XVIe siècle
Agrégation 2021
N° 21, automne 2020

Claudie Martin‑Ulrich

« Ne se faut desesperer » : consolation et réconfort dans L’Heptaméron

  • 1 La citation utilisée dans le titre de cet article appa...

  • 2 Voir Marie‑Claire Thomine, « Images de la mort dans l’...

1L’Heptaméron met en scène toutes sortes de morts, plus ou moins spectaculaires, et la question du deuil et de la souffrance en général affleure dans la très grande majorité des nouvelles1. Morts violentes, sur le champ de bataille ou dans des circonstances plus ordinaires, mort imaginée, vraies et fausses mises en scène de l’agonie, le recueil joue bien avec toutes les facettes du passage de vie à trépas2. Les tribulations rencontrées par les personnages sont constantes elles aussi, entraînant leur lot de peines, ce qui commence dès l’incipit. Le Prologue enregistre un nombre certain de décès et de pertes humaines, animales et matérielles. Pour autant, l’omniprésence de ces deuils n’entraîne aucune véritable pratique consolatoire. La disparition de l’époux de Longarine, dans les premières pages, suscite peu d’émotions, à peine plus que celles des serviteurs, ou des chevaux perdus en cours de route. Ces décès brutaux, mentionnés rapidement, sont vus comme les signes de ce nouveau Déluge.

  • 3 Voir G. Demerson et G. Proust, Index de L’Heptaméron d...

  • 4 Voir les 61 occurrences pour rire contre 40 pour larme...

  • 5 La forme privilégiée du discours consolatoire est la l...

2Face aux diverses tribulations comme aux incessants revers de fortune des personnages, peu de place est en général concédée aux moyens de réconfort que ce soit pour montrer leur capacité à se consoler ou pour dénoncer leurs difficultés à s’extraire de leurs peines. D’ailleurs, le lexique porte trace de ce semi‑silence. Le mot consolation n’apparaît que vingt fois3. De surcroît, les devisants eux‑mêmes, qui rient assez volontiers, n’ont pas la larme si facile4. S’ils éprouvent bien de la pitié pour les malheurs endurés par les protagonistes, que ces derniers leur ressemblent ou pas, le cercle des dix nobles n’évoque presque pas la consolation dans les devis. Pour quelles raisons mettre si ouvertement en scène aventures et épreuves et si peu les remèdes ? Peut‑on représenter fréquemment la mort sans faire une place aux pratiques consolatoires ? Ainsi, on meurt dans les contes mais on ne se consolerait pas ? Thème et pratiques de réconfort sont‑ils rejetés dans un hors champ de la fiction en raison de leur peu d’intérêt narratif ? C’est peu probable : le discours consolatoire, à l’instar des autres types de discours, est doté d’un rendement rhétorique. Par sa composition bipartite, par ses potentialités émotionnelles, il constitue un levier propre à bouleverser l’auditoire de ce petit tribunal assis au beau milieu du pré. La signification d’une si discrète représentation du discours de réconfort est à chercher ailleurs. À l’image des périodes précédentes, la Renaissance considère la consolation comme une pratique garante de l’ordre social dont les principaux arguments, traditionnels, sont ancrés dans un riche terreau philosophique5.

3Nous analyserons dans quelle mesure Marguerite s’inscrit dans la pensée consolatoire de son époque, ce qui explique en partie la répartition entre les personnages victorieux des tribulations et les autres. Les uns se consolent par eux‑mêmes alors que les moins sages, dotés d’une âme plus commune, se jettent dans une quête de réconfort éperdue, pour ne pas dire perdue d’avance, quête dont ils sortent généralement vaincus. Au‑delà de cette ligne de partage et de ce classement, se dégage un discours critique sur la prise en charge des peines et des épreuves.

« Ne conseil ne consolation » (p. 291) : les âmes en peine et les peines pour rire

  • 6 Voir Nicolas Le Cadet, L’évangélisme fictionnel. Les «...

4Si le recueil met en scène de nombreux mélancoliques qui se laissent aller au désespoir, c’est pour bien mettre en évidence une vérité évangélique perceptible dans l’ensemble de l’œuvre de Marguerite6. Puisqu’en dehors de Dieu, toute tentative de consolation humaine est limitée, l’alternative est simple. Soit l’on possède une foi assez forte pour trouver par soi‑même, en Dieu seul, réconfort et inspiration, soit cette foi est trop faible et les épreuves rencontrées deviennent de véritables tribulations. Les contes dénoncent sur un mode allant du comique au tragique les errements des faibles humains en proie au scandale, aux morts, à la violence et autres dangers de l’existence. Véritable tribunal, les juges que sont les devisants voient passer sous leurs regards toute une palette de cas, montrant l’universalité de cette quête éperdue pour satisfaire toutes sortes de désirs.

5Sur un mode comique tout d’abord. Dans certains contes, la consolation prête à rire ou à sourire. La batelière qui se joue des cordeliers concupiscents utilise le motif biblique de l’Ange de consolation pour leur signifier que, déposés par ses soins sur une île, elle les a bien trompés (p. 98). La nouvelle 71 aborde le thème traditionnel du veuf joyeux. En cela, il s’oppose à la fidélité éprouvée par le seigneur d’Avannes, qui honore la mémoire de sa dame en la regrettant « beaucoup d’années » (p. 326). Afin de dénoncer l’hypocrisie masculine et amuser ses compagnons, Parlamente raconte comment le sellier de la reine, voyant sa femme à l’agonie, feint de se désespérer et de mourir de chagrin (p. 587‑589). Il compte en réalité sur la pitié de leur chambrière qu’il appelle alors à son secours pour obtenir d’elle les dernières faveurs. La scène tourne en dérision les codes du deuil et la déploration feinte de l’époux, car percevant toute la scène et comprenant l’imminence de l’union entre son époux et sa chambrière, la mourante retrouve toute sa vigueur et finit par guérir. Le devis s’interroge sur l’étrangeté de cette guérison spontanée, ce qui suscite un débat autour de la fidélité due aux époux défunts. Tour à tour, les devisants expriment leur point de vue, selon une ligne de partage hommes‑femmes assez attendue et fort courante. Le clan des hommes défend le mari en arguant du résultat de sa manœuvre amoureuse sur la santé de son épouse, position soutenue par Hircan en réponse à sa femme. Parlamente s’insurge contre la légèreté des hommes : « comme pour peu de consolation, ils oublient le regret de leur femme » (p. 589). Simontault avance la force du désir amoureux, Saffredent se montre prompt à innocenter le sellier compte tenu de deux arguments d’autorité : les morts ne voient pas les actions de ce monde et la mort délie des liens du mariage. L’intervention d’Oisille élève le débat pour mettre en avant le « bon cueur » qui ne cesse d’aimer au‑delà de la mort. Cette tentative de consolation anticipée qui fait fi du chagrin et montre un élan de vie plus fort que la mort se retrouve dans des contes où des protagonistes blessés dans leur amour propre finissent par se consoler dans les bras de compagnons de fortune.

