XVIIe
Agrégation 2019
N° 19, automne 2018

Françoise Poulet

« L’effet la Rancune » dans Le Roman comique : un personnage en quête de lecteur

  • 1 Paul Scarron, Le Roman comique, éd. Jean Serroy, Paris...

1« Le comédien la Rancune, un des principaux héros de notre roman, car il n’y en aura pas pour un dans ce livre-ci ; et puisqu’il n’y a rien de plus parfait qu’un héros de livre, demi-douzaine de héros ou soi-disant tels feront plus d’honneur au mien qu’un seul qui serait peut-être celui dont on parlerait le moins, comme il n’y a qu’heur et malheur en ce monde ; la Rancune donc était de ces misanthropes qui haïssent tout le monde, et qui ne s’aiment pas eux-mêmes et j’ai su de beaucoup de personnes qu’on ne l’avait jamais vu rire1. »

  • 2 Voir Isabelle Trivisani-Moreau, « Pour une programmati...

  • 3 La Rancune est explicitement mentionné dans 14 des 23 ...

  • 4 Sur Ragotin, voir entre autres Dominique Froidefond, «...

2Ce portrait de la Rancune intervient au début du chapitre v de la première partie du Roman comique, alors que le lecteur hésite sur l’identité du héros du récit – au sens de protagoniste – dans la mesure où la narration s’est attachée à brouiller les pistes en présentant successivement le Destin et la Rancune, mais aussi la Rappinière2. Malheureusement pour la Rancune, la prédiction comique du narrateur semble se réaliser dans la suite du roman, mais en s’inversant : alors qu’il est beaucoup question de lui dans le récit-cadre et qu’il apparaît même dans l’un des récits seconds3, il ne peut être considéré comme le héros du roman si l’on s’en tient à la hiérarchie des personnages – il est partiellement éclipsé par le couple formé par le Destin et Ragotin, personnages privilégiés par la critique4 – ou bien même à une hiérarchie morale, sa méchanceté étant à plusieurs reprises sévèrement condamnée par le narrateur, comme nous le verrons. Et pourtant, force est de constater qu’il est un personnage secondaire omniprésent, dont l’épaisseur psychologique est incontestable, bien plus par exemple que celle de son comparse l’Olive, dont on ignore presque tout.

  • 5 « Cependant que le Destin courait à tâtons après ceux ...

  • 6 Vincent Jouve, L’Effet-personnage dans le roman, Paris...

3Ce personnage qui ne rit jamais, mais qui passe néanmoins son temps à mettre en scène des farces de plus ou moins bon goût, éveille la curiosité du lecteur par le mystère qui l’entoure. En tant que figure appartenant à la veine comique de l’œuvre, il s’oppose en tous points aux héros désincarnés et idéalisés des romans héroïques contemporains. Or, tout en étant présenté comme un anti-héros, son rôle dans l’économie du récit reste énigmatique : s’il a été l’adjuvant du Destin par le passé, il participe sans grand enthousiasme aux aventures des principaux comédiens de la troupe5. Mais, d’un point de vue métagénérique, l’évolution de la Rancune dans le roman met surtout en lumière les « failles » (volontaires) du narrateur, qui construit un personnage en partie incohérent, ne pouvant passer pour une « personne ». Figure burlesque de l’auteur, le comédien nous invite, dans un pacte de lecture comique, à réfléchir à la nature et à l’identité d’un héros de roman. Il y a bien un « effet la Rancune » au sens où l’entend Vincent Jouve6 : échappant à son auteur, le personnage se met en quête de lecteur et naît de la rencontre entre le texte et l’instance réceptrice.

Nom de personnage, le nom : la Rancune ou la rancœur railleuse

  • 7 I, xix, p. 158.

« Le plus méchant homme du monde7 »

  • 8 « Le jeune homme […] [dit] que son nom de théâtre étai...

  • 9 Voir Philippe Hamon, « Pour un statut sémiologique du ...

  • 10 Sur le nom propre comme « désignateur rigide », voir ...

4Tels l’Olive et la Caverne, nous ne connaissons de la Rancune que son nom de comédien, livré dès le premier chapitre du roman8. Si son véritable patronyme ne nous est pas donné et si l’origine de son nom de scène reste inconnue, ce pseudonyme apparaît comme doublement motivé : en tant que nom fictionnel d’une part, en tant que substantif converti en nom propre d’autre part9. Par rapport au nom propre, dont on sait qu’il est arbitraire et non descriptif10, le nom de théâtre de la Rancune est fortement sémantisé : son baptême liminaire fait du comédien l’allégorie de la « haine cachée & inveterée, qu’on garde dans le cœur jusqu’à ce qu’on trouve occasion de se vanger », pour citer les termes du Dictionnaire universel de Furetière, qui précise qu’on « disoit aussi autrefois rancœur ». Dès les premières pages du roman, le personnage, d’emblée caractérisé par les traits distinctifs de la vieillesse et de l’inélégance (« un vieillard vêtu plus régulièrement, quoique très mal », p. 38), dans une fameuse comparaison avec une « grosse tortue » marchant « sur les jambes de derrière » – nous y reviendrons –, acquiert un pseudonyme fonctionnant à la manière d’un programme narratif : son ethos est d’emblée défini comme celui d’un personnage essentiellement rancunier. Ce programme se trouvera-t-il confirmé par la suite du roman ?

