XVIIIe siècle
Agrégation 2021
N° 21, automne 2020

Marine Ganofsky

Casanova et l’illusion : une philosophie du bonheur

  • 1 R. Brin (dir.), Casanova : écrire à tort et à travers,...

  • 2 C’est ce que déclare Philippe Sollers dans Casanova l’...

  • 3 I. Kelly, Casanova : Actor, Lover, Priest, Spy, Londre...

  • 4 G. Lahouati, L’Idéal des Lumières dans l’« Histoire de...

  • 5 C. Thomas, « L’amour charlatan », dans Casanova. Un vo...

1Depuis quelques années, le renouveau des études casanoviennes1 a rendu à la mémoire de Giacomo Casanova toute la complexité de l’auteur de l’Histoire de ma vie (1789‑1798). Celui dont on ne se souvenait autrefois que comme d’un séducteur légendaire est désormais reconnu et célébré comme l’un des plus grands écrivains de son siècle2. On s’est fasciné pour les voyages, les rencontres et les nombreuses carrières de cet aventurier de l’Europe des Lumières3. On a retenu qu’il avait été aussi un libre penseur érudit4 en même temps qu’un grand cabaliste qui se rêvait astrologue des rois5. Beau parleur et libertin, adepte des masques et bluffeur invétéré, apprenti sorcier et Chrétien éclairé, les multiples facettes de Casanova, loin de se contredire, se fondent pour former le portrait d’un homme aux mille illusions.

2L’illusion, c’est le moment où, depuis la perspective d’un observateur, la vérité disparaît ou semble disparaître sous la surface des apparences. C’est ce qui se fait jour au seuil du doute, quand la réalité n’est plus tout à fait tangible et que l’imagination vient remplir les blancs de la perception. Tout au long de l’Histoire de ma vie, les illusions se multiplient en se déclinant sous diverses formes : rêves endormis et fantasmes éveillés, mensonges et mascarades, fiction et tricheries, superstitions et magie. L’illusion est omniprésente, et un fait est frappant : la frontière est mince et perméable chez Casanova entre le plaisir de l’artifice et le danger de la fausseté. Ni fondamentalement bonne ni fondamentalement mauvaise, l’illusion chez lui se refuse à toute réduction manichéenne. Tout serait question de perspective. Quand elles visent à nuire à celui ou celle qu’elles trompent, les illusions sont à blâmer. Mais si elles ont pour but de donner du plaisir à leurs dupes, alors les illusions sont à chérir. Le bonheur, pas la morale ni la Vérité, est le grand point.

  • 6 C. Thomas, op. cit., p. 275.

3Cet article propose d’explorer la représentation, dans Histoire de ma vie, de l’illusion comme créatrice de bonheur. La voie a été tracée par les grands « casanovistes » Gérard Lahouati, Chantal Thomas et Jean‑Christophe Igalens. Gérard Lahouati a bien montré que Casanova était à la fois un philosophe éclairé à l’image des Lumières de son siècle et un apprenti sorcier féru de sciences occultes, fasciné par le pouvoir illusionniste des charlatans et par la possibilité qu’il y ait de la magie dans la nature, que tout ne soit pas explicable. Chantal Thomas explique que Casanova rejette la prétendue supériorité de la vérité sur l’illusion : « Cette logique du vrai ou du faux lui paraît manquer la possibilité d’un troisième terme qui reconnaît aux sorciers un pouvoir : celui du faux‑semblant ; ou encore un génie authentique, mais dans le domaine de l’imaginaire6. » Le génie de Casanova est de deviner qu’il y a en chacun de nous, et surtout chez lui, un désir de croire, d’imaginer des vies, des mondes alternatifs. Jean‑Christophe Igalens s’attache précisément à cette notion de « possibilité » qu’il identifie au cœur des fictions que développe Casanova tout au long de sa vie et, surtout, à propos de sa vie. Quand Casanova invente (une identité, un fait, un souvenir, un sentiment, un dialogue avec des génies, etc.), c’est afin d’ouvrir la voie à tous les possibles : nouvelle carrière, nouvelles amours, nouvelles richesses, nouvelles rencontres. Sa vie d’aventurier libertin se tisse d’illusions pour le plus grand plaisir de ceux et celles qu’il dupe – nous lecteurs y compris. Entre le vrai et le faux, chez Casanova, il y aurait en effet toujours la possibilité magique du bonheur.

  • 7 Sur les mensonges de Don Juan, voir C. Reichler, La Di...

