Moyen Âge
Agrégation 2021
N° 21, automne 2020

Sylvie Bazin-Tacchella

Le subjonctif dans le Testament de Villon

  • 1 Les notions de représentation ou de vision du temps qu...

  • 2 G. Moignet, Grammaire de l’ancien français, Klincksiec...

  • 3 Ibid.

1Au sens étroit, le mode grammatical désigne trois modes de représentation1 du temps, qui vont du virtuel à l’actuel : les modes quasi-nominaux, le subjonctif et l’indicatif. Seul le mode indicatif garantit une vision pleinement actualisée du temps en isolant la personne et le temps présent, c’est-à-dire en assurant une vision compartimentée des époques, alors que le subjonctif n’en présente qu’une vision synthétique. À la différence de l’indicatif, le subjonctif ne comporte que quatre tiroirs, deux simples, le présent et l’imparfait, et deux composés, le passé et le plus-que-parfait. La différence entre les tiroirs simples et les tiroirs composés est d’ordre aspectuel et renvoie à l’opposition entre l’inaccompli et l’accompli. Le subjonctif présent (SP) est un « temps virtuel orienté en direction de l’avenir, mais sans distinction entre le présent et l’avenir »2 : il permet notamment l’expression du souhait et de l’ordre. Le subjonctif imparfait (SI), quant à lui, est un « temps virtuel orienté en direction du passé, mais sans distinguer entre le présent et le passé » : il peut exprimer le regret ou l’hypothèse « à laquelle toute chance d’avenir est refusée »3.

  • 4 « De l’AF au FM, les inventaires varient peu : la lign...

2Le choix du subjonctif est donc lié à une vision du temps virtualisante, incomplète, tandis que l’indicatif implique une vision actualisante, aboutissant à une représentation complète. Cette vision peut être uniquement indiquée par le mode sélectionné et rester implicite, dans les propositions indépendantes ou principales, ou être dépendante d’éléments précis, explicites, qui diffèrent selon le type de subordonnées. Mais différents facteurs peuvent perturber l’actualisation attendue : la négation du verbe principal, l’interrogation ou l’hypothèse. En diachronie, les limites entre les modes ont pu un peu se modifier, mais sans transformer en profondeur leur répartition4.

3Notre première entrée sera de nature morphologique, puisqu’il faut repérer et identifier des formes avant de pouvoir les commenter. Deux faits sont à prendre en considération : le premier est la présence ou l’absence de marques spécifiques permettant d’identifier sans erreur un subjonctif. L’autre fait tient à l’évolution du système de marques de l’AF au MF, notamment le développement du SP en -e pour tous les verbes, y compris les verbes en -er.

4Une fois rassemblés les exemples de subjonctifs dans le Testament, il nous appartiendra de les classer sur le plan syntaxique et de repérer des constantes ou d’éventuelles particularités, propres au témoin ou à l’état de langue.

La morphologie du subjonctif dans le Testament

Le subjonctif présent

  • 5 Les attestations de P4 et P5 sont trop peu nombreuses ...

  • 6 Nous reprenons la numérotation des bases de N. Andrieu...

  • 7 En AF, certains verbes présentaient une nouvelle alter...

5Le subjonctif présent possède la même structure accentuelle que l’indicatif présent (IP), avec l’accent qui frappe le radical en P1, P2, P3 et P6 et les désinences en P4 et P5. Les verbes à deux bases opposent une base forte (B2 : P1, P2, P3, P6) et une base faible (B1 : P4, P5)5. Au présent de l’indicatif, certains verbes ont une P1 anomale qui constitue une troisième base (B3)6. Les verbes à deux bases présentent la même alternance aux deux présents, à la différence des verbes à trois bases au présent de l’indicatif qui construisent leur subjonctif présent, soit sur une nouvelle alternance (B3 / B4), soit uniquement sur la B3. Le lien entre les deux présents, qui était clairement assuré par la B3 en AF, se distend en MF avec l’apparition de formes analogiques en IP1 et l’abandon des formes anomales. Certains verbes à deux bases forment leur subjonctif sur la base qui apparaissait en AF et MF en P1 de l’indicatif (B3) : c’est le cas de vaille (v. 563) [valoir] et de l’impersonnel chaille (v. 1341) [chaloir]. Pour certains verbes qui présentaient trois bases en AF à l’indicatif présent, le présent du subjonctif demeure construit sur B3, l’ancienne base de la P1 de l’indicatif présent7 :

P1 face (v. 889) – P3 puisse (v. 188), viengne (v. 788, 1054), retiengne (v. 1107), tiengne (v. 1657), vueille (v. 1792), face(nt) (v. 772, 1826) – P5 vueilliez (v. 1244), fassiez (v. 1718).

