Moyen-Âge
Agrégation Lettres 2018
N° 17, automne 2017

Alain Corbellari

Âge d’or et sentiment du progrès dans Le Chevalier au Lion

1La question « quand se déroule l’intrigue du Chevalier au Lion ? » peut paraître saugrenue. Tous les romans de Chrétien de Troyes ne se déroulent-ils pas à l’époque bénie et mythique où régnait « Li boins roys Artus de Bretaigne », comme nous le rappelle le plus emblématique de ses romans, dès son premier vers ?

  • 1 Dans le Conte du Graal, sa mélancolie pourrait être le...

  • 2 Erec et Enide, éd. par Peter F. Dembowski, in Chrétien...

  • 3 Mireille Demaules, « Chrétien de Troyes ou l’épancheme...

  • 4 L’illusion dont est victime, dans Cligès, l’empereur A...

2Ce règne d’Arthur n’est pourtant pas tout à fait superposable à celui que nous décrivent le Brut de Wace ou le cycle en prose du Lancelot-Graal, où il est mis en perspective au sein de l’histoire générale de la Bretagne. Non seulement l’Arthur de Chrétien de Troyes semble totalement indifférent aux vicissitudes de l’histoire1, mais il apparaît dépourvu de lien avec des personnages aussi essentiels que Merlin. Certes, pourrait-on dire, c’est peut-être tout simplement, dans ce cas précis, que les romans de Chrétien se situent après l’« entombement » de Merlin, mais la seule allusion à l’enchanteur, dans toute l’œuvre du romancier champenois, accrédite plutôt l’idée que Merlin appartient, par rapport au chronotope que privilégient ses récits, à un monde révolu depuis longtemps. Cette unique et bien anecdotique allusion se situe en effet à la fin d’Erec et Enide, où il est dit, à travers une rime que d’aucuns pourront trouver facile, que c’est « des le tans Merlin » qu’ont commencé de circuler « par tote Bretaigne esterlin2 », c’est-à-dire la monnaie dont la livre sterling perpétue encore aujourd’hui le souvenir. La disparition de l’enchanteur breton serait donc ainsi exactement concomitante de l’émergence de l’économie moderne. Figure du passé, Merlin y rejoint des prestiges dont Chrétien se passe volontiers, tels ceux, souvent, de la magie, mais plus encore de la prophétie et du songe. Est-ce parce que ses romans illustrent, comme le dit Mireille Demaules en une belle formule nervalienne, « l’épanchement du rêve dans la fiction3 » qu’aucune vision onirique ne parcourt son œuvre ? Toujours est-il que le « songe » n’est jamais aussi constamment associé au « mensonge » que chez Chrétien, qui semble véritablement répugner à ce genre de mise en scène4. Il y a chez le romancier champenois une méfiance instinctive pour les chimères et les facilités du merveilleux, que contrebalance par ailleurs un acquiescement, pour ne pas dire un plaidoyer, pour les valeurs les plus positives de la vie.

  • 5 Voir Erec et Enide, éd. cit., v. 4220. Morgane est éga...

3Un autre personnage important de la geste arthurienne n’est également présent chez Chrétien qu’en filigrane : c’est Morgane, évoquée en tout et pour tout dans son œuvre par quatre allusions très fugitives. Elle semble certes, contrairement à Merlin, contemporaine de la diégèse, mais elle n’y apparaît cependant jamais en personne et les pouvoirs de sa magie, réduite à une pharmacopée, substitut — ou métaphore ? — d’une médecine parfaitement rationalisée, sont fortement circonscrits. Ses onguents exerceront ainsi sur Erec gravement blessé5 et sur Yvain devenu fou une influence salutaire aux antipodes des sortilèges noirs que lui prêteront les romans en prose.

  • 6 Voir en particulier R. G. Cook, « The Ointment in Chré...

  • 7 On se souvient que Salerne est nommément évoquée dans ...

  • 8 Jacques Le Goff, « Mélusine maternelle et défricheuse ...

  • 9 J. Le Goff, « Lévi-Strauss en Brocéliande », in L’Imag...