4L’enjeu de cet article est alors de démontrer que Casanova se présente moins comme un illusionniste (celui qui, simplement, joue avec les apparences) que comme un magicien (celui qui produit des effets extraordinaires et transforme véritablement la réalité). Son but avoué n’est pas (ou rarement) de tromper pour tromper. Casanova n’est ni Valmont ni Don Juan. Il ne cherche pas à établir une quelconque supériorité intellectuelle sur ses dupes pour mieux les faire douter de la Vérité elle‑même (celle de Dieu, du père, de la société)7. Grâce aux illusions qu’il orchestre pour lui ou les autres, Casanova influence la réalité au point d’en créer une nouvelle, et il le fait, se défend‑il, dans le but de faire plaisir, de rassurer, d’encourager, d’enchanter toujours. Que ce pouvoir sourde de l’esprit du Vénitien plutôt que d’un phénomène surnaturel n’enlève rien à sa capacité à réaliser de véritables métamorphoses : les horoscopes d’un superstitieux comme les prières d’un croyant, les souvenirs d’un vieillard ou la belle robe de bal d’une paysanne, donnent un courage qui peut transformer les destins, ouvrir des portes et faire évader un prisonnier sur le toit des Plombs.

5Cette vision positive de l’illusion est à contre‑courant d’une longue tradition qui en dénonçait la vanité. Socrate et Platon avaient tôt mis en garde contre les fausses apparences des ombres sur les parois des cavernes : que les esprits se tournent plutôt vers la vérité des essences ! Le christianisme avait repris cette image en faisant de la foi un mouvement de l’âme vers un au‑delà divin où résiderait la seule Vérité, tout n’étant que vaines illusions sous le soleil. La misère de la condition humaine serait de chercher les hallucinations du divertissement pour ne pas voir le néant qui l’entoure.

6Mais Casanova, en digne libertin éclairé, choisit au contraire d’embrasser la vanité des illusions. Il sait les apprécier pour ce qu’elles sont – de simples chimères, de pures apparences – parce qu’elles offrent un plaisir léger, libéré de toute angoisse existentielle et de toute culpabilité. Loin de mettre en scène des victimes, ses mémoires nous montrent des individus (lui le premier) moins trompés par les illusions que désirant l’être. Après tout, comme il l’explique, être heureux, c’est tout simplement croire l’être. Le fou, certes, est incapable de distinguer l’illusion et la réalité ; mais le sage, selon Casanova, sait qu’il vaut mieux préférer une illusion heureuse à une réalité désolante.

7La complaisance de Casanova l’enchanteur envers l’illusion, l’erreur, voire la superstition, nous conduirait‑elle alors aux antipodes de l’esprit des Lumières ? Il s’agira ici de montrer que, bien au contraire, la place accordée à l’illusion dans l’Histoire de ma vie nous amène au cœur de la pensée éclairée, nous révélant en effet une dimension quelque peu oubliée du combat des philosophes, à savoir leur conscience douloureuse que la recherche individuelle de la vérité se fait parfois au prix du bonheur.

Des mémoires sous les auspices de l’illusion

8La préface d’Histoire de ma vie invite le lecteur dans un univers où les absolus traditionnels sont abolis. Casanova refuse les classifications manichéennes simplistes : la frontière entre vice et vertu est, pour lui, perméable, flexible. Il en va de même pour l’illusion et la vérité. Il n’y attache d’ailleurs aucune valeur morale. La vérité, comme la vertu, est une de ces notions si vagues et arbitraires qu’elles en deviennent des chimères auxquelles Casanova préfère un plaisir concret, réel, quitte à ce que celui‑ci soit le fruit d’illusions.

  • 8 G. Casanova, Histoire de ma vie, J.‑C. Igalens, É. Leb...

9Cette histoire de la vie libertine d’un libre‑penseur s’ouvre sur une phrase qui fait reposer la liberté sur une simple croyance : « je dois me croire libre8 » (I, 4), « l’homme est libre ; mais il ne l’est pas s’il ne croit pas de l’être » (I, 4). Quelques lignes à peine plus bas, Casanova revient sur la notion de croyance : « Je crois en l’existence d’un Dieu immatériel auteur, et maître de toutes les formes » (I, 4). Cette profession de foi inconditionnelle (« je n’en ai jamais douté » ; « la foi doit croire sans raisonner » [I, 4 et I, 8]) est pourtant vite présentée comme la ressource d’un hédoniste détestant la mort et évitant de regarder en face d’angoissantes vérités existentielles : « le désespoir tue : la prière le fait disparaître […] Notre ignorance devient notre seule ressource » (I, 4). Il y revient d’ailleurs plusieurs fois dans cette même préface, peut‑être parce qu’au moment de sa rédaction, le vieillard de Dux a plus que jamais besoin de croire : « Ne pouvant donc me trouver dans la certitude parfaite d’être immortel qu’après avoir cessé de vivre, on me pardonnera, si je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Une connaissance qui coûte la vie coûte trop cher. » (I, 9) Telle est l’essence de l’économie éthique présentée par Casanova dans sa préface : la vérité n’est pas fondamentalement une vertu, ni l’ignorance un vice. Le bonheur (le sien, celui des autres) est le seul critère de valeur.

