XVIIIe siècle
Agrégation lettres 2017
N° 16, automne 2016

Paolo Quintili

Le sensualisme lockéen et le matérialisme dans Le Neveu de Rameau.

Quels sont les thèmes abordés dans l’ouvrage ?

Le roman de la liberté

  • 1 J’ai développé longuement ce thème de la liberté du Neveu dans l’essai : «...

1Le sujet de la liberté individuelle, de ses limites et de ses mésaventures ou contradictions, est au cœur des romans de Diderot. Les œuvres littéraires sont une continuation ou plutôt un contrepoint fonctionnel « au miroir » des thèses portantes des œuvres philosophiques et politiques sur la liberté. Le Neveu de Rameau est porteur d'une vérité philosophique concernant la liberté humaine, plus profonde que la première apparence narrative et qui s'exprime mieux, et de manière plus éloquente, dans la mise en personnage, dans la prise de corps des idées philosophiques par le personnage principal de Jean-François Rameau (1716-1777), sujet historique réel, petit-fils du musicien célèbre et théoricien de l’harmonie, longtemps adversaire des Encyclopédistes et de J.- J. Rousseau, Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Le thème principal est celui de la liberté du génie Jean-Philippe, l’oncle, face à la contrainte, à la non-liberté du génie raté de Jean-François, le neveu. Ce dernier exprime, au niveau de sa sensibilité physique et morale, la condition d’homme non libre, une « tragédie de la liberté » morale à l’époque de la fin de l’ancien régime. Le Neveu de Rameau doit être situé préalablement dans ce contexte historique et thématique1.

La dialectique et l’histoire

2D'abord, sujet premier, la dialectique, le dialogue philosophique serré entre Moi (Diderot) et Lui, le Neveu. Comme l’a bien relevé Jacques D’Hondt, une unité intime d'esprit et de sentiment existe entre les deux personnages qui partagent le même Zeitgeist, le même « esprit du temps », pour le dire avec Hegel :

  • 2 J. D’Hondt, Diderot. Raison, Philosophie et Dialectique. Suivi du Neveu de...

La rencontre du « Neveu » et du « Philosophe » est-elle purement accidentelle ? concerne-t-elle des individus absolument étrangers l’un à l’autre ? Nullement. Les aspects fortuits de la rencontre restent, pour le dialogue lui-même, les plus insignifiants. Celui-ci, pour se nouer, réclame un grand nombre de similitudes préalables, de points communs, et même, à certains égards, une identité des personnages et de leurs comportements. Et déjà, comme pour la tragédie classique, il exige l’identité de lieu, de temps et d’action. Mais il en faut bien davantage2 !

3Lui et Moi partagent la même forme de sensibilité, à la fois physique, morale et historique, une sensibilité qui concerne l’espace (Paris, les milieux artistiques musicaux, les Opéras etc.) et le temps (l’ordre du discours est le même, dans cette époque des Lumières). Ils sont « semblables » en ce sens, comme le remarque encore D’Hondt :

  • 3 Idem. C’est moi qui souligne.

Ce sont des hommes qui se rencontrent, des « semblables », et il ne suffit pas qu’ils appartiennent au même genre biologique. Encore faut-il qu’ils aient envie de parler et quelque chose à dire ! Que, malgré leur « ipséité », leur identité différente de l’autre, ils s’entendent assez pour pouvoir s’accorder ou se contredire ! Cela suppose non seulement une langue commune, mais aussi une communauté de culture, un même partage d’informations et de préoccupations, un même destin historique3 !

  • 4 « Diderot décrit grâce aux deux interlocuteurs un même temps de corruption...

4La coappartenance de temps, de lieu et d’esprit fait en sorte que le lecteur arrive à démêler, dans le contraste des personnages, un seul et même monde historique, composé de leurs deux visions contrastantes, de Lui et de Moi, monde déchiré, divisé, le monde culturel de la fin du XVIIIe siècle en France à la veille de la Révolution4.

