XXe siècle
Agrégation Lettres 2018
N° 17, automne 2017

Philippe Berthier

Stendhal à Téhéran

pour Farhad Ostovani

  • 1 N. Bouvier, T. Vernet, Correspondance des routes croisées, Carouge-Genève, ...

1Au printemps 1949, Nicolas Bouvier traverse une brève, mais intense saison stendhalienne. Lisant le Stendhal d’Albert Thibaudet (1931), il fait part à l’ami Thierry Vernet de son assentiment : « Le soleil est véritablement chaud aujourd’hui et rend tout le monde un peu infantile. Il y a ça dans un livre que je lis : “Le bonheur suprême pour Stendhal, ce sont (…) des états non de possessions mais de disponibilité infinie. (…) La beauté est une promesse de bonheur, et le meilleur du bonheur est sa promesse”. C’est bien senti et bien écrit1 ». D’emblée, et sans qu’il le sache encore, cinq ans avant le grand départ, la célèbre formule de De l’amour lui propose un art du voyage, à définir non pas comme une expérience de thésaurisation, et moins encore de prédation, d’images et de savoirs, mais comme une capacité sans frontières d’ouverture et d’accueil. Ses futures vacances seront une vacance à combler (dans tous les sens du mot) par la cueillette heureuse de ces instants que le Faust de Goethe suppliait de faire halte, tant ils étaient beaux. « Minutes d’éveil », aurait dit Rimbaud, imprévisibles, improgrammables, et qui nous échoient le plus souvent par surprise, hors des sentiers battus, récompense accordée à ceux qui savent se désencombrer d’eux-mêmes et capter librement les ondes de l’altérité. S’il est vrai que, souvent, « le meilleur du bonheur est sa promesse », ce n’est pas dire que le voyageur s’achemine vers une déception fatale (thème souvent orchestré : c’est avant de lever l’ancre, dans sa tête, qu’on vit les plus belles aventures) ; certes, il y a dans l’attente et le pressentiment des joies incomparables, mais qui ne déflorent pas à l’avance ce qu’apporteront les hasards de la route. L’abominable oxymore de voyage organisé désigne tout ce à quoi Bouvier se refuse. C’est une contradiction dans les termes, puisque si on voyage, c’est précisément pour échapper aux mortifères réquisitions des cadres préétablis.

  • 2 Ibid., p. 180 (lettre du 14 mars).

2En ce mois de mars 1949, Bouvier mène de front la lecture de Stendhal et de Flaubert, et ce qui le frappe, c’est que chez eux la question proprement littéraire est secondaire (ce qu’à propos de Flaubert on devrait sérieusement contester, car s’il est un écrivain qui, à défaut d’avoir pu placer l’absolu dans la vie, a choisi de le placer dans la phrase, c’est bien lui). Selon Bouvier, « tout ce que j’ai pu lire sur de grands écrivains juteux (Flaubert, Stendhal) montre à qui sait lire entre les lignes qu’ils ont d’abord songé à devenir des êtres humains au sens le plus plein et le plus riche du mot, et quand on regarde autour de soi on est effrayé de voir combien il y a peu d’êtres humains2 ». Implicite, la conclusion s’impose : Nicolas n’envisage pas de séparer l’écriture de l’humanité ; être un homme qui écrit, plutôt qu’un écrivain qui oublie d’être un homme. De ce point de vue, l’exemple de Stendhal est précieux, puisque pour lui l’opera d’inchiostro (le travail d’encre, ou ce qu’il appelle encore « mettre du noir sur du blanc ») n’a jamais été – contrairement au flagellant de Croisset, dont il est l’antipode – une vocation transcendantale, mais plus modestement, et jouissivement, un appel du plaisir, « voilà tout ». Cette attitude détachée de toute intimation sacrale –  on n’est pas sommé d’offrir à l’espèce un chef-d’œuvre immortel, on ne se sent pas investi d’une mission supérieure  – donne à qui sait maintenir souplement flottante sa ceinture, comme le voyageur, une aisance incomparable, un pas merveilleusement dé-lié. Écrire comme on voyage, voyager comme on écrit, sans lourds impedimenta théoriques ni prétentieux concepts a priori, partir sans préjugés à la rencontre, sans savoir exactement de qui ou de quoi, mais toujours prêt à recevoir ce que la vie invente et à en faire son miel, c’est éviter de se perdre dans des questions oiseuses de légitimité et d’esthétique, et être d’un même geste homme et écrivain, parce que c’est tout simplement être heureux.