  • 7 Voir Simone Perrier, « Amour se venge. Explication lit...

  • 8 Mundus, caero, daemonia : le monde, la chair et le dia...

6À Naples, se joue un quatuor amoureux bien orchestré de trompeurs trompés7. Le roi Alphonse prend pour maîtresse la femme d’un gentilhomme. Il profite d’une absence de son mari pour l’approcher et feindre de vouloir la réconforter par une série d’objets et de discours (« par ses doulces persuasions, par presens, et par dons », p. 83). Cette démonstration d’affection porte rapidement ses fruits et elle se console dans les bras du roi. Découvrant la tromperie, le mari finit par trouver lui aussi, auprès de la reine, une forme de consolation qu’il lui présente comme une façon de se venger secrètement de leurs époux infidèles. Ce parfait manège dure dans le temps. La nouvelle présente sur un mode léger le « contentement » éprouvé par tous les protagonistes plus ou moins aveuglés par leur désir. Mais ce contentement est en réalité un substitut de consolation, une stratégie pour répondre à l’infortune par une conduite dénuée de toute dimension transcendante et animée par le désir de trouver une satisfaction immédiate et irréfléchie à la mauvaise fortune. C’est donc une réponse qui opère au même niveau de conscience que l’adultère. Alors que la véritable consolation est le produit d’un changement, le contentement est un pis‑aller éphémère et superficiel. Il traduit la frivolité des protagonistes prompts à se laisser abuser par toutes les illusions du monde et de la chair8.

  • 9 Dans la nouvelle 19 par exemple, la pitié n’est pas su...

  • 10 L’Heptaméron, op. cit., nouvelle 1, p. 69 : « La pauv...

7Le principal mobile qui induit ce gentilhomme à se rapprocher de la reine et lui permet d’obtenir d’elle une forme de compensation est la pitié qu’elle lui inspire. Or la pitié n’est pas synonyme de l’empathie que doit montrer le consolateur face à une peine. Elle serait plutôt ce qu’est, dans certains cas, le contentement à la consolation : une forme appauvrie et émoussée, qui suscite des réactions aux événements, lesquelles ne sont ni délibérées ni nuancées et dont les conséquences ne sont pas mesurées9. La servante de la femme du procureur, émue par la jeunesse et la beauté de Dumesnil, le prend en pitié et devient, elle aussi, au même titre que son maître au regard du duc et de la duchesse d’Alençon, une mauvaise servante qui trahit la confiance de sa maîtresse. À mauvais maîtres mauvais serviteurs. Mue par un désir de vengeance qui se surajoute à la pitié, la servante outrepasse son rôle en tentant de rétablir un ordre là où règne la corruption mais sans en avoir les moyens10. L’émotion n’est pas bonne conseillère.

  • 11 L’Heptaméron, op. cit., p. 202 : lorsque son mari vie...

  • 12 Désirant séduire un gentilhomme, la dame « l’incita d...

8Un autre conte propose une variation sur le scénario de l’échange amoureux initié par la nouvelle 3. Éducation sentimentale, la nouvelle 15 narre les errances d’une jeune femme dans un univers presque sans Dieu. Dans ces deux histoires, la détresse amoureuse ne peut être allégée que par une forme de vengeance, suivant les règles d’une loi de l’échange stricte qui enferme les individus dans un système de croyances selon lequel ils ont droit de facto au contentement et à la félicité. Or, lorsque la satisfaction leur fait défaut, ce système de croyance leur impose presque de retrouver à tout prix leur prospérité, d’où la mise en œuvre d’une série d’actes dus à des réactions affectives plus qu’à une délibération intérieure. Ce même principe explique la place prise par le désir de vengeance11. De façon similaire, la pitié est utilisée, par les différents gentilshommes comme par la dame de cette nouvelle, comme un levier pour obtenir amour, attention et réconfort12. Vengeance et pitié proscrivent une véritable consolation. Ils en sont les freins évitables.

  • 13 Voir en particulier le devis de la nouvelle 19, et le...

9Ainsi, les moyens déployés par la jeune femme pour retrouver l’amour et l’attention de son époux se soldent par un échec. Si elle trouve une forme de consolation auprès de sa maîtresse (p. 200), ce soutien n’est qu’un faible secours au regard de son état émotionnel. Appui humain et extérieur, non intériorisé par une quelconque pratique religieuse, il ne parvient pas à apaiser sa peine. En proie à la mélancolie, la jeune femme noble a beau porter du noir, signe d’une tristesse et d’un renoncement aux plaisirs de son âge, son mari n’en a cure. Cette situation initiale prépare l’apparition d’un autre type de sauvetage extérieur en la personne d’un prince qui « voulust essayer de la consoler » « en parlant avec elle » (p. 201). D’ailleurs, s’il en devient amoureux, il finit cependant par renoncer très vite à elle sous la contrainte d’un ordre royal. L’amour humain hors mariage, vu comme un remède au manque de reconnaissance et d’amour est cependant dénoncé par l’attitude que revendique la dame dans son discours d’adieu au gentilhomme. Lorsqu’elle lui avoue qu’elle a été entièrement sous l’emprise du dieu Amour, contrairement à lui qui se soumet à la loi de son prince, elle méconnaît le « vray amour » tel qu’il est défini sous de nombreuses formes dans le recueil13. Comme pour renforcer cette erreur de jugement, le récit décrit son inconstance amoureuse puisqu’elle s’attache à deux autres gentilshommes par la suite. Placée sous l’emprise d’un désir de récompense immédiate, elle démontre un caractère inconstant que le devis réprouve. Pour elle, point de consolation possible.

  • 14 Ibid., p. 291 : « Et alors qu’elle n’avoit jamais apr...

  • 15 Ibid., p. 287 : « Ainsi ne devriez vous jamais failli...