5D'abord, Le Neveu de Rameau est un dialogue révolutionnaire et il semble se présenter sous les aspects d'un dialogue de la « fin d'un monde » (Jules Janin). Cependant, si nous observons l'histoire de la réception du Neveu, nous constatons que les premières lectures du chef-d’œuvre diderotien, au XIXe siècle, allait dans cette direction précise, celle d’entendre la Satire seconde comme la description d'un monde réduit en morceaux, sur le bord de sa propre tombe. Et c’est celle-ci, en effet, la première interprétation du Neveu qui fit date, en 1861, de l'écrivain et critique littéraire, d'un certaine renommée à l'époque, Jules Janin (1804-1874), auteur d'un dialogue parallèle conçu comme une continuation de l'histoire du Neveu de Diderot, sous le titre : La fin d’un monde et du « Neveu de Rameau » (1861). Janin imagine ici la véritable fin du Neveu de Rameau, c’est-à-dire la mort de Jean-François Rameau qui coïncide avec l'avènement de la Révolution et d'une nouvelle société dont le personnage cynique n'aurait pas été autre que le prélude prémonitoire ou, plutôt, le « croque-mort » fossoyeur de la vieille société.

6Telle fut, à bien regarder au-delà de Janin aussi, la lecture qui fut donnée du Neveu à partir du milieu du XIXe siècle, après la première édition plus ou moins fidèle de l’ouvrage, chez l'éditeur Brière en 1823, dans les Œuvres complètes de Diderot. Et ce texte sortit après la retraduction française, devenue célèbre, de la traduction allemande faite par Goethe en 1805, à partir du manuscrit autographe de Saint-Pétersbourg ou plutôt d’une copie de celui-ci, publiée à Paris en 1821, faite par deux aventuriers du monde littéraire de la Restauration, de Saur et Saint-Geniès. Le Neveu de Rameau, donc, serait le prélude de la Révolution, une sourde annonce, sombre, de la fin d'un monde, l'Ancien régime de la France de Louis XVI. Cependant, dans ces mêmes années où Le Neveu venait d’être redécouvert par le monde littéraire parisien, entre 1861 et 1873, nous avons trois différentes éditions sous presse, jusqu'à la première édition « critique » de Georges Monval, de 1891, suite à la rocambolesque découverte en 1890 du manuscrit autographe chez un bouquiniste des quais de Seine. D’autres lectures allaient se développer, en opposition à cette série d'interprétations de caractère plutôt conservateur. Pourquoi conservateur ?

  • 5 Voir, J. D’Hondt, op.cit., « Appendice ».

7Le Neveu est, selon Janin, un personnage-type qui incarnerait le « poison » révolutionnaire qui allait se répandre dans la bonne société noble mais débauchée, de la fin du XVIIIe siècle. Et le nouveau dialogue de Janin devait en constituer justement le « contrepoison ». Un intérêt spécial revêt donc la lecture critique – non conservatrice – que Marx et Engels firent, à la même époque, de l'édition du Neveu de 1863, donnée par Nestor David dans la collection populaire « Bibliothèque Nationale », que nous avons rééditée en 20125.

8Le 15 avril 1869 Marx envoie le petit bouquin de cette édition « populaire » à Engels, comme cadeau pour son anniversaire, car il en avait une copie supplémentaire. Et l’accompagne d’un commentaire très significatif, suivant l’analyse aigue de J. D’Hondt :

  • 6 Ibid., p. 79.

Marx commence sa copie de Hegel par une phrase bien remarquable : « Le déchirement de la conscience [celle du Neveu !], qui est conscient de lui-même et qui s’exprime – dit sur cela le old Hegel [incise de Marx] – est l’éclat de rire sarcastique [Hohngelächter] sur l’existence aussi bien que sur la confusion du tout, et sur soi-même ; et ce rire est en même temps le bruit mourant [das Verklingen] de toute cette confusion, que l’on peut encore entendre »6.

9Le « bruit », voire « le tintamarre [Verklingen] mourant de toute cette confusion que l’on peut encore entendre », dit Marx. Le rire du Neveu – sa dérision sans bornes et sans vergogne – vise le monde « tel qu’il va », il le dévalorise, lui ôte sans aucun remord le titre majeur qu’il s’attribue, celui d’être et de signifier quelque chose « en-soi », une réalité sensible solide et immuable, précisément dans ses valeurs morales essentielles. Rien de tout cela n’est possible, dans le cynisme du Neveu. Sa sensibilité va bien au-delà de son temps historique, pour rejoindre les époques futures qui s’annoncent déjà, dans son galimatias moral et sensible.

