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Líneas
Revue interdisciplinaire d'études hispaniques

2 | 2012 Trompe-l'oeil et vérité

Marie Pierre Ramouche

Cervantès et Borges en trompe-l’œil dans Conjetura sobre Cide Hamete de Jorge Volpi

Article

Dans Conjetura sobre Cide Hamete (2008), l’écrivain mexicain Jorge Volpi, adepte des jeux entre réalité et fiction, offre à son lecteur un conte en trompe-l’œil. L’auteur expose en détail les récentes découvertes de trois chercheurs mexicains et nord-américains sur les origines de don Quichotte. Ces derniers auraient apporté des preuves concrètes que don Quichotte aurait bel et bien existé, et que la théorie de Cervantès selon laquelle son histoire ne serait que la traduction d’une biographie écrite par un certain Cide Hamete Benengeli, n’est pas du tout une astuce narrative de Cervantès mais la pure et simple vérité, contrairement à ce que des siècles de critique littéraire ont célébré. Nous verrons que les ruses mises en œuvre par Volpi pour faire croire en la véracité de ses propos sont autant de clins d’œil pour que le lecteur perçoive l’hommage à Borges et à son Pierre Ménard, à la lumière desquels Volpi s’interroge sur les relations entre Don Quichotte et l’Amérique Latine.

In Conjetura sobre Cide Hamete (2008), the Mexican writer Jorge Volpi reveals his interest in toying with the space between reality and fiction with a story written in trompe l’œil. The author provides a detailed description of the recent discoveries made by three Mexican and North American researchers concerning the origins of don Quichotte. The researchers have apparently found concrete evidence that don Quichotte did in fact exist, and that Cervantès' theory that his story was nothing other than the translation of a biography written by a certain Cide Hamete Benengeli is not at all a simple narrative tool used by Cervantès, but is instead the pure and simple truth, contrary to what centuries of literary criticism have celebrated. In this paper, we will see that the tactics put into place by Volpi in order to make the reader believe in the veracity of his story are in fact winks which are intended to make the reader perceive the hommage Volpi wishes give to Borges et to his Pierre Ménard, thanks to which Volpi investigates the relationships between Don Quichotte and Latin America.

En Conjetura sobre Cide Hamete (2008), el escritor mexicano Jorge Volpi, aficionado a los juegos entre realidad y ficción, ofrece a su lector un cuento en trampantojo. El autor expone detalladamente los recientes descubrimientos de tres investigadores mexicanos y estadounidenses sobre los orígenes de don Quijote. Éstos habrían probado de manera concreta que la teoría de Cervantes según la cual su historia es la traducción de una biografía escrita por un tal Cide Hamete Benengeli, no es en absoluto un ardid narrativo de Cervantes sino la mera verdad, a diferencia de los que siglos de académicos alabaron. Veremos que las artimañas del autor para que creamos en la veracidad de sus palabras no son sino guiños para que el lector perciba el homenaje a Borges y a su Pierre Ménard, a cuya luz Volpi se interroga sobre las relaciones entre Don Quijote y América Latina.

Texte intégral

1L’ouvrage Mentiras contagiosas (2008) de l’écrivain mexicain Jorge Volpi se compose d’une série d’articles de l’auteur ayant pour point commun la réflexion entre réalité et fiction.

2Alors que, d’une part, dans son œuvre romanesque, Volpi cultive le mélange entre roman et essai, alliant narration fictionnelle et discours scientifique, historique, philosophique, etc., il fait l’inverse dans son œuvre essayistique en élaborant, à la manière de Jorge Luis Borges, des articles fictionnels. Conjetura sobre Cide Hamete est le plus abouti d’entre eux car c’est dans cet article que Volpi pousse le plus loin les jeux entre réalité et fiction. Dans cet article conçu en tromp-l’œil, Volpi s’évertue à faire passer pour véridique des conjectures purement fictives afin de nous offrir, comme nous allons le voir, une lecture borgésienne de l’œuvre cervantine.