10Entre deux apologies de la croyance qui rend heureux, Casanova évoque ses plaisirs libertins qu’il décrit comme autant d’illusions plutôt que comme des péchés, des « erreurs » certes, mais pas des « fautes, » évacuant ainsi la notion de culpabilité de la sphère du plaisir : « je me suis plu à m’égarer, et j’ai continuellement vécu dans l’erreur […] Vous ne me trouverez [pas] l’air d’un pénitent […] Ce sont des folies de jeunesse » (I, 5‑6). Demeurant toujours dans le registre de l’illusion, le paragraphe suivant déclare ouvertement que s’il a souvent été la dupe de l’amour (« ce sont des tromperies réciproques » [I, 6]), il a aussi souvent trompé des sots qui le méritaient bien (I, 6). Ainsi, quand Casanova se présente à son lecteur comme un philosophe amoureux de la vérité, il justifie en même temps son itinéraire de charlatan : « j’ai toujours aimé la vérité avec tant de passion, que souvent j’ai commencé par mentir pour la faire entrer dans des têtes qui n’en connaissaient pas les charmes » (I, 15). La vérité retrouve une certaine valeur ici, mais notons que Casanova parle de ses « charmes ». On reste dans le domaine de la magie et de la séduction, pas de la morale. La vérité à choisir et à chercher, pour Casanova, est seulement celle qui plaît. Si elle déplaît, mieux vaut se contenter d’une illusion.

11L’écriture de soi est elle‑même marquée du sceau de cette flexibilité qui rend inappropriée la question de la vérité de ses mémoires. Peu importe que ce que Casanova choisit de nous raconter soit le produit d’un souvenir clair ou d’un fantasme, d’un fait historique avéré ou d’une pure fiction : « Si dans l’espoir que j’ai de plaire je me trompe, j’avoue que j’en serais fâché, mais non pas assez pour me repentir d’avoir écrit, car rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. Cruel ennui ! » (I, 16) Seul compte l’effet, à savoir celui du plaisir de l’écriture pour lui, et de la lecture pour nous.

  • 9 Sur cette comparaison, voir C. Francès, Casanova. La m...

  • 10 J.‑C. Igalens, op. cit., p. 9 et p. 15.

12L’auteur de l’Histoire de ma vie n’adopte pas en effet la posture de Jean‑Jacques Rousseau qui cherchait une transparence totale dans la confession et l’introspection9. Casanova a beau présenter ses mémoires comme un récit fait avec « franchise » et « bonne foi » où il se « livre sans nul déguisement » (I, 15), sa préface montre en même temps qu’il s’agit bel et bien d’une représentation quasi théâtrale, l’auteur avouant craindre le « sifflet » de son lectorat (I, 16). Ce fils de comédiens vénitiens, habitué dès l’enfance à jouer des rôles et à parler à des masques, déjoue l’idée qu’il y aurait une vérité simple et unique à découvrir dans sa narration et dans son identité. Comme l’explique Jean‑Christophe Igalens, « il ne construit pas une “identité” de la narration […] ; il écrit une disponibilité, une ouverture aux possibles10. » Ses lecteurs, comme plus tard Henriette, continue Igalens, doivent simplement l’apprécier et le connaître sans chercher à l’ « identifier », le percer à jour, lui ôtant par là sa liberté de passer d’un personnage à l’autre. L’écriture de soi serait simplement un des nombreux costumes revêtus par l’aventurier au cours de sa vie. Sachons donc nous contenter des prestiges du conteur, comme il avait lui‑même la sagesse de le faire quand une illusion agréable se présentait à lui.

  • 11 Ibid., p. 48.

13Le choix de l’illusion serait‑il justement la genèse du texte ? Casanova entreprend d’écrire ses mémoires sur les conseils de son médecin pour chasser sa mélancolie : « J’ai écrit mon histoire […] ayant besoin de m’occuper, et de rire » (I, 6) ; « ce qui me rend heureux dans ma vieillesse présente est la présence de ma mémoire » (I, 652). Le souvenir et l’écriture le transportent loin de la pénible réalité d’une fin de vie caractérisée par la vieillesse et la solitude : « Me rappelant les plaisirs que j’eus je me les renouvelle […] Membre de l’univers, je parle à l’air » (I, 8). Ainsi, si la vieillesse constitue bien un « temps des désillusions11 » pour l’aventurier vénitien qui avait rêvé de gloire, l’écriture mémorialiste permet aux illusions (désormais celles de revivre ses plaisirs et de s’entretenir avec un ami) de revenir le séduire pendant les treize heures par jour qu’il passe à travailler à Histoire de ma vie.