La sensibilité métahistorique du Neveu de Rameau

10Le personnage de Diderot, selon Marx, n'incarnerait donc pas seulement la figure de la sensibilité de son temps mourant, il n'est pas, ou mieux, pas du tout l'homme de son temps, mais il annonce un nouveau monde ; pas la « fin d'un monde », vieux, épuisé et sur le bord de sa tombe, comme l’affirmait Janin. Le Neveu est l’homme de l'avenir, il est notre contemporain. C’est l'homme, enfin, qui enfile une série déconcertante de vanités relatives aux vieilles valeurs, dans un exploit qui laisse abasourdi le pauvre Philosophe qui reste là, figé, à l’écouter et à incarner l'illustration statique d’un Moi qui appartient au passé de la sensibilité historique et morale.

11Ensuite, Moi est tacitement porté, voire obligé à con-sentir, à la lecture de son époque historique que donne Le Neveu. C'est une page éblouissante, célèbre non sans raison, qu’il vaut la peine de relire en entier :

  • 7 D. Diderot, Le Neveu de Rameau, dans Contes et romans, éd. M. Delon, Paris...

Tenez, vive la philosophie ; vive la sagesse de Salomon. Boire de bon vin, se gorger de mets délicats ; se rouler sur de jolies femmes ; se reposer dans des lits bien mollets ; excepté cela, le reste n’est que vanité. MOI : Quoi ! défendre sa patrie ? LUI : Vanité. Il n’y a plus de patrie. Je ne vois d’un pôle à l’autre que des tyrans et des esclaves. MOI : Servir ses amis ? LUI : Vanité. Est-ce qu’on a des amis ? quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? regardez-y bien ; et vous verrez que c’est presque toujours là ce qu’on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau ; et tout fardeau est fait pour être secoué. MOI : Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs ? LUI : Vanité. Qu’importe qu’on ait un état, ou non ; pourvu qu’on soit riche ; puisqu’on ne prend un état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il ? à la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu’on s’avance ? faire sa cour, morbleu ; faire sa cour ; voir les grands ; étudier leurs goûts ; se prêter à leurs fantaisies ; servir leurs vices ; approuver leurs injustices. Voilà le secret. MOI : Veiller à l’éducation de ses enfants ? LUI : Vanité. C’est l’affaire d’un précepteur. MOI : Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs ; qui est-ce qui en sera châtié ? LUI : Ma foi, ce ne sera pas moi ; mais peut-être un jour, le mari de ma fille, ou la femme de mon fils. MOI : Mais si l’un et l’autre se précipitent dans la débauche et les vices ? LUI : Cela est de leur état. MOI. S’ils se déshonorent ? LUI : Quoi qu’on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est riche7 ….

  • 8 « De l’or, de l’or. L’or est tout ; et le reste, sans or, n’est rien. Auss...

12La valeur d'échange est maintenant devenue la seule valeur réelle possible, dans la société du marché et des marchandises. Le Neveu, Diderot, la voit venir de loin, cette société future, la nôtre, et il la valorise, par exemple dans la scène célèbre du louis d'or, que Jean-François Rameau montre à son fils, avec vénération comme le seul, vrai Dieu unique des temps modernes, pour « l'éduquer8 ». Jacques D’Hondt a été le premier a avoir repéré, non sans raison, la racine de ce propos dans la logique économique des premiers théoriciens du capitalisme financier :

  • 9 J. D’Hondt, op.cit., p. 99.

À la manière des monétaristes qui prolongent leur influence à son époque, Diderot se figure sans doute que la valeur – au sens économique du terme – est une réalité purement « matérielle », au sens vulgaire de ce mot. La valeur ne serait pas simplement portée, ou véhiculée par l’or, comme l’essence dans une apparence, mais elle se confondrait avec cette apparence. La valeur d’un Louis d’or ne serait rien d’autre que cette rondelle de métal brillant. La valeur qui consiste, en dernière instance, en un rapport humain, s’aliène dans ce fragment façonné de métal comme elle saura plus tard se loger dans un bout de papier ou une trace magnétique. Tenir le Louis d’or sérieusement et totalement pour la valeur elle-même, c’est lui attribuer indûment des propriétés qui relèvent des personnes humaines, c’est du fétichisme. Rameau, éducateur privé, forme son enfant au fétichisme de l’argent qui va triompher intellectuellement au siècle suivant. Ce qui paraît scandaleux et cynique en son temps et dans sa bouche, deviendra l’opinion la plus commune, et qui va de soi, dans de proches décennies. On enseignera dans les écoles les pratiques de la finance9.