10Le réconfort n’est pas plus vécu par des personnages au destin tragique. Ces derniers font aussi l’expérience d’un monde sans transcendance faute de véritable lien avec le divin, par manque de connaissance et par défaut de pratique religieuse. Oisille raconte une des histoires les plus « piteuses » du recueil dans le but d’édifier les dames de la compagnie (p. 285‑286). La nouvelle 23 poursuit le cycle des nouvelles où l’évangélisme occupe une place capitale. La jeune mère qui finit par tuer son nouveau‑né à l’issue d’une série d’événements tragiques est finalement la victime d’une pratique religieuse largement dénoncée dans les contes. Aux antipodes de Marie Heroët, découvrant qu’elle a été abusée par le cordelier que son mari a institué en maître de sa maison et en qui il a mis toute sa foi, elle se laisse aller au désespoir. Sa première réaction est de demander à son mari de la venger tant elle est bouleversée. Oisille insiste dans un premier temps sur l’aliénation produite par ce viol (p. 291). Elle va encore plus loin et se livre à une véritable leçon en expliquant point par point les erreurs de jugement qui ont perverti le rapport de cette jeune femme à Dieu14. C’est bien parce qu’elle vit « hors de la connaissance de Dieu » (p. 291), expression qui résume toutes ses conceptions religieuses erronées, qu’elle se suicide. Son attachement à une pratique du sacré fondée sur les actes au détriment de la foi seule peint sans ambiguïté cette nouvelle d’une coloration toute évangélique, défendue par Oisille et Marguerite de Navarre. « [S]ans conseil ne consolation » décrit un état de déréliction absolue dans lequel la créature a perdu tout lien avec le divin. La nouvelle est d’autant plus sévère à l’encontre du cordelier violeur et hypocrite qu’elle prend la peine de reproduire au discours direct la réponse qu’il fait au gentilhomme soucieux de respecter la loi et d’être dirigé par les conseils de ce religieux (p. 287). Il invoque alors la Vierge comme modèle à partir duquel se conduire, mais en pervertissant la teneur du message biblique au sujet justement de la consolation15. L’ironie est à son comble.

11Racontée pour prouver l’existence des transis d’amour, amoureux parfaits qui peuvent mourir d’amour, la nouvelle 9, la première contée par Dagoucin, démontre bien que c’est par désespoir que le jeune homme renonce à la vie lorsqu’il comprend qu’il ne pourra épouser celle qu’il aime. Cependant, sa mort toute chrétienne et tournée vers Dieu signale aux auditeurs que l’amour humain n’a été qu’une marche vers l’amour divin (p. 119).

12Entre ces deux extrêmes, comme pour apporter une vision plus nuancée au motif de la consolation, la dernière nouvelle du recueil met en scène Marguerite dans une position d’intermédiaire entre le monde des humains et le divin. Et la consolation, pour une fois, opère. Portant à nouveau sur la corruption du milieu conventuel, elle met en scène un prieur, qui, austère comme celui de Saint‑Martin, finit néanmoins par profiter de l’innocence et de la timidité d’une jeune religieuse pour coucher avec elle. C’est une même erreur qui entrave la conception religieuse de cette victime et la rapproche de tous les personnages qui se fient plus en un de leurs semblables qu’en Dieu seul et en font les frais. Non contente de mettre toute sa confiance en un homme puis en une institution qui se moquent d’elle, elle décide de faire un pèlerinage pour effacer son péché. Guidé par Dieu, elle se retrouve miraculeusement dans une église où elle rencontre la duchesse d’Alençon. Cette dernière la réconforte et la détourne de son projet. S’il est difficile de parler de véritable consolation, du moins la duchesse est‑elle, en raison de l’autorité morale qu’elle représente, en capacité de diriger la jeune religieuse après lui avoir témoigné attention et compassion véritables.

13En matière de quête de consolation, le cas de Floride présente une voie moyenne entre Marie Héroët et les âmes qui ne connaissent que la peine. Décrite comme une longue course pour parvenir à trouver la paix, sa vie constitue une suite de pertes et de chagrins. Tout commence par la mort de son amie Avanturade, l’épouse d’Amadour, disparition qui met à l’épreuve les deux amoureux. Mais Amadour surtout demeure insensible au discours consolatoire et aux gestes réconfortants de Floride. Son refus de l’argumentaire traditionnel (l’allégation des « raisons de philosophie », p. 143) est bien sûr en partie dû au tourment amoureux qui le piège et l’accapare tout entier. Bien qu’il vienne de Floride, le réconfort demeure sans effet, même lorsqu’elle décide de lui avouer son amour pour le soutenir. Pourtant, dans cette scène, Floride ne manque pas d’empathie en pleurant justement avec lui (p. 144). Mais la démonstration de sa détresse et les efforts déployés sont lus par le stratège qu’est Amadour comme un signe de faiblesse et une occasion de profiter des embrassades pour abuser d’elle. Cette tentative d’apporter à son amant du réconfort est un échec cuisant à partir duquel elle fait l’expérience d’une grande solitude puisque sa propre mère, leurrée par les douces manières d’Amadour, cesse aussi d’être un appui sur lequel se reposer. Amadour change définitivement de statut à ses yeux. D’ami, d’objet et de sujet de consolation dans une existence où le mariage de Floride ne lui apporte aucune joie, Amadour devient son ennemi, et de surcroît un ennemi puissant. De déceptions en pertes successives, le destin du personnage pourrait décourager Floride et la plonger dans le désespoir. Pourtant il n’en est rien. Ce n’est qu’avec la mort d’Amadour que cessent ses tourments. Tout se passe comme si le destin de Floride, malgré tout scellé à celui d’Amadour, ne pouvait se transformer véritablement qu’à partir du moment, où son mari mort, libérée des attaches mondaines, elle pouvait faire, seule et pour elle‑même, le choix de se convertir au seul amour qui est attache indéfectible et libération tout à la fois. Que Floride se console, la nouvelle le suggère à peine. La seule issue qu’elle choisit a cependant quelque chose de très radical, comme s’il n’existait pas d’autre forme d’apaisement que celui qui conduit à s’extraire définitivement du monde pour trouver la paix. De ce point de vue, le destin de Floride annonce celui de la Princesse de Clèves.

Les grandes âmes

  • 16 Sénèque est largement lu dès les premières décennies ...

14À côté des femmes fatales, comme l’Ève moderne de la nouvelle inaugurale contée par Simontault, pour équilibrer la représentation de la gent féminine, se trouvent des âmes fortes qu’aucune épreuve ne parvient à anéantir. Pour mettre en scène ce type de personnages, rares et vertueux, Marguerite de Navarre s’appuie sans doute sur plusieurs traditions. L’une d’entre elles est le néo‑stoïcisme qui fonde également la pensée de cette époque sur la consolation telle qu’elle est décrite dans les traités et les manuels16. Ainsi, il est admis que le discours de consolation se modèle en fonction des personnes, des objets de l’affliction et des circonstances. Dans les années où la reine rédige son recueil, c’est Érasme qui concentre d’une certaine manière toute la tradition rhétorique décrite par l’humanisme italien qu’il intègre et renouvelle. C’est pourquoi il nous servira de fil conducteur pour observer comment la reine de Navarre conçoit la consolation dans sa fiction narrative, bien que le recueil n’offre ni lettre de réconfort ni véritable discours consolatoire comme nous l’avons déjà souligné.

  • 17 Le texte latin de référence se trouve dans l’édition ...