Du pouvoir de l’imagination

  • 12 E. B. de Condillac, Traité des sensations, Londres et...

  • 13 Voir B. Baertschi, Conscience et réalité : études sur...

14L’imagination possède pour lui un tel pouvoir qu’il suffirait de se donner l’illusion du plaisir pour réellement jouir : « Plusieurs esprits forts disent que l’heureux parce qu’il s’imagine de l’être ne l’est pas moins que celui qui l’est en réalité. Moquons‑nous d’eux, lecteur, car entre la réalité et l’imagination il y a l’infini » (II, 1182‑1183). Poser des frontières absolues entre le vrai et le faux n’a pas beaucoup de sens. Seule compte la perception individuelle. On peut y voir un écho de la philosophie de son temps qui soulignait elle aussi la « force de l’imagination » (II, 432) sur le corps et l’esprit. Le sensualiste Condillac écrivait dans son Traité des sensations : « Voilà la signification la plus étendue qu’on donne au mot imagination : […] elle procure des jouissances, qui, à certains égards, l’emportent sur la réalité même12. » D’après les théories condillaciennes, les idées naissent des sensations. Sans pour autant sombrer dans un idéalisme ou un scepticisme extrême13, cette conception de l’entendement humain suggère que le réel s’appréhenderait à la surface des apparences, que tout dépend du ressenti.

  • 14 Voir G. Lahouati, « Casanova : être ou ne pas être ma...

  • 15 J. O. de La Mettrie, L’Homme‑machine, Paris, Denoël, ...

15Le matérialiste La Mettrie pousse ces idées encore plus loin dans L’Homme‑machine (1747), en faisant de l’imagination le miroir des sensations et, par là, le principe organisateur de toute la machine de l’âme humaine, englobant raison, mémoire et jugement14. Elle exerce son empire directement sur le corps sans que vertu ni raison ne puisse la contraindre : « Pourquoi la vue, ou la simple idée d’une belle femme nous cause‑t‑elle des mouvements et des désirs singuliers ? Ce qui se passe alors dans certains organes, vient‑il de la nature même de ces organes ? Point du tout ; mais du commerce et de l’espèce de sympathie de ces muscles avec l’imagination15. » Perception du réel ou simple idée fantasmée, peu importe : le résultat est la manifestation physique, palpable, avérée du désir.

16Casanova en fait l’expérience à Constantinople. Son ami Ismaïl l’invite à observer depuis un cabinet obscur trois « sirènes » (I, 388) se baignant au clair de lune. Les deux amis soulagent l’un avec l’autre les désirs que cette scène voluptueuse fait naître chez eux : « Je me suis trouvé comme lui réduit à me complaire dans l’objet que j’avais à mon côté pour éteindre le feu qu’allumaient les trois sirènes […] l’imagination eut plus de part que de réalité » (I, 388). Quelques années plus tard à Parme, c’est un rêve érotique d’Henriette qui le surprendra de la même façon : « Dans les rêves de cette espèce, ordinairement, le rêveur se réveille un moment avant la crise. La nature, jalouse de la vérité, ne souffre pas que l’illusion aille tant en avant. […] Mais, ô prodige ! Je ne me suis pas réveillé, et j’ai passé toute la nuit avec Henriette entre mes bras. » (I, 614‑615) L’imagination prouve sa puissance sur la machine corporelle, sur la raison et même sur la réalité, le rêveur se réveillant véritablement amoureux, différent ce matin‑là de l’homme qu’il était encore la veille. La jouissance offerte par la rédaction des mémoires, comme par sa parenthèse homosexuelle en Turquie ou son rêve érotique à Parme, incarne un précepte tout casanovien : un plaisir imaginaire n’en est pas moins un plaisir réel.

Du prestige des apparences

  • 16 M. Delon, « Uniformes de caprice », C. Le Bitouzé, F....

17Autre précepte casanovien : les illusions peuvent transformer le réel. Il suffit de manipuler savamment les apparences dont il parle comme d’autant de « prestiges » (I, 1036), expression à mi‑chemin entre le charme magique et l’illusion cognitive. Les origines sociales, le passé, l’éducation voire le genre peuvent être escamotés par un brillant travestissement. Michel Delon rappelle qu’au xviiie siècle, « nous ne sommes pas dans un monde d’identités fixes et de situations stables. […] Dans Histoire de ma vie, l’habit fait le moine. Il fournit un statut et une identité. Savamment utilisé, il peut être source de plaisir et de pouvoir16 ». Paraître, comme « se croire », c’est être, pour Casanova. Revêtir un nouveau costume, adopter une nouvelle identité n’est pas vécu comme une simple mascarade, un déguisement. Pour lui, c’est une « métamorphose » (I, 487) transformant son rapport au monde.