  • 10 Cf. K. Marx, Le Capital, trad. française par M. Rubel, Paris, Gallimard, ...

  • 11 « Mais lorsque l’on dit que Le Neveu de Rameau annonce la fin d’un monde,...

  • 12 Diderot, Le Neveu de Rameau, op.cit., p. 658.

13En effet, Marx fera allusion à cette page du Neveu dans Le Capital, au moment de traiter le « caractère de fétiche de la marchandise » et de « L'argent. A) Thésaurisation », précisément la scène citée du Louis d’or10. Le Neveu a donc gagné sa partie contre Janin et contre les conservateurs de toutes les époques. C’est Lui qui rira bien, parce qu'il rira le dernier : il a gagné le lot de l’avenir11. Le Neveu est en fait, répétons-le, notre contemporain. Il n'est pas l'homme de son temps en désagrégation, mais il est l'apôtre de la raison future des marchands, des financiers et des hommes politiques vendus au meilleur offrant12.

14La figure de ce monstre moral tel qu’il apparaissait à la sensibilité commune de son temps, apparaît également, au Moi philosophe, comme l’ultime déformation de l'image positive du génie incarnée par l’oncle Jean-Philippe Rameau (négatif/positif), et il devient, en réalité, peu à peu, la règle cachée de conduite de la société bourgeoise naissante des échanges et des marchandises, qui gagnera bientôt la bataille historique grâce à la Révolution de 1789. Ce monstre, répudié, raillé et marginalisé par ses contemporains, parasite et détestable, a gagné le pari, trois siècles après Diderot. Cette figure gouverne des États et des continents, presque la planète entière, au début du XXIe siècle.

15Quant à nous, en relisant cette Satire Seconde avec cette loupe herméneutique, nous avons aujourd'hui plus de moyens pour reprendre la bataille de Diderot, avant même que ne s’éteignent les débats et les questions littéraires et philosophiques qui ont été légitimement soulevées, en marge de ce texte, à l'occasion du tricentenaire de Diderot dès 2013. Le Neveu, en bon dialecticien, nous a mis et continue de nous mettre en garde. À d’autres, après Lui et au-delà de Lui, le dernier mot, comme Jean-François Rameau le dira lui-même, à la clôture du dialogue, encore une fois : « rira bien, qui rira le dernier ! »

Le déchirement lockéen de la sensibilité

16Nous avons examiné jusqu’ici les thèmes explicites concernant la liberté qui dominent le discours du Neveu. Ce qui caractérise l’arrière-plan philosophique de ce discours – les racines des attitudes physiques, de la gestuelle du Neveu, des jugements qui l’accompagnent – est une forme très originale de sensualisme inspirée de la philosophie de John Locke (1632-1704), étendue et interprétée à la fois dans le sens du matérialisme vitaliste de Diderot. C’est là le ton propre au philosophe diderotien. Le neveu Jean-François Rameau est un être extrêmement sensible, dont la sensibilité outrée mène jusqu’à son extrême conséquence une caractéristique commune de tous les vivants : celle d’être une sensibilité composée, formée par des assemblages d’éléments sensibles (les sensations) ; d’être quelque chose de construit.

17Dans le système lockéen le processus de la connaissance humaine se fonde sur des idées acquises, provenant toutes seulement de l’expérience ; elle procède par agrégation successive de parties sensibles. Des idées « simples » liées à des sensations également simples, s’agrègent et permettent ainsi de remonter vers des idées « complexes » qui ne sont que le produit de l’association de plusieurs idées simples. Ainsi, par exemple, l’idée (complexe) de neige est le produit de l’association des idées (simples) de « blanc », « froid », « humide », « solide », « étendu ». Ces idées ne sont pas « innées » (Descartes), mais acquises par l’expérience sensible, ce sont des idées « adventices », suivant le vocabulaire cartésien.