5Dès le chapitre v, le motif de la haine est rappelé et développé : « […] la Rancune donc était de ces misanthropes qui haïssent tout le monde, et qui ne s’aiment pas eux-mêmes et j’ai su de beaucoup de personnes qu’on ne l’avait jamais vu rire » (p. 47). Cette haine d’autrui se manifeste à plusieurs reprises et de diverses manières au cours du roman. Au chapitre suivant, qui conte entre autres « l’aventure du pot de chambre », le narrateur prend parti pour le « pauvre marchand » que la Rancune tourmente gratuitement en l’empêchant de dormir puis en le couvrant de son urine :

Le marchand s’endormit sans lui répondre ; et à peine commença-t-il à dormir de toute sa force que le malicieux comédien, qui était homme à s’éborgner pour faire perdre un œil à un autre, tira le pauvre marchand par le bras […]. (I, vi, p. 51)

6Dans ce passage, les termes axiologiques disqualifiant la conduite de la Rancune abondent : le personnage est un « perfide » qui se comporte « méchamment », « sans […] conscience » et même pis, « avec une hypocrisie de scélérat » (p. 52), face à un homme qui a fait preuve de beaucoup de civilité envers lui et qui finit pourtant par le traiter de « diable ». Après le départ du « malheureux marchand », le « maudit la Rancune » (p. 53) termine sa nuit le plus paisiblement du monde, en bon Tartuffe. La condamnation morale de cet anti-héros par le narrateur semble donc implacable.

  • 11 I, xvi, p. 142.

7La méchanceté du personnage s’illustre également lors de l’épisode du vol des bottes (II, ii), mais elle s’exerce surtout à l’encontre de ses deux principales cibles : le poète Roquebrune et Ragotin, qu’il se plaît à persécuter seul ou avec la complicité de l’Olive. Pour donner une liste non exhaustive de ses méfaits, il manque de défigurer Ragotin en découpant son chapeau (I, x) et se moque de lui en affirmant que l’opérateur est un grand magicien capable de servir ses amours (II, xviii) ; avec l’Olive, il provoque en lui un effroi terrible en se faisant passer pour mort (II, vii) et fait croire au petit avocat qu’il a enflé après que son comparse a rétréci ses habits (II, x). Quant à Roquebrune, la Rancune le « persécut[e] continuellement », à tel point que le poète le « redout[e] extrêmement11 ». Le narrateur a recours à une comparaison et à une prétérition burlesques pour expliquer leur relation :

La Rancune était le contrôleur général, tant de ses actions que de ses paroles ; et l’ascendant qu’il avait sur lui était si grand que je l’ose comparer à celui du génie d’Auguste sur celui d’Antoine : cela s’entend prix pour prix, et sans faire comparaison de deux comédiens de campagne à deux Romains de ce calibre-là. (I, xvi, p. 143)

  • 12 Il s’habille aux frais de son rival Roquebrune, comme...

  • 13 Dans la deuxième partie, c’est finalement la Rappiniè...

8Cet « ascendant » a bien sûr beaucoup moins d’enjeux historiques que celui des Romains puisqu’il consiste surtout à contrer par des moqueries désobligeantes les vantardises outrées du rimailleur. Même si ses persécutions portent dans ce cas sur une figure de poète ridicule, le comédien n’en apparaît pas moins dans le roman comme un misanthrope odieux et nuisible, doublé dans certains passages d’un voleur et d’un entremetteur hypocrite, feignant de servir les intérêts des amoureux Ragotin et Roquebrune pour mieux leur extorquer de l’argent12. En définitive, la Rancune ne semble avoir d’égal que la Rappinière, qui menace seul de lui voler le titre de « plus méchant homme du monde13 ».

Un nom de scène cratylien ?

9Pourtant, ces premières remarques montrent qu’une partie seulement du programme sémantique annoncé par le pseudonyme de la Rancune semble remplie : la haine, et non le désir de vengeance. Son nom de scène n’aurait-il qu’une fausse transparence ? En réalité, si le trait de la rancune est bel et bien imputable au personnage dans certains épisodes, c’est au lecteur qu’il appartient de le déchiffrer. Ainsi, lors de l’épisode des bottes, il nous est d’abord dit que la Rancune souhaite s’approprier les bottes neuves de l’homme dont il partage la chambre par « amour-propre » (II, i, p. 198), c’est-à-dire, comme on peut l’entendre de prime abord, par mauvaise gloire et désir de paraître. Mais la suite du chapitre fournit une autre explication : lorsqu’il prie le « pauvre débotté » de le laisser dormir, après lui avoir offert, dans un geste faussement généreux, ses vieilles bottes, le comédien révèle qu’il a avant tout voulu punir son commensal de lui avoir demandé, la veille au soir, de cesser de lui parler. Ses démonstrations de civilité sont donc tout à fait hypocrites, le comédien n’ayant à cœur que de se venger :

La Rancune, en se déshabillant, et pendant qu’on chauffait des draps, continuait ses questions ; mais comme elles n’étaient utiles ni à l’un ni à l’autre et que le pauvre homme qu’on avait éveillé n’y trouvait pas son compte, il le pria de le laisser dormir. La Rancune lui en fit des excuses fort cordiales […] (p. 198).

10L’analyse de l’épisode fournit ainsi a posteriori une explication à la conduite du comédien et prouve que son pseudonyme peut bel et bien être déchiffré comme une antonomase : la personnalité de la Rancune est effectivement dominée par la rancœur. Peut-être le lecteur doit-il en conséquence interpréter son nom de théâtre comme un signe motivant sa conduite dans l’ensemble du roman, mais de façon implicite, à la manière d’une clé de lecture dissimulée dans les blancs du texte : le personnage, humilié par le passé, au cours d’aventures que la troisième partie du roman aurait peut-être dévoilées, serait animé dans sa vieillesse par une rancune inextinguible s’exerçant indistinctement contre tout le genre humain. Si l’on suit cette piste de lecture, il est alors possible d’envisager le nom du personnage sous l’angle du cratylisme.

L’« atrabilaire amoureux »

  • 14 Sur ce point, voir Dominique Bertrand, « Le bon usage...

  • 15 Devant la Rappinière et son valet, la Rancune n’hésit...