15Dans son fameux traité, le De conscribendis epistolis, Érasme développe une vision du discours consolatoire qui fait autorité17. Sa description de la lettre de consolation résulte d’observations sur le fonctionnement de la psyché et sur les réticences que peut rencontrer le consolateur. Après avoir souligné l’importance de soutenir ses proches dans l’épreuve par des mots, il met en exergue les difficultés techniques et humaines inhérentes à la consolation, discours contraint de s’adapter à la nature des êtres qu’il faut traiter avec circonspection et tact. C’est pourquoi le discours consolatoire doit venir d’un ami, ou être amical, car seul d’un ami, on peut accepter de recevoir des conseils pour se détourner du chagrin. La première étape manifeste l’empathie du consolateur alors que la seconde, normative, est exhortative. Elle enjoint de retrouver un équilibre intérieur afin que l’affligé réinvestisse le rôle à tenir sur le grand théâtre du monde.

  • 18 Sa méthode préfigure la position de Montaigne sur la ...

16La méthode érasmienne est triple. De celle‑ci nous retiendrons deux passages : celui qui correspond aux grandes âmes et celui qui s’attache aux orgueilleux et aux honteux qui, pour des motifs différents, refusent le réconfort. Leur susceptibilité est si grande qu’il est nécessaire de les aborder par la ruse, en prétendant ne pas les consoler18. Les arguments utilisés pour s’attirer leurs bonnes grâces décrivent avec une grande justesse les qualités de quelques‑unes des grandes héroïnes de L’Heptaméron.

  • 19 Érasme, éd. C. Noille, p. 2.

  • 20 Sur cette nouvelle 22, notamment en relation avec le ...

17Sans prétendre que les sages sont insensibles à toute forme de réconfort, Érasme préconise de les attaquer frontalement en leur montrant « clairement à l’aide d’arguments qu’il n’y a pas de raison de souffrir, puisque rien ne peut attrister un homme sage19 ». Pour ceux à qui aucune circonstance ne fait perdre la raison, le seul énoncé des lieux communs tient lieu de secours. Plusieurs nouvelles mettent en scène ce type de personnalité qu’aucune épreuve ne parvient à abattre et qui savent se gouverner par une forme de sagesse exceptionnelle. Marie Héroët est de celles‑là. Son aptitude à raisonner est aussi le résultat d’une foi indéfectible20.

  • 21 Voir Francis Goyet, Les Audaces de la prudence, Litté...

  • 22 La réparation princière du dénouement prend à cet éga...

18Avant même qu’elle n’entre en scène, Geburon la présente comme un instrument de la « bonté divine » qui prend « pitié des pauvres brebis égarées » (p. 274), comprenons le prieur, cet ancien modèle d’austérité devenu orgueilleux et pris dans la spirale d’un dévoiement radical, définitif et multiforme. Il narre comment Dieu y met fin en plaçant sur son chemin une jeune religieuse au prénom chargé de symboles. Comme pour chaque nouvelle, il est possible de lire le conte selon plusieurs points de vue21. La nouvelle ne manque pas d’ironie. Cet ancien « père de vraie religion » s’escrime à vouloir ôter la virginité de celle qui porte le prénom de la Vierge. De ce point de vue, la leçon reçue par le mauvais prieur est doublement évangélique. La nouvelle dénonce ouvertement la croyance en un quelconque habitus de vertu d’autant plus dangereux qu’il aveugle tout le monde, jusqu’aux princes et princesses qui reçoivent, eux aussi, à l’instar de tous les protagonistes et des devisants, une leçon collective d’humilité22.

  • 23 L’Heptaméron, ibid., p. 274, le texte mentionne les p...

  • 24 Voir la note de l’éditrice, L’Heptaméron, op. cit., p...

19Le prieur qui s’appuie à tort sur une vertu et une réputation acquises de longue date déchoie par étapes successives pour finir par trouver la mort23. Resté imperméable aux leçons et aux rappels des principes de la religion que lui enseigne une toute jeune religieuse, son inférieure et sa « brebis », dans laquelle son regard perverti ne voit qu’une source de désir, il demeure la proie d’une aliénation concrétisée par deux figures : le loup et le diable24 (p. 274 et p. 284). Ces deux images ont ceci de commun qu’elles traduisent une désunion intérieure, la duplicité dans sa puissance destructrice fondamentale et confirme la portée religieuse et mystique de cette nouvelle où par la répétition du prénom de l’héroïne, le texte anticipe la défaite du prieur. Cette jeune Marie porte le coup de grâce au prieur égaré et met fin à un dévoiement institutionnalisé.

  • 25 C’est d’ailleurs l’argument avancé pour conserver l’a...

  • 26 Sur cette nouvelle voir la présente étude d’Ullrich L...

  • 27 Sur cet aspect, voir Le Réseau de Marguerite de Navar...

20La mention du prénom, à plusieurs reprises dans la nouvelle, et du nom de famille attire d’autant plus l’attention que les devisants ont au contraire pour habitude de couvrir l’identité réelle des personnes afin de préserver la réputation de leur famille25. Elle a une triple fonction et une triple portée. Nommer l’héroïne par son prénom la rattache aussi à Rolandine, ce qui lie les deux nouvelles tout en distribuant des rôles bien définis à chacune de ces figures de l’héroïsme féminin26. Dans la nouvelle 22, le nom complet de la protagoniste a aussi une autre fonction. Il joue sur la connivence avec le premier cercle des lecteurs de la reine, puisqu’Antoine Héroët appartient bien à son réseau27.

  • 28 L’Heptaméron, ibid., p. 282‑285, Geburon ouvre le déb...

21La nouvelle raconte comment la jeune sœur de ce familier de la reine, qui conjugue toutes les qualités de cœur et d’esprit, demeure inflexible et incorruptible au point de devenir une véritable héroïne de chasteté, dans la lignée des grandes résistantes du recueil (la muletière et Floride par exemple). Moins miséricordieuse que vindicative elle tient tête au prieur par la parole et les gestes à chacune de leurs rencontres. Que la jeune religieuse porte en plus le prénom de la Vierge souligne la portée du discours évangélique comme le commente la première phrase du devis28.

  • 29 Voir L’Heptaméron, ibid., p. 278 : « Elle lui respond...

  • 30 Érasme, op. cit., p. 2. L’infamie traduit le latin tu...

22Les dialogues entre eux illustrent l’opposition de forces contraires qui ne cessent de s’éloigner l’une de l’autre à mesure que le temps passe. Le narrateur se plaît à noircir le tableau pour dépeindre l’humiliation du pécheur tenu en échec et l’élévation de l’humble croyante. Promis à une déchéance programmée, le prieur est victime d’un désir amoureux en perpétuelle augmentation, à mesure qu’il se heurte aux refus d’une religieuse entièrement nourrie par son amour pour le Christ29. La convoitise du vieux religieux éveille en lui une capacité à forger des plans de plus en plus machiavéliques. Après avoir tenté en vain de susciter l’amour de Marie, il la menace et désire se venger. Face à ces diverses tentatives de corruption, la constance de Marie est déjà le signe d’une forme d’élection qui fait écho aux descriptions d’Érasme. « Rien ne peut attrister un homme sage, sinon l’infamie » et « nul ne peut le blesser que lui‑même30 ».