À la recherche de Cide Hamete

  • 1 La manipulation de Jorge de Volpi est d’autant plus fr...

3Ce texte se présente, dans sa totalité, comme une note critique, un article pour une revue spécialisée ou un colloque1. Volpi commence par s’excuser de ne pas traiter le sujet qui lui était imparti, à savoir les relations entre don Quichotte et l’Amérique Latine, car les derniers apports critiques réalisés par un groupe de chercheurs mexicains et nord-américains l’ont obligé à changer radicalement l’orientation de ses propos. Avec l’autorisation desdits chercheurs, et dans l’attente qu’ils rendent eux-mêmes publics les détails de leurs résultats, l’auteur préfère exposer leurs récentes et perturbantes découvertes.

4Pedro Palacio, Elías Urrutia et Nash Patridge ont en effet apporté des preuves concrètes que don Quichotte aurait bel et bien existé, et que la théorie de Cervantès selon laquelle son histoire ne serait que la traduction d’une biographie écrite par un certain Cide Hamete Benengeli, n’est pas du tout une astuce fictionnelle de Cervantès mais la pure et simple vérité, contrairement à ce que des siècles de critique littéraire ont célébré.

5Avant de préciser le contenu de ces découvertes, l’auteur rappelle la spécificité du texte cervantin et toute la richesse interprétative de ses jeux entre réalité et fiction. Le narrateur de Don Quijote en effet, explique dès les premiers chapitres du roman, comment il a trouvé, par hasard, sur un marché de Tolède, le manuscrit de l’histoire de Don Quijote de la Mancha, écrit en arabe par un certain Cide Hamete Benengeli. Après avoir fait traduire le manuscrit par un morisque, Cervantès se serait contenté d’organiser, de commenter et d’annoter le texte. Cette complexe structure narrative est célébrée par la critique, surtout depuis le xxe siècle, pour les jeux de réalité-fiction auxquels elle donne lieu, jeux redoublés à l’intérieur de la diégèse par le fait que don Quijote et Sancho savent qu’un auteur est en train d’écrire leur histoire, et sont donc conscients d’être des personnages.

  • 2 Jorge Volpi, « Conjeturas sobre Cide Hamete », in : Me...

6Or, les récents travaux des trois chercheurs en question, remettent en cause cette dimension de l’œuvre. Ainsi, Volpi rapporte en détail les différentes étapes des recherches de Palacio, Urrutia et Patridge. Tout d’abord, Pedro Palacio et Elías Urrutia, après un long, laborieux et complexe travail d’investigation, fait de déceptions, de déboires et d’heureuses trouvailles, ont fini par identifier, dans des indices bibliographiques de la fin du XVIe siècle, un moine espagnol, du nom de Jaime, Jacobo ou Santiago de los Ángeles, comme étant le véritable Cide Hamete Benengeli. L’auteur rappelle que plusieurs traductions ont transformé le nom de Cide Hamete Benengeli en « señor y siervo, hijo de los ángeles »2. Ce moine serait l’auteur de la biographie, aujourd’hui disparue, d’un certain Torrijos de Almagro.

  • 3 Ibid., p. 108.

  • 4 Ibid., p. 113.

7Parallèlement à ces recherches, Nash Patridge retrouve de son côté le manuscrit d’un certain Miquel de Cervera, intitulé Comentarios sobre la Vida y trabajos de don Torrijos de Almagro, caballero andante, publié en 1600 à Saragosse. Même si le nom de l’auteur de cette biographie n’est pas mentionné dans ce commentaire, la coïncidence est trop grande pour ne pas conclure qu’il s’agit là d’un commentaire de l’œuvre de frère Jaime, Jacobo ou Santiago de los Ángeles, alias Cide Hamete Benengeli. On apprend, grâce au commentaire de Cervera, que le fameux don Torrijos de Almagro était en fait un hidalgo du nom d’Antonio Torreja qui, après s’être embarqué comme conquistador dans l’équipage d’Hernán Cortés, serait revenu en Espagne, « torturado por sus demonios » et « con el seso seco y la voluntad coja »3, raison pour laquelle, quelques années après son retour, à l’âge de quarante-cinq ou quarante-six ans, il décida, contre l’avis de sa nièce et de ses amis, le curé et le barbier du village d’Almagro, d’enfourcher son fidèle destrier, appelé Bramante, pour reprendre le chemin des Indes et réparer les injustices autrefois commises. Ainsi que l’explique un peu plus loin Volpi, « don Torrijos debió padecer lo que muchos siglos más tarde se conocería como síndrome de guerra »4 :