11Néanmoins, ce programme livré par l’onomastique semble en partie fonctionner sur le mode du trompe-l’œil dans la mesure où la Rancune apparaît avant tout comme un esprit satirique doublé d’un incorrigible railleur, plus que comme un homme haineux et rancunier. Dans le premier portrait qu’il dresse de lui, le narrateur parle en effet d’« une raillerie continuelle, [d’]une médisance qui ne s’épuisait point et [d’]une humeur querelleuse qui était pourtant soutenue par quelque valeur » (I, v, p. 47). Chez la Rancune, la raillerie ne se définit pas comme un art de la plaisanterie enjouée, délicate et raffinée, telle qu’elle est de mise dans les milieux honnêtes et galants, mais comme une moquerie acérée qui vise à percer sa cible14. Ses traits sont encore une fois dirigés vers Ragotin, mais surtout vers Roquebrune, dont il révèle méchamment le passé de correcteur d’imprimerie, peu glorieux pour le grand auteur qu’il prétend être (I, xxi, p. 167), et dont il moque aussi le mariage avec une vieille femme, sur laquelle il menace de dévoiler quantité d’anecdotes honteuses (I, xvi, p. 142-143). Chez la Rancune, la raillerie n’est donc pas une parole douce et oblique, mais une pure médisance, une satire ad hominem brutale qui transgresse les codes de l’honnête conversation, même si elle fait souvent mouche15.

  • 16 I, v, p. 47-48.

  • 17 « […] la Rappinière but tant qu’il s’enivra et la Ran...

  • 18 Voir Boris Donné, « 66, année satirique : Le Misanthr...

12Mais le comédien n’est pas pour autant un moraliste dont les piques satiriques fustigeraient de manière salutaire les travers de ses cibles. S’il s’en prend aux présomptueux Ragotin et Roquebrune, ce n’est pas pour les conduire à s’amender, loin s’en faut. C’est bien au contraire par méchanceté moqueuse et pour conduire son public à rire d’eux. D’où le fait qu’il soit redouté de tous les personnages, à l’exception du Destin16. Par ailleurs, son intempérance et son goût de la débauche, plusieurs fois soulignés au cours du récit17, n’en font pas un modèle de vertu. Un autre trait le distingue du moraliste : le fait qu’il soit lui-même atteint des travers qu’il blâme chez ses victimes et soit décrit comme enflé d’amour-propre. Dès le chapitre v, le narrateur évoque sa « vanité insupportable » et le fait qu’il se croie supérieur aux plus grands comédiens du temps (p. 47). La Rancune possède donc toutes les caractéristiques du satiriste médisant et délétère, tel qu’il sera caricaturé par les adversaires de Boileau lors de la fameuse « Querelle des Satires »18 : un ethos agressif fondé sur une autorité illégitime, la pratique de l’attaque nominale, ainsi qu’un esprit méchant peut-être issu d’un excès de mélancolie, même si ce trait n’est pas précisé dans le roman.

  • 19 « Mais tout cela n’est rien auprès de ce que je vais ...

  • 20 C’est notamment le cas de La Suite du Roman comique d...

13Et c’est justement d’un célèbre atrabilaire que la Rancune va se rapprocher à partir du chapitre xix de la première partie, lorsqu’il tombe amoureux de l’opératrice Inézilla19 : Alceste, esprit aussi chagrin et amoureux que lui. Aux types comiques du mauvais rimailleur vaniteux et du railleur médisant, s’ajoute ainsi celui du barbon ridicule, qui devient subitement coquet et soigneux de son corps. Notons toutefois que cette péripétie sentimentale venant enrichir le parcours du personnage sera peu développée dans la deuxième partie du roman et ne connaîtra pas de dénouement du fait de l’inachèvement de l’œuvre. Comme Alceste, le personnage de Scarron fait preuve d’un fort esprit de contradiction en tombant amoureux, lui qui hait tout le monde. Mais il semble difficile de faire une lecture positive du personnage, comme la critique a pu le faire à propos du misanthrope de Molière, en voyant en lui l’énonciateur de critiques salutaires envers son milieu social. Les continuateurs de Scarron, dans leurs suites, auront d’ailleurs tendance à ne retenir de ses railleries que la gratuité moqueuse en les transformant en une succession de tours plaisants20.

14Misanthrope, railleur, glorieux, barbon… on le voit, il est difficile de réduire la Rancune à un type comique précis, ce qui donne au personnage une épaisseur psychologique certaine, si on le compare à d’autres figures plus stéréotypées comme le poète gascon Roquebrune. Ces différentes facettes, qui ne sont pas sans se contredire les unes les autres, ont pour effet de brouiller les contours de son ethos en offrant ainsi au lecteur une énigme à déchiffrer. Quelles peuvent donc être la fonction et l’utilité – narratologique, mais aussi romanesque et esthétique – d’un personnage comme la Rancune dans le roman ?

Nom de personnage, le personnage : la Rancune « singe » de l’auteur

Un personnage anti-aristotélicien

  • 21 Voir Christine Montalbetti, Le Personnage, Paris, GF,...

15Si l’on s’en tient à la seule lecture du texte21, il n’existe pas de « mystère la Rancune » au sens où celui-ci n’est que ce que nous dit de lui le narrateur du Roman comique : le comédien serait « épuisé » par la somme des énoncés qui parlent de lui et ne serait pas interprétable en fonction d’un quelconque hors texte ; en effet, il n’a ni origines, ni passé, ni avenir autres que ce que le texte nous apprend sur lui. Mais la Rancune est-il textuellement construit comme un personnage cohérent ?