4Dans Le Chevalier au Lion, elle est « Morgue la sage » (v. 2949), et semble faire par ce surnom un contrepoids positif à Merlin. En dépit des connotations symboliques qu’il reste loisible d’attribuer à l’oignement qu’elle a offert à la dame qui va guérir Yvain6, il n’en reste pas moins que, si magie il y a, c’est de magie blanche qu’il s’agit, aisément assimilable à une médecine positive et naturelle dont la science se répand à l’époque de Chrétien de Troyes, par l’intermédiaire de traités adaptés de l’arabe, dans les premières facultés de médecine occidentales (Salerne7 et Montpellier). Par là, Morgane revêt une dimension maternelle que l’on croyait réservée, depuis le fameux article de Jacques Le Goff, « Mélusine maternelle et défricheuse8 », à la fée généralement présentée comme axiologiquement antagoniste de Morgane. La référence que je fais ici à Jacques Le Goff n’est pas si anecdotique qu’il pourrait paraître, car le propos que je souhaiterais tenir s’articule précisément sur la vision chère au grand historien (par ailleurs auteur, avec Pierre Vidal-Naquet, d’un « Lévi-Strauss en Brocéliande9 » centré sur Yvain, article auquel j’aurai l’occasion de revenir) d’une littérature médiévale en phase avec les grandes questions idéologiques de son temps.

5De fait, les grands auteurs français de la Renaissance du XIIe siècle sont loin d’être tous d’accord sur l’importance et même sur la pertinence d’un lien entre leurs narrations et le monde social dans lequel ils sont intégrés. Trois attitudes sont possibles : le rejet, l’indifférence et l’adhésion, exemplairement illustrées respectivement par Béroul, dont le Tristan est un réquisitoire contre l’hypocrisie féodale, Marie de France, dont chaque lai résout différemment le conflit de l’amour et de la société, et Chrétien de Troyes, qui se fait le champion de l’intégration sociale de ses personnages et milite pour une acceptation des bienfaits de la civilisation.

  • 10 Voir Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette...

  • 11 Alain Corbellari, « Chrétien de Troyes paternel et dé...

6Dans un article précédent je partais de la curieuse remarque que l’on trouve au début du Chevalier de la Charrette, précisant que les charrettes étaient moins nombreuses au temps du roi Arthur qu’elles ne le sont devenues à l’époque du narrateur10, et j’aboutissais à la conclusion que « défricheur comme l’ermite du Chevalier au lion, paternel comme le “bon roi” qui régit son univers fictionnel, Chrétien de Troyes oppose les temps dans l’espoir d’un âge d’or encore à venir11 ». C’est sur cette affirmation que j’aimerais revenir ici en l’illustrant par l’analyse plus approfondie de quelques épisodes du Chevalier au lion.

  • 12 On pourrait me reprocher ici l’usage d’un terme anach...

  • 13 Erich Köhler, L’aventure chevaleresque. Idéal et réal...

7L’éloge du « progrès12 » chez Chrétien de Troyes peut s’argumenter de deux manières. La première est celle suivie par les analyses d’obédience marxiste à la suite du fameux livre d’Erich Köhler, L’Aventure chevaleresque13, dont la thèse est familière à tous les médiévistes : Chrétien aurait écrit ses romans à l’intention de la classe montante des jeunes chevaliers, à qui il donnait l’espoir de pouvoir sinon s’élever, du moins s’intégrer à la hiérarchie féodale, en leur fournissant le rêve d’un monde à conquérir. Le Goff renchérissait sur cette lecture en insistant sur le personnage de l’ermite du Chevalier au Lion, dont le premier geste, au moment de son apparition, consistait à essarter un coin de la forêt de Brocéliande, ce qui le faisait ainsi modestement participer à l’immense effort de défrichement qui caractérise tout le Moyen Âge central. Si l’on considère le parallélisme entre la relation liant l’ermite à Yvain fou et celle qui lie, dans la suite du récit, Yvain guéri à son lion, la régénération du héros apparaît homologue à son effort de domestication et de conquête de la nature au profit de la culture. Une telle lecture fait de la représentation de l’âge d’or arthurien le simple prétexte d’un discours sur le monde moderne, dont l’essor est salué par Chrétien en représentant exemplaire de ce que je me permettais d’appeler par anticipation les « Lumières » du XIIe siècle.