  • 31 Sur cette approche aristotélicienne de la triade, nat...

  • 32 Pour une analyse en contexte de l’esprit de consolati...

23Marie Heroët s’appuie sur un habitus de vertu, de courage et d’intelligence décrit avec une concision concertée. Mais à la différence de l’habitus du prieur, le sien ne cesse de se consolider. « Esprit subtil » et « sage en paroles » avait prévenu Geburon (p. 275) : elle constitue une adversaire de taille qui s’adapte malgré tout aux événements et aux tribulations. Toutes les scènes d’affrontement constituent des morceaux de bravoure où Marie se permet d’interroger à son tour le prieur pour le pousser à révéler ses intentions (p. 277). Ses réponses aux extravagantes demandes de cet « hipocrite » témoignent de son discernement, d’une perspicacité et d’une rapidité à convoquer tous les principes de la vie religieuse qu’elle incarne pleinement. Sa nature, ses connaissances et ses actions sont à elles trois les témoins d’une forme d’excellence, c’est‑à‑dire de qualités à la fois acquises et en constante progression31. Munies de telles aptitudes morales et intellectuelles, la jeune Marie se tourne vers Dieu seul pour trouver de l’aide. Par une éloquence inspirée par la foi, transparaît au grand jour son esprit au sens spirituel32.

  • 33 Voir sa réponse éloquente sur ce point où elle transf...

  • 34 Aristote, Rhétorique, éd. P. Chiron, Paris, GF Flamma...

  • 35 « Honte au vieillard amoureux », célèbre citation tir...

  • 36 L’Heptaméron, op. cit., p. 399, dans le devis de la n...

  • 37 Un tel tableau présentant un personnage en proie à un...

24C’est pourquoi les tentatives d’intimidation et d’humiliation, pas plus que la menace du déshonneur public n’attaquent la fermeté de cette « perle d’honneur33 ». En effet, la honte ne peut venir que de comportements déplacés et déshonorants comme le souligne Aristote34. Turpe senilis amor35 : la turpitude dont le vieux prieur veut affliger la jeune Marie finit par se retourner contre lui et provoquer sa propre mort. Quant à Marie, elle incarne la pensée défendue par Nomerfide à propos de la honte dans un contexte toutefois différent36. Chaque rencontre entre eux est l’occasion de prouver la persévérance de Marie. En réponse à la demande du prieur de prouver sa virginité, la jeune religieuse adopte l’attitude des martyrs de sainteté. Sa contenance, en particulier son visage reflète la pureté de son âme. Accusée d’avoir commis le crime d’adultère avec un confesseur, elle demeure impassible, le visage, tantôt « assuré », tantôt « sans peur » (p. 280 et p. 281). Cette impassibilité est la marque de son innocence, en marche vers une forme d’élection divine, ce que confirme la façon dont elle reçoit la sentence : en « levant les yeux au ciel37 », signe d’un désir de chercher en Dieu seul « sa resistance contre le péché » et « sa patience contre sa tribulation » (p. 282). Cette « patience » n’est bien entendu pas la passivité du renoncement que connaît le condamné coupable mais celle de l’innocent qui ne reconnaît que la loi de Dieu et tire de cette foi toute sa force. C’est pourquoi la patience est, en contexte, synonyme d’une forme de résistance : ni passive ni résignée.

25Reflet d’une foi indéfectible, le discours de la jeune religieuse signale la grandeur d’une âme qui a déjà trouvé, en elle‑même, tout le secours nécessaire pour affronter les diverses tribulations. Isolée dans son couvent après le départ de sa tante, déplacée par les menées de ce « mauvais pasteur », elle profite des connaissances d’une compagne, qui lui conseille de faire profil bas après l’énoncé des modalités de sa longue pénitence (p. 282). À aucun moment Marie n’est complétement délaissée. Cette petite aide providentielle qui lui évite la pire des condamnations ne relève pas du réconfort. Elle s’inscrit dans le réseau de soutien familial que reçoit Marie tout au long du récit. Cette intervention d’une camarade signale que les accusations du prieur n’ont pas terni sa réputation auprès de ses compagnes et nuance le climat de corruption conventuelle qui se dégage du récit.

26Preuve des voies impénétrables de Dieu, la pénitence devient en fin de compte une occasion de mettre Marie à l’épreuve et de recevoir dans l’ordre humain une récompense à son tourment. Entre Dieu et les hommes, c’est cependant bien, comme c’est plusieurs fois le cas dans le recueil, par l’intervention de Marguerite, et par le roi, ce lieutenant de Dieu sur terre que la justice est rendue. Contre toute attente, la condamnation lui permet aussi de mettre en ordre sa vie sur le plan humain, par la rédaction d’un mémoire enregistrant les étapes de son calvaire, mémoire qu’elle remet à son frère. Confié à leur mère, le document est transmis à la reine selon un mode de circulation efficace autant que représentatif d’une société de réseaux et de solidarités.

27La durée symbolique des trois ans rappelle un processus d’initiation qui parachève et couronne le chemin de croix de la jeune religieuse et dans une certaine mesure fonde son avenir radieux. Forte de cette capacité à diriger sa vie et à ne considérer qu’une seule voie au milieu des tribulations, celle de Dieu, elle est alors prête à diriger les âmes en devenant abbesse. Ce mouvement de réparation ascensionnel est l’exact opposé du processus de dévoiement mortifère qui détruit progressivement le prieur dont la retraite volontaire équivaut à une mort sociale qui ne peut aboutir qu’à une inévitable et somme toute rapide mort physique.

  • 38 Remarquons que contrairement à Rolandine, Marie Heroë...

28Soutenu par l’idée que Marie incarne une parfaite dévotion, rendant implicitement inutiles tous les bienfaits d’une consolation venue des pairs ou des proches, le récit vise l’exemplarité évangélique et introduit le thème des mauvais pasteurs, qu’ils soient prieurs ou simples cordeliers. En cela il prépare activement la tragédie de la nouvelle 23 et la dénonciation sans nuance des méfaits d’une foi accordée aux hommes au détriment d’une relation sans intermédiaire avec Dieu. Orchestré par l’intervention de Marguerite représentée dans son rôle de « Royne de Navarre » (p. 284), le dénouement de la nouvelle témoigne des limites de la justice humaine pour traiter un cas qui suscite une telle « horreur » et démontre les limites humaines de Marie dont la résistance au mal n’a pas le pouvoir de ramener le prieur sur le chemin de la repentance38. Le conte se referme sur une représentation de la victoire de Marie sur les forces de désunion (le diable incarné par le prieur et son acolyte), sans avoir mentionné d’autre moyen que la foi comme source de secours pour supporter ce lot d’épreuves. Anticipant presque La Religieuse de Diderot, cette histoire est exemplaire dans sa façon de prévenir les lecteurs en leur montrant que même les bonnes âmes sont soumises, en dépit de leur bonté naturelle, aux tourments et que posséder la vertu n’épargne pas des épreuves.