16À première vue, le narrateur semble prendre grand soin de verrouiller l’ethos de son personnage en le délimitant au moyen de traits précis et régulièrement répétés. C’est le cas de sa misanthropie, mais aussi et surtout de son sérieux à toutes épreuves, rappelé à de nombreuses reprises au cours du roman :

[…] j’ai su de beaucoup de personnes qu’on ne l’avait jamais vu rire. (I, v, p. 47)
Cela les fit rire de bon courage, excepté la Rancune qui ne riait jamais, comme je vous ai déjà dit. (I, vii, p. 56)
[Ragotin] fut un peu attristé de ce que la Rancune n’en rit point ; mais, comme je vous ai déjà dit, il était plutôt animal envieux qu’animal risible. (I, xi, p. 83)
L’Olive cependant riait comme un fol ; la Rancune demeurait froid sans parler, selon sa coutume […]. (II, vii, p. 225)

17Grâce à ce personnage, le narrateur-auteur du Roman comique prouve à son lecteur qu’il est capable de construire un ethos constant tout au long de l’œuvre, et ainsi de respecter la tradition aristotélicienne de la vraisemblance interne du personnage, ce qu’il souligne avec beaucoup d’ostentation, comme le montrent les commentaires métadiscursifs (« comme je vous ai déjà dit ») présents dans ces citations. Le fait qu’il soit impossible de prendre la Rancune en flagrant délit de fou rire à un quelconque endroit du roman témoigne de manière irréfutable du fait que le lecteur peut faire confiance au narrateur-auteur, écrivain fiable et sérieux.

  • 22 « La nouveauté de l’attirail, et le bruit de la canai...

18Mais, en réalité, la cohérence et la constance de l’ethos du comédien échouent sur presque tous les autres traits qui le composent. En effet, l’impression de rigueur que le lecteur pourrait tirer des énoncés qui évoquent la Rancune ne résiste pas au fait qu’il soit doté du double statut antithétique de personne réelle et de personnage fictif, et ce en l’espace de quelques lignes, au début du chap. v de la première partie : « Le comédien la Rancune, un des principaux héros de notre roman […] et j’ai su de beaucoup de personnes qu’on ne l’avait jamais vu rire » (p. 47). Le comédien, après avoir été présenté comme un héros fictif, est dans d’autres passages du roman introduit comme un témoin que le narrateur a eu l’occasion d’interroger personnellement pour rassembler la matière de son récit. Ainsi, au chap. xix, à propos de Ragotin, on lit par exemple qu’« [i]l n’a jamais voulu déclarer pourquoi il allait à une noce avec une si grande munition d’armes offensives, et [que] la Rancune même, son cher confident, ne l’a pu savoir » (p. 161-162). On le voit, la Rancune n’est pas le seul personnage sur qui pèse cette confusion entre fiction et non-fiction, puisque l’ambiguïté naît au départ du statut du narrateur lui-même, lequel se présente, dès le premier chapitre de l’œuvre, tantôt comme un témoin appartenant au même niveau de fiction (ou de réalité) que les comédiens, tantôt comme un auteur-créateur tout puissant, selon un effet de métalepse bien connu22.

  • 23 « La Rancune seul contre plusieurs, et, par conséquen...

19Mais d’autres incohérences moins voyantes émergent de la lecture du roman, invitant à considérer comme instables les informations que le narrateur nous livre sur la Rancune : ce personnage présenté dès la première page comme un vieillard presque grabataire renonce à plusieurs reprises au cours du roman à ses nuits de sommeil pour jouer ses méchants tours et se bat avec beaucoup de vigueur quand il le faut. Engagé dans un combat inégal avec ceux qui lui reprochent d’avoir joué avec le cadavre de l’hôte, il met par exemple toute son adresse et sa force à ce que ses coups produisent le plus d’effet23. En outre, on ne compte plus les relations amicales qu’entretient ce misanthrope censé se haïr lui-même et qui semble en réalité connaître intimement chaque nouveau personnage faisant son apparition dans le récit : c’est le cas de l’opérateur, qui arrive avec son train au chapitre xv (« La Rancune le connaissait il y avait longtemps ; ils se firent force caresses […] », p. 115), mais aussi du frère du capitaine des Bohémiens qui festoient dans la propriété de Ragotin (« […] la Rancune et le frère du capitaine se reconnurent pour avoir été autrefois grands camarades », II, xvi, p. 294).

  • 24 « La Rancune et l’Olive lui exagéraient toujours son ...

  • 25 II, ii, p. 198.

20Par ailleurs, dans le portrait qui est fait de lui au chapitre v, il est présenté comme un mauvais comédien (« […] il n’était plus souffert dans la troupe, qu’à cause qu’il avait vieilli dans le métier », p. 47) ; or, quelques pages auparavant, il a ravi l’assemblée d’un tripot en jouant à lui tout seul un grand nombre de personnages de la Marianne de Tristan L’Hermite (« […] la Rancune satisfit tout le monde dans les autres rôles de la pièce […] », I, i, p. 41). Plus généralement, le comédien révèle son art de la feinte dans les multiples farces qu’il met en scène. Avec les autres comédiens, il agit en chef de troupe en s’assurant de leur complicité, comme dans le chap. ix de la seconde partie, où le Destin et Léandre, pourtant très préoccupés par l’enlèvement d’Angélique, prennent part à la tromperie faite à Ragotin, dont les vêtements ont été rétrécis24. La Rancune se révèle tout particulièrement maître dans l’art de contrôler sa « mine », c’est-à-dire l’air qu’il donne à son visage et l’apparence trompeuse qu’il se donne. Ce misanthrope et l’Olive parviennent ainsi à se présenter à l’homme portant les bottes neuves que le premier s’apprête à dérober comme « deux hommes d’assez bonne mine » ; devant lui, la Rancune joue le rôle d’un homme « d’une accostante manière25 », ce qui est bien sûr un rôle de composition.

  • 26 « Nous fûmes avertis qu’un prélat italien, qui revena...

21Mais les incohérences du personnage éclatent surtout lorsque l’on compare les énoncés qui traitent de lui dans le récit-cadre à ceux des récits enchâssés. C’est dans la troisième et dernière partie du récit second pris en charge par le Destin que nous en apprenons davantage sur le passé et sur la psychologie de la Rancune. Or le personnage qui a permis à Glaris et Léonore d’intégrer la troupe semble tout à fait différent du méchant railleur du récit premier : ayant lui aussi voyagé d’Orléans à Paris, sans que l’on sache plus précisément d’où il vient, il se révèle fiable et serviable en faisant loger le Destin, Léonore et Mlle de la Boissière chez une dame de sa connaissance et en acceptant de les conduire en Hollande, contre rémunération. Au service du Destin qu’il ne connaît pourtant pas, il met tout son crédit26 mais aussi sa force, en agissant avec courage et générosité :

Comme nous passions, lui et moi, sur le Pont-Neuf, bien avant dans la nuit, nous fûmes attaqués par cinq ou six tire-laine. Je me défendis le mieux que je pus, et, pour la Rancune, je vous avoue qu’il fit tout ce qu’un homme de cœur pouvait faire et me sauva même la vie. (I, xviii, p. 156)

  • 27 Ce très court passage est le seul où la Rancune fait ...