6Sur le plan des désinences, il existait en AF une opposition au SP entre les verbes en -er / -ier et les autres. En effet, les verbes en -er présentaient un paradigme au singulier sans -e, car la désinence finale latine -em, -es, -et (ex. : amem, ames, amet) était tombée avec l’évolution phonétique, alors que les autres verbes présentaient un morphème -e, issu de la désinence latine -am, -as, -at (ex. : debeam, debeas, debeat), d’où un système de marques inversées en P2 et P3 dans les deux tiroirs : les formes de subjonctif ainz (P2) et aint (P3) du verbe amer [FM aimer] s’opposaient ainsi aux formes correspondantes à l’indicatif présent aimes et aime, tandis que les subjonctifs dies (P2) et die (P3) se démarquaient des présents de l’indicatif dis (P2) et dit (P3).

7Pour les verbes en -er, la P1 présentait la marque -Ø aux deux tiroirs en AF, mais le manuscrit C du Testament (3e quart du 15e siècle) montre une généralisation des formes de SP en -e :

prie v. 41, saulve v. 232, emporte v. 392, 400, 408, 412, pense v. 422, mande v. 775, garde v. 824, loue v. 1004, pardonne v. 1009, griefve v. 1041, relie v. 1104, ayme v. 1108.

  • 8 En FM, dans il voit et qu’il voie, le verbe se prononc...

8On ne trouve plus les formes anciennes saut, mant, gart, griet, aint, restées usuelles jusqu’au milieu du 13e s. En revanche, la présence ou l’absence de la marque -e8 permet d’opposer les P1 du subjonctif et de l’indicatif pour les verbes autres qu’en -er : la P1 du SP vive (v. 107) se différenciait déjà en AF de la P1 de l’IP vif.

  • 9 Pour les verbes en -er dont le radical se termine par ...

  • 10 V. infra pour la valeur de ces formules.

  • 11 Quelques exemples isolés, liés à la formule figée Die...

9L’extension de la marque analogique -e en P1 de l’indicatif semble être plus tardive9 que la généralisation du présent du subjonctif en -e pour les verbes en -er : les formes analogiques de SP en -e apparaissent très tôt, notamment en P1 et P2. Seuls quelques textes du début du 14e s. présentent encore systématiquement des formes de P3 en -t ; dans les autres textes, les deux types de formes existent, selon les verbes. En effet, garder, aidier, sauver et doner conservent chez de nombreux auteurs au 15e s. les formes en -t, surtout dans les formules figées, Diex vos gart ou si m’aït Diex. Ce n’est plus le cas chez Villon10 : ait [aider] a été déformé en est, Ainsi m’est Dieux (v. 124) dans le manuscrit C, montrant peut-être que ces formes anciennes de SP ne sont plus guère comprises11.

  • 12 G. Zink, Morphologie du français médiéval, Paris, PUF...

  • 13 L’AF présentait, à côté du paradigme qui l’a emporté ...

  • 14 Testament : soit [être] SP3 v. 16, 24, 28, 39, etc. –...

10Entre /t/ et certaines consonnes, /s/, /r/, /j/ et /n/, la marque -e a pu s’amuïr12, ce qui explique le double aboutissement de certains verbes en AF (doinst/doinse, voist/voise, puist/puisse, truist/truisse) avec des formes de P3 en -t et des formes attendues en -e : mais seul doint13 est encore attesté dans le Testament (v. 57, 241, 246, 743) et apparaît d’ailleurs encore sporadiquement au 16e s., à côté de la forme de SP refaite donne. Les formes en -t des verbes être et avoir, soit et ait14, se sont maintenues jusqu’au FM en raison de leur très haute fréquence.

  • 15 Cette base est celle de la P1 de l’IP.

  • 16 La base dis- se développe au SP au 16e s. en concurre...

