contribue aussi à poétiser, à revigorer le désir de vie et à tracer la perspective d’un heureux dénouement. La narratrice se laisse ainsi charmer par sa chienne Bruna qui, la saison froide approchant, revêt son pelage d’hiver. Le rapport qu’entretient la jeune femme avec son animal est particulièrement fusionnel ; il y a entre elles une forme de solidarité et de compréhension mutuelle. Tout au long du roman, la chienne demeure la compagne de voyage de sa maîtresse. Elle s’efface des conversations et des péripéties, mais l’on perçoit sa présence rassurante et fidèle. D’une certaine manière, les rapports entre l’humain et l’animal considéré comme «refugio» sont éloquents dans leur fluidité : «Hablaba con Bruna [que] la escuchaba» 15. Sous ses airs discrets et son caractère a priori superflu, Bruna n’en est pas moins une figure déterminante de soutien pour Agua Fría dans sa lutte contre le déclin environnemental et humain. En effet, c’est elle qui entre en action dans les instants les plus critiques de l’ouvrage. Non seulement Bruna signifie à la jeune fille les dangers alentour mais elle lui sauve la vie en sacrifiant la sienne. En permettant à Agua Fría de mener à terme son voyage, l’animal contribue lui aussi à la sauvegarde du monde.

  • 16 Ibid., p. 95.

  • 17 Ibid.

  • 18 Ibid., p. 96.

  • 19 Ibid.

  • 20 Ibid.

  • 21 Ibid., p. 106.

  • 22 Il s’agit d’une technique spirituelle et visuelle qui...

13Au premier abord, la nature semble refléter l’équilibre nécessaire à la vie, la protection bienveillante d’un milieu encore non annihilé par l’homme capitaliste. Cependant, elle se transforme très rapidement en un lieu rude et impitoyable, à la saison des glaces, lorsque les hommes s’enfoncent dans le lointain de ses confins. Alors, elle devient toute-puissante, ôte la vie, laisse le givre pétrifier les corps, les émacier : «las jorobas vacías y colgando como exangües pellejos sobre el lomo, los huesos clareándose a través de la piel y todo el cuerpo cubierto de purulentas llagas» 16. De surcroît, la nature fait durer cet état de choses, le froid persiste, l’horloge climatique s’enraye : «El calendario se adentraba más y más en la primavera, pero la climatología parecía ignorar esa circunstancia» 17. C’est à cause du dérèglement climatique que l’hiver s’acharne sur la caravane de marchands. Dès lors, ses conséquences s’intensifient. Les maladies assaillent hommes et femmes, plusieurs d’entre eux périssent dans la souffrance : «Empezaron a sufrir el azote del escorbuto […] se les oía gritar muchas horas» 18. Les arbres ne produisent probablement plus car le scorbut est principalement dû à un manque de vitamines présentes dans les fruits. Agua Fría découvre ainsi dans toute son ampleur le revers de la médaille et assiste impuissante à la dure réalité du problème environnemental : l’environnement est en train de se déliter, sa structure tremble, «tembló aún» 19, comme s’il s’agissait d’un être vivant à l’agonie, agité de ses derniers soubresauts. Ce mouvement saccadé peut également être associé à un sentiment de peur intense. La nature pressentirait-elle la situation générale de déliquescence ? Le tremblement fait aussi référence au titre du roman : Temblor. Ainsi, l’ensemble du texte repose sur des bases mouvantes : la brume atteste la fin d’un monde, ni tout à fait vivant, ni tout à fait mort, sans cesse en équilibre sur l’arête qui surplombe le précipice. Assurément, la disparition des massifs montagneux qu’a dévorés la brume est la preuve de cet état général d’altération qui ne cesse de croître. Or, la perte que signifie la disparition de plusieurs montagnes, compte tenu de leur imposante masse, est à considérer comme un cataclysme à grande échelle. Le texte en fait usage, qui induit qu’elle entraîne l’Histoire dans cet effondrement : «millones de años de historia se habían volatizado» 20. La mémoire des hommes, les récits du passé, l’ensemble des souvenirs accumulés au cours du temps dans l’Histoire de l’humanité meurent avec elles, soit une métaphore minérale de l’écroulement de l’Histoire, de son oubli. Ce peut être une manière de signifier à la fois l’infirmité de l’humain, sa fragilité devant la nature qui emporte tout sur son passage ; ce peut être, aussi, un moyen d’évoquer l’impact destructeur de l’humain sur son milieu faute d’avoir pris en compte ses erreurs du passé. Probablement abasourdie par cette expérience, Agua Fría se laisse aller à contempler des semblants de nature, modelés et perfectionnés par la main de l’humain. Elle apprécie cette nature domptée et artificielle qui contraste avec la nature sauvage qui, à présent, a perdu à ses yeux son caractère hospitalier. La jeune fille admire ainsi le puits et le verger de Kaolá, plantés au milieu du désert, les hautes palmeraies, l’odeur et la fraîcheur de l’oasis, le chant des oiseaux : «Era el sonido mismo de la vida» 21. Évidemment, ces lieux lui sont plaisants. Cependant l'environnement s'est jusqu’alors adapté, a accepté les changements, les façonnements que lui a imposés la volonté humaine. L’humain l’a poussé dans ses retranchements, l'a exploité, commercialisé. Ainsi, Kaolá troque un peu d’eau et des vivres de son domaine contre l’âne d’Agua Fría. L’animal, tout comme l’environnement, demeure objet entre les mains des humains. Certes, l’impact humain du regard préservatif22 conserve les reliefs de l’univers mais sa mémoire les fige aussi. Ce geste de domestication comporte tout autant d’abonnissement que d’asservissement. Si l’environnement est nécessaire à la survie humaine, le monde humain, quant à lui, ne le ménage pourtant pas.

  • 23 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 85.

  • 24 Ibid.