  • 14 Chrétien de Troyes, Cligès, éd. par Philippe Walter, ...

  • 15 Ernst Robert Curtius, Europäische Literatur und latei...

  • 16 Son article « E. R. Curtius et la littérature europée...

  • 17 Ibid.

  • 18 Le Corbusier (Charles-Édouard Jeanneret-Gris), Quand ...

8L’autre manière de chercher les traces du « progressisme » de Chrétien consiste, plutôt qu’à analyser le dispositif symbolique de ses romans, à examiner concrètement le discours qu’il déploie sous nos yeux. Ainsi, prenant à la lettre l’expression du prologue de Cligès, voulant que « des Grezois ne des Romains » soit « estainte la vive brese14 », Ernst Robert Curtius s’avouait scandalisé, dans La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, de ce qu’il considérait comme « l’inverse d’une profession de foi humaniste15 ». Jugement dans lequel Jean Frappier trouva, à son tour, prétexte pour stigmatiser l’attitude « mandarinale16 » de Curtius en répondant que Chrétien « ne se complaît pas dans la contemplation d’un trésor. Il pense qu’il faut non seulement conserver, mais aussi progresser17 ». L’opinion divergente des deux grands médiévistes est-elle une simple question de verre à moitié vide ou à moitié plein ? On pourrait répondre que l’expression utilisée par Chrétien de Troyes est très consciemment provocatrice : elle force son lecteur/auditeur à prendre position et à se demander à quel prix une civilisation fière de sa tradition peut continuer d’avancer. Le Corbusier est peut-être le moderne qui a le mieux perçu (ou exagéré ?) le potentiel révolutionnaire de l’esprit d’innovation du Moyen Âge central, remarquant dans Quand les cathédrales étaient blanches, qu’on avait détruit plus d’églises au XIIe siècle que sous la Révolution française18. Certes, dans le premier cas, c’était pour les reconstruire, et c’est bien le même élan qui animait les bâtisseurs de cathédrales et nos premiers romanciers.

9Les deux approches du « progressisme » de notre auteur sont en fait complémentaires, car celui-ci s’exprime à la fois dans des formules frappantes qui, telle la sortie sur les Grecs et les Romains du prologue de Cligès, parsèment les textes de Chrétien, et dans les grandes articulations de ses intrigues qui expriment sa volonté de militer pour une évolution sociétale à laquelle le bouillonnement intellectuel de son siècle lui donne au moins le droit de rêver. En même temps, Chrétien ne saurait se départir d’un attachement que réclament tous ses lecteurs pour le monde perdu d’Arthur, et c’est donc souvent sous le voile du symbolisme et de l’allusion, voire du paradoxe, que se fait jour le goût de Chrétien pour le nouveau.

10J’examinerai ici essentiellement trois épisodes du Chevalier au Lion : le passage de Calogrenant chez le vavasseur, le combat d’Yvain contre Harpin de la Montagne, et la scène des pucelles de Pesme Aventure, qui semble irrésistiblement appeler une lecture actualisante que plusieurs médiévistes se sont pourtant attachés à contester.

  • 19 C’est-à-dire, en bon français de France, pour le dîne...