29À un premier niveau de catéchisme, le récit illustre que non seulement le chrétien peut compter sur une justice divine qui élève les humbles et humilie les orgueilleux mais qu’en Dieu seul gît la consolation. Cette conception a pour conséquence d’affaiblir toute tentative de consolation humaine, ce que plusieurs autres nouvelles confirment largement.

  • 39 L’Heptaméron, opcit., p. 550 : « Les pauvres gens s...

30Dans le registre plus exotique du récit de voyage, la femme de Robertval présente des qualités comparables à celles de Marie. La comparaison se poursuit car elle partage un même mode de pensée et de vie (le lieu commun du victus) et leurs destinées constituées d’épreuves qu’elles soutiennent grâce à une foi indéfectible sont similaires. Les récompenses reçues sont elles aussi comparables. Devenant une institutrice pour jeunes filles à qui elle apprend à lire et à écrire, elle occupe une fonction sociale et laïque proche de la direction et de l’encadrement spirituel et matériel qui reviennent à une abbesse. De facture beaucoup plus simple, ce conte éclaire rétrospectivement la nouvelle 22. Simontault se montre particulièrement explicite sur la place de la consolation, mot qui apparaît dans le texte, dans l’existence de cette femme et dans les décisions qu’elle prend. C’est sa constante fidélité, à son mari et à Dieu, qui lui apporte la force de survivre à l’épreuve de l’abandon sur l’île déserte, étape initiatique s’il en est, et c’est par la lecture des saintes Écritures, dans une atmosphère toute évangélique que la « pauvre femme » trouve la voie du salut39. Le dénouement qui fait suite au sauvetage providentiel et au retour à la civilisation est interprété comme une récompense, dans l’ordre humain, pour les épreuves endurées par ce modèle de piété. Il prépare la lecture saturée de références pauliniennes, signe de ralliement évangélique, qui prédomine dans le devis.

31De ces deux exemples, on peut tirer une conclusion sur le statut du réconfort qui, en fin de compte, n’est accessible qu’à ceux qui sont déjà en marche vers le salut, ceux que la société finit par reconnaître comme des modèles et des guides si modeste leur champ d’action soit‑il. À l’autre extrémité sur le chemin de la sagesse, se trouvent les égarés, personnages en proie à des passions extrêmes, cherchant à satisfaire leur désir mais pleinement entravés par une vision du monde qui leur interdit toute transcendance.

32La mise en scène des afflictions de tous ces personnages en quête de satisfaction, de reconnaissance, de revanche sur la fortune ou de meilleures conditions de vie constitue un terreau narratif propre à susciter réflexions et débats. Que les peines fassent rire, sourire ou encore pleurer, elles demeurent ici vécues sous l’emprise d’un monde aux lois souvent archaïques, révélant un paradigme que les devisants ont tendance à juger comme révolu ou suranné. Au travers du discours sur la consolation, s’énonce une pensée évangélique plus radicale qu’il n’y paraît. L’incapacité des personnages ordinaires à puiser en eux‑mêmes le réconfort nécessaire pour dépasser leurs infortunes et leur tendance à sombrer dans le désespoir se rattachent à la conception que la reine se fait de la vie, à savoir une initiation. Le regard porté sur des pratiques consolatoires qui se réduisent à des recherches de contentement immédiat est donc sévère. Celui qui observe l’utilisation d’une tradition consolatoire composée d’arguments usés l’est tout autant.

33Toutefois, il existe bien une façon de trouver du réconfort sur terre. Les âmes des plus sages protagonistes de L’Heptaméron ont toutes en commun de posséder une vertu et une vis, une force qui s’affermit et s’affirme dans le temps. Ainsi elles rencontrent une longue série d’épreuves, au même titre que beaucoup d’autres. Mais c’est au gré des événements rencontrés qu’elles deviennent plus vertueuses et plutôt que de compter sur le soutien et sur la consolation de leurs proches parents ou de leurs amis, elles expérimentent par elles‑mêmes la cruauté du monde. C’est de et dans ce contact direct et si l’on peut dire frontal que se confirme, si ce n’est leur élection, du moins leur capacité à toujours lever les yeux vers le ciel. C’est là seul que se trouve leur véritable appui, celui qui contient et transcende toutes les tentatives humaines de réconfort, souvent vues comme dérisoires. Si c’est bien aussi dans la durée que se consolide leur foi, ce réconfort n’endurcit pas leur cœur. Ni Marie Heroët ni la femme de Robertval ne se révoltent contre les tribulations. Plutôt que de parler de foi ou même de consolation, il serait peut‑être plus juste d’évoquer l’exercice de la foi, celui qui fonde le contentement spirituel que connaît Oisille et qu’elle évoque dans le prologue. Cet exercice comme l’habitus demeure toujours en cours d’acquisition, c’est celui‑là même dont parle Montaigne, l’exercitation, qui procède de la volonté et du choix concerté et révèle un certain rapport au monde.

Notes

1 La citation utilisée dans le titre de cet article apparaît dans L’Heptaméron, éd. N. Cazauran, Paris, Gallimard, Folio Classique, 2020, p. 62. Les références à cette édition seront ensuite données dans le corps du texte, entre parenthèses.

2 Voir Marie‑Claire Thomine, « Images de la mort dans l’Heptaméron : realia et topoi », in N. Cazauran (dir.), Autour du roman, Paris, Presses de l’École Normale Supérieure, 1990, p. 97‑115.

3 Voir G. Demerson et G. Proust, Index de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, Clermont‑Ferrand, Centre d’Études sur les Réformes, l’Humanisme et l’Âge Classique (C.E.R.A.C.), Presses universitaires Blaise Pascal, 2005, p. 111. À titre de comparaison, le mot mort est signalé à 210 reprises, morir 35 fois, morte 23 fois. Mourir apparaît 55 fois contre consoler présent 14 fois et le participe au féminin consolée une seule fois. La famille des mots autour de réconfort compte en tout 13 occurrences, remède apparaît 19 fois, et 4 fois au pluriel, remédier à 3 reprises. Notons 44 occurrences pour regret et 27 pour ennuy.

4 Voir les 61 occurrences pour rire contre 40 pour larmes, respectivement ibid., p. 337 et p. 222. Voir Nicolas Le Cadet, « Les “piteuses histoires” de L’Heptaméron et les histoires tragiques du xvie siècle », Réforme, Humanisme, Renaissance, n° 73, 2011, p. 23‑39.