  • 5 Ibid., p. 109.

En su delirio, Torrijos confunde la Mancha con América sin darse cuenta de que han pasado casi dos décadas después que abandonó aquellos páramos. Horrorizado por una culpa innombrable [...], el antiguo conquistador se empeña en recomponer los desmanes que causó en aquellas tierras.5

8Volpi en arrive à la conclusion que, malgré les différences entre les récits de Cervantès et de Miquel de Cervera, il est fort possible que Cervantès se soit inspiré du Torrijos de Almagro de Cide Hamete Benengeli pour écrire son Don Quijote, ce qui n’enlève rien au génie du Manco de Lepanto, mais bouleverse quand même du tout au tout la perception que nous avons eue de cette œuvre durant quatre siècles.

Les mécanismes du trompe-l’œil

9Telle est l’histoire que Volpi s’évertue et s’amuse à présenter comme la plus véridique qui soit, de façon à berner un lecteur trop crédule, mais surtout dans le but de proposer, par l’exemple, une lecture borgésienne du Don Quijote.

  • 6 Ronald Christ, The Narrow Act : Borge’s Art of Allusio...

  • 7 Ibid.

  • 8 Jorge Volpi, op.cit., p. 102.

10L’article exhibe sa facture borgésienne. On reconnaît, le procédé de « El acercamiento a Almotásim » ou de « Pierre Ménard, autor del Quijote », consistant à faire que le récit soit lui-même un essai critique. Pour approfondir ces parallèles borgésiens, on voit que Volpi reprend la structure « inquisitoriale », si caractéristique de nombreux contes et essais de l’auteur argentin. Selon Ronald Christ, l’amateur de récits policiers qu’est Borges a également fait de l’essayiste « un détective érudit »6. Christ montre comment les essais de Borges et, notamment, « El acercamiento a Almotásim », se conforment, dans leur structure, au modèle « inquisitorial » ou « interrogateur »7. Dans « Conjetura sobre Cid Hamete », que nous désignerons désormais en abrégé comme « Conjetura », Volpi suit le même schéma : l’enquête se confond avec celle des trois universitaires à la recherche de Cide Hamete, comme l’indique le titre d’un des paragraphes du texte, « En busca de Cid Hamete »8.

  • 9 Cité par Jean-Yves Pouilloux, Fictions, de Jorge Luis ...

  • 10 Ibid.

  • 11 Dans El fin de la locura, Volpi invente le personnage...

11Mais plus intéressant encore, Volpi se plaît donc, à l’instar de Borges, à plonger son lecteur dans le doute quant à la véracité de l’histoire rapportée ; autrement dit, il se fait « hacedor » au sens plein du terme, autant créateur qu’illusionniste, cherchant à confondre réalité et fiction. Dans Libro de Prefacios, Borges écrivit que « El acercamiento a Almotásim », premier texte où il combina de la sorte essai et fiction, était « à la fois un canular et un pseudo-essai » 9. Dans le même texte, il se félicitait de ce que la supercherie avait fonctionné puisqu’un de ses amis « commanda même un de ses ouvrages à Londres »10. Volpi est également un auteur facétieux, pour ne pas dire manipulateur qui, dans d’autres œuvres, comme le roman El fin de la locura11, prend un malin plaisir à duper son lecteur, lui tendant des pièges pour qu’il confonde réalité et fiction.