14Cette prise de conscience de la part d’Agua Fría a principalement lieu dans le second chapitre, tandis qu’elle chemine en direction du Nord. Pour la jeune fille, il s’agit d’un voyage initiatique, à la fois quête de vérité et mission de sauvegarde environnementale. De ses propres yeux, elle constate combien la brume progresse, réduisant tout à néant. Le brouillard est synonyme de mort : «sensación fatal», «no nacía ningún niño», «miedo a la muerte verdadera» 23. Ainsi, il anéantit à la fois le souvenir de la vie dans cette mort véritable, et la vie elle-même frappée de l’absence de descendance parmi les humains. Les habitations aussi se délabrent, laissant la nature se réapproprier l’espace, envahir les masures : «las malas hierbas descoyuntando las junturas» 24, si bien qu’il semblerait que Mère Nature ait décidé de se révolter contre la civilisation. Cette rébellion de la Terre confirme, semble-t-il, l’hypothèse Gaïa formulée par le climatologue James Lovelock :

[La Terre] est un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète, depuis plus de trois milliards d’années, en harmonie avec la vie. Je qualifie Gaïa de système physiologique car elle semble destinée à réguler le climat et la chimie de la Terre de façon optimale et propice à la vie.25

  • 26 Ibid., p. 181.

15En effet, selon Lovelock, comme tout organisme vivant, notre planète s’autorégule pour favoriser le développement de la vie. Si nous ne revoyons pas notre croissance démographique, Gaïa « opérera la réduction de la population et éliminera ceux qui enfreignent ses règles »26. Dans Temblor, c’est la venue du brouillard de l’oubli qui matérialise cette rébellion de la Terre et empêche l’humanité de se reproduire. S’établit ainsi une symbiose entre les mondes humain et non-humain, tout déséquilibre entre eux entraîne une rupture dans l’association : la vie commune devient impossible. Cette frontière poreuse entre nature et culture se vérifie chez Donna Haraway :

La nature ne préexiste pas, elle est simplement une construction et un lieu où reconstruire la culture. La nature est une construction entre fiction et fait, humain et non-humain, corps et technologie.27

  • 28 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 85.

  • 29 Ibid., p. 86.

  • 30 Ibid., p. 108.

16Par ailleurs, un mauvais présage plane dans le roman, confirmé par l’habituel silence qui précède un cataclysme : «No se escuchaban risas ni canciones» 28. Généralement, peu avant une catastrophe naturelle, les oiseaux interrompent leur chant et la brise suspend son souffle, mais ici ce sont les humains qui ressentent l’infortune approcher : les rôles nature-homme s’inversent. L’augmentation de la violence témoigne de la tension ambiante : «una pelea a puñetazos y mordiscos» 29. Cette animosité est liée à l’accumulation de plusieurs facteurs. Le premier est la présence croissante d’une crise de l’eau. De fait, les réserves en eau, nécessaires à la vie, sont cruciales, si bien que celui qui détient un pareil trésor l’exploite à satiété. L’eau se convertit en l’or du peuple et octroie le pouvoir aux propriétaires de puits. C’est le cas de Kaolá qui s’est créé un petit paradis artificiel bien irrigué et qui, de ce fait, éprouve un sentiment de toute-puissance à l’égard des voyageurs : «Soy Dios y he creado un mundo de la nada» 30. Ce phénomène de la crise de l’eau reflète l’une des problématiques existantes dans le monde du lecteur : tandis que les ressources en eau potable diminuent considérablement sur Terre et affectent les populations des territoires les plus désertiques, les plus riches jouissent de la surexploitation des nappes phréatiques. Dans Temblor, l’eau étant devenue une denrée très recherchée, elle se voit protégée par l’armée étatique comme le sacro-saint objet de toutes les convoitises. Au manque d’eau s’ajoute une course aux armes, étroitement liée à la crise précédente et à celles que nous décrirons plus avant. Le peuple se trouve en situation précaire et instable, dans un territoire de non-droit où seule prévaut la violence. À ceci se greffe la déroute politico-religieuse : les représentants de la Loi ont déserté ou bien n’ont pas été remplacés, certains ont même été assassinés. Le désordre règne dans les villes de l’empire. Seuls quelques groupuscules, représentants de la Loi, circulent dans les cités les plus proches de Magenta, mais cela reste rare.

  • 31 Ibid., p. 147.

  • 32 Pour s’initier à la collapsologie, consulter l’ouvrag...

17Par ailleurs, la crise économique est palpable ; les commerçants ont perdu d’importants revenus et tentent seulement d’éponger les pertes de l’année. L’économie en chute libre génère toutes sortes de commerces clandestins. C’est ainsi qu’Agua Fría se retrouve piégée à Daday par un Kalinín, personnage humain transgenre, qui la capture dans son périple afin de la livrer à un chasseur de prime contre rançon : «Con el dinero que me va a dar por ti seré rica. Con la riqueza, ya sabes, viene el poder. Y, a partir de ahí, la gloria ya me la buscaré yo por mi cuenta» 31. La corrélation qu’il établit entre la richesse économique et le pouvoir, qui lui-même conduit à la gloire, est un témoin de l’enchaînement systématique dans lequel se trouve prise au piège la structure sociale. Les humains ont été habitués à cette hiérarchie politique imposée par le Talapot ; ils sont foncièrement imprégnés de semblable modus operandi et l’adaptent à leur modus vivendi. Cette structure est pourtant néfaste pour leur écosystème puisqu’elle contribue à le détruire chaque jour davantage. Pourtant, les humains se contentent de graviter dans ce monde en putréfaction, constatant tristement les symptômes de la maladie sociale, sans pour autant chercher leur origine, ni se remettre en cause. Nous pourrions parler d’un écroulement de la société. En ceci, le message transmis se rapproche de la collapsologie32, un courant de pensée apparu il y a une dizaine d’années, qui prévoit un irrémédiable effondrement de la civilisation industrielle. En effet, se manifeste une connexion entre désenchantement et collapsologie puisqu’elle est une théorie de la désillusion. En d’autres termes, elle se veut lucide sur l’avenir environnemental et tente de se projeter dans une crise généralisée, à la fois environnementale, énergétique, politique, sociale et économique. Ces différents aspects sont patents dans le roman et permettent au lecteur d’expérimenter l’atmosphère d’hostilité croissante dans pareille situation. Les facteurs de ce marasme étant imbriqués, la progression de la crise totale, d’origine anthropique, est d’autant plus rapide.