3Ce qui n’est pas si simple, justement… À son « cher vieux con », Nicolas fait confidence de certaines sargasses qu’il traverse très péniblement, car il est le contraire d’un béat et il lui arrive, à lui aussi, de boire parfois jusqu’à la lie le calice d’angoisses incoercibles (dont témoignera Le Poisson-Scorpion). C’est dans ces heures difficiles de blue spirits qu’on appelle à l’aide les grands intercesseurs, et Stendhal en est :

  • 3 Ibid., p. 202 (lettre de mi-mai 1949).

Je suis maintenant au milieu d’une harassante bagarre contre le temps et surtout contre ma propre faiblesse. Il y a de beaux moments le soir où je me sens lentement émerger dans un calme absolu plein de choses qu’on comprend secrètement et qui se tiennent toutes. Mais il y a d’affreux réveils le matin (…) … je me dis quand même que je dois être aux avant-postes d’où réconfort. Mozart et Stendhal se complètent admirablement mais ils demandent du temps. Tout le monde demande du temps, personne n’en donne, il faut le prendre on ne sait pas toujours où3  !

4On ne s’étonne pas que, dans la Topolino qui s’élance bravement vers les Orients, Stendhal ait été pris en stop.

  • 4 L’Usage du monde, La Découverte, 1985, p. 227. Noté UM dans le texte à part...

5Il surgit tout à trac à Téhéran. Pour poursuivre leur périple, les deux amis ont besoin de pécune. Tandis que Thierry espère vendre ses peintures, Nicolas monnaie sa parole auprès des établissements francophones. Dans ces années cinquante, on est encore à l’âge devenu mythique où la France jouit dans ces pays lointains d’une cote d’amour toute particulière. Parler français, lire Racine et Voltaire est un « marqueur » qui non seulement n’a rien d’un stigmate d’infamante occidentalisation, mais vous classe parmi les personnes véritablement civilisées. Et, dans ce paysage bienveillant, les maisons d’éducation religieuses jouent un rôle déterminant, protégées, comme tous les chrétiens autour du bassin méditerranéen, par une république qui, pour être laïque, n’a pas oublié Clovis ni saint Louis. Que ce soit au profit des couches sociales privilégiées ne génère aucun sentiment de culpabilité. La repentance n’était pas encore un exercice obligatoire. Dans ce monde qui nous apparaît irrémédiablement suranné – celui de l’enquête de Barrès au Levant –, Bouvier, qui n’a rien d’un calotin, évolue parfaitement à son aise parce qu’avant d’être celui d’une religion, c’est celui d’une langue et d’une culture qui sont les siennes. Si loin de chez lui, il est chez lui. Il ne voit pas malice à proposer aux Lazaristes une intervention sur « Stendhal l’incrédule », sujet assurément « peu clérical », mais qui ne les fait pas reculer, ce qui prouve leur largeur d’esprit. L’accueil est plus circonspect chez les Clarisses de l’Institut Jeanne d’Arc, mais les réticences de la Supérieure envers un auteur qu’elle considère, non à tort, comme un « mange-curé », un « jacobin », s’accompagnent de suggestions qui laissent rêveur : elle ne verrait aucun inconvénient à ce que le conférencier traite de Montaigne ou de Toulet… attelage plutôt inattendu qui montre au moins que cette Serbe (et, en tant que telle, immédiatement sympathique à Bouvier) non seulement a de la lecture, mais lit sans œillères. D’ailleurs, une religieuse qui sert du chianti et en descend une solide rasade ne saurait être mauvaise. Si elle condamne Stendhal, c’est qu’il a été mis à l’Index et qu’elle a fait vœu d’obéissance. Avec une intuition d’autant plus remarquable qu’elle vient juste de le rencontrer, cette femme « de caractère et d’esprit » a aussitôt vu que Nicolas était « un triste », et lui conseille de s’intéresser plutôt à Pascal, qui lui « irait comme un gant ». En quêtant chez le nonce apostolique, Nicolas découvre avec étonnement que seul le Journal de Stendhal est à l’Index, mais que… Pascal y figure presque en entier ! Un Monsignore du Mezzogiorno solaire lui explique pourquoi : « Stendhal n’est pas bien dangereux, et il a une excuse « Arrigo Beyle », il aimait l’Italie. Tandis que Pascal, c’est un peu le portier de l’Église. Quand un protestant s’en approche – excellent ! – c’est qu’il va entrer ; mais un catholique, attention… c’est qu’il veut sortir4. » Admirable discernement ecclésiastique ! Italien de cœur, Stendhal était donc forcément du côté de la vie, du carpe diem, c’était un hédoniste et un esthète, et du reste il a abondamment professé sa reconnaissance pour toute la beauté que le génie du christianisme avait apportée au monde ; son absence de foi, évidemment fâcheuse, ne peut causer de gros dégâts ; c’est une infirmité personnelle envers laquelle on peut se permettre d’être indulgent. En revanche, la radicalité sombre et implacable de Pascal, son austérité masochiste, son terrible quitte ou double métaphysique qui ne souffre aucun de ces accommodements avec le Ciel que l’Église a si artistement ménagés, là est paradoxalement le péril. Nos vrais amis ne sont pas toujours où l’on croit.