12Une des manœuvres de l’auteur est celle, très borgésienne, du mélange des références réelles et imaginaires. Dans « Conjetura », Volpi, pastichant comme Borges le style « docte » des scientifiques, fait preuve d’une grande érudition et d’une rigueur irréprochable quant aux citations de ses sources dans les notes en bas de pages, où se côtoient les grands critiques cervantins, tels que Martín de Riquer, et les pseudo-articles des trois chercheurs imaginaires.

  • 12 Jorge Volpi, op.cit., p. 95.

  • 13 Ibid., p. 105.

  • 14 Ibid., p. 115.

13À cela s’ajoute, comme dans le Quichotte, une insistance marquée de la part du narrateur sur la véracité de ses propos. À de multiples reprises, Volpi martèle la même idée : bien que cela puisse paraître invraisemblable (« Sé que estas afirmaciones pueden sonar descabelladas »12 ; « por descabellado que suene »13; « pese a lo enrevesado que pueda parecer esta construcción »14), il s’agit d’une histoire vraie. Se mettant à la place du lecteur et comprenant son désarroi, il avoue qu’il n’est lui-même pas étranger à ce sentiment et qu’il est prêt à revenir sur ses écrits si on vient lui apporter la preuve que ce sont des mensonges :

  • 15 Ibid., p. 95.

En cualquier caso, como escribió Martín de Riquer en un célebre artículo sobre Cervantès, Pasamonte y Avellaneda, yo también me declaro dispuesto a retirar estas hipótesis a la primera objeción « a fin de no quedar inscrito en la larga lista de fantasiosos que llena uno de los capítulos más enigmáticos de nuestra historia literaria ».15

14Une autre de ses tactiques consiste à ajouter, à la manière de Borges, une profusion de détails, certains anecdotiques, tangentiels au noyau de la diégèse (comme ceux sur le style et les commentaires désobligeants de Miquel Cervera sur la vie de Torrijos), pour accroître, comme dans les récits réalistes, « l’effet de réel » dont parlait Barthes. Dans le même sens, les quelques dissemblances constatées entre le Quichotte et le récit de Cervera, comme l’absence de Sancho Panza et de Dulcinée chez le second, sont autant d’impuretés qui rendent la fable de Volpi plus imparfaite et donc plus vraisemblable.

15Toutes ces ruses sont autant de preuves de sa volonté de jouer avec le lecteur, mais il s’agit là d’un jeu de complicité et de connivence avec un lecteur averti, car en même temps qu’il le trompe, Volpi détrompe son lecteur.

  • 16 Ce jeu onomastique est renforcé par de nombreux clins...

  • 17 Volpi rappelle les attaques de Cervantès concernant l...

16Volpi adresse ainsi certains clins d’œil à ces lecteurs, parmi lesquels les jeux onomastiques qu’il glisse dans le récit. Derrière Pedro Palacio, Elías Urrutia et Nash Patridge se cachent, à peine déguisés, les noms des membres du groupe du Crack dont Volpi a fait partie, Pedro Ángel Palou, Eloy Urroz et Ignacio, alias Nacho, Padilla16. De même, le nom de Miquel de Cervera, supposé commentateur du Torrijos de Cide Hamete, ne rappelle-t-il pas celui de Miguel de Cervantès ? N’est-ce pas une manière de souligner, en les creusant un peu plus, les jeux de mise en abîme à l’œuvre dans cet article ? En effet, dans ce récit fictif, Miquel de Cervera commente, comme Miguel de Cervantès, la biographie rédigée par Cide Hamete et, de surcroît, la critique de façon tout aussi sévère que Cervantès17.

17Par-delà tous ces clins d’œil, le plus évident est encore la claire ascendance borgésienne du récit. C’est la façon de Volpi de prévenir le lecteur qu’il a à faire à un hommage, à une lecture de Cervantès à travers Borges.

Don Quichotte et l’Amérique

18« Conjetura » est conçu comme un trompe-l’œil, comme nous venons de le voir, c’est donc une fiction, au sens d’invention et d’illusion mais également, et il ne faut pas l’oublier, un essai : ce texte se présente sous la forme d’une enquête sur les origines réelles du Quichotte, tout en permettant à l’auteur de mener une réflexion sur les rapports entre Don Quichotte et l’Amérique.