18Le mémorialiste fait de ces métamorphoses les points d’articulations des différents chapitres de sa vie : comme lorsqu’il abandonne son habit religieux pour revêtir un uniforme de militaire à Bologne et, se voyant enfin respecté, admiré comme il le mérite, décide de faire fortune dans le monde ; comme lorsque, désormais « très bien en équipage, en bijoux » (I, 294), il s’embarque pour Constantinople en se rêvant ambassadeur ; ou comme, encore, à Venise, lorsqu’il se fait passer pour un sorcier cabaliste devant le sénateur Bragadin qui le dotera comme un fils : « C’est, mon cher lecteur, toute l’histoire de ma métamorphose, et l’heureuse époque qui me fit sauter du vil métier de joueur de violon à celui de seigneur » (I, 487). Prestige des apparences : Casanova devient, comme par magie, fils prodigue d’un sénateur ; il se « réalise » par le mensonge en devenant enfin le grand seigneur de Venise qu’il se croyait être depuis toujours.

L’alchimie du bonheur

19Tout au long de sa vie, Casanova va jouer à faire illusion auprès de ceux et celles qu’il rencontre pour en tirer profit. Tromper les sots, remarque‑t‑il, se dédouanant de toute culpabilité au passage, est une affaire de survie dans un monde où règne la loi du plus rusé : « La fourberie est vice : mais la ruse honnête n’est autre chose que la prudence de l’esprit. C’est une vertu. Elle ressemble, il est vrai, à la friponnerie, mais il faut passer par là. Celui qui ne sait pas l’exercer est un sot. » (I, 212) Cependant, il se défend d’avoir jamais cherché à tromper pour nuire.

  • 17 G. Casanova, Histoire de ma vie, G. Lahouati et M.‑F....

  • 18 Ibid., p. 797.

  • 19 P. Sollers, op. cit., p. 87.

20Le libertin déclare n’avoir jamais été séducteur : « La séduction ne me fut jamais caractéristique, car je n’ai jamais séduit que sans le savoir, étant séduit moi‑même. Le séducteur de profession, qui en fait le projet, est un homme abominable […] C’est un vrai criminel qui, s’il a les qualités requises à séduire, s’en rend indigne en abusant pour faire une malheureuse17. » Lui, au contraire, proclame fièrement : « j’avais fait le bonheur de toutes les filles que j’avais aimées18. » S’il s’est trouvé « dans la dure nécessité de mentir à une femme » (I, 389), c’était soit de bonne foi, pris lui‑même dans le tourbillon d’une nouvelle passion, soit afin de délivrer ses partenaires du carcan des préjugés, de ces dangereuses chimères que sont la honte, la pudeur, la fidélité conjugale ou la crainte de Dieu. Le mensonge est alors une « délicatesse » (I, 233) qui fait illusion sur la culpabilité ou la réalité brute du désir érotique. Or, Philippe Sollers remarque que, par un merveilleux paradoxe, ces illusions‑là sont révélatrices de vérité : « L’illusion est nécessaire, les apparences ont le droit de tromper. Une vérité nouvelle, toujours, s’y profile19. » Cette vérité mise à jour par les « séductions » de Casanova est celle du désir et du plaisir que le xviiie siècle étouffait encore, surtout chez les femmes. Ainsi, le modèle derrière les séductions de Casanova n’est pas la figure de Don Juan mais bien plutôt celle du bon génie exauceur de souhaits, de l’alchimiste qui transforme le vulgaire plomb en métal précieux.

  • 20 G. Lahouati, « Le philosophe et le feu follet. Formes...

  • 21 G. Lahouati, « Le philosophe et le feu follet », p. 170.

  • 22 J.‑C. Igalens, op. cit., p. 179.