18La première correction que Diderot apporte à ce système sensualiste est une remarque sur le fait que ce que Locke appelle « idée simple » n’est pas du tout simple, mais c’est, à son tour, un « amas » de sensations inaperçues, imperceptibles à la conscience. Il s’agit de sensations « inconscientes », ou subconscientes, dont le sujet n’est pas le maître. Dans l’article « Sensations » de l’Encyclopédie Diderot rejoint Leibniz sur ce point, en soulignant le rôle que jouent ces « petites perceptions » atomiques qui vont composer inconsciemment la première étape de toute connaissance humaine, la formation des premières idées sensibles. C’est une page fondamentale, pour comprendre la « dialectique » verbale et corporelle du Neveu de Rameau. Diderot affirme :

Nos sensations au contraire sont confuses ; & c'est ce qui fait conjecturer, que ce ne sont pas des perceptions simples, quoi qu'en dise le celebre Locke. Ce qui aide à la conjecture, c'est que nous éprouvons tous les jours des sensations qui nous paroissent simples dans le moment même, mais que nous découvrons ensuite ne l'être nullement. On sait, par les ingénieuses expériences que le fameux chevalier Newton a faites avec le prisme, qu'il n'y a que cinq couleurs primitives. Cependant, du différent mélange de ces cinq couleurs, il se forme cette diversité infinie de couleurs que l'on admire dans les ouvrages de la nature, & dans ceux des Peintres, ses imitateurs & ses rivaux, quoique leur pinceau le plus ingénieux ne puisse jamais l'égaler. A cette variété de couleurs, de teintes, de nuances, répondent autant de sensations distinctes, que nous prendrions pour sensations simples, aussi bien que celles du rouge & du vert, si les expériences de Newton ne démontroient que ce sont des perceptions composées de celles des cinq couleurs originales (Enc. XV, 34b-35a).

19Diderot, tout en faisant siennes les thèses sensualistes lockéennes, en donne une critique positive qui vise à en perfectionner les présupposés physiologiques et, surtout, les conséquences gnoséologiques. L’homme est toujours immergé dans un flux perpétuel de sensations, la plupart des cas « confuses », dont aucune d’entre elles n’est « simple ». La simplicité relève d’un acte de jugement ou de synthèse en unité qui relève de la constitution biologique de chaque individu. L’universel est donc un fait contingent lié à la vie perceptive du sujet, à son expérience matérielle et à son désir conséquent de se réaliser, de se déterminer. L’exemple de la musique, dans le même article « Sensations », nous mène vers les thèses énoncées par Diderot dans Le Neveu de Rameau :

Il en est de même des tons dans la musique. Deux ou plusieurs tons de certaine espèce venant à frapper en même tems l'oreille, produisent un accord : une oreille fine aperçoit à la fois ces tons différents, sans les bien distinguer ; ils s'y unissent et s'y fondent l'un dans l'autre ; ce n'est proprement aucun de ces deux tons qu'elle entend ; c'est un mélange agréable qui se fait des deux, d'où résulte une troisième sensation, qui s'appelle accord, symphonie : un homme qui n'aurait jamais ouï ces tons séparément, prendrait la sensation que fait naître leur accord pour une simple perception. Elle ne le serait pourtant pas plus que la couleur violette, qui résulte du rouge et du bleu mélangés sur une surface par petites portions égales. (Enc., XV, 35b).

20La conclusion de ce raisonnement mène droit au matérialisme des Principes philosophiques sur la matière et le mouvement (1770) et du Rêve de D’Alembert (1769) de Diderot. Le matérialisme sensationniste du philosophe affirme que la vie organique de chaque être est un composé/agrégat de données sensibles minimales dont la plupart est inconscient et échappe au contrôle d’un prétendu « sujet » législateur de la nature. Le vitalisme, en théorie de la connaissance, consistera ainsi dans cette sorte de réglage physiologique, lourd et difficile, de clarté et d’obscurité dans les sensations matérielles le vie, qui n’est pas la prérogative de tout le monde et qui est plutôt une affaire de jugement, de mise en unité. Chaque individu réalise et accomplit ce réglage de sa sensibilité de manière propre, unique :