  • 18 Voir Jorge Volpi, op.cit., p. 93.

  • 19 Ibid., p. 108.

19Volpi commence son article, comme nous l’avons souligné, en s’excusant de s’écarter du projet originel qu’il avait à traiter, à savoir « la suerte de don Quijote en tierras americanas »18, mais, contrairement à ce qu’il dit, son article ne parle pas d’autre chose : la fable de don Torrijos n’est qu’une manière de prouver, par l’exemple, la continuité du mythe quichottesque dans la littérature latino-américaine. Comme pour corroborer les théories de Fuentes sur les liens inextricables entre le Quichotte et le territoire de la Manche, dont fait partie le continent latino-américain, Volpi invente à l’ingénieux hidalgo un passé latino-américain en la personne de ce don Torrijos que « la fatal América »19 a rendu fou.

20De plus, par l’exemple même de cet essai-fictionnel, Volpi montre comment les écrivains latino-américains du xxie siècle continuent d’être sous la coupe de l’œuvre cervantine. Avant d’en venir aux découvertes des trois chercheurs fictifs, il dresse un récapitulatif des jeux de réalité-fiction au sein de la complexe structure du Quichotte, palimpseste de voix narratives, dont les personnages sont leurs propres lecteurs. Volpi rappelle la fascination des grands penseurs du xxe (Foucault, Bakhtine, Derrida, Gadamer ou Lacan) pour cette œuvre érigée en étendard de la postmodernité littéraire en vertu de ses multiples jeux entre réalité et fiction. Ce faisant, via l’histoire de don Torrijos, il ajoute, dans le plus pur esprit quichottesque, une strate supplémentaire aux jeux narratifs cervantins en laissant supposer que les personnages que Cervantès s’évertue à faire accéder à la réalité, sont en fait, comme le dit Cervantès, réels. Cette articulation narrative ajoutée par Volpi est la meilleure illustration possible de la pérennité du magnétisme exercé par le Quichotte sur l’Amérique Latine. Cette influence remonte aux temps de l’empire colonial et s’est prolongée jusqu’au xxe siècle grâce aux lectures novatrices de Fuentes et de Borges, auteurs que Volpi prend soin de mentionner dès le début de cet article.

21On perçoit bien dans « Conjetura » l’influence des interprétations cervantines de ces deux écrivains latino-américains, en particulier celle de Borges. La conclusion de Volpi résume avec subtilité ce jeu d’influences :

  • 20 Ibid., p. 117.

Por ello quizás debamos quedarnos con esta última conclusión : don Quijote no podría existir sin América, y América no podría existir sin don Quijote.20

  • 21 « Cervantes nos dio una voz, es la voz que nos une a ...

22Cette double équation est susceptible d’être elle-même interprétée de deux façons différentes : l’une en fonction de l’histoire d’Antonio Torreja, l’autre en fonction de l’Histoire de l’Amérique latine et de sa littérature. D’une part, l’Amérique n’existerait pas sans don Quijote, à savoir le conquistador du nom d’Antonio Torreja, qui a « inventé », au sens de découvrir et de créer, l’Amérique ; vice versa, don Quijote, alias Don Torrijos, n’existerait pas sans « la fatal América » qui a rendu fou Antonio Torreja. D’autre part, l’Amérique n’existerait pas sans Don Quijote, dont elle a hérité, selon les mots de Carlos Fuentes, « la voz que nos une a todos los hispanoparlantes »21, et inversement, depuis Borges et Pierre Ménard, il ne subsiste plus de doutes quant à la lourde dette du Quichotte envers l’Amérique, sans qui il n’existerait pas comme tel aujourd’hui.