21De tous les rôles qu’il a joués au cours de sa vie, celui de magicien est sûrement celui qu’il a préféré : « L’idée de devenir célèbre en astrologie dans mon siècle où la raison l’avait si bien décriée me comblait de joie. Je jouissais, me prévoyant recherché par les monarques, et devenu inaccessible dans ma vieillesse. » (II, 585) Gérard Lahouati résume parfaitement la situation : « Casanova, qui n’a rien de particulier à faire sinon se divertir et berner les sots, meurt d’envie de jouer le rôle de magicien “qu’il aime à la folie,” dit‑il20. […] son autobiographie illustre les quatre types de pratiques auxquelles la superstition donnait lieu au xviiie : la sorcellerie, la magie, l’alchimie et l’astrologie21. » Au fil des années, Casanova amasse une vaste érudition dans ces sujets, ce qui lui permettra à de nombreuses reprises de s’enrichir en s’attirant la protection de « dupes consentantes22 ». Il y eut d’abord à Rome un marchand grec à qui Casanova vendit le secret de l’augmentation du mercure (I, 212‑217) ; puis, à Césène, une famille de paysans à qui il prétendit que leur terre recelait un trésor gardé par des gobelins (I, 587‑590) ; il y aura plus tard, à Paris, Mme d’Urfé, folle de sciences occultes qu’il contentera dans sa fantaisie de renaître dans un corps de garçon, apaisant par‑là les angoisses de mortalité de la vieille dame (« j’augmentais ainsi sa folie ; mais en revanche je lui procurais des moments qui la rendaient heureuses » [II, 1179]). Il y eut surtout, à Venise, le bon sénateur Bragadin et ses amis devant qui Casanova se fera passer pour un magicien capable de dialoguer avec les génies. « J’ai pris le parti le plus beau et le plus noble, le seul naturel. Celui de me mettre en état de ne plus manquer de mon nécessaire » (I, 487), résume‑t‑il à propos de la supercherie qui changea pour toujours sa destinée.

22Il se justifie en expliquant avoir contenté les vieux amis dans leur désir de croire : « Je sais que je les ai trompés. […] J’aurais dû, me dit‑on, ou ne point me lier avec eux, ou les désabuser. Les désabuser, non, je réponds, car je ne me croyais pas assez fort pour y réussir. Je les aurais fait rire ; ils m’auraient traité d’ignorant, et ils m’auraient donné congé. Ils ne m’auraient pas payé pour cela, et je n’avais aucune mission pour m’ériger en apôtre. » (I, 486) Faux semblants mais vrais effets : grâce au bon génie de Casanova, Bragadin a non seulement la vie sauve, il a également un jeune protégé pour égayer sa vieillesse, l’affection d’un fils adoptif et l’illusion rassurante que des génies veillent sur sa destinée. La véritable magie de Casanova réside dans ce pouvoir qu’il a de déceler chez les autres une volonté d’être trompé afin d’être conforté dans des croyances consolantes. Il en va chez lui de la magie comme du libertinage : une fois ce désir identifié, Casanova le réalise, pour le plus grand bonheur de ceux ou celles qui le croient.

  • 23 R. Mortier, Le Cœur et la raison. Recueil d’études su...

23C’est que la frontière entre le monde « réel », rationnel, explicable et l’univers « magique » des sortilèges est encore perméable au siècle des Lumières. D’une part, le xviiie siècle ne s’est pas complètement débarrassé de ses anciennes croyances et superstitions. D’autre part, la science elle‑même a toujours partie liée avec l’occulte : « Le prestige des sciences de la nature est énorme, mais il se confond parfois avec des curiosités un peu enfantines, où la science reste un prétexte à des jeux qui confinent à la magie ; c’est le cas de l’électricité dont les applications pratiques ne sont pas encore perçues23. » Casanova incarne cette oscillation de son époque entre détermination vers le rationnel et curiosité pour l’irrationnel : cet homme de lettres et de sciences, éduqué et intelligent, ne peut pourtant pas s’empêcher d’être troublé par son tout premier souvenir, celui de sa guérison mystérieuse par les incantations d’une sorcière de Murano et l’apparition nocturne d’une fée (I, 27), par le phénomène étrange d’un feu follet qui le suit, une nuit, sur la route de Rome (I, 210), par un orage de tous les dieux à Césène qui lui semble punir ses drôles d’exorcismes (I, 587‑589) et, surtout, par sa miraculeuse évasion des Plombs. Casanova laisse la porte ouverte à la possibilité qu’il y ait bel et bien de la magie quelque part ou, en tout cas, de l’inexplicable où un habile illusionniste saura mettre toutes les apparences de la magie.

La superstition : entre préjugé infâme et illusion du bonheur

24Ce qui est fascinant avec Casanova c’est que s’il excelle à exploiter cette zone obscure du savoir, il se sait lui aussi enclin au désir de croire, mais il fait de ce penchant une ressource plutôt qu’une faiblesse. Le premier volume de ses mémoires se clôt sur cette image des pouvoirs quasi magiques de son imagination. Le récit de son évasion des Plombs illustre en effet toute la force qu’il attribue aux illusions pour transformer les données du réel. Le réel, c’est l’incarcération par un système dont le prisonnier ne doit attendre nulle justice, dans une prison dont il est dit que nul ne peut s’échapper ; l’illusion, c’est l’espoir de Casanova. Ses « espérances chimériques » (I, 1236) s’alimentent de signes et d’oracles qui sont autant de mirages de l’entendement, certes, mais qui n’en confèrent pas moins au prisonnier une volonté réelle.