22Ce récit second est d’autant plus intéressant qu’il narre un épisode déjà évoqué dans le récit-cadre, et ce par la Rancune lui-même, qui l’a raconté à la Rappinière, dans un passage au discours direct témoignant de l’esprit médisant et de la rancune du comédien27, travers totalement absents du récit du Destin : « Tel que je suis, je lui ai sauvé la vie dans Paris, aux dépens de deux bons coups d’épée ; et il en a été si méconnaissant, qu’au lieu de me suivre quand on me porta à quatre chez un chirurgien, il passa la nuit à chercher dans les boues je ne sais quel bijou de diamants […] » (I, v, p. 48). Il y a donc bien un « mystère la Rancune », résidant en grande partie dans sa relation avec le Destin, que le narrateur, feignant de se fonder sur des témoignages lacunaires, n’éclaircit pas :

[…] avec le seul Destin il était doux comme un agneau et se montrait devant lui raisonnable autant que son naturel le pouvait permettre. On a voulu dire qu’il en avait été battu ; mais ce bruit-là n’a pas duré longtemps […]. (p. 48)

23Ces incohérences, qui font pleinement partie du texte, sont bien sûr totalement assumées par le narrateur, comme le montre la conclusion fortement ironique qu’il ajoute au portrait de son personnage, dans une formule pastichant Marot : « avec tout cela, le meilleur homme du monde » (p. 48). La Rancune est donc à la fois conçu comme un personnage constant et vraisemblable, les principaux traits de son ethos étant conservés tout au long du roman, et comme une figure partiellement contradictoire, estompée par les éléments de brouillage que le lecteur peut relever. Cette double postulation du personnage met au jour un pacte de lecture comique dans le roman.

Un pacte de lecture « sans rancune »

24Lorsque la Rancune est introduit pour la première fois dans le roman, il fait l’objet, comme nous l’avons rappelé, d’une comparaison qui l’assimile à une « grosse tortue qui march[e] sur les jambes de derrière » :

Quelque critique murmurera de la comparaison, à cause du peu de proportion qu’il y a d’une tortue à un homme ; mais j’entends parler des grandes tortues qui se trouvent dans les Indes et, de plus, je m’en sers de ma seule autorité. (I, i, p. 38)

  • 28 Voir Marc Escola, La Bruyère. II, Rhétorique du disco...

  • 29 Comme le prouve symboliquement l’« aventure du corps ...

  • 30 De même que le narrateur du Roman comique se présente...

25Le personnage de la Rancune est à l’image du principe de composition du roman : il est construit de la « seule autorité » du narrateur-auteur et le lecteur est invité, pour l’envisager, à se défaire de son « esprit de sérieux », tout comme lorsqu’il appréhende cette surprenante comparaison. Tandis que le « lecteur malévole » cherchera à tout prix à retrouver dans le roman des personnages aristotéliciens, c’est-à-dire constants et vraisemblables, au contraire, le Lecteur Modèle pratiquera à la fois une lecture linéaire et une lecture par moments, ou encore discontinue28, en fonction de ce qu’un énoncé lui dit de la Rancune à un instant T du récit. Il n’oubliera pas qu’un personnage reste un personnage, à savoir une créature de fiction, illusoire et fantasmée, capable de mourir et de ressusciter29, et qui ne peut avoir la même autonomie ni la même unité qu’une personne issue du monde réel30.

  • 31 Les « personnages-référentiels » sont les « personnag...

26Néanmoins, tout en nous rappelant le caractère fictif de la Rancune, Scarron fait de lui un « personnage-référentiel31 » au sens social du terme, selon la terminologie de Philippe Hamon, dans la mesure où il correspond à l’image que le lecteur peut avoir d’un comédien de campagne dans la première moitié du xviie siècle. Ce personnage est d’autant plus « réaliste » que, contrairement au Destin, il n’appartient qu’à la veine comique du roman et ne participe pas à son versant romanesque, en dépit de son penchant pour l’opératrice. Les farces qu’il met en scène avec l’Olive ont pour effet, surtout dans la seconde partie, d’entrecouper l’intrigue sentimentale par des épisodes comiques, comme dans l’aventure du « corps mort » (II, vii). Ainsi, si la Rancune enrichit l’hybridité de l’œuvre, c’est davantage par l’effet métaleptique qu’il produit : à première lecture, par sa vraisemblance, il entraîne le lecteur dans les rets de la fiction et le plonge dans l’imaginaire comique de l’œuvre ; mais, à y regarder de plus près, ses contradictions affleurent, rappelant au lecteur que tout n’est que fiction.

  • 32 V. Jouve, L’Effet-personnage, op. cit., p. 36.

27Toutefois, si la Rancune apparaît comme un personnage en quête d’auteur, il est surtout un personnage en quête de lecteur : les pièces du puzzle qui le composent ne peuvent être rassemblées qu’au prix d’une participation active de celui-ci. Pour reprendre les analyses de Vincent Jouve, il y a un « effet la Rancune » dans la mesure où le lecteur participe avec l’auteur à la constitution du personnage. Malgré sa cohérence, la personnalité de la Rancune est faite de blancs et de non-dits qui doivent être, sinon comblés, du moins saisis par le lecteur. « C’est à lui [le lecteur] de pallier l’incomplétude du texte en construisant l’unité de chaque personnage32 », affirme Jouve. Ici, le lecteur a surtout pour tâche de mettre en lumière la fausse unité du personnage pour en dévoiler les manques ; le narrateur-auteur l’invite à contredire son autorité en pointant les insuffisances de tout héros de roman.