Cervantès, Ménard, Borges et Volpi

23On se souvient de cet auteur français, Pierre Ménard, et des chapitres du Quichotte qu’il est parvenu à réécrire mot pour mot en offrant une version mille fois supérieure à celle de Cervantès, bien que totalement identique. Les raisons évoquées par Borges pour motiver ses appréciations laudatives du texte de Ménard tiennent au fait que ce dernier, comme tout auteur, est avant tout un lecteur et qu’il a su révolutionner l’art rudimentaire de la lecture par sa technique de l’anachronisme délibéré et des attributions erronées :

Esa técnica de aplicación infinita nos insta a recorrer la Odisea como si fuera posterior a la Eneida y el libro Le jardin du Centaure de madame Henri Bachelier como si fuera de madame Henri Bachelier. Esa técnica puebla de aventura los libros más calmosos. Atribuir a Louis Ferdinand Céline o a James Joyce la Imitación de Cristo ¿no es una suficiente renovación de esos tenues avisos espirituales?22

24Dans sa magnifique étude sur Borges, Gérard Genette explique ces conceptions « fantastiques » de la littérature par la croyance profonde de l’auteur argentin en la supériorité de la lecture sur l’écriture :

  • 23 Gérard Genette, « La littérature selon Borges », in :...

[Borges] veut exalter le rôle du lecteur et illustrer cette idée exprimée avant lui par Valéry, que l’auteur d’une œuvre ne détient ni n’exerce sur elle aucun privilège, qu’elle appartient dès sa naissance au domaine public, et qu’elle ne vit dès lors que de ses relations innombrables avec les autres œuvres dans l’espace sans frontière de la lecture.23

25Ainsi que l’écrit Borges :

  • 24 Jorge Luis Borges, « Nota sobre (hacia) Bernard Shaw ...

Una literatura difiere de otra, ulterior o anterior, menos por el texto que por la manera de ser leída: si me fuese otorgado leer cualquier página actual – ésta, por ejemplo – como la leerán en el año dos mil, yo sabría cómo será la literatura en el año dos mil.24

26Genette poursuit dans le même article :

  • 25 Gérard Genette, op.cit., p. 326.

Le temps littéraire est réversible, parce qu’à chaque moment la totalité de l’espace littéraire est offerte à notre esprit. Dans cet instant, Cervantès et Kafka sont tous deux nos contemporains et contemporains l’un de l’autre, et à ce titre, l’influence de Kafka sur Cervantès n’est pas moindre que l’influence de Cervantès sur Kafka.25

  • 26 Jorge Luis Borges, « Nota sobre (hacia) Bernard Shaw ...

27Grâce à ce temps réversible de la lecture, on peut dire, à la lecture de l’article de Volpi, que don Quichotte n’existerait pas sans l’Amérique puisque Borges a influencé Cervantès (sous-entendu, notre lecture de Cervantès). De même que la version du Quichotte de Ménard, riche des multiples interprétations qui se sont succédé entre le xiiie et le xixe siècle, est infiniment supérieure à celle de Cervantès, la version, ou lecture, de Borges, est infiniment supérieure à celle de Ménard. Comme Borges ou Fuentes, Jorge Volpi, à son tour, a influencé Cervantès, mais dans son cas, on peut prendre cette affirmation au pied de la lettre et appliquer le plus prosaïquement possible la technique de l’anachronisme délibéré car Volpi a bel et bien trouvé un précurseur du Quichotte en la personne de son don Torrijos. Volpi, comme Borges dans son Ménard, met face-à-face une série de paragraphes tirés du Quichotte et de Vida y trabajos de don Torrijos (dont le discours sur les armes et les lettres que fait figurer Borges) afin de faire apparaître les ressemblances entre les deux œuvres et de prouver que Cervantès s’est inspiré de Cide Hamete. Par là même, Volpi, fidèle à la version de Cervantès, fait de Cide Hamete le précurseur de Cervantès (confirmant l’affirmation borgésienne selon laquelle « cada escritor crea a sus precursores »26) ; en tant qu’inventeur de don Torrijos, Volpi se fait également précurseur de Cide Hamete et de Cervantès. On peut donc conclure, pour paraphraser Volpi, que s’il est sûr que ni Borges, ni Fuentes, ni Volpi lui-même n’existeraient sans Cervantès, Cervantès non plus n’existerait pas sans ses trois précurseurs latino-américains.