25La superstition aussi a donc son mérite quand elle donne aux désespérés du courage : « Il ne s’agit que d’avoir du courage, car la force sans la confiance ne sert à rien » (I, 4). Sur le toit des Plombs après s’être hissé hors de sa cellule, Casanova se retrouve soudain pétrifié de doutes : l’évasion lui apparaît alors impossible. Mais le son d’une cloche sonnant minuit en ce 30 octobre lui rappelle « l’oracle » qu’il avait trouvé dans Roland furieux selon lequel le moment propice à son évasion était « entre la fin d’octobre et le début de novembre ». Casanova vit cette coïncidence comme « un véritable prodige » (I, 1280). La coïncidence est surprenante, mais le miracle, il le sait bien, est surtout humain. Le prodige, c’est cette capacité de l’esprit à se laisser influencer par une chimère qui aide à croire que tout est possible.

  • 24 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, ...

26C’est au nom de cette capacité d’encourager ou de consoler que Casanova prend la défense des superstitions contre certains esprits éclairés de son siècle. Le débat deviendra houleux en 1760 lors d’une rencontre avec Voltaire qui incarne le combat des philosophes contre la superstition. L’Encyclopédie la définit comme « un tyran despotique qui fait tout céder à ses chimères24 ». Casanova condamne lui aussi de telles chimères quand elles empêchent un homme ou une femme de s’abandonner librement au plaisir : écrasons l’infâme préjugé de la chasteté, de l’austérité ou de l’intolérance ! Cependant, quand la superstition offre une vision consolante de la condition humaine, alors Casanova l’approuve ou, en tout cas, la comprend.

  • 25 Cité par C. Volpilhac‑Auger, Paysage de la superstiti...

  • 26 Sur cette découverte du droit au bonheur, voir R. Mau...

27En ce sens, il se montre sensible à une vérité que les philosophes n’étaient pas sans ignorer : l’être humain est attaché aux illusions de ses superstitions. D’Holbach le déplorait à propos de la difficulté du combat des Lumières : « L’homme, nous disent‑ils, est superstitieux, il lui faut des chimères ; il s’irrite lorsqu’on veut les lui ôter. Mais je réponds que l’homme n’est superstitieux que parce que dès l’enfance tout contribue à le rendre tel ; il attend son bonheur de ses chimères, parce que son gouvernement trop souvent lui refuse des réalités25. » Pour d’Holbach, le problème est politique. Cependant, pour bien d’autres penseurs, parmi lesquels Casanova, c’est une question anthropologique. L’être humain étant fait pour chercher à se rendre heureux26, il est naturel qu’il n’abandonne que péniblement des illusions qui le consolent. Superstitions, croyances, préjugés et prières sont alors autant de mensonges faits à l’esprit pour le pire… et pour le meilleur.

Conclusion

28Étudier la représentation des illusions dans Histoire de ma vie, c’est mettre au défi la grande illusion de Casanova : celle d’une vie réduite à la légende d’un simple séducteur ou à l’image d’un aventurier malheureux. À travers son écriture, ses souvenirs, ses déguisements, ses mensonges, ses croyances, ses duperies et ses flatteries, Casanova apparaît comme un grand magicien, un habile alchimiste capable de métamorphoser en or le plomb sombre et banal de la réalité.

29Quand il défend l’illusion, il faut y retrouver la revendication des Lumières du droit naturel et inaliénable au bonheur. Il convient aussi d’y reconnaître le sage scepticisme des philosophes qui savent devoir suspendre leurs certitudes pour pouvoir découvrir des vérités. Casanova capable de se tromper ou de tromper incarne le besoin de toujours questionner les apparences, le désir de soulever voiles et masques, la conscience, aussi, d’une difficulté à saisir le réel. On y décèle encore l’influence des théories sensualistes et matérialistes de son siècle qui, avec Condillac ou La Mettrie, expliquent que, les idées naissant des sensations, la réalité est affaire de perception. Enfin et surtout, les illusions par lesquelles Casanova transforme la réalité (pour lui, ses amantes, ses amis, ses lecteurs) sont les enfants de son siècle en ce qu’elles apparaissent comme autant d’ouvertures à tous les possibles. Au nom du bonheur et de la liberté, les illusions dont Casanova nous entretient tout au long de l’histoire de sa vie abolissent les limites supposées du réel, qu’il s’agisse de celles d’une condition sociale déterminée par la naissance, ou de celles de la physique éternellement remises en question par les découvertes scientifiques. Le rapport particulier de Casanova à l’illusion nous rappelle, s’il le fallait, qu’au siècle des philosophes, la réalité, comme la vérité, cet obscur objet du désir des Lumières, devenait un concept bien évanescent.