11La scène du vavasseur a été tout spécialement mise en exergue par Köhler, qui a fait de ce personnage la pierre angulaire de sa lecture socio-historique. Le vavasseur serait en effet le représentant type d’une classe intermédiaire entre celle des chevaliers et celle des grands seigneurs, l’équivalent, en quelque sorte, pour le XIIe siècle, de ce qu’a représenté le « petit bourgeois » au début du XXe siècle. Sans contester cette lecture, j’aimerais montrer que l’ironie avec laquelle Chrétien traite le personnage dans Le Chevalier au Lion illustre aussi les tensions sous-jacentes du modèle sociétal qu’il promeut. Deux notations du récit de Calogrenant me retiennent en particulier. Tout d’abord, alors que le chevalier songe à se faire entreprenant auprès de la fille du vavasseur, il se plaint que son hôte lui « fist la nuit de guerre » (v. 245), en venant le quérir pour le « souper19 » ; il faut entendre par là que le vavasseur met un peu brusquement le holà au manège du chevalier et rappelle à celui-ci que sa mission est plus importante que les marivaudages. On sait que Le Chevalier au Lion est construit en symétrie inverse d’Erec et Enide. Si Erec pèche par excès d’amour et défaut de chevalerie, Yvain, au contraire, péchera par excès de chevalerie et défaut d’amour. Le rappel du devoir chevaleresque au seuil du second roman a donc valeur d’allusion ironique au dilemme qui formera le nœud du récit. Quelques vers plus loin, le vavasseur fait remarquer qu’il ne sait plus quand il a vu pour la dernière fois un chevalier errant, car « N’en ot, piece a, nul herbergié » (v. 259). Cette remarque sur la rareté des visites chevaleresques me semble pouvoir être mise en parallèle avec la notation du Chevalier de la Charrette sur la disette de charrettes au temps d’Arthur. C’est un constat (rien n’indique explicitement que le vavasseur s’en plaigne), mais il met le doigt sur le peu de densité de l’habitat humain et des contacts sociaux à l’époque considérée. Cependant, la visite qu’Yvain ne va pas tarder de faire à son tour au vavasseur pourrait être vue, dans ce contexte, comme l’annonce que les choses vont bientôt changer, et même s’il ne sera plus question du manoir du vavasseur après le passage d’Yvain, on peut soupçonner que le grand déplacement des chevaliers arthuriens invités au mariage du héros pourrait bien préluder à une utilisation plus intensive du « relais » vavassoral.

  • 20 La méprise de la fille du vavasseur d’Escalot dans La...

12Sans, donc, qu’il soit besoin de mobiliser le savoir des historiens modernes sur le statut des « vassaux de vassaux » dans la société du XIIe siècle, les deux notations que nous avons pointées sont susceptibles d’éclairer l’axiologie qui motive le récit de Chrétien de Troyes : d’une part, les vavasseurs ne sont pas systématiquement vus comme des pourvoyeurs d’épouses20 ; d’autre part, leur statut d’intermédiaires est peut-être moins significatif que l’état du réseau social dans lequel ils s’insèrent ; entre le début et la fin du Chevalier au Lion, la route passant par l’hôtel du vavasseur, de chemin délaissé qu’elle était, devient grande voie de communication : la civilisation est passée par là !

  • 21 Voir entre autres Peter Haidu, Lion-queue-coupée. L'é...

13Sautons maintenant 3000 vers et examinons de plus près l’une des nombreuses confrontations entre Yvain et le monde sauvage qui structurent le récit ; on aurait pu évoquer la rencontre avec le gardien de taureaux ou, bien sûr, avec le lion, mais ces épisodes ont déjà été surabondamment glosés21 et le combat contre Harpin de la Montagne présente l’intérêt d’être le premier véritable duel mené par Yvain après sa guérison. Par là, il fait écho au combat contre Esclados le Roux, mais alors que ce dernier arborait la prestance d’un chevalier censément de même rang que son adversaire, la description d’Harpin multiplie les signes de sauvagerie et de dévalorisation. Non seulement c’est un géant, voire un ogre, mais son comportement n’est pas sans rappeler celui des chevaliers pillards des premiers temps de l’Europe féodale : il a déjà tué les six fils du seigneur du château qu’il assiège, et il envisage de lui ravir sa fille pour la prostituer à ses valets (v. 3850-69). Le chiffre de sept enfants trahit sans doute par ailleurs l’influence d’un conte populaire.

14Dès qu’il se présente aux portes du château, Harpin « crie » (v. 4107), premier signe d’un tempérament excessif dont les marques vont se multiplier tout au long du passage. Mais le seigneur ne parvient pas davantage à s’élever au-dessus de l’hystérie ambiante : « par po que li preudon n’enrage » (v. 4119), nous dit le narrateur, disqualifiant par là-même ce trop sensible personnage qui va jusqu’à songer au suicide (v. 4125 : « mialz s’ameroit morz que vis »), solution présentée plus haut, dans l’épisode de la douleur du lion qui croit Yvain mort, comme parfaitement inadéquate. Yvain intervient alors « con frans et dolz » (v. 4129) ; Corinne Piereville traduit très bien : « avec douceur et noblesse ». Yvain, en effet, calme le jeu en mettant en avant ses qualités courtoises. Lorsqu’il arrive devant le géant, celui-ci lui adresse une violente diatribe de six vers (v. 4178-83), à laquelle Yvain répond simplement :

— De neant es antrez an plet,
fet cil qui nel dote de rien.
Or fai ton mialz et je le mien,
que parole oiseuse me lasse. (v. 4184-87)

  • 22 Voir Danièle James-Raoul, La parole empêchée dans la ...