5 La forme privilégiée du discours consolatoire est la lettre. Pour la période antique se reporter notamment à Han Baltussen (dir.), Greek and Roman Consolations. Eight Studies of a Tradition and its Afterlife, Swansea, The Classical Press of Wales, 2013. Une récente approche transséculaire des thèmes et des pratiques consolatoires se trouve dans C. Martin‑Ulrich (dir.), Exercices de rhétorique, Sur la consolation [En ligne], 9 | 2017, voir notamment : « Présentation : consolation et rhétorique », Exercices de rhétorique, Sur la consolation [En ligne], 9 | 2017, mis en ligne le 22 juin 2017, consulté le 12 septembre 2020. URL : http:// journals.openedition.org/rhetorique/543 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhetorique.543 et Sabine Luciani, « Lucrèce et la tradition de la consolation », Exercices de rhétorique [En ligne], 9 | 2017, mis en ligne le 20 juin 2017, consulté le 19 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/ rhetorique/519.

6 Voir Nicolas Le Cadet, L’évangélisme fictionnel. Les « Livres » rabelaisiens, le « Cymbalum Mundi », « L’Heptaméron » (1532‑1552), Paris, Classiques Garnier, 2011, et les travaux d’Isabelle Garnier, « Du conte divertissant à la méditation spirituelle. La “vraye et parfaicte amour” de Rolandine. Explication littéraire d’un extrait de la Nouvelle 21 », Lire L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, études réunies par Dominique Bertrand, Centre d’Études sur les Réformes, l’Humanisme et l’Âge Classique (CERHAC), PU Blaise Pascal, Clermont‑Ferrand, 2005, p. 107‑122 ; « Plaisirs de la connivence : la langue du “village évangélique” dans L’Heptaméron », Cahiers Textuel, n° 29, L’Heptaméron de Marguerite de Navarre (II), Chantal Liaroutzos (dir.), Paris, PU Denis Diderot, 2006, p. 103‑122. Voir aussi Josiane Rieu, « L’Heptaméron ou la médiation narrative », Loxias 11, mis en ligne le 15 décembre 2005, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=1011. Voir également Guillaume Briçonnet et Marguerite de Navarre, Correspondance (1521‑1522), édition C. Martineau et M. Veissière, Genève, Droz, 1975.

7 Voir Simone Perrier, « Amour se venge. Explication littéraire d’un extrait de la Nouvelle 3 », Lire L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, op. cit., p. 27‑32.

8 Mundus, caero, daemonia : le monde, la chair et le diable, triade maléfique que L’Heptaméron dénonce. Voir la chanson rédigée par le gentilhomme italien composée dans le monastère où il s’est rendu, p. 238.

9 Dans la nouvelle 19 par exemple, la pitié n’est pas sujet à caution.

10 L’Heptaméron, op. cit., nouvelle 1, p. 69 : « La pauvre femme ayant pitié de luy, le voiant tant beau, jeune et honneste homme, d’aimer si fort, et estre si peu aimé, luy declara la folie de sa maistresse, pensant que, quant il l’entendroit, cela le chastiroit de l’aimer tant ». C’est à partir de cette révélation que la tragédie se met en route.

11 L’Heptaméron, op. cit., p. 202 : lorsque son mari vieillissant finit par lui accorder une attention tant attendue, la dame désire « luy rendre partie des ennuyz qu’elle avoit euz pour estre de luy peu aimée ». Donnant, donnant, œil pour œil, dent pour dent, la loi archaïque de l’échange plonge dans un monde d’où la douceur et la compassion sont exclues. Sur la loi de l’échange, voir Gisèle Mathieu‑Castellani, La conversation conteuse : les nouvelles de Marguerite de Navarre, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 169‑188. Dans le devis, Longarine dénonce cette logique (p. 213‑214). Voir également Ian R. Morrison, « La vengeance dans L’Heptaméron », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, tome LX, 1998, n° 1, p. 57‑68 et Nicolas Lombart, « Vengeance privée et résistance à la justice dans L’Heptaméron de Marguerite de Navarre », Seizième Siècle, n° 13, 2017, p. 351‑379.

12 Désirant séduire un gentilhomme, la dame « l’incita d’avoir pitié d’elle, en sorte que ce gentilhomme n’oublia rien pour essayer de la reconforter ». Ibid., p. 202‑203.

13 Voir en particulier le devis de la nouvelle 19, et les définitions d’Oisille et de Parlamente, ibid., p. 242‑243.

14 Ibid., p. 291 : « Et alors qu’elle n’avoit jamais aprins des cordeliers sinon la confiance des bonnes œuvres, la satisfaction des pechez par austerité de vie, jeusnes et disciplines, qui du tout ignoroit la grace de Nostre bon Dieu donnée par le merite de son filz, […] se trouva si troublee en l’assault de ce desespoir fondé sur l’enormité et gravité du peché, sur l’amour du mary, et l’honneur du lignage, qu’elle estima sa mort trop plus heureuse que sa vie ».

15 Ibid., p. 287 : « Ainsi ne devriez vous jamais faillir de vous abstenir d’un petit plaisir, veu que la bonne Vierge s’abstenoit, pour obeïr à la loy, d’aller au temple, où estoit toute sa consolation ».

16 Sénèque est largement lu dès les premières décennies du xvie siècle, comme en témoigne l’ouvrage de Denise Carabin, Les idées stoïciennes dans la littérature morale des xvie et xviie siècles, Paris, Honoré Champion, 2004 ; sur Sénèque voir en particulier les p. 311‑332.

17 Le texte latin de référence se trouve dans l’édition procurée par Jean‑Claude Margolin, De Conscribendis epistolis, in Opera Omnia Desiderii Erasmi Roterodami, Ordinis Primis, Tomus Secundus, Amsterdam, North‑Holland Publishing Company, 1971, p. 432‑465. Pour la traduction française du chapitre consacré à la consolation, nous renvoyons au texte édité par Christine Noille (traduction en collaboration avec Philippe Collé) dans Érasme, « De conscribendis epistolis (1522), ch. 49‑50 », Exercices de rhétorique [En ligne], 9 | 2017, mis en ligne le 20 juin 2017. Voir aussi Jacques Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, Paris, les Belles Lettres, 1981.

18 Sa méthode préfigure la position de Montaigne sur la consolation dans son chapitre sur la diversion (Essais, III, 4).

19 Érasme, éd. C. Noille, p. 2.

20 Sur cette nouvelle 22, notamment en relation avec le thème de la justice, voir Ullrich Langer, Vertu du discours, discours de la vertu. Littérature et philosophie morale au xvie siècle en France, Genève, Droz, 1999, p. 140‑145.

21 Voir Francis Goyet, Les Audaces de la prudence, Littérature et politique aux xvie et xviie siècles, Paris, Classiques Garnier, 2009, p. 411‑430.