28Par ces jeux de trompe-l’œil sur la véritable existence de Cide Hamete, Volpi entame un jeu de connivences avec son lecteur. En insérant un certain nombre d’indices, comme le ton clairement borgésien qu’il adopte, l’auteur mexicain guide son lecteur vers une réflexion sur l’apport de Borges, et de toute la théorie de la lecture, à l’interprétation de l’œuvre de Cervantès. Finalement, on peut dire que ce conte est, d’une certaine manière, un hommage au lecteur, au plus célèbre d’entre eux, don Quichotte, qui à force de lire des romans de chevalerie a fini par prendre des moulins à vents pour des géants et a érigé ainsi le lecteur en fervent adepte des jeux de trompe-l’œil.

Bibliographie

Borges, Jorge Luis, Ficciones, Madrid : Alianza, 1972, 208 p. Worldcat : 800878551.

Borges, Jorge Luis, « Nota sobre (hacia) Bernard Shaw », Otras inquisiciones, Buenos Aires : Emecé, 1960, 263 p. Worldcat : 800877263.

García Marín, Blas, « Discurso de Carlos Fuentes », El País, dernière mise à jour : 16 octobre 2008, disponible sur : http://lacomunidad.elpais.com/blas-garcia-marin/2008/10/16/discurso-carlos-fuentes-escritor-agradece-premio (consulté le 17 septembre 2012).

Genette, Gérard, « La littérature selon Borges », in : Dominique de Roux et Jean de Milleret (coord.), Jorge Luis Borges, Paris : Cahiers de L’Herne, 1964, 516 p.

Obaldia, Claire, L’esprit de l’essai, de Montaigne à Borges, Paris : Seuil, 1995, 438 p. ISBN : 2-02-050716-1.

Pouilloux, Jean-Yves, Fictions, de Jorge Luis Borges, Paris : Gallimard, 1992, 216 p. ISBN : 2-07-038495-0.

Volpi, Jorge, « Don Quijote en América », in : Matías Barchino (coord.), Territorios de La Mancha. Versiones y subversiones cervantinas en la literatura hispanoamericana, Cuenca : Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2007, p. 27-40.

Volpi, Jorge, « Conjetura sobre Cide Hamete », Mentiras contagiosas, Madrid : Páginas de Espuma, 2008, 251 p. ISBN : 978-84-8393-007-6.

Notes

1 La manipulation de Jorge de Volpi est d’autant plus frappante qu’il a présenté une première version de ce texte dans un colloque dont les actes ont été publiés en 2007 par l’Université de Castilla-La Mancha. Jorge Volpi, « Don Quijote en América », in : Matías Barchino (coord.), Territorios de La Mancha. Versiones y subversiones cervantinas en la literatura hispanoamericana, Cuenca : Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2007, p. 27-40.

2 Jorge Volpi, « Conjeturas sobre Cide Hamete », in : Mentiras contagiosas, Madrid : Páginas de Espuma, 2008, p. 109.

3 Ibid., p. 108.

4 Ibid., p. 113.

5 Ibid., p. 109.

6 Ronald Christ, The Narrow Act : Borge’s Art of Allusion, 1969, cité dans Claire de Obaldia, L’esprit de l’essai, de Montaigne à Borges, Paris : Seuil, 1995, p. 363.