  • 23 Notons que pour Chrétien la parole intempestive est p...

  • 24 Ecclésiaste, 3, 7.

  • 25 Voir Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Les péchés ...

15Autrement dit : « Pas de paroles, des actes ! et que le meilleur gagne. ». Il est à peine besoin de rappeler que la thématique de la parole est essentielle chez Chrétien de Troyes22, qui, dans ses romans, en met volontiers en scène les deux extrêmes : trop grand mutisme et logorrhée incontrôlée connaissent en effet respectivement leurs parangons au travers de Perceval et de Keu. Et Harpin est évidemment à ranger ici aux côtés de Keu, dont on se souvient que le prurit de parole est étroitement associé à l’idée de la médisance et même du mensonge23. Trop parler, c’est fatalement s’exposer à distordre la vérité. Certes, le monde doit se dire (sinon il n’y aurait pas de roman possible !), mais seule une parole mesurée, à l’exemple de celle réclamée par les troubadours, est à même de réaliser ce miracle d’exprimer le monde tout en le transformant, et c’est très exactement ce que réclame ici Yvain en quelques vers qui constituent, à mon sens, l’une des professions de foi essentielles de Chrétien de Troyes. L’Ecclésiaste le disait déjà : « il y a un temps pour se taire et un temps pour parler24 » ; encore faut-il distinguer clairement ces deux temps, et seule, précisément (par un paradoxe fécond), la parole se trouve à même de délimiter ce partage. Chrétien aurait pu écrire : « Yvain ne daigna même pas adresser la parole au géant » ; il prend au contraire soin de le faire parler, par courtoisie d’abord, et ensuite pour bien stigmatiser l’erreur du géant, authentique « péché de la langue25 »… que l’on ne peut laisser passer sans rien dire !

  • 26 Marie de France, Lais, éd. par Jean Rychner, Paris : ...

16Suit la scène du combat, et c’est cette fois-ci sans un mot, mais non sans l’aide du lion, qu’Yvain va occire Harpin. Désirant repartir discrètement et poursuivre sa quête de lui-même, notre héros décline l’invitation du seigneur, mais lui demande d’annoncer sa victoire à Gauvain, car « por neant prant sa bonté / qui vialt qu’ele ne soit seüe » (v. 4274-75), injonction qui rejoint une thématique récurrente des prologues des œuvres écrites lors de la Renaissance du XIIe siècle : pour le dire avec Marie de France, « Ki Deus a duné escïence / E de parler bone eloquence / Ne se deit taisir ne celer26 ». Chrétien met ainsi sur le même plan la nécessité de répandre le savoir livresque et celle de proclamer la gloire des héros ; dans les deux cas, c’est à une parole efficace et véridique, gage de la nouvelle société courtoise, qu’il convient de répandre la bonne nouvelle destinée à fonder un nouvel ordre des choses.

  • 27 Voir mon article, « L’étonnante fortune des pucelles ...

  • 28 Gérard J. Brault, « Fonction et sens de l’épisode du ...

17Le dernier épisode que j’aimerais aborder a fait couler beaucoup d’encre, en particulier parce qu’il pose avec acuité le problème de la réception moderne d’un texte du XIIe siècle. Pour un lecteur de notre société post-industrielle, il est en effet impossible de lire l’épisode des pucelles du Château de Pesme Aventure sans y voir, même involontairement, une préfiguration de la misère ouvrière moderne. Dès la fin du XIXe siècle, cette lecture a procuré à la « complainte des tisseuses » une célébrité excédant largement le cercle des médiévistes27. Par un réflexe naturel, nombre de ces derniers ont donc essayé de réduire l’anachronisme de cette interprétation, au risque de la désenchanter, ou plutôt de la « réenchanter », puisque l’un des arguments qu’on lui oppose le plus souvent consiste justement à y voir les souvenirs d’une vieille légende celtique (les prisonnières auraient été capturées dans la fameuse « île aux pucelles »)28

  • 29 Philippe Walter, « Moires et mémoires du réel chez Ch...