« L’esprit de singe »

28Mais on ne peut s’en tenir là sans dire de la Rancune ce que l’on pourrait très certainement dire de tous les autres personnages du Roman comique. Le comédien met en scène de manière toute particulière la participation requise du lecteur à la construction du sens de l’œuvre. Outre la tortue, c’est au singe qu’il est comparé à deux reprises dans le roman, cette analogie lui étant spécifique :

Il avait assez d’esprit, et faisait assez bien de méchants vers ; d’ailleurs, nullement homme d’honneur, malicieux comme un vieil singe, et envieux comme un chien. (I, v, p. 47)
La Rancune fit donc dessein, à l’heure même, de lui [à Roquebrune] faire tous les plus méchants tours qu’il pourrait, à quoi son esprit de singe était fort propre. (I, xix, p. 161)

  • 33 Charles Sorel, Histoire comique de Francion [1633], é...

29Le singe est ici envisagé comme un animal trompeur, aux ruses méchantes. L’histoire comique le met fréquemment en scène : on pense notamment à la mésaventure de Francion, héros de Sorel, qui, dans sa tendre enfance, est victime d’un singe élevé par un voisin, qui le recouvre de bouillie et l’habille « à la mode nouvelle33 » ; les serviteurs de la maison, qui n’ont pas vu l’animal, prennent ses apparitions pour celles du diable. La Rancune apparaît lui aussi comme une figure diabolique dans la mesure où il règne sur ceux qui l’entourent par la crainte. Toutefois, contrairement à un personnage comme la Rappinière, sa méchanceté reste marquée par une certaine innocuité ; ses railleries malmènent et piquent la vanité, mais elles ne tuent pas. À ce titre, on peut concevoir le personnage comme un double du narrateur dans le domaine de la fiction : en effet, de même que la Rancune ne cesse de jouer des rôles et de tourmenter ceux qui croisent son chemin, le narrateur se plaît à intervenir dans son récit en endossant de multiples rôles, à interrompre son histoire en molestant le lecteur, à qui il donne ou retire des informations sans jamais le laisser en repos. L’instance narratrice se montre tout particulièrement « rancunière » envers le lecteur qui pourrait lui reprocher de ne pas se conduire en auteur de roman héroïque, comme le montre le célèbre incipit du chap. xii de la première partie :

Je suis trop homme d’honneur pour n’avertir pas le lecteur bénévole que, s’il est scandalisé de toutes les badineries qu’il a vues jusques ici dans le présent livre, il fera fort bien de n’en lire pas davantage ; car en conscience il n’y verra pas d’autre chose, quand le livre serait aussi gros que le Cyrus […]. (p. 86)

30Mais elle s’amuse surtout à tromper le lecteur lorsqu’elle revêt l’ethos du narrateur excessivement sérieux et moralisateur, condamnant de manière véhémente la conduite de la Rancune lors de l’aventure du pot de chambre ou encore du vol des bottes, comme nous l’avons vu. Dans ces épisodes, le narrateur fait montre d’un « esprit de singe » et apparaît comme un auteur faussaire, multipliant les déguisements afin de se jouer du lecteur.

  • 34 Ch. Sorel, La Bibliothèque française [1667], éd. Fili...

31Mais si la Rancune peut être l’une des figures possibles du narrateur, c’est plus encore par ses talents de railleur. Dans sa Bibliothèque française, Sorel définira le style burlesque de Scarron comme une manière de voir le monde, comme un « style particulier à l’Auteur, qui est de faire raillerie de tout, même dans les Narrations où il parle lui-même […]34 ». En raillant incessamment toute chose et tout le monde, la Rancune apparaît comme une incarnation de cette vision burlesque propre à l’auteur du roman. Précisons en outre que le comédien semble doté d’un savoir sur la fiction supérieur à celui des autres personnages, ce qui fait de lui, encore une fois, une figure métaleptique appartenant au même niveau de réalité (ou de fiction) que le narrateur-auteur :

Ce beau commencement d’histoire attira auprès de la Rancune tous ceux qui étaient dans la chambre, qui savaient bien qu’il avait des mémoires contre tout le genre humain. (I, xvi, p. 143)

  • 35 « Il n’y a point de petite ville qui n’ait son Rieur....

  • 36 C’est notamment le cas de Jean Serroy dans Roman et r...

32La Rancune diffère toutefois de la figure du narrateur-auteur dans la mesure où il n’est pas capable de se railler lui-même et où il ne rit jamais, alors que le narrateur affirme qu’il aurait pu devenir le « Rieur » de son quartier s’il l’avait souhaité et s’il n’avait pas préféré renoncer aux honneurs et aux vanités35. Ainsi, si la critique a pu voir en Ragotin le double burlesque du Destin36, la Rancune peut quant à lui être appréhendé comme une image de l’auteur du roman, aussi contradictoire et burlesque que lui.

  • 37 Selon la terminologie de Terence Parsons, dans Nonexi...

  • 38 V. Jouve, « Le héros et ses masques », dans Le Person...

33Ces remarques permettent-elles de faire passer la Rancune du statut de personnage à celui de héros dans Le Roman comique ? Non, répondront les continuateurs de Scarron : si le comédien fait bien partie des « personnages immigrés37 » dans ces suites, ce n’est généralement pas comme protagoniste. Ceux-ci n’ont certainement pas rendu justice à la richesse du personnage. À défaut de pouvoir être considéré comme un exemple ou un modèle, la Rancune est une figure éminemment comique qui multiplie les tours plaisants venant apporter un contrepoint burlesque aux péripéties d’ordre sentimental. Mais le comédien est surtout comique par le fil qu’il tisse au travers du roman : en tant que misanthrope railleur et méchant, il permet au narrateur de s’acheter un ethos moral à peu de frais ; en tant que personnage non dénué de contradictions, il invite le lecteur à réparer les « négligences » de l’auteur par une activité herméneutique intense. Pour reprendre les termes de Vincent Jouve38, la Rancune peut donc être conçu dans le roman comme un « héros concave non protagoniste », c’est-à-dire une « figure de second plan dont le comportement n’a en outre rien de particulièrement admirable », mais dont la « présence est la condition du sens de l’histoire ». En effet, en tant que figure antithétique des protagonistes idéalisés de romans héroïques, il en révèle par ricochet toute l’invraisemblance et permet à Scarron d’affirmer, quelques siècles avant Robbe-Grillet, que ce type de héros est bel et bien « périmé ».