Toute sensation, celle du ton, par exemple, ou de la lumiere en général, quelque simple, quelque indivisible qu'elle nous paroisse, est un composé d'idées, est un assemblage ou amas de petites perceptions qui suivent dans notre ame si rapidement, & dont chacune s'y arrête si peu, ou qui s'y présentent à la fois en si grand nombre, que l'ame ne pouvant les distinguer l'une de l'autre, n'a de ce composé qu'une seule perception très-confuse, par égard aux petites parties ou perceptions qui forment ce composé ; mais d'autre côté, très-claire, en ce que l'ame la distingue nettement de toute autre suite ou assemblage de perceptions ; d'où vient que chaque sensation confuse, à la regarder en elle-même, devient très-claire, si vous l'opposez à une sensation différente. Si ces perceptions ne se succédoient pas si rapidement l'une à l'autre, si elles ne s'offroient pas à la fois en si grand nombre, si l'ordre dans lequel elles s'offrent & se succedent ne dépendoit pas de celui des mouvemens extérieurs, s'il étoit au pouvoir de l'ame de le changer ; si tout cela étoit, les sensations ne seroient plus que de pures idées, qui représenteroient divers ordres de mouvement. L'ame se les représente bien, mais en petit, mais dans une rapidité & une abondance qui la confond, qui l'empêche de démêler une idée d'avec l'autre, quoiqu'elle soit vivement frappée du tout ensemble, & qu'elle distingue très-nettement telle suite de mouvemens d'avec telle autre suite, tel ordre, tel amas de perceptions d'avec tel autre ordre & tel autre amas (Enc., XV, 35b).

  • 13 « Ce chevalier de La Morlière […]. Voulez-vous lui faire baisser le ton, ...

  • 14 Ibid., p. 585.

21Le Neveu de Rameau met en acte ces propos théoriques. Le musicien raté Jean-François Rameau transforme en gestes concrets, si l’on peut dire, cette philosophie matérialiste de la sensation, qui est une sensation toujours dispersée, divisée. Il n’arrive jamais, au Neveu, de mettre en unité ses sensations dispersées et confuses. Il les sort de lui-même dans leur état de déchirement, n’arrivant pas a bien juger, c’est-à-dire à créer du beau. Il en fait « la mine », mais il n’a pas « la chose »13. Tout d’abord Jean-François Rameau est lui aussi un agrégat qui n’est jamais un : « C’est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison… »14, suivant l’ordre de succession de ses sensations. Comme il le dit lui-même, Rameau est toujours attaché au présent, à sa dimension de corporéité immédiate qui s’exprime dans « l’appétit », dans la faim de vivre. Ce thème de l’appétit opère le relais avec l’autre thème de l’économie et du fétiche de la marchandise, dont on a parlé plus haut :

  • 15 Ibid., p. 657.

Mais s’il est dans la nature d’avoir appétit ; car c’est toujours à l’appétit que j’en reviens, à la sensation qui m’est toujours présente, je trouve qu’il n’est pas du bon ordre de n’avoir pas toujours de quoi manger. Que diable d’économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d’autres qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c’est la posture contrainte où nous tient le besoin. L’homme nécessiteux ne marche pas comme un autre ; il saute, il rampe, il se tortille, il se traîne ; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions15 .

22La fameuse gestuelle de Rameau, les « positions » corporelles qu’il prend devant son interlocuteur, sont ainsi le produit de sa sensibilité déchirée qui n’arrive pas à trouver une composition, une harmonisation réelle, à cause d’un appétit non rassasié. La personnalité sensible du Neveu donc éclate, se disperse dans ces positions gestuelles qu’il prend devant l’objet de son désir, la musique et son double aliéné de la valeur : l’or, l’argent. Il fait « mine » d’avoir le génie musical de son oncle, mais il n’arrivera jamais à saisir à créer « la chose », le beau, le bien et le vrai, sa nouvelle « trinité » dont Le Neveu se réclame, au nom de la « musique vraie » de l’Opéra italien :

Le vrai, le bon, le beau ont leurs droits. On les conteste, mais on finit par les admirer. Ce qui n’est pas marqué à ce coin, on l’admire un temps ; mais on finit par bâiller. Bâillez donc, messieurs ; bâillez à votre aise. Ne vous gênez pas. L’empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront jamais ; le vrai qui est le père, et qui engendre le bon qui est le fils ; d’où procède le beau qui est le Saint-Esprit, s’établit tout doucement. Le dieu étranger se place humblement sur l’autel à côté de l’idole du pays ; peu à peu, il s’y affermit ; un beau jour, il pousse du coude son camarade ; et patatras, voilà l’idole en bas16.