18Si un exégète aussi probe qu’Erich Köhler tenait l’interprétation « industrielle » en grande faveur, il faut d’abord y voir un effet de ses présupposés idéologiques, un tel épisode constituant évidemment du pain béni (si l’on ose dire !) pour un critique marxiste. Mais au fond, pourquoi faudrait-il absolument donner une unique interprétation de ce passage ? Les souvenirs celtiques, voire pauliniens29, qui parcourent à l’évidence la complainte des pucelles n’interdisent pas de penser que Chrétien a peut-être eu une autre idée derrière la tête en mettant en scène l’épisode. Et si j’ai raison de penser que Chrétien milite pour une certaine forme de progrès civilisationnel, l’argument dirimant selon lequel l’interprétation « industrielle » est impossible parce que d’aussi vastes manufactures étaient inenvisageables au XIIe siècle, peut être retourné : c’est précisément parce qu’il n’a pas songé une seule seconde à la réalisation, dans l’avenir, de ce type de monstruosité (ce en quoi il a eu bien tort, mais tout le monde n’est pas Merlin !) que Chrétien a pu imaginer cette proto-usine non comme le résultat inéluctable de son rêve d’ordre et de lumière, mais bien comme une aberration digne de la pire barbarie. Il n’est, de fait, pas exclu que Chrétien ait pu en l’occurrence songer à des faits d’esclavage antique ; sa sympathie modérée (rappelée plus haut) pour les Grecs et les Romains ne s’y opposerait pas, et, après tout, est-il moins émouvant de rappeler une oppression intemporelle plutôt que celle, précisément, de notre société industrielle ? Le sort des ouvriers du textile anglais de l’ère victorienne nous touche certes encore, parce qu’il est proche de nous, mais nous ne saurions nier son caractère exemplaire : il est lui aussi l’image d’une misère bien plus universelle.

19Une remarque située à la fin de la longue tirade de l’ouvrière nous permet d’ailleurs de voir qu’elle sait elle-même voir plus loin que sa propre misère. Alors que l’exposé de ses peines tirerait des larmes à une pierre, elle trouve la force d’âme d’estimer que le plus dur est encore de contempler le sort des malheureux chevaliers qui affrontent vainement les deux maufés :

Et ce nos fet anragier d’ire
que maintes fois morir veomes
chevaliers juenes et prodomes
qui as .ii. maufez se conbatent. (v. 5322-25)

20Sans réduire tout à fait leur souffrance à une opportunité de faire valoir la bravoure chevaleresque, c’est toutefois bien cette dernière qui se retrouve, du propre aveu de la pucelle, grandie par une telle confrontation.

21Revenons pour conclure aux deux termes qui forment le titre de mon article. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils ne s’excluent pas, mais se confortent au contraire l’un l’autre, puisque l’époque arthurienne n’est pour Chrétien de Troyes un âge d’or que dans la mesure même où elle lui permet d’illustrer sans contraintes référentielles intempestives la genèse de l’idéal de progrès qu’il prône. Ponctuellement, il peut montrer, à travers des remarques dont l’ironie reste discrète, que cet âge d’or est aussi une époque fruste et améliorable (manque de charrettes, sous-fréquentation des voies de communication) ; mais dans tous les cas, les héros qu’il met en scène ont la possibilité de faire advenir la civilisation là où elle était inexistante (l’essart aux taureaux) ou ne connaissait que des formes dévoyées et monstrueuses (l’ouvroir des pucelles). Souvent, il montre le progrès en marche, par l’action des chevaliers (Yvain débarrassant le monde du géant Harpin) ou par celle, plus modeste, de quelque homme de bonne volonté (l’ermite qui essarte). Surtout, Chrétien n’oublie jamais qu’il est écrivain : homme de mots et de discours, il montre la part essentielle de la parole dans la création d’un univers plus juste et plus civilisé. C’est évidemment là un topos chrétien (« Au commencement était le verbe ») que notre auteur peut d’autant moins ignorer qu’il porte sa foi dans son nom même, et qui lui permet, en fin de compte, de concilier l’idée de l’âge d’or et celle du progrès : loin de se livrer, comme les auteurs de l’Antiquité (qu’il espère explicitement mettre au rancard), à la laudatio temporis acti, à l’éloge morose du temps passé, il montre que l’âge d’or est à la fois l’origine et le but. Si les chevaliers arthuriens l’ont réalisé, c’est qu’il n’est pas utopique de vouloir le faire advenir.