LA RECHERCHE ACTIVE COMME REMÈDE AU DÉSENCHANTEMENT

  • 33 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 98.

18La première étape de conscientisation environnementale réalisée, la protagoniste prend le parti de s’attaquer à la déliquescence ambiante. La seule possibilité qui se présente à elle est de faire usage du regard préservatif. Elle a tôt fait de désenchanter : la dissipation soudaine d’une partie de la chaîne montagneuse qu’elle fixe, lui fait comprendre que là n’est pas la solution : «era una tarea inútil, imposible: el mundo era inmenso» 33. La matérialisation de l’oubli par la figure de la brume peut à la fois représenter les œillères des humains face au déclin du vivant et dissimuler l’étendue des dommages. L’aveuglement peut être conscient ou non, tandis que l’envergure de la dégradation n’est pas nécessairement tangible. Autrement dit, l’humain se désintéresse de son univers, qui est aussi le témoin du passé dont il est l’héritier, ou bien il n’en n’a cure au point d’être aveugle. La jeune fille combat, quant à elle, pour la mémoire de sa génération et de celles à venir, afin de conserver le souvenir d’une nature luxuriante, présentement vouée à disparaître ; si bien que cette réification de l’oubli par la brume peut être interprétée comme un moyen de symboliser ce qui a également lieu dans le monde du lecteur. De quoi dispose-t-il dans son propre milieu, c’est-à-dire sur la Terre, pour se remémorer la présence d'une ancienne rivière aujourd'hui asséchée, d’un glacier à présent disparu, d’une forêt emportée par les flammes ? Certes, il y a des documents graphiques et audio. Cependant, il y a surtout des supports visuels car l’efficacité de l’image sur l’esprit, au xxi siècle, n’est plus à démontrer. D’une certaine manière, ces clichés matérialisent notre regard préservatif, qu’il y a lieu de prémunir dans notre univers, au cœur duquel la distinction entre monde réel et virtuel est chaque jour plus ténue. En effet, comparer deux photographies d’un même endroit, prises à quelques années d’intervalle, est très révélateur dans le cas d’un milieu menacé : il est à la portée de tous de constater son étiolement au cours du temps.

  • 34 Ibid., p. 70.

  • 35 Ibid., p. 117.

19Agua Fría s’aperçoit rapidement de son impuissance et entreprend un périple à la recherche de la Gran Hermana «poseedora de todas las respuestas» 34, capable d’arrêter la désagrégation du monde. Par conséquent, la protagoniste s’efface pour s’en remettre à une autorité unique et plénipotentiaire, capable de lui livrer la Vérité. Son idéalisme, son désir d’absolu et sa volonté de faire sens la poussent à se la représenter comme porteuse d’une sagesse universelle. Quelles ne seront pas sa déception et sa rage lorsqu’elle apprendra que celle-ci ne peut lui offrir ce qu’elle désire ! Au cours de ce voyage destiné à sauver la planète, Agua Fría fait une rencontre déterminante : celle d’une communauté de renégats dans un village nommé Renacimiento. Le nom du village n’est pas anodin puisque c’est le premier endroit où Agua Fría va éprouver, non sans contentement, un sentiment de renaissance, de communion entre humains et nature. Elle nourrit l’espoir d’y trouver le remède à la décomposition environnante : le maintien d’un équilibre et d’un dialogue entre les hommes semble avoir des répercussions positives dans la conservation de la nature. Ceci passe par l’apprentissage de l’humilité, le partage des connaissances scientifiques et la possibilité de se former à des savoirs qu’elle ne maîtrise pas et qui lui permettront de contribuer au réenchantement : «Se intercambiaban las artes que poseían, educándose mutuamente en los Saberes Sin Nombre» 35. Cette communauté représente ainsi l’ouverture intellectuelle mais aussi politique, car tous sont en apparence sur un pied d’égalité (nains, géants, hommes, savants et incultes). La communauté se veut en rupture avec toute forme de pouvoir, de racisme, ou de distinction de genre. Malgré tout, des déséquilibres de pouvoir sont en train de gangrener le village et Agua Fría doit repartir.

  • 36 Ibid., p. 162.

  • 37 Ibid., p. 165.

  • 38 Ibid., p. 166.

  • 39 Ibid., p. 170.