23Les témoignages historiques concernant le vrai neveu de Jean-Philippe Rameau nous attestent que le musicien ne se serait jamais exprimé contre la musique française de son oncle. Sur ce point donc – la mise en valeur et l’exaltation même de la musique italienne (cette « trinité ») −, on a affaire avec les idées de Diderot lui-même, partisan des Bouffons dans la fameuse Querelle. Le Neveu est rédigé au commencement, au moment le plus chaud (1762) de la polémique menée par les antiphilosophes (Palissot venait d’écrire sa pièce Les Philosophes, l’Encyclopédie avait été frappée d’interdiction etc.) ; c’est ainsi l’occasion que Diderot saisit à la fois pour se défendre des nombreuses attaques subies et de souligner sa propre philosophie matérialiste, critique des idées reçues et, surtout, de la société corrompue des privilèges et des affaires.

  • 18 Voir R. Trousson, Images de Diderot en France. 1784-1913, Paris, Honoré C...

24Non seulement le monde de l’art et de la musique française est visé, mais avant tout, l’organisation politique et culturelle de la société dans son ensemble. La visée la plus lointaine, on l’a dit, était cette nouvelle figure du cynisme social de la sensibilité17 qui s’annonçait déjà et ravageait les rapports humains en les rendant de plus en plus inhumains et insupportables. La Révolution française ne donna pas de réponse à cette dégénérescence. Elle signifia, plutôt – et l’histoire de la réception de Diderot le confirmera18 − l’annonce sombre de l’avènement de l’homme aliéné de l’avenir. Tel le silène de Platon et de Socrate, Le Neveu de Rameau est la statue d’un monstre hideux (mais, au fond, encore sympathique) cachant en soi un vrai trésor philosophique qui reste entièrement à découvrir.

Notes

1 J’ai développé longuement ce thème de la liberté du Neveu dans l’essai : « Révolution et praxis dans Le Neveu de Rameau, roman du jeu de l'éthique sociale », dans Diderot, philosophie, matérialisme, Textes recueillis par A. Tosel, avec la collaboration de J. Salem. Paris, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 1998, p. 153-172 ; disponible en pdf dans Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie (RDE), numéro 26/1999, Diderot, philosophie, matérialisme, [En ligne], mis en ligne le 08 août 2007. URL : http://rde.revues.org/1081. Consulté le 14 juillet 2016. Voir aussi le beau livre de G. Stengers, Diderot, le combattant de la liberté, Paris, Perrin, 2013.

2 J. D’Hondt, Diderot. Raison, Philosophie et Dialectique. Suivi du Neveu de Rameau, E. Puisais et P. Quintili éd., Paris, L’Harmattan, 2012, p. 50-51.

3 Idem. C’est moi qui souligne.

4 « Diderot décrit grâce aux deux interlocuteurs un même temps de corruption et de décadence, de déchirement intellectuel et moral, que l’on qualifiera parfois, après coup, de “période prérévolutionnaire“. Plus généralement, pour qu’un débat ou un combat s’engage, une communauté est requise : communauté de terrain, de ring, de condition sociale et culturelle, de problématique, d’intérêt pratique ou théorique. La différence et l’opposition s’établissent et se détachent sur un fond d’identité et d’unité. Deux bavards, deux amants, deux ennemis, en tant que tels, sont inséparables ». J. D’Hondt, op.cit., p. 51.

5 Voir, J. D’Hondt, op.cit., « Appendice ».

6 Ibid., p. 79.

7 D. Diderot, Le Neveu de Rameau, dans Contes et romans, éd. M. Delon, Paris, Gallimard, 2004, p. 611-612. C’est moi qui souligne.

8 « De l’or, de l’or. L’or est tout ; et le reste, sans or, n’est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles maximes qu’il faudrait qu’il oubliât, sous peine de n’être qu’un gueux ; lorsque je possède un louis, ce qui ne m’arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je le lui montre avec admiration. J’élève les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore l’importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix ; je lui désigne du doigt tout ce qu’on en peut acquérir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma poche. Je me promène avec fierté ; je relève la basque de ma veste ; je frappe de la main sur mon gousset ; et c’est ainsi que je lui fais concevoir que c’est du louis qui est là, que naît l’assurance qu’il me voit ». Ibid., p. 648-649.