Notes

1 R. Brin (dir.), Casanova : écrire à tort et à travers, Paris, Classiques Garnier, 2016.

2 C’est ce que déclare Philippe Sollers dans Casanova l’admirable, Paris, Gallimard, 1998, p. 13. Voir surtout J.‑C. Igalens, Casanova : l’écrivain en ses fictions, Paris, Classiques Garnier, 2013.

3 I. Kelly, Casanova : Actor, Lover, Priest, Spy, Londres, Hodder & Stoughton, 2008.

4 G. Lahouati, L’Idéal des Lumières dans l’« Histoire de ma vie » de Jacques Casanova de Seingalt, doctorat de littérature française, Université Rennes 2, Lille, ANR, 1988.

5 C. Thomas, « L’amour charlatan », dans Casanova. Un voyage libertin, Paris, Denoël, 1985, p. 159‑281.

6 C. Thomas, op. cit., p. 275.

7 Sur les mensonges de Don Juan, voir C. Reichler, La Diabolie, la séduction, la renardie, l’écriture, Paris, Minuit, 1979.

8 G. Casanova, Histoire de ma vie, J.‑C. Igalens, É. Leborgne (éd.), Paris, R. Laffont, 2013‑2018, t. I, p. 3. Les références indiquées dans le texte seront à cette édition.

9 Sur cette comparaison, voir C. Francès, Casanova. La mémoire du désir, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 333‑334.

10 J.‑C. Igalens, op. cit., p. 9 et p. 15.

11 Ibid., p. 48.

12 E. B. de Condillac, Traité des sensations, Londres et Paris, De Bure l’aîné, 1754, t. I, p. 326.

13 Voir B. Baertschi, Conscience et réalité : études sur la philosophie française au xviiie siècle, Genève, Droz, 2005, p. 74‑77.

14 Voir G. Lahouati, « Casanova : être ou ne pas être matérialiste », B. Fink, G. Stenger (dir.), Être matérialiste à l’âge des Lumières, Paris, PUF, 1999, p. 161‑173.

15 J. O. de La Mettrie, L’Homme‑machine, Paris, Denoël, 1981, p. 194.

16 M. Delon, « Uniformes de caprice », C. Le Bitouzé, F. Manfrin, M.‑L. Prévost, C. Thomas (dir.), Casanova. La Passion de la liberté, Paris, Seuil/BNF, 2011, p. 28‑33 (p. 28).

17 G. Casanova, Histoire de ma vie, G. Lahouati et M.‑F. Luna (éd.), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. III, p. 811.

18 Ibid., p. 797.

19 P. Sollers, op. cit., p. 87.

20 G. Lahouati, « Le philosophe et le feu follet. Formes et fonctions de la superstition dans l’Histoire de ma vie de Jacques Casanova », B. Dompnier (dir.), La Superstition à l’âge des Lumières, Paris, Champion, 1998, p. 169‑192 (p. 177).

21 G. Lahouati, « Le philosophe et le feu follet », p. 170.

22 J.‑C. Igalens, op. cit., p. 179.

23 R. Mortier, Le Cœur et la raison. Recueil d’études sur le xviiie siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, p. 21.

24 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, J. le Rond d’Alembert, D. Diderot (dir.), Paris, Briasson, David, Le Breton, Durand, 1751‑1772, art. « Superstition ».

25 Cité par C. Volpilhac‑Auger, Paysage de la superstition, B. Dompnier (éd.), op. cit., p. 93‑110 (p. 105).

26 Sur cette découverte du droit au bonheur, voir R. Mauzi, L’Idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au xviiie siècle, 1965, Paris, Slatkine, 1990. Sur le lien entre bonheur et illusion, voir É. Du Châtelet, Discours sur le bonheur, 1779, R. Mauzi (éd.), Paris, Desjonquères, 2008.

Pour citer cet article

Marine Ganofsky, «Casanova et l’illusion : une philosophie du bonheur», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation 2021 », n° 21, automne 2020 , mis à jour le : 30/11/2020, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/opcit/index.php?id=593.

Quelques mots à propos de :  Marine Ganofsky

Marine Ganofsky est maître de conférences en littérature française à l’Université de St Andrews au Royaume‑Uni. Ses recherches portent sur la littérature du XVIIIe siècle, en particulier l’écriture libertine et les représentations de la nuit. Elle a publié Night in French libertine fiction (Oxford University Studies in the Enlightenment, 2018) et édité le recueil Petits soupers libertins (Paris, Publications de la Société d’études du dix‑huitième siècle, 2016).

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