20Après maintes péripéties, elle arrive au terme de son voyage, dans les confins du Nord, chez la Gran Hermana Oxígeno. Comme l’indique son nom, cette femme va infuser de l’oxygène, au sens figuré, chez Agua Fría. Elle va lui donner l’énergie nécessaire pour continuer sa tâche et susciter en elle de possibles pistes de réflexion. La jeune femme est très impressionnée par la maison d’Oxígeno. Elle y découvre, matérialisés, un grand nombre des appareils décrits dans les manuels secrets du Talapot. Tout cet univers lui semble très étrange et la conforte dans son idée que la Gran Hermana détient la solution ultime pour mettre un terme au chaos. Le lecteur, quant à lui, s’aperçoit des étranges similitudes entre son propre monde et celui de la fiction. Ce «grueso cristal» qui n’est pas froid au toucher ressemble étonnamment à du plastique, la présence dans la maison de «agua caliente» et d’une «temperatura deliciosa» régies par des «pilas atómicas» semblent être la manifestation d’une forme d’électricité et confirment le sentiment d’être dans un récit d’anticipation36. Agua Fría poursuit sa formation chez la Gran Hermana, profitant de la possibilité de voir réellement les différents objets décrits dans les livres anciens qu’elle étudiait au Talapot. Cependant ses attentes concernant le réenchantement du monde, autrement dit la récupération d’un état de développement viable et durable, sont bien vites déçues face à la lucidité de la vieille femme. Selon la savante, l’éternité et l’immutabilité n’existent pas : «La Ley dice que el mundo es eterno e inmutable, pero […] es mentira» 37. L’absolu encore moins : «La perfección no existe […] nada ni nadie podrá proporcionarte la respuesta absoluta» 38. C’est un choc pour Agua Fría qui a de hautes idées des fondements de la vie et qui perçoit le monde comme une entité immuable. Néanmoins, c’est aussi à partir de ce moment que la jeune fille accepte de prendre vraiment ses distances avec les principes qui lui ont été enseignés. Elle comprend qu’elle doit s’efforcer de penser par elle-même pour trouver une solution. C’est par le voyage, donc par l’action, qu’elle chemine aussi psychologiquement. Si son odyssée ne lui a apparemment pas fourni les réponses à ses interrogations, elle lui a, en revanche, permis de se défaire des aprioris et croyances qu’elle avait accumulés. Oxígeno lui révèle ainsi la réalité de la vie: «El mundo no se rige por la necesidad, sino por el azar» 39. Agua Fría fait le deuil du sens. Elle accepte finalement la contingence et la fluidité des événements. Si Oxígeno, sans connaître la solution pour parer à l’extinction du monde, a donné de précieuses pistes de réflexion à Agua Fría, elle lui conseille, toutefois, de rencontrer le peuple Uma. Les membres de cette tribu conservent leur capacité à enfanter et leur monde ne semble pas s’effacer lorsque l’un d’eux meurt. Pourtant, ils ne connaissent ni la Loi, ni la dévotion au Cristal. Agua Fría se met, alors, en chemin pour tenter de percer leur secret. Dans les Rochers Noirs, lieu de vie de la tribu Uma, le paysage surprend tant il est préservé :

Aquí y allá, árboles chaparros y batidos por el viento se aferraban a las peñas de modo inverosímil; muflones, cabras salvajes y unas criaturas delicadas parecidas a los venados se escabullían con agilidad al advertir su presencia. Era un lugar terrible pero hermoso.40

  • 41 Ibid., p. 193.

21Le site semble vierge de toute domestication humaine. Le vent, les végétaux, les animaux vivent en harmonie. Seule règne la fougue sauvage de la nature, libre, digne et vivante. Le peuple Uma vit en accord avec elle, avec ses cycles, ses exubérances, ses douceurs ou ses inclémences. Son dieu n’est pas la Loi des autres humains, mais celle de la nature. Son identité trouve ainsi son origine fondamentale dans l’environnement : «Nuestro pueblo ha vivido en estas rocas desde que los dioses del sol y de la tierra crearon el mundo» 41. Ses rêves sont donc bien distincts de ceux du reste de l’humanité. L’idéal n’est pas le pouvoir qu’octroie le Cristal, mais il réside dans les éléments naturels, car ils lui apportent la vie :

La tribu […] adoraba al sol y a la luna, al fuego y al agua, a los bosques, a las tormentas y a los animales que cazaban. Adoraban, en fin, a todo aquello de lo que dependían para su subsistencia.42

22Est évidente une référence aux cosmologies amérindiennes qui ont une tout autre approche des rapports humain – non-humain, comme en témoigne Descola :

Toutes ces cosmologies [les régions forestières des basses terres d’Amérique latine] ont pour caractéristique commune de ne pas opérer de distinctions ontologiques tranchées entre les humains, d'une part, et bon nombre d'espèces animales et végétales, d'autre part. La plupart des entités qui peuplent le monde sont reliées les unes aux autres dans un vaste continuum animé par des principes unitaires et gouverné par un identique régime de sociabilité.43

  • 44 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 182.

  • 45 Ibid., p. 185.

  • 46 Ibid.

  • 47 Ibid., p. 186.

23L’annonce d’Oxígeno se confirme quant à sa capacité procréative non altérée. Ce peuple, tant attaché à la vie que confère son écosystème, la donne à son tour abondamment : «La tribu, compuesta de unos ochenta adultos y más de un centenar de niños» 44. Il y a plus d’enfants que d’adultes, ce qui est loin d’être le cas à Magenta. Mais il y a surtout des rituels très particuliers autour de la vie. Le premier est celui du mariage, au cours duquel les mariés sont invités à rester enfermés huit jours et huit nuits dans la chambre nuptiale. Il y a ainsi une forme d’incitation culturelle à la procréation. Le second est celui de l’accouchement. Les femmes se retrouvent autour de la future mère et célèbrent la vie à venir. Elles racontent des histoires, discutent en riant, chantent et consomment des infusions de plantes aromatiques. C’est dans ce bouillonnement féminin que l’enfant naît. Le corps maternel est associé à la nature : «La humanidad se gestaba en el cálido océano interior de las mujeres» 45. Il est mystérieux, créateur de vie et s’apparente ainsi à son environnement : «[…] el poder de los vientres femeninos, el don creador de sus entrañas. La fuerza y la vida»46. Dans un esprit similaire, la femme est animalisée : «Las hembras Uma, aun siendo tan primitivas como eran, poseían el misterio esencial de la existencia» 47. Montero renoue avec la part animale de l’humain, rappelle que ce dernier s’inscrit dans le règne animal. Il y a une volonté de briser la barrière humain ‒ non-humain, mais c’est aussi un message écoféministe où la femme, la nature et l’animal ne font qu’un. Cette fusion des espèces, cet hommage à la vie est peut-être ce qui octroie aux femmes Uma leur faculté procréatrice. Finalement, la solution serait probablement ce goût universel de la vie, de la survie. Comme pour Omán, le loup apprivoisé d’Agua Fría, la vie nous fait suivre notre instinct :

También él iba a cumplir su destino y participar en la ciega lucha de su especie contra la muerte. Que era, en realidad, lo que ella debía hacer. Marcharse con los suyos. Combatir las brumas de la nada hasta el final.48

24De fait, c’est la nature qui indique à Agua Fría le chemin à suivre : la lutte de la vie contre la mort. Ainsi décide-t-elle de s’en retourner à Magenta pour combattre le pouvoir de la Loi, synonyme de mort, et ce au nom de la vie.