Notes

1 Paul Scarron, Le Roman comique, éd. Jean Serroy, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1985, Ière partie, chap. v, p. 47. Toutes nos citations de cette œuvre renverront à l’édition au programme de l’agrégation 2019. Je remercie sincèrement Michèle Rosellini et Myriam Tsimbidy pour leur relecture et leur aide très précieuse.

2 Voir Isabelle Trivisani-Moreau, « Pour une programmation de la rencontre incongrue : l’affaire des brancards », Stéphane Lojkine et Pierre Ronzeaud (dir.), Fictions de la rencontre : « Le Roman comique » de Scarron, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, « Textuelles », 2011, p. 65.

3 La Rancune est explicitement mentionné dans 14 des 23 chapitres de la première partie (dont 5 sont entièrement ou partiellement consacrés à des récits seconds) et dans 6 des 20 chapitres de la seconde (dont 4 sont des récits seconds). Il est également question de lui dans la troisième partie du récit second pris en charge par le Destin (I, xviii).

4 Sur Ragotin, voir entre autres Dominique Froidefond, « Le traitement de Ragotin dans Le Roman comique de Scarron », PFSCL, vol. XX, n° 39, 1993, p. 415-434, et Sabine Gruffat, « Ragotin ou la vitalité du comique », Études littéraires, n° 38, 2007, p. 115-126.

5 « Cependant que le Destin courait à tâtons après ceux qui avaient enlevé Angélique, la Rancune et l’Olive, qui n’avaient pas si à cœur que lui cet enlèvement, ne coururent pas si vite que lui après les ravisseurs, outre qu’ils étaient à pied » (II, ii, p. 197-198).

6 Vincent Jouve, L’Effet-personnage dans le roman, Paris, PUF, « Écriture », 1992.

7 I, xix, p. 158.

8 « Le jeune homme […] [dit] que son nom de théâtre était le Destin, celui de son vieil camarade, la Rancune, et celui de la demoiselle qui était juchée comme une poule au haut de leur bagage, la Caverne. Ce nom bizarre fit rire quelques-uns de la compagnie ; sur quoi le jeune comédien ajouta que le nom de Caverne ne devait pas sembler plus étrange à des hommes d’esprit que ceux de la Montagne, la Vallée, la Rose ou l’Épine » (I, i, p. 38-39).

9 Voir Philippe Hamon, « Pour un statut sémiologique du personnage », Littérature, n° 6, 1972, p. 86-110.

10 Sur le nom propre comme « désignateur rigide », voir Saul Kripke, La Logique des noms propres, Paris, Minuit, 1986.

11 I, xvi, p. 142.

12 Il s’habille aux frais de son rival Roquebrune, comme lui amoureux de l’opératrice (I, xix, p. 161), et il emprunte « vingt-cinq ou trente francs de monnaie » à Ragotin, sous prétexte de servir ses amours avec l’Étoile (II, xvii, p. 303).

13 Dans la deuxième partie, c’est finalement la Rappinière qui est décrit comme le plus méchant des hommes : « Quelque peine que j’aie prise à bien étudier la Rappinière, je n’ai jamais pu découvrir s’il était moins méchant envers Dieu qu’envers les hommes et moins injuste envers son prochain que vicieux en sa personne. Je sais seulement avec certitude que jamais homme n’a eu plus de vices ensemble en plus éminent degré » (xv, p. 290-291). Notons que l’onomastique de la Rappinière programme elle aussi la conduite d’un scélérat (selon Furetière, rapiner signifie « desrober, prendre petit à petit »).

14 Sur ce point, voir Dominique Bertrand, « Le bon usage du rire et de la raillerie selon le discours de la civilité au xviie siècle en France », Alain Montandon (dir.), Savoir-vivre I, Lyon, Césura, 1990, p. 63-84.

15 Devant la Rappinière et son valet, la Rancune n’hésite pas à médire du Destin : « Ce qui reluit n’est pas or […] » (I, v, p. 48). Lorsque la Rancune et l’Olive jouent avec le cadavre de l’hôte pour se moquer de Ragotin, le curé leur montre d’ailleurs qu’ils ont « pass[é] la raillerie » (II, vii, p. 230).

16 I, v, p. 47-48.

17 « […] la Rappinière but tant qu’il s’enivra et la Rancune s’en donna aussi jusques aux gardes » (I, iv, p. 45) ; « […] la Rancune ne se fit pas prier pour […] se mettre à boire sur nouveaux frais » (I, vi, p. 51) ; « Enfin, à force d’avaler, ils [Ragotin et la Rancune] s’emplirent » (I, xi, p. 85) ; « […] on fit une grande dissipation du vin de Ragotin dont la vertu fut telle que la débauche fut sans noise et que chacun des conviés, sans même en excepter le misanthrope la Rancune, fit des protestations d’amitié à son voisin […] » (II, xvi, p. 295)…

18 Voir Boris Donné, « 66, année satirique : Le Misanthrope dans le contexte de la “Querelle des Satires” », article à paraître dans la revue RHLF, n° 2019/1.

19 « Mais tout cela n’est rien auprès de ce que je vais vous dire. Il triompha aussi de l’insensibilité et de la misanthropie de la Rancune, qui devint amoureux de l’opératrice […] » (p. 158).