11Les verbes anomaux présentent encore certaines formes particulières. Pour être, les formes en -e en P1, soye (v.109, 126, 876, 916) ou soie (v. 126) et en P2, soies (v. 1692, 1697) sont usuelles, elles seront attestées jusqu’au début du 16e siècle. Le subjonctif présent du verbe [aler], engendré sur la base vois-15 apparaît encore dans le Testament : voise P3 (v. 38, 1105), voisent (v. 1282). Enfin, pour le verbe dire, la base di- est encore en usage au 15e s. dans la formation du SP : dye P3 (v. 585, 1541)16.

  • 17 Formes de SP marquées (base particulière pour les ver...

  • 18 Par exemple aux v. 553-554, où perpestre [perpestrer ...

  • 19 Voir la discussion sur la construction du tour obstan...

  • 20 En FM, que est devenu un simple « indice du subjoncti...

  • 21 Voir infra. 2.1.1.a

12Ainsi, à côté des verbes qui présentent des formes marquées de subjonctif présent, il existe de nombreux verbes pour lesquels l’opposition entre IP et SP est neutralisée17. Parfois, le cotexte permet de lever l’ambiguïté, c’est notamment le cas lorsqu’il y a deux verbes sur le même plan syntaxique, dont l’un possède une forme marquée18. Mais, le plus souvent, lorsque la forme est non marquée, c’est l’usage qui justifie l’interprétation. À cette ambiguïté s’ajoute l’identité formelle des P1 et des P3 du présent du subjonctif, d’où parfois la perplexité des commentateurs, ainsi crye (v. 43) pourrait très bien correspondre à quatre formes verbales différentes : SP1, SP3, IP3, voire IP1 au 15e s. En effet, même si on peut encore trouver de façon habituelle une P1 sans -e à l’indicatif, une forme analogique est possible. En l’absence de pronom personnel exprimé, on le voit bien, la solution demeure implicite19. C’est l’utilisation systématique du morphème que20 devant le subjonctif jussif en proposition indépendante qui permettra de lever l’ambiguïté des nombreuses formes non marquées21.

Le subjonctif imparfait

  • 22 Les formes feist (v. 1234) et eust (v. 275, 285, 340,...

  • 23 P1 jugasse (v. 124), peusse (v. 143, 960, 2097) – feu...

13À la différence du subjonctif présent, les formes du subjonctif imparfait offrent un marquage plus régulier en /s/ et on ne peut les confondre avec celles d’un autre tiroir, à l’exception toutefois d’échanges graphiques avec la P3 du passé simple pour certains verbes22. Le relevé est moins fourni que pour les subjonctifs présents et les verbes moins variés23, cependant subjonctifs imparfait et plus-que-parfait demeurent bien usités, en particulier dans les tours hypothétiques. En dehors des graphies ei et eu et du maintien systématique du s devant le t de P3, rien de notable sur le plan morphologique, sinon la présence de formes sigmatiques au subjonctif imparfait de vouloir, voulsisse et voulsist, alors même que son passé simple hésite entre la forme ancienne non sigmatique, voult (v. 649 et refrain v. 2003, etc.) et un nouveau radical, en -u, comme le montrent les quelques attestations du programme : voulut (v. 643, 2085), voulurent (v. 757). Ce n’est pas particulier aux tiroirs du subjonctif, car la période est marquée par des hésitations morphologiques : des formes anciennes se maintiennent, à côté de formes modernes qui finiront par l’emporter, mais qui peuvent coexister avec des formes intermédiaires, transitoires.

Les emplois et valeurs du subjonctif

  • 24 C. Buridant, op. cit., § 263.

14L’étendue des emplois du mode subjonctif est liée à sa position médiane dans l’axe de l’actualisation du procès : référé à la personne (à la différence des modes nominaux), il ne comporte pas de discrimination temporelle en trois périodes (passé/présent/futur) comme l’indicatif ; il ne présente que deux orientations, l’une vers le futur avec le subjonctif présent et l’autre indifférenciée avec le subjonctif imparfait. « En tant que mode de l’image-temps non pleinement achevée, le subjonctif est par essence le mode du possible, antérieur au probable, où intervient une pesée critique dans la visée du locuteur : il marque l’appartenance du procès aux “mondes possibles” : on l’emploie quand l’interprétation l’emporte sur la prise en compte de l’actualisation du procès, que celui-ci soit effectif ou non. »24.

Le subjonctif en propositions indépendantes ou principales

  • 25 Voir infra.