25Enfin, le troisième rituel concerne la cérémonie mortuaire. Ce peuple primitif, dans le sens d’autochtone, se contente d’un habitat sommaire et offre ce qu’il détient de plus beau à ses morts : des chambres mortuaires souterraines, étonnamment spacieuses et dont le toit est taillé dans de gigantesques blocs de pierre. Finalement, la jeune femme comprend que son peuple et la tribu Uma se sont pas si différents l’un de l’autre :

Los Uma habían trabajado hasta la extenuación en la construcción de estas soberbias cámaras […] contra la muerte […] la existencia entera de la tribu era una batalla contra el fin. Lo mismo que la de todos los otros pueblos del planeta. […] el mundo de Agua Fría, inventó a los sacerdotes. Y los sacerdotes inventaron el Cristal y la Ley contra la muerte, como los Uma inventaron sus cámaras subterráneas y su ritual sagrado. Todos se esforzaban y todos perdían.49

26Ce rituel va lui faire prendre conscience des dynamiques logiques entre les peuples et leur milieu et lui faire supposer qu’ils sont probablement voués à subir le même sort. C’est donc accompagnée des guerriers Uma qu’Agua Fría prend la direction du Talapot, avec l’espoir de compléter le puzzle de l’énigme de l’extinction du monde et d’enfin pouvoir intervenir.

LE RÉENCHANTEMENT : DÉMANTÈLEMENT DU POUVOIR ET RETOUR À L’ÉQUILIBRE

  • 50 Ibid., p. 233

  • 51 Ibid.

  • 52 Ibid.

  • 53 Ibid., p. 233-234.

27Dans Temblor, le réenchantement des relations entre les humains et leur environnement, c’est-à-dire leur sublimation ou leur transformation positive, et souvent magique, commence en premier lieu par le renversement du régime en place. Or, pour ce faire, Agua Fría doit percer le secret de la Grande Prêtresse Océano concernant les origines de la décadence environnementale. Ainsi, la jeune fille s'infiltre dans les arcanes du corazón de las tinieblas, au centre même du Talapot. Tandis que l'ensemble du palais est plongé dans l’obscurité, le cœur des ténèbres, «el infierno»50, est paradoxalement éblouissant : «un chorro de luz resplandeciente»51, «suelos […] brillantes como un vidrio pulido» 52, «resplandor opalino» 53. L'espace fascine la jeune fille, il y a quelque chose d’envoûtant dans ce lieu opulent :

[…] salas repletas de extraordinarias máquinas, vastos almacenes de provisiones capaces de alimentar Magenta durante varios años, piscinas interiores […] húmedos jardines de apretada y exuberante vegetación.54

  • 55 Ibid., p. 237.

28Face à ce merveilleux décor, le lecteur éprouve un sentiment proche de celui de la protagoniste. Il a l'impression qu'un tel endroit détient le secret de la renaissance du monde et qu’il est donc en mesure de mettre un terme à son effondrement. Durant quelques instants, les effets trompeurs agissent sur le lecteur, qui s'attend à ce que lui soit livré le sens de cet univers, en apparence parfait. Cependant, la Grande Prêtresse confesse à Agua Fría toute l'absurdité et la tromperie de la Loi du Cristal, un gouvernement de «pura engañifa para almas cándidas» 55, que seul gouverne le hasard. Par ailleurs, continue-t-elle, le renversement du régime passe probablement par l’élimination de son foyer de propagation. Elle émet plusieurs hypothèses quant aux facteurs susceptibles de l’anéantir :

Quizá el proceso se detenga por sí solo, una vez derrumbado el imperio; o quizá haya que destruir los cristales, que son, a fin de cuentas, el espejo de lo que somos, la representación de nuestros sueños. O puede que no exista solución y que el mundo se desvanezca por completo.56

  • 57 Ibid.

  • 58 Ibid.

  • 59 Ibid., p. 241.

  • 60 Ibid., p. 243.

29Ainsi soulève-t-elle deux possibilités salvatrices : ou bien renverser l’empire, ou bien détruire les cristaux. Un élément déterminant apparaît dans son discours lorsqu’elle compare les cristaux à un miroir de l’humanité : «Los cristales, que son, a fin de cuentas, el espejo de lo que somos»57, l’humain transmue son existence, la réduisant à cet objet. Or le roman nous apprend que le cristal n’est rien en soi, si ce n’est la poussière résiduelle de la combustion de l’environnement et la vie de l’ancien monde. Par extension, l’humanité ne serait donc qu’une particule dans l’univers. Par ailleurs, le cristal est un matériau qui ne peut refléter qu’indistinctement les objets, qui se laisse traverser par la lumière. Autrement dit, les humains seraient condamnés à devenir des corps éthérés, transparents et seraient facilement influençables puisque les corps lumineux les traversent. N’est-ce pas déjà ce qui se passe ? Le monde et les humains disparaissent dans la brume et ces derniers sont fascinés par la Loi du Cristal. Cependant, cet objet, à la fois unique résidu témoin de l’ancien monde tant vénéré et berceau de la Loi, constitue aussi l’axe autour duquel gravitent l’histoire des humains et leur aliénation. De fait, il suffirait de détruire l’essieu sur lequel s’enclenchent les rouages de l’histoire pour que celui-ci cesse d’exister dans les esprits. Sans le cristal, l’engrenage n’aurait plus de raison d’être : l’aliénation aux cristaux disparaîtrait, entraînant la Loi avec elle. C’est aussi ce que tend à signifier la comparaison du cristal à «la representación de nuestros sueños» 58. Il correspond à la fois à la vacuité, au simple délire humain, à la volonté de tendre vers un absolu fantasmagorique. Néanmoins, le rêve est aussi matérialisation de l’espoir et de l’ambition humaine pouvant être mis au service d’un autre objet que le cristal, si bien que la disparition de ce corps susciterait probablement de nouvelles aspirations : «La realidad acaba por adaptarse a nuestros sueños… y a veces también a nuestras pesadillas» 59. Océano considère que le peuple Uma est certainement préservé pour cette raison : «Quizá su sueño sea distinto al nuestro y su realidad sea, por consiguiente, también distinta» 60. Le pouvoir de l’imagination humaine est par conséquent déterminant dans la tournure que prennent les événements. Ses élans guident la vie ou la détruisent et l’environnement en subit les conséquences.