6Se promenant dans Téhéran, Nicolas se dit que Stendhal aurait aimé cette ville : « Il y aurait retrouvé son monde : bon nombre d’âmes sensibles, quelques coquins confirmés et, dans le Bazar, de ces cordonniers pleins de maximes avec lesquels il bavardait si volontiers. » (UM, 928) Le stendhalien aussitôt de sursauter, le goût de HB pour les cordonniers n’étant nullement avéré. Certes, Stendhal affichait des idées libérales et formulait des vœux parfaitement sincères pour le bonheur du peuple, – mais de loin, car le peuple était toujours sale à ses yeux. Il a explicitement désigné la corporation cordonnière, au demeurant tout à fait estimable, comme instrument d’une insupportable aliénation du moi en Amérique : là-bas, dans « la seule république qui marche bien », malheur à qui ne la flattera pas ! Dans une démocratie, c’est le nombre qui a le pouvoir, ne fût-ce que celui, à l’échelle du quartier, de vous surveiller et de vous désigner à la censure publique comme déviant, si d’aventure vous vous avisez de ne pas penser et agir selon les normes contraignantes du politiquement ou moralement correct imposées par cette majorité qu’on qualifie si justement d’écrasante – car elle écrase l’individu qui ose prétendre être comme lui-même plutôt que comme les autres, ce qui est la définition même du beylisme. Nicolas idéalise une proximité imaginaire de Stendhal avec les classes laborieuses. Indemne assurément de toute morgue aristocratique – et pour cause : c’est un bourgeois  –, c’est vers l’horizon raffiné d’une civilisation disparue qu’il ne peut s’empêcher de loucher, malgré ses partis pris progressistes et modernes.

7Nicolas nous convainc davantage quand il évoque

… l’ombre d’une Cour ― intrigues, mauvais café, sombres ribotes ― un peu plus pourrie que celle de Parme, qui vit également dans la peur des libéraux qu’elle emprisonne et où le fiscal Rassi ferait figure d’enfant de chœur. Un peuple qui a de la finesse à revendre, et commente ces débordements avec un humour amer. Plus de regrets que de remords, et un immoralisme nonchalant qui table beaucoup sur la mansuétude divine. (Idem)

8Ici, il touche parfaitement juste : sous les Ranuce-Ernest comme sous Mohammad Reza Shah Pahlavi, c’est bien la même chape de plomb sous laquelle chacun tâche de survivre avec les moyens du bord, n’ayant pour toutes ressources contre l’arbitraire et l’absurde du gouvernement que l’ironie secrète et le repli sur les enjeux de l’existence privée. Comme le politique est gangrené jusqu’à la moëlle, il ne reste plus à la dissidence que l’espace tout intime de la moquerie et du désir ; ou celui, infini, d’échafaudages métaphysiques hautement désintéressés :

Sans oublier ces discrets cénacles de religieux ou d’adeptes souphi, dissimulés dans le Bazar, qui ajoutent une dimension essentielle à la ville, et bourdonnent des spéculations les plus enchanteresses sur la nature de l’âme. Stendhal, finalement si préoccupé de la sienne, n’y serait certes pas resté indifférent. (Idem)