9 J. D’Hondt, op.cit., p. 99.

10 Cf. K. Marx, Le Capital, trad. française par M. Rubel, Paris, Gallimard, 1956, Livre premier (« Le processus de production du capital »), p. 166.

11 « Mais lorsque l’on dit que Le Neveu de Rameau annonce la fin d’un monde, on risque fort de se tromper de monde. Attention ! un monde en cache souvent un autre. En réalité, Le Neveu de Rameau n’annonce pas la fin ultime de la féodalité, du pouvoir de l’aristocratie ou de la noblesse, de la monarchie. Il n’est question de rien de cela, dans la crise morale et sociale universelle que peint, à sa manière, le dialogue de Diderot. Les aristocrates, les Grands, la Cour, le roi ne sont ni attaqués, ni critiqués dans Le Neveu de Rameau. C’est comme s’ils n’existaient pas, comme si la Révolution française était déjà passée par là. Diderot ne veut pas leur donner le coup de pied de l’âne, même par anticipation. C’est à la puissance réelle et actuelle qu’il s’adresse : l’argent, le pouvoir économique nouveau, avant même qu’il ne se soit assuré le pouvoir politique. “ L’or est tout ! ” s’exclame le neveu. “ Quelle diable d’économie ! Des hommes qui regorgent de tout, tandis que d’autres qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, n’ont pas de quoi mettre sous la dent ”. “Je ne vois d’un pôle à l’autre que des tyrans et des esclaves ” ! Il veut être de ceux qui regorgent de tout, et il veut devenir un tyran. À bien des égards, Le Neveu de Rameau préfigure ceux qui bientôt le surpasseront en infamie et en cynisme, moins bons musiciens que lui, sans doute, mais plus heureux dans leurs affaires. Les brigands triompheront, ils survivront à toutes les révolutions et à toutes les restaurations, habiles à en tirer également profit. Un jour, Chateaubriand verra passer devant lui les héritiers du Neveu de Rameau, moins spirituels et moins sympathiques que lui dans sa misère, les parvenus, les triomphateurs, Talleyrand et Fouché, “ le vice au bras du crime ”. Diderot avait pressenti leur irrésistible ascension ». J. D’Hondt, op.cit., p. 115.

12 Diderot, Le Neveu de Rameau, op.cit., p. 658.

13 « Ce chevalier de La Morlière […]. Voulez-vous lui faire baisser le ton, élevez-le. Montrez-lui votre canne, ou appliquez votre pied entre les fesses ; tout étonné de se trouver un lâche, il vous demandera qui est-ce qui vous a appris ? d’où vous le savez ? Lui-même l’ignorait le moment précédent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui en avait imposé. Il avait tant fait les mines qu’il se croyait la chose ». Diderot, Le Neveu, op.cit., p. 615.

14 Ibid., p. 585.

15 Ibid., p. 657.

16 Ibid., p. 641.

17 J. D’Hondt, « Le cynisme du Neveu » dans RDE, n° 36, avril 2004, p. 125-137 ; [En ligne], mis en ligne le 14 septembre 2009. URL : http://rde.revues.org/287. Consulté le 15 juillet 2016.

18 Voir R. Trousson, Images de Diderot en France. 1784-1913, Paris, Honoré Champion, 1997 ; voir aussi la monumentale Vie de Diderot, Paris, Hermann, 2013, en trois volumes, par Pierre Chartier : vol 1. L'école du persiflage, vol. 2. Prestige du représentable et vol. 3. La mystification déjouée.

Pour citer cet article

Paolo Quintili, «Le sensualisme lockéen et le matérialisme dans Le Neveu de Rameau.», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation lettres 2017 », n° 16, automne 2016 , mis à jour le : 26/10/2016, URL : https://revues.univ-pau.fr/opcit/120.

Quelques mots à propos de :  Paolo Quintili

Université de Rome « Tor Vergata »

Collège International de Philosophie, Paris

Partager cet article