  • 61 Ibid., p. 238.

  • 62 Ibid., p. 245.

30Le réenchantement final s’entraperçoit tandis que la protagoniste tente de soutirer de précieuses informations à la Gran Sacerdotisa. Ainsi découvre-t-elle la brume de l’oubli s’immisçant sournoisement au cœur du Talapot. Cette tour est le centre même du système qui a induit l’apparition de la brume. Pourtant, celle-ci s’y introduit pour mieux le détruire de l’intérieur : «Ahí estaba, bajo la clara luz del techo: un sutilísimo jirón de niebla ovillándose en el rincón del cuarto. Dentro del sanctasanctórum, en el luminoso corazón de las tinieblas» 61. Il s’agit là d’une forme d’autodestruction non intentionnelle de la Loi. La brume, à la fois entité dangereuse et élément naturel, s’infiltre dans le saint des saints, les appartements privés de la plus haute instance politico-religieuse. C’est une situation paradoxale puisque la brume, considérée comme pourvoyeuse de mort véritable, anéantit le corazón de las tinieblas, c’est-à-dire le système qui la nourrit : la mort détruit l’enfer. Presque simultanément, l’armée rebelle de Negro prend d’assaut l’organe central du palais et renverse le régime. Agua Fría, secondée par le personnage de Torbellino, met à exécution la deuxième option suggérée par Océano, afin de freiner la brume dans sa course mortifère. À l’aide de poudre, Torbellino fait exploser le puits sacré dans lequel se trouvent les Cristaux : «un formidable estallido retumbó en el aire quieto […] La tarde se oscureció súbitamente: del pozo sagrado se elevaba una espesa columna de humo» 62.

  • 63 Ibid., p. 246.

  • 64 Ibid.

  • 65 Ibid.

  • 66 Ibid.

  • 67 Ibid.

  • 68 Ibid., p. 245.

  • 69 Ibid.

  • 70 Ibid., p. 251.

  • 71 Ibid., p. 250.

  • 72 Ibid.

31Dès lors, le monde change radicalement : le réenchantement opère. Dans un premier temps, l’espace renaît. Cela se manifeste par la dissipation de la brume de l’oubli : «las brumas del olvido se habían ido» 63. La nature et les signes d’une civilisation refont surface, certes affaiblis par les années de décadence imposées par la Loi, mais bien visibles : «aparecían los rincones antaño devorados por la niebla […] se veía un mundo en ruinas: trozos de muralla reducidos a cascotes, árboles retorcidos y resecos» 64. Cependant, l’utilisation de la conjonction sin embargo dans l’extrait qui suit signale qu’il s’agit bien d’un réenchantement, d’une amélioration spatiale : «Eran, sin embargo, ruinas tangibles» 65. Les ruines sont qualifiées par des adjectifs rassurants et fermes : «tangibles», «sólidas, reales», mais aussi «ruinas materiales firmemente ancladas a la existencia»66. Le réenchantement est ici un phénomène magique puisqu’il prend possession des brumes mortelles pour mieux ressusciter l’environnement. Il verse dans le champ du merveilleux sans pour autant que les personnages ne s’en inquiètent, au contraire, ils semblent ravis et émus : «maravillosas ruinas […] risas y lágrimas, cánticos y rezos» 67. La nature réenchante sa relation aux humains en ce sens qu’elle les soumet à une action bienfaitrice et surnaturelle : l’ancienne vie oubliée, son environnement et ses objets maintenus jusqu’à présent en enfer se raniment. Une lumière naturelle et ascendante surgit : «el sol se asomó tímidamente» 68; s’opposant au soleil couchant de l’instant précédant la destruction des cristaux : «el sol estaba ya muy bajo»69; cette lumière est d’ailleurs magnifiée quelques pages plus loin : «echó a andar […] hacia el sol incandescente e inmemorial» 70. Par ailleurs, le temps aussi est ressuscité : «Todo cambiaba, todo latía, todo fluía» 71. Ainsi l’éternité ne gouverne-t-elle plus le monde. En renaissant, le temps jusqu’alors à peine manifeste dans le texte semble retrouver un peu de matérialité. Il laisse derrière lui la fixité artificielle de l’éternité, accepte d’aller de l’avant, et véhicule ainsi l’indétermination et le hasard qui caractérisent la nature à l’état brut : «El futuro hacia el que ahora se encaminaba el planeta no estaba aún escrito» 72.

  • 73 Ibid.