15L’emploi du subjonctif exprime toute pesée critique implicite. Dans le Testament, tous les commentateurs soulignent l’art de la suspension et de l’esquive. Nombre de phrases sont interrompues ou simplement juxtaposées. Il n’est pas toujours facile de déterminer la modalité exprimée. L’hésitation est même accentuée par la rareté de la béquille que25. Le subjonctif présent a une valeur optative ou jussive. Il peut notamment exprimer la volonté qui porte sur la 3e personne, celle qui est absente de la situation d’interlocution ou avec laquelle on établit une distance, en complément de l’impératif qui ne porte que sur les P2, P4 et P5. Le subjonctif imparfait peut, quant à lui, exprimer le souhait concernant le passé, le regret, ainsi que l’hypothèse avec différentes valeurs selon le contexte.

Expression implicite de la volonté

L’ordre

  • 26 « Mais lier la réalisation d’un événement à l’action ...

16L’ordre exprimé au présent du subjonctif s’adresse à une personne représentée comme absente, alors que l’impératif est utilisé pour les personnes de l’interlocution26.

Car, qui belle n’est, ne perpestre / leur ma(s)le grace, mais leur rie (v. 553-554),

Ceste parolle le contente (v. 727), Soit parfait ce dit (v. 827),

  • 27 Qui je soye ou que je soye indique que « celui qui pa...

en terre tourne (v. 846), Mais pendu soit il, qui je soye27 (v. 916),

point ne m’en loue / Sanglante nuyt et bas chevet ! (v. 1004),

Item, viengne Robert Turgis (v. 1054),

  • 28 L’ordre est ici en indépendante, avec une visée impli...

Mais tous ses houstilz changer voise […] Et retiengne le hutinet ! (v. 1105-1107)28,

ne leur chaille (v. 1341) [défense], Face argent a destre et senestre (v. 1352),

Soient frictes ces langues ennuyeuses ! (refrain v. 1431, 1441, 1451, 1456),

De l’estomac le tiengne prés (v. 1657), face en des alumectes (v. 1826).

  • 29 Au 17e s., on trouve encore quatre types de phrase su...

17On observe dans le Testament la variété des structures : VS et moins fréquemment SV, Que SV. Le morphème que, « béquille » ou « indice du subjonctif », apparu au 12e s., est encore loin d’être utilisé de façon massive29, même si son emploi commence à se répandre, notamment avec la valeur jussive :

  • 30 L’ordre s’adresse à soi-même, v. la traduction de J. ...

Que je voye30 (v. 936),

Qu’on mecte de l’eaue es bariz ! (v. 1020),

Et qu’il ait le poulce escachié (v. 1202),

Que le mien cueur du vostre des(s)assemble (v. 1403),

Qu’on lui lise ceste ballade (v. 1590),

  • 31 Ici le morphème que n’apparaît que dans la seconde pr...

Ja n’en ayt la teste eschauffee ! – / Et qu’i [l] ne ly couste une noix31 (v. 1800-1801)

C’on leur froisse les quinze costes (v. 1992).

18L’adverbe or apparaît encore, comme en AF, pour renforcer la valeur jussive, qu’il s’agisse de l’impératif ou, comme ici, du subjonctif présent :

Or le suive qui a actente ! (v. 722), Or lui soit delivré grant erre (v. 845),

Or priënt […] Ou qu’on leur tire les orreilles ! (v. 1332-1333), Or s’esbate (v. 1498).

Prière ou souhait

  • 32 « Toutes les descriptions du moyen français s’accorde...

19L’ordre devient prière, lorsque la réalisation du procès dépend du bon vouloir du destinataire de l’énoncé. Mais la syntaxe est la même. La particule que semble cependant moins usitée32 et le schéma VS est fortement concurrencé par le schéma SV, notamment avec Dieu comme sujet.

  • 33 La modalité est explicitée au vers suivant : Je ne lu...