22 La réparation princière du dénouement prend à cet égard toute sa signification et boucle la boucle. Marguerite, comme son frère, abusés comme le commun des mortels par la réputation du prieur découvrent leur erreur et rétablissent l’harmonie sociale. Leçon collective qui regarde également tous les religieux qui confondent eux aussi les rôles car les « dames de Frontevaux, desquels il estoit tant craint, que quand il venoit en quelqu’un de leurs monasteres, toutes les religieuses trembloient de peur, et pour l’appaiser des grandes rigueurs qu’ils leur tenoit, le traictoient comme elles eussent faict la personne du Roy », (p. 274). Un tel égarement signale que le dévoiement prend ses racines dans la longue durée et relève d’une institutionnalisation perverse dont le conte ne rapporte que le dénouement en plusieurs étapes. Cette histoire sert aussi de leçon aux devisants comme le souligne le conteur (p. 284‑285).

23 L’Heptaméron, ibid., p. 274, le texte mentionne les paliers d’une déchéance qui commence par un laisser‑aller qui corrompt d’abord le corps puis l’esprit tout entier comme l’indique l’emploi du mot « mutation ».

24 Voir la note de l’éditrice, L’Heptaméron, op. cit., p. 665‑666 citant Mathieu, 7‑15.

25 C’est d’ailleurs l’argument avancé pour conserver l’anonymat du prieur. Sur la représentation des personnages dans le recueil, voir Jean Lecointe, « Les lieux rhétoriques de la personne dans les récits de L’Heptaméron », Marguerite de Navarre 1492‑1992. Actes du Colloque international de Pau (1992), éd. N. Cazauran et J. Dauphiné, Éditions Interuniversitaires, Mont‑de‑Marsan, 1995, p. 511‑525.

26 Sur cette nouvelle voir la présente étude d’Ullrich Langer : « Les remontrances radicales de Rolandine (Heptaméron, 21) », Op. Cit., automne 2020.

27 Sur cet aspect, voir Le Réseau de Marguerite de Navarre, colloque 5‑6 octobre 2018, CESR, Tours, organisé par Anne Boutet, Laure Daubigny, Stéphane Geonget, et Marie‑Bénédicte Le Hir, dont les actes sont en cours de parution.

28 L’Heptaméron, ibid., p. 282‑285, Geburon ouvre le débat par ces mots : « Voilà, mes dames, qui est bien pour monstrer ce que dist l’Evangile, et sainct Paul aux Corinthiens : “Que Dieu par les choses foibles, confond les fortes, et par les inutiles aux yeux des hommes, la gloire de ceux qui cuident estre quelque chose”, et ne sont rien ».

29 Voir L’Heptaméron, ibid., p. 278 : « Elle lui respondit qu’elle aimoit mieux mourir en chartre perpetuelle, que d’avoir jamais autre amy que celuy que estoit mort pour elle en la croix, avec lequel elle aimoit mieux souffrir tous les maux que le monde pourroit donner, que sans luy avoir tous les biens […] ».

30 Érasme, op. cit., p. 2. L’infamie traduit le latin turpitudinis, qui désigne la laideur, la honte, l’indignité, l’infamie.

31 Sur cette approche aristotélicienne de la triade, natura, usus, doctrina, voir F. Goyet, « Abito et magnanimità dans le Courtisan de Castiglione : l’incivilité de la vertu », Literatur und Moral, V. Kapp et D. Scholl éd., Berlin, Duncker & Humblot (Schriften zur Literaturwissenchaft, 34), 2011, p. 37‑64.

32 Pour une analyse en contexte de l’esprit de consolation appliqué au monde racinien, voir Francis Goyet, « Racine, Esther, I, 5 : essai d’analyse rhétorique», Acta Litt&Arts [En ligne], Les enjeux de la dispositio au théâtre : les exemples d’Esther et Athalie, mis à jour le : 14/02/2018, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/381-racine-esther-i-5-essai-d-analyse-rhetorique.

33 Voir sa réponse éloquente sur ce point où elle transforme la honte en honneur selon le code de la logique théologique propre à la « Préréforme », largement accentuée par le climat anticlérical (comme le souligne Ullrich Langer, opcit., p. 141‑142). Marie déclare : « Celuy qui cognoist le cueur de ses serviteurs, me rendra autant d’honeur devant luy, que vous me ferez de honte devant les hommes » (L’Heptaméron, op. cit., p. 281).

34 Aristote, Rhétorique, éd. P. Chiron, Paris, GF Flammarion, 2007, II, 1384 a, 24, p. 300. La honte est définie comme « une souffrance et une perturbation concernant ceux des maux qui paraissent conduire à la perte de la réputation » [1383 b 12], p. 296. L’accusation du prieur correspond à un des motifs de honte catalogué par Aristote (« copuler avec qui on ne devrait pas », p. 297).

35 « Honte au vieillard amoureux », célèbre citation tirée des Amours d’Ovide, I, 9, 4.

36 L’Heptaméron, op. cit., p. 399, dans le devis de la nouvelle 40 : « […] la personne, qui aime parfaictement d’un amour joinct au commandement de son Dieu, ne cognoist honte ne deshonneur, sinon quand elle deffault ou diminuë de la perfection de son amour : car la gloire de bien aimer ne connoit aucune honte ».

37 Un tel tableau présentant un personnage en proie à une grande épreuve, notamment dans l’épreuve de la mort, qui lève les yeux au ciel, apparaît à plusieurs reprises dans le recueil notamment dans la nouvelle 2. Ici, cette image est le signe d’une connivence évangélique que le devis accentue sans ambiguïté.

38 Remarquons que contrairement à Rolandine, Marie Heroët ne recherche pas à obtenir une autre forme de justice que la récompense reçue de la main du roi.

39 L’Heptaméron, opcit., p. 550 : « Les pauvres gens se trouvant tous seuls en la compagnie des bestes sauvages et cruelles, n’eurent recours qu’à Dieu seul, qui avoit tousjours esté la ferme espoir de ceste pauvre femme ».

Pour citer cet article

Claudie Martin‑Ulrich, «« Ne se faut desesperer » : consolation et réconfort dans L’Heptaméron», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation 2021 », n° 21, automne 2020 , mis à jour le : 30/11/2020, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/opcit/index.php?id=597.

Quelques mots à propos de :  Claudie Martin‑Ulrich

Claudie Martin-Ulrich est maître de conférences à l'université de Pau et des Pays de l'Adour où elle est responsable de l'agrégation des lettres et membre du comité de lecture de la revue Op. Cit. Membre de l’équipe IRCL (UMR 5186), elle travaille sur les liens entre émotions et littérature et sur la rhétorique appliquée aux textes de la Renaissance. Ses derniers travaux portent sur la consolation, son histoire, son discours et ses pratiques, sujet à propos duquel elle dirige aussi un groupe de recherches pluridisciplinaires.

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