Notes

1 Dans le Conte du Graal, sa mélancolie pourrait être le signe d’une inquiétude quant à la solidité de son pouvoir. Mais Chrétien ne met jamais celui-ci en perspective par une contextualisation historique plus large.

2 Erec et Enide, éd. par Peter F. Dembowski, in Chrétien de Troyes, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1994, v. 6685-6686.

3 Mireille Demaules, « Chrétien de Troyes ou l’épanchement du rêve dans la fiction », Speculum Medii Aevi, 3, 1997, p. 21-37.

4 L’illusion dont est victime, dans Cligès, l’empereur Alix, qui croit, dans son sommeil, tenir son épouse Fénice entre ses bras, montre bien tout le mépris de Chrétien de Troyes pour l’artifice onirique, en même temps que pour les philtres, celui qui crée ce fantôme d’amour étant explicitement comparé à celui de la légende tristanienne.

5 Voir Erec et Enide, éd. cit., v. 4220. Morgane est également rapidement évoquée dans deux autres vers d’Erec et Enide : 1921 (comme amie de Guigamar) et 2374 (comme brodeuse d’une chasuble).

6 Voir en particulier R. G. Cook, « The Ointment in Chrétien’s Yvain », Medieval Studies, 21 (1960), p. 228-42.

7 On se souvient que Salerne est nommément évoquée dans le contemporain lai des Deux amants de Marie de France.

8 Jacques Le Goff, « Mélusine maternelle et défricheuse », in Pour un autre Moyen Âge, Paris : Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1977 ; rééd. « Tel », p. 307-31.

9 J. Le Goff, « Lévi-Strauss en Brocéliande », in L’Imaginaire médiéval, Paris : Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1985, p. 151-87.

10 Voir Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette, éd. par Daniel Poirion, in Chrétien de Troyes, Œuvres complètes, éd. cit., v. 323-25.

11 Alain Corbellari, « Chrétien de Troyes paternel et défricheur », in Isabelle Arseneau et Francis Gingras (éds), Cultures courtoises en mouvement, Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 380-89, ici p. 389.

12 On pourrait me reprocher ici l’usage d’un terme anachronique. Je n’y mets toutefois de guillemets que dans cette première occurrence, car, de fait, je n’en ai pas trouvé de meilleur pour décrire le fait que Chrétien me semble croire à un accroissement qualitatif de la civilisation humaine. Evidemmment, dans un contexte marqué par une idéologie chrétienne contraignante, on ne saurait tout à fait évoquer un « progrès moral » au sens où l’entendra le XVIIIe siècle. Toutefois, si l’homme reste pécheur, l’idée que la courtoisie puisse affiner les manières et, partant, amener à un idéal humain plus respecteueux d’autrui, me semble tout à fait présente dans l’idéal « courtois ». Il est bon de craindre l’anachronisme, mais si cette défiance a pour résultat de ne jamais proposer de parallèle éclairant, le sens même des textes du passé finit par devenir irrémédiablement incompréhensible.

13 Erich Köhler, L’aventure chevaleresque. Idéal et réalité dans le roman courtois. Etudes sur la forme des plusanciens poèmes d’Arthur et du Graal [Ideal und Wirklichkeit in der höfischen Epik, 1956], trad. de l’allemand par Eliane Kaufholz, avec une préface de Jacques Le Goff, Paris : Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1974.