7 Ibid.

8 Jorge Volpi, op.cit., p. 102.

9 Cité par Jean-Yves Pouilloux, Fictions, de Jorge Luis Borges, Paris : Gallimard, 1992, p. 55.

10 Ibid.

11 Dans El fin de la locura, Volpi invente le personnage d’Aníbal Quevedo, une figure de proue de l’intelligentsia mexicaine dont il aurait édité dans ce livre les notes et extraits de ses cahiers et publications. Les notes en bas de pages et une bibliographie à la fin du livre mêlent, là aussi, références réelles et imaginaires. L’auteur nous a également raconté que lors d’une présentation de ce roman au Mexique, il a continué à jouer avec son public en parlant de cet Aníbal Quevedo comme s’il avait réellement existé. Le subterfuge a là aussi fonctionné puisque à la fin de la présentation, certains lecteurs lui ont demandé où ils pouvaient se procurer les œuvres de cette sommité de l’intelligentsia mexicaine dont ils n’avaient jamais entendu parler auparavant.

12 Jorge Volpi, op.cit., p. 95.

13 Ibid., p. 105.

14 Ibid., p. 115.

15 Ibid., p. 95.

16 Ce jeu onomastique est renforcé par de nombreux clins d’œil biographiques concernant ces trois auteurs : Pedro Palacio travaille à Puebla, ville natale de Palou, et travaille dans la bibliothèque Palafoxiana, que Palou a participé à restaurer ; Eloy Urroz a été professeur à l’université de Madison, comme Elías Urrutia et enfin, de même que Patridge, Padilla a enseigné à l’Université d’Edimbourg.

17 Volpi rappelle les attaques de Cervantès concernant l’origine mauresque de l’auteur du manuscrit qu’il a trouvé, et le peu de fiabilité que l’on peut accorder, par conséquent, aux propos de ces gens-là, bien connus pour être des menteurs. De même, Cervera ne cesse de critiquer le récit de Fray Jacobo de los Ángeles quant au peu de foi chrétienne dont il fait preuve, au vu des remords, incompréhensibles et déplacés selon Cervera, qu’éprouve don Torrijos vis-à-vis des exactions commises dans le Nouveau Monde au nom de la chrétienté. Cette déviance religieuse laisse également planer le doute quant aux origines troubles de Fray de los Ángeles, alias Cid Hamete, qui sera finalement châtié par la Sainte Inquisition.

18 Voir Jorge Volpi, op.cit., p. 93.

19 Ibid., p. 108.

20 Ibid., p. 117.

21 « Cervantes nos dio una voz, es la voz que nos une a todos los hispanoparlantes. Pero Cervantes también nos dio una imaginación. Una imaginación del mundo en la que se reconocen autores y lectores de todos los países y de todas las lenguas. », Blas García Marín, « Discurso de Carlos Fuentes », El País, dernière mise à jour : 16 octobre 2008, disponible sur : http://lacomunidad.elpais.com/blas-garcia-marin/2008/10/16/discurso-carlos-fuentes-escritor-agradece-premio (consulté le 17 septembre 2012)

22 Jorge Luis Borges, Ficciones, Madrid : Alianza, 1972, p. 59.

23 Gérard Genette, « La littérature selon Borges », in : Dominique de Roux et Jean de Milleret (coord.), Jorge Luis Borges, Paris : Cahiers de L’Herne, 1964, p. 326.

24 Jorge Luis Borges, « Nota sobre (hacia) Bernard Shaw », Otras inquisiciones, Buenos Aires : Emecé, 1960, p. 218.

25 Gérard Genette, op.cit., p. 326.

26 Jorge Luis Borges, « Nota sobre (hacia) Bernard Shaw », op.cit., p. 148.

Pour citer ce document

Marie Pierre Ramouche, «Cervantès et Borges en trompe-l’œil dans Conjetura sobre Cide Hamete de Jorge Volpi», Líneas [En ligne], Numéros en texte intégral /, Trompe-l'oeil et vérité, mis à jour le : 10/12/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/lineas/664.

Quelques mots à propos de :  Marie Pierre  Ramouche

Marie-Pierre Ramouche - Maître de Conférences à l’Université de Perpignan Via Domitia - Domaines de recherche : littérature et image, Mexique, Amérique Latine, xxe et xxie siècles.

ramouchemp@gmail.com

Université de Perpignan – Via Domitia

CRILAUP (Centre de Recherches Ibériques et Latino-Américaines de l’UP)