9On se rappelle alors que Fabrice del Dongo qui, par ailleurs, était le contraire d’un intellectuel, avait, lors de ses études napolitaines, trouvé beaucoup de charme aux constructions dans le vide de la théologie, cette grande machine célibataire, séduisante par sa gratuité et qu’aucun démenti ne saurait infirmer. Stendhal lui-même n’était pas loin d’y voir de la poésie pure. Pour Nicolas, c’était évidemment avant que mollahs et ayatollahs n’aient installé une théocratie auprès de laquelle celle de Rome, tant dénoncée par Stendhal, apparaît presque bénigne. Ce que j’ai pu observer récemment, ainsi que tout ce qui nous parvient de la vie à Téhéran aujourd’hui, en particulier par le truchement du cinéma, confirme qu’au fond, malgré le renversement de la dynastie et l’établissement d’un régime islamique, sous les bouleversements de surface, rien n’a substantiellement changé. C’est toujours la même lutte au quotidien pour grignoter de minuscules licences : il ne s’agit plus comme autrefois de réclamer le droit de manifester contre le pouvoir, mais de rejeter son voile en arrière, de se maquiller un peu trop, de trafiquer en cachette l’alcool et les cassettes du Grand Satan… Autant de dissonances dans l’unanimisme artificiel de la propagande, et qu’il faut savoir doser infinitésimalement, en déployant des trésors de prudence et de ruse, en testant jusqu’où on peut aller trop loin. Faute de quoi : la tour Farnèse ou la prison d’Evin.

10Là où Nicolas consonne le plus avec Stendhal, c’est en relevant que la situation lamentable des affaires publiques – un véritable crève-cœur pour tout esprit citoyen  – engendre des conséquences positives au sein même du désastre général : à se demander si, dans une certaine mesure, le dérèglement institutionnalisé de tous les rouages de l’État, en démobilisant les énergies personnelles, en les détournant de s’engager pour la cause commune, en les libérant pour s’investir dans ce que les Anglais nomment privacy, ne stimulait pas les ressources d’une sensibilité clandestine (hospitalité, bienveillance, délicatesse, amour en un mot). D’où cette hypothèse scandaleuse, ou au moins dérangeante : les régimes que Stendhal appelle « baroques » – comprenons : irrationnels, autoritaires, oppressifs  – sont plus propices que les gouvernements libéraux aux beaux mouvements du cœur.

11Autrement dit : à la littérature. C’est un aveu difficile à faire, mais quand on est fait d’une certaine façon, et dût la conscience en gémir, on a plus de chances de goûter la saveur des passions à Parme la corrompue que dans l’honnête Washington. On imagine Nicolas et Henri, discutant amicalement autour d’un bon Khorēch-é-Gheymé de cette épineuse interrogation : la liberté est-elle vraiment favorable aux beaux-arts ? L’homme meurt de réponses et vit de questions. Et c’est justement, quand on s’appelle Nicolas Bouvier, pour buter contre ce genre d’obstacle incommode qu’on voyage, en quête de vérité sur soi et sur le monde.

Notes

1 N. Bouvier, T. Vernet, Correspondance des routes croisées, Carouge-Genève, 2010, p. 179 (lettre du 13 mars 1949).

2 Ibid., p. 180 (lettre du 14 mars).

3 Ibid., p. 202 (lettre de mi-mai 1949).

4 L’Usage du monde, La Découverte, 1985, p. 227. Noté UM dans le texte à partir d’ici.

Pour citer cet article

Philippe Berthier, «Stendhal à Téhéran», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation Lettres 2018 », n° 17, automne 2017 , mis à jour le : 15/11/2017, URL : https://revues.univ-pau.fr/opcit/258.

Quelques mots à propos de :  Philippe Berthier

Philippe Berthier est professeur émérite à l’Université Sorbonne nouvelle - Paris III et membre du Centre de Recherche sur les Poétiques du xixe siècle (EA 3423). Son dernier ouvrage sur Stendhal est Stendhal en miroir. Histoire du stendhalisme en France (1842-2004), Paris, Champion, 2007.

Partager cet article