14 Chrétien de Troyes, Cligès, éd. par Philippe Walter, in Chrétien de Troyes, Œuvres complètes, éd. cit., v. 41 et 44.

15 Ernst Robert Curtius, Europäische Literatur und lateinisches Mittelalter, Bern : Francke, 1947 ; La littérature européenne et le Moyen Âge latin, trad. de l’allemand par Jean Bréjoux, Paris : PUF, « Agora », 1956 (2 vol.), t. II, p. 133.

16 Son article « E. R. Curtius et la littérature européenne », Revue de Paris (septembre 1957), p. 148-52, repris in Histoire, Mythes et symboles, Genève : Droz, 1976, p. 111-15, ici p. 115, se concluait par cette forte remarque : « Il n’existe pas de culture sans tradition. Mais il arrive que les civilisations périssent par leurs mandarins ».

17 Ibid.

18 Le Corbusier (Charles-Édouard Jeanneret-Gris), Quand les cathédrales étaient blanches, Paris : Plon, 1937, p. 4.

19 C’est-à-dire, en bon français de France, pour le dîner, et non pour un souper, comme l’écrit Corinne Pierreville dans sa traduction.

20 La méprise de la fille du vavasseur d’Escalot dans La Mort le Roi Artu, roman écrit cinquante ans après Chrétien de Troyes, va d’ailleurs dans le même sens.

21 Voir entre autres Peter Haidu, Lion-queue-coupée. L'écart symbolique chez Chrétien de Troyes, Genève : Droz « Histoire des idées et critique littéraire », 123, 1972 ; Tony Hunt, « The lion and Yvain », in The Legend of Arthur in the Middle Ages. Studies Presented to A. H. Diverres, éd. P. B. Grout, R. Anthony Lodge et E. C. K. Varty, Woodbridge, Boydell and Brewer (Arthurian Studies, 7), 1983, p. 86-99, et Angelica Rieger, « La bande dessinée virtuelle du lion d'Yvain : sur le sens de l'humour de Chrétien de Troyes », in Comedy in Arthurian Literature, éd. Keith Busby et Roger Dalrymple, Woodbridge : Brewer, « Arthurian Literature », 19, 2003, p. 49-64.

22 Voir Danièle James-Raoul, La parole empêchée dans la littérature arthurienne, Paris : Champion, « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », 40, 1997.

23 Notons que pour Chrétien la parole intempestive est plus grave que le mutisme, car Keu est, dans son œuvre, un bavard irrémédiable, alors que tout l’enjeu du Conte du Graal réside dans la possibilité de perfectionnement de Perceval.

24 Ecclésiaste, 3, 7.

25 Voir Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale, trad. de l’italien par Ph. Baillet, Paris : Cerf. 1991.

26 Marie de France, Lais, éd. par Jean Rychner, Paris : Champion, CFMA, 1968, « Prologue », v. 1-3.

27 Voir mon article, « L’étonnante fortune des pucelles de Pesme Aventure : recherches sur la réception d’un épisode du Chevalier au Lion », in Yvan Lepage (éd.), Por s’onor croistre. Mélanges de langue et de littérature médiévales offerts à Pierre Kunstmann, Ottawa : David, 2008, p. 317-28.

28 Gérard J. Brault, « Fonction et sens de l’épisode du château de Pesme Aventure dans l’Yvain de Chrétien de Troyes », dans Mélanges Charles Foulon, I, Rennes, Institut de français, 1980, p. 59-64.

29 Philippe Walter, « Moires et mémoires du réel chez Chrétien de Troyes. La complainte des tisseuses dans Yvain », Littérature, 59, octobre 1985, p. 71-84.

Pour citer cet article

Alain Corbellari, «Âge d’or et sentiment du progrès dans Le Chevalier au Lion», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation Lettres 2018 », n° 17, automne 2017 , mis à jour le : 03/11/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/opcit/242.

Quelques mots à propos de :  Alain Corbellari

Professeur aux Universités de Neuchâtel et de Lausanne, Alain Corbellari est l’auteur de nombreux ouvrages sur la littérature du Moyen Âge et sa réception au XXe siècle. Il a récemment édité aux éditions Champion L’épopée pour rire. Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople et Audigier (coll. « Classiques français du Moyen Âge », 2017).

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