[demande] Tel luy soit Dieu qu’il m’a esté ! (v. 16), Tel luy soit a l’ame et au corps ! (v. 24), Ainsi en preigne au feu daulphin !33 (v. 70), Respit ilz aient en paradis, / Et Dieu saulve le remenant ! (v. 231-232), Aux grans maistres Dieu doint bien faire (v. 241), Dieu doint pascïence ! (v. 246), Que par moy leur soit satisfait (v. 263), Dieu en ait l’ame ! (v. 300), Dieux nous garde de la main mise ! (v. 824), De luy soient mes pechiez aboluz (v. 884), Dieu lui pardonne doulcement ! (v. 1009), Dieu les pourvoye ! (v. 1205), a nulz ne desplaise (v. 1504), Dieu ait leurs ames ! (v. 1760), Plaise au doulx Jhesus les assouldre ! (v.1767), De Dieu et de saint Dominicque / Soiënt absolz quant seront mors ! (v. 1774-1775), Plaise a Dieu… (v. 1793)

[louange] Loué soit il, et Nostre Dame, / Et Loÿs, le bon roi de France (v. 55-56), Loué soit le doulx Jhesu Crist ! (v. 262)

[regret] Mieulx m’eust valu […] c’eust esté […] Riens ne m’eust sceu… (v. 950-952) : le procès portant sur une époque révolue est au subjonctif plus-que-parfait.

Formules d’attestation

  • 34 En AF, « La formule si m’aït Dex, toujours au discour...

  • 35 La variante se caractérise par un ordre des mots diff...

20Le tour originel si m’aïst Diex34, avec un si adverbe de phrase suivi du subjonctif présent et sa variante se Diex m’aïst35 se retrouve sous une forme parfois déformée chez Villon, avec l’adverbe dérivé ainsi au lieu de si :

  • 36 ait [aider] a été déformé en est, v. supra, note 12. ...

Je me jugasse, ainsi m’est36 Dieux ! (v. 124),

Ainsi Jhesu Crist m’aide ! (v. 1035),

  • 37 Le caractère archaïque de la formule est également in...

Mais qu’ainsy soit, ainsy m’aist Dieux (Epître à Marie d’Orléans, p. 318, v. 38)37.

21La variante avec se + subjonctif, également attestée dans l’exemple se Dieu me sequeure (v. 583), ne doit pas être confondue avec la subordonnée hypothétique se suivie de l’indicatif, comme se Dieu plaist (v. 418, 1317). Il s’agit dans le premier cas de confirmer une assertion, d’où la traduction « Dieu m’en est témoin » et dans le second d’atténuer l’affirmation par la condition « si Dieu le veut ».

Expression de l’éventualité

  • 38 Parmi les 13 occurrences de formes de P3 en -roit dan...

22Si le conditionnel exprime le plus souvent en FM l’évasion dans l’hypothèse, en MF il est encore très largement concurrencé par le subjonctif imparfait (SI) dans cet emploi38, de même que le tiroir composé correspondant, le subjonctif plus-que-parfait (SPQF), pour indiquer une hypothèse repoussée dans le passé :

Mais que ce jeune bachelier / Laissast ces jeunes bachelectes ? (v. 665-666) En dépit du point d’interrogation, il ne s’agit pas d’une interrogation véritable, mais d’une « mise en discussion » qui aboutit à un rejet.

Alors, huit faucons, non pas dix, /N’y eussent pas pris une aloue (v. 1001),

Resiné lui eusse ma cure (v. 1840),

Voulentiers busse a son escot (v. 1956),

Je feisse pour eulx pez et roctes (v. 1988).

23En MF, les auxiliaires modaux peuvent exprimer au SI une hypothèse portant sur le passé, en concurrence avec le tiroir composé, comme le montre le passage suivant où alternent SI et SPQF :

On ne lui sceu[st] pot des mains arracher : De bien boire ne f(e)u(s)t onques fetart […] on n’eust sceu en ce monde sercher Meilleur pïon pour boire tost et tart. […] il n’eust sceu jusqu’à terre cracher. (v. 1250-1251, 1258-1259, 1262).

  • 39 Voir les analyses de R. Martin et M. Wilmet, op. cit....

24Le FM utilise dans ce cas uniquement le conditionnel passé, car l’orientation vers le futur du conditionnel présent le rend inapte à exprimer une éventualité dans le passé39.

Le subjonctif en subordonnées

Complétives

  • 40 Par opposition aux cas où le subjonctif est lié au co...

25En contexte assertif40, le subjonctif est lié au sémantisme du verbe introducteur.

26Il apparaît dans des complétives dépendant de verbes de volonté, de prière, auxquels on peut ajouter les locutions impersonnelles indiquant la convenance ou la nécessité :

  • 41 Nombreux autres exemples : v. 1103, 1141, 1266, 1293,...