32Les bienfaits de ce réenchantement par la nature se manifestent dans l’espoir de vie des habitants de Magenta. Cette joie jaillit de leurs voix, réifiées en élément maritime : «Y un maravillado murmullo fue recorriendo la explanada, cada vez más denso, más poderoso, como el resoplido de un mar subterráneo» 73. La nature rend à la vie le monde animal. Après que la brume s’est dissipée, Bruna apparaît comme ressuscitée :

[Bruna] pronto moriría y esta vez sería sin duda alguna para siempre, porque ya no existía la mirada preservativa. Porque de ahora en adelante todas las muertes serían muertes verdaderas. Respiró hondo Agua Fría, deshaciendo la pesadumbre de su pecho. Y echó a andar con la perra trotando alegremente a sus talones, hacia el sol incandescente e inmemorial. Hacia algún lugar remoto en donde se pudieran soñar los nuevos sueños.74

  • 75 Ibid., p. 251.

  • 76 Ibid.

  • 77 Ibid.

  • 78 Ibid.

33Paradoxalement, la perspective de voir bientôt définitivement mourir sa compagne de route semble rassurante pour Agua Fría : son corps se relâche, elle expire, «deshaciendo la pesadumbre de su pecho» 75. Elle se défait du fardeau des souvenirs de ses ancêtres, des rêves ou des aspirations imposés par la Loi. Cet apaisement se confirme par son mouvement de l’avant : «echó a andar» 76. Elle le partage avec Bruna : toutes deux se détachent de ce qui les oppressait. Côte à côte, la jeune femme et l’animal se dirigent vers la lumière rassurante et éclatante : «el sol incandescente e inmemorial» 77 afin de «soñar los nuevos sueños» 78, autrement dit de réinventer le monde comme elles l’entendent. La nature semble également disposée à rendre aux humains leur fertilité car Agua Fría porte elle-même un enfant, fruit de sa relation avec Zao et de leur solidarité dans la lutte pour ce réenchantement des mondes humain et non-humain. Il portera en lui l’histoire de son père, mort en ce jour de la libération de la Terre et du commencement du nouveau monde.

34Pour survivre, le monde humain a dû renoncer aux fondements sur lesquels était établie la société (la Loi du Cristal), sans quoi la Gaïa de Lovelock aurait eu le dernier mot. Temblor est une leçon d’humilité humaine, prônant le dialogue entre mondes humain et non-humain. Cependant le réenchantement est précaire. Déjà, apparaît dans le personnage de Negro la menace d’un gouvernement patriarcal et violent :

Era sin duda un hombre dotado para el mando, un líder nato; en él recaería, con toda probabilidad, la reestructuración del nuevo orden en Magenta. Y sería […] un mundo disciplinado y duro, eficaz y desolador, carente de reflexión y sentimientos. El triunfo de la fuerza.79

35La soif du pouvoir se tapit dans l’esprit de Negro, le risque d’une nouvelle dictature est patent. Comme dans toute situation harmonieuse, l’équilibre est souvent fragile. Temblor semble vouloir signifier qu’il vaut mieux prendre un soin tout particulier à le créer et à bien le cultiver ensuite, au risque de perdre tous les bénéfices de cet état de grâce.

36Finalement, dans la première partie de son roman Temblor, Montero file la métaphore d'un désenchantement absolu. L'histoire a lieu dans un univers post-apocalyptique, c’est-à-dire dans une phase de transition entre la fin d’un monde et le début d’un autre. L'espace naturel et l’espace urbain se dégradent à vue d'œil, tout comme les relations sociales, le gouvernement politico-religieux, et ce jusqu’à la perte de fertilité parmi les femmes. La protagoniste va tout d'abord accepter et même défendre cet univers conservateur et destructeur, endoctrinée qu’elle est au plus haut degré par un pouvoir totalitaire, déjà en phase de pourrissement avancé. Mais des drames de la vie, des rencontres vont lui permettre de s'émanciper et de réfléchir par elle-même à la réalité de son univers. Elle découvre ainsi les conséquences environnementales et humaines de l'hégémonie de cet empire des ténèbres. Le bilan est désastreux, mais elle ne perd pas espoir et se met en quête de la solution qui pourra le sauver. L'ensemble du roman rapporte cette quête de réenchantement, en apparence vouée à l'échec, et semée de désillusions. Le réenchantement véritable, résultat de l’odyssée de la protagoniste, advient à la fin du dernier chapitre. L'empire est alors assailli par l'armée révolutionnaire qui le fait tomber. Avec lui succombent les idéologies, l'aveuglement sur la situation environnementale. Le processus de destruction est stoppé et la reconstruction peut commencer. C'est une renaissance pour la population mais c'est aussi l'avènement d'une civilisation dont on ignore les règles à venir et qui peut s'avérer tout aussi néfaste que l'empire aboli. Cependant, des bases saines s'offrent aux humains, en ceci il y a véritablement réenchantement. Celui-ci est l’apogée du voyage initiatique d’Agua Fría, le résultat de l’application des idées acquises tout au long du roman pour lutter contre le désenchantement. À la fin de cette quête en boucle (puisque la protagoniste revient à Magenta), existe une possibilité de sortie de crise. Montero fait ici œuvre de pionnière car elle refuse l’effondrisme. Ainsi, la question du réenchantement du monde, autour duquel gravitent des acteurs humains et environnementaux interdépendants est assurément centrale dans Temblor : elle demeure la clef de voûte du cheminement d’Agua Fría.

  • 80 Nous optons pour la distinction de Stéphanie Posthumu...