20 C’est notamment le cas de La Suite du Roman comique de Préchac (1679) : voir notre éd., p. 351-359.

21 Voir Christine Montalbetti, Le Personnage, Paris, GF, « Corpus », 2003, « Introduction », p. 16.

22 « La nouveauté de l’attirail, et le bruit de la canaille qui s’était assemblée autour de la charrette, furent cause que tous ces honorables bourgmestres jetèrent les yeux sur nos inconnus. […] Il accepta l’offre qu’elle lui fit, et, cependant que ses bêtes mangèrent, l’auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu’il dirait dans le second chapitre » (I, i, p. 38-39). Cette distinction entre narrateur-témoin et narrateur-auteur a été bien étudiée par la critique : voir, parmi les principales références, Jean Rousset, « Insertions et interventions dans Le Roman comique », Narcisse romancier, Paris, J. Corti, 1973, p. 69-82 ; Bernard Tocanne, « Scarron et les interventions d’auteur dans Le Roman comique », Mélanges Pintard, Paris, Klincksieck, 1975, p. 141-150.

23 « La Rancune seul contre plusieurs, et, par conséquent, plusieurs contre lui, ne s’étonna point du nombre de ses ennemis et, faisant de nécessité vertu, commença à jouer des bras de toute la force que Dieu lui avait donnée, laissant le reste au hasard » (II, vii, p. 228).

24 « La Rancune et l’Olive lui exagéraient toujours son mauvais visage et le Destin et Léandre, qu’ils avaient avertis de la tromperie, lui dirent aussi qu’il était fort changé » (p. 238).

25 II, ii, p. 198.

26 « Nous fûmes avertis qu’un prélat italien, qui revenait d’Espagne, passait en Flandres par Péronne. La Rancune eut assez de crédit pour nous faire comprendre, dans son passeport, en qualité de comédiens » (I, xviii, p. 156).

27 Ce très court passage est le seul où la Rancune fait allusion à son passé. Contrairement au Destin, à la Caverne et Léandre, le comédien ne narre pas de récit second dont il serait le narrateur homodiégétique.

28 Voir Marc Escola, La Bruyère. II, Rhétorique du discontinu, Paris, H. Champion, 2001. Sur le Lecteur Modèle, nous renvoyons à Umberto Eco, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, Paris, Grasset, 1985.

29 Comme le prouve symboliquement l’« aventure du corps mort » (II, vii).

30 De même que le narrateur du Roman comique se présente sous différents visages, plusieurs figures du « narrataire invoqué » sont postulées par la fiction, dont doit se distinguer le « narrataire effacé », qui correspond au Lecteur Modèle d’Umberto Eco. Voir V. Jouve, La Lecture, Paris, Hachette, 1993, p. 27-28.

31 Les « personnages-référentiels » sont les « personnages historiques (Napoléon III dans les Rougon-Macquart, Richelieu chez A. Dumas…), mythologiques (Vénus, Zeus…), allégoriques (l’amour, la haine…), ou sociaux (l’ouvrier, le chevalier, le picaro…). Tous renvoient à un sens plein et fixe, immobilisé par une culture, à des rôles, des programmes et des emplois stéréotypés, et leur lisibilité dépend directement du degré de participation du lecteur à cette culture (ils doivent être appris et reconnus) » (Ph. Hamon, « Pour un statut sémiologique du personnage », art. cit., p. 95).

32 V. Jouve, L’Effet-personnage, op. cit., p. 36.

33 Charles Sorel, Histoire comique de Francion [1633], éd. Fausta Garavini, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1996, livre III, p. 163 sq. Un singe apparaît également dans Le Page disgracié de Tristan L’Hermite (2e partie, chap. xli). Sur cet animal, voir Wim De Vos, Le Singe au miroir : emprunt textuel et écriture savante dans les romans comiques de Charles Sorel, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1994.

34 Ch. Sorel, La Bibliothèque française [1667], éd. Filippo d’Angelo, Mathilde Bombart, Laurence Giavarini, Claudine Nédelec, Dinah Ribard, Michèle Rosellini, Alain Viala, Paris, H. Champion, 2015, chap. ix, p. 255. Sur le burlesque, nous renvoyons bien entendu aux travaux de Claudine Nédelec : Les États et Empires du burlesque, Paris, H. Champion, 2004.

35 « Il n’y a point de petite ville qui n’ait son Rieur. La ville de Paris n’en a pas pour un, elle en a dans chaque quartier, et moi-même qui vous parle, je l’aurais été du mien si j’avais voulu ; mais il y a longtemps, comme tout le monde sait, que j’ai renoncé à toutes les vanités du monde » (I, ii, p. 39).

36 C’est notamment le cas de Jean Serroy dans Roman et réalité : les histoires comiques au xviie siècle, Paris, Minard, 1981.

37 Selon la terminologie de Terence Parsons, dans Nonexistent Objects, New Haven, Yale University Press, 1980. Dans la Suite dite d’Offray (1663), le personnage de la Rancune ne connaît pas vraiment d’évolution et est négligé au point d’être décrit comme amoureux de l’Étoile au lieu de l’opératrice (voir notre éd., p. 348).

38 V. Jouve, « Le héros et ses masques », dans Le Personnage romanesque, Cahiers de narratologie, n° 6, 1995, cité par Ch. Montalbetti, dans Le Personnage, op. cit., p. 153-154.

Pour citer cet article

Françoise Poulet, «« L’effet la Rancune » dans Le Roman comique : un personnage en quête de lecteur», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation 2019 », n° 19, automne 2018 , mis à jour le : 08/12/2018, URL : https://revues.univ-pau.fr/opcit/428.

Quelques mots à propos de :  Françoise Poulet

Françoise Poulet est maître de conférences en langue et littérature du XVIIe siècle à l’Université Bordeaux Montaigne et membre de l’EA CLARE (CEREC). Elle a consacré sa thèse aux représentations de l’extravagance dans le théâtre et le roman des années 1620-1660.

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