37La démarche écologique de l’autrice n’est pas seulement de nature poétique, elle est aussi politique. En ce sens, employer le terme d’écopoétique occulterait l’engagement qu’induit le contexte politique du roman et qui est intimement lié à l’évolution environnementale. En ceci le texte peut être qualifié d’écocritique80. Cette volonté d’écrire un roman d’anticipation affiche clairement une dimension engagée puisque l’autrice inscrit le roman dans une ère postérieure à celle du lecteur. Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement d’une observation de l’environnement et du constat de ses changements : à travers Agua Fría, le lecteur se voit proposer des actions, un cheminement pour trouver des solutions. Si Montero décrit la nature en faisant ressortir la domination humaine qui s’exerce sur elle, celle-ci ne constitue pas seulement un cadre, un décor dans lequel se déroule l’histoire. Bien au contraire, la position de la romancière dans le récit interroge. Certes, l’environnement est à concevoir dans cette relation d’équilibre précaire entre l’homme et la nature, mais aussi dans celle qui pourrait/devrait rapprocher les humains. Leur liberté spirituelle a des effets bénéfiques sur la nature tout comme leur endoctrinement la détruit. L’écologie promue dans le roman octroie tout autant de poids politique à la nature qu’aux personnages. Avec Montero, l’environnement occupe un nouvel espace consacré à l’expression de sa propre activité militante (hypothèse Gaïa de Lovelock), au nom d’un équilibre nécessaire entre mondes humain et non-humain.

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Rueckert, William. « Literature and Ecology: An Experiment in Ecocriticism. », Iowa Review, 1978, v. 9, n° 1, p. 71-86.

Servigne, Pablo, Stevens, Raphaël, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris : Éditions du Seuil, 2015, 296 p. isbn : 978-2-02-122331-6.

Tacussel, Patrick, Le réenchantement du monde, La métamorphose contemporaine des système symboliques, Paris : L’Harmattan, 1994, 295 p. isbn : 2-7384-2333-7.

Notes

1 Pour en savoir davantage sur ce terme, consulter Lauric Guillaud, « Généalogie de l’apocalypse », dans

2 C’est à peu près la définition de l’écocritique que donne Cheryl Glotfelty dans The Ecocriticism Reader.

3 Rosa Montero, Temblor (1990), Barcelona: Editorial Seix Barral, 1996, p. 9.

4 Ibid. Il s’agit de l’école permettant d’accéder aux plus hautes sphères du pouvoir.

5 Ibid.

6 Ibid., p. 11-12.

7 Il s’agit du souvenir d’une après-midi de volupté où le temps s’arrêta pour Corcho Quemado. Il ne reprit son cours que lorsqu’elle but une gorgée d’eau glacée. En souvenir de ce précieux moment, elle baptisa son élève du nom d’Agua Fría.

8 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 35.

9 David Abram, Comment la terre s’est tue, Pour une écologie des sens, Paris : La Découverte, 2013, p. 45-46.

10 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 50.

11 Ibid., p. 69-70.

12 George Orwell, 1984, Paris : Gallimard, 1950.

13 Margaret Atwood, La Servante écarlate, Paris : Robert Laffont, 1987.

14 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 98.

15 Ibid., p. 135.

16 Ibid., p. 95.

17 Ibid.

18 Ibid., p. 96.

19 Ibid.

20 Ibid.

21 Ibid., p. 106.

22 Il s’agit d’une technique spirituelle et visuelle qui permet de fixer les objets et les végétaux, pour mettre un terme à leur disparition dans le brouillard de l’oubli.

23 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 85.

24 Ibid.

25 James Lovelock, La revanche de Gaïa, Pourquoi la Terre riposte-t-elle ?, Paris : Flammarion, 2007, p. 30-31.

26 Ibid., p. 181.

27 Donna Haraway, Des singes, des cyborgs et des femmes, La réinvention de la nature, Paris : Actes Sud, 2009, p. 11.

28 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 85.

29 Ibid., p. 86.

30 Ibid., p. 108.

31 Ibid., p. 147.

32 Pour s’initier à la collapsologie, consulter l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris : Éditions du Seuil, 2015.

33 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 98.

34 Ibid., p. 70.

35 Ibid., p. 117.

36 Ibid., p. 162.

37 Ibid., p. 165.

38 Ibid., p. 166.

39 Ibid., p. 170.

40 Ibid., p. 175.

41 Ibid., p. 193.

42 Ibid., p. 182.

43 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris : Gallimard, 2005, p. 27.

44 Rosa Montero, Temblor, op. cit., p. 182.

45 Ibid., p. 185.

46 Ibid.

47 Ibid., p. 186.

48 Ibid., p. 211.

49 Ibid., p. 210.

50 Ibid., p. 233

51 Ibid.

52 Ibid.

53 Ibid., p. 233-234.

54 Ibid.

55 Ibid., p. 237.

56 Ibid., p. 244.

57 Ibid.

58 Ibid.

59 Ibid., p. 241.

60 Ibid., p. 243.

61 Ibid., p. 238.

62 Ibid., p. 245.

63 Ibid., p. 246.

64 Ibid.

65 Ibid.

66 Ibid.

67 Ibid.

68 Ibid., p. 245.

69 Ibid.

70 Ibid., p. 251.

71 Ibid., p. 250.

72 Ibid.

73 Ibid.

74 Ibid., p. 250-251.

75 Ibid., p. 251.

76 Ibid.

77 Ibid.

78 Ibid.

79 Ibid., p. 247.

80 Nous optons pour la distinction de Stéphanie Posthumus entre l’écocritique et l’écopoétique. Si les deux s’intéressent au thème de la nature, sa théorie littéraire, la seconde se veut interdisciplinaire et politiquement engagée. Rachel Bouvet et Stéphanie Posthumus, « Eco- and Geo- Approaches in French and Francophone Literary Studies », in : Hubert Zapf, Handbook of Ecocriticism and Cultural Ecology, Berlin/Boston : De Gruyter, 2016, p. 385-412.

Pour citer ce document

Juliette Richaud, «Écocritique et réenchantement dans Temblor de Rosa Montero», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Enchantement et réenchantement des rapports entre humains et non-humains dans le monde hispanophone, mis à jour le : 23/07/2021, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/3751.

Quelques mots à propos de :  Juliette  Richaud

Juliette Richaud est doctorante en études hispaniques. Elle étudie l’univers de Rosa Montero, l’écocritique et les transformations urbaines dans la littérature espagnole contemporaine.