[volonté] Je veul que le Dieu eternel / Luy soit dont semblable a ce compte (v. 28), J’ordonne qu’[…] en face(nt) demande (v. 772), Sy veuil qu’ilz voisent a l’estude (v. 1282), Sy lui requier a genoullon / Qu’il m’en laisse toute la joye (v. 855), Et l’Eglise nous dit et compte / que prions pour noz annemys (v. 29-30), on lui dist qu’il se taise (v. 435), dictes que je leur mande (v. 775), donne qu’il soit bien amé (v. 1798), etc41.

[défense] Qui me tient, qui, que ne me fiere / Et qu’a ce coup je ne me tue (v. 459-460), Preservez moy que ne face jamaiz ce(sse) (v. 889)

[prière] Sy prie au benoist filz de Dieu / […] que ma povre priere ait lieu / vers luy (v. 49-51), Je prie pour luy […] que Dieu lui doint, et voire, voire (v. 743), également v. 839, v. 1244, Plaise a Dieu que l’ame ravye / En soit lassus en sa maison (v. 1794)

[nécessité] force est que desvye […] ou que vive sans vie (v. 987-988), fault que consolle (v. 1661), temps desormaiz / Que crye a toutes gens mercys (v. 1967)

27Après des verbes de jugement, d’appréciation ou de croyance qui introduisent une distance critique :

[prendre ‘considérer’] Je prens qu’aucun dye cecy… (v. 585),

[entendre] Abusé m’a et fait entendre / tousjours d’un que ce feust ung autre : / De farine que se feust cendre […] D’un viel machefer que feust peaultre. […] Du main que ce soit le serain (v. 690-691, 693, 699),

  • 42 Que cuidier introduise une opinion rapportée ou une o...

[cuider]42 Ne cuidez pas que je me joue (v. 1051), Cuidant que vaulsist le rappeau (v. 1674),

[sembler] il me semble bien que par raison / Elle deust bien estre assouvye (v. 1788-1789)

  • 43 En plus de cet exemple de Villon, le DMF donne les ex...

Cause n’ay qu’il me poise43 (v. 1500)

Circonstancielles

28En MF comme en FM, les locutions conjonctives peuvent être actualisantes ou virtualisantes. Les premières, suivies de l’indicatif, indiquent que le procès introduit décrit ou pose le cadre de la principale, tandis que les secondes, suivies du subjonctif, ouvrent une perspective ou impliquent une mise à distance par anticipation ou refus. En dehors du cas des hypothétiques, passées du subjonctif à l’indicatif pour les systèmes introduits par si (AF et MF se), la répartition de l’indicatif et du subjonctif selon le type de circonstancielle n’a pas évolué. Cependant, la zone d’indétermination entre le subjonctif et l’indicatif est plus grande en MF et certaines locutions conjonctives ont pu disparaître ou évoluer sémantiquement, et présenter, de ce fait, des difficultés d’interprétation.

Temporelles

29Comme en FM, après les locutions marquant l’antériorité, comme ains que « avant que », le subjonctif marque l’indétermination de la réalisation du procès.

Ains qu’eusse[nt] diffames (v. 597)

Ains que vous fassiez piz (v. 1718)

Finales et consécutives au subjonctif

30Le subjonctif est le mode normal des finales, car elles présentent ce qui est envisagé et non actualisé. En MF, le morphème que seul suffit encore souvent à exprimer la finalité :

afin que de lui soit memoire (v. 63), affin qu’il complaise (v. 433), affin que sa bourse enffle (v. 1027), afin qu’il sentist bon l’arseure (v. 1420) ; également v. 1463, 1656, 1863, 1870.

[que seul] Que tous mes maulx je n’oubliasse (v. 481), Fremin […], Que l’en ne m’y viengne espïer (v. 788), Que comprise soye entre voz esleuz (v. 876), Pour les mucer, qu’on ne les voye (v. 1117), Qu’es cieulx soit mise (v. 1236).

31La consécutive, habituellement à l’indicatif lorsque le verbe régissant est pleinement actualisé, apparaît au subjonctif dès qu’il y a mise à distance du procès principal :

[par l’hypothèse] S’il en buvoit tant que periz / En fu[s]t son sens et sa raison (v. 1018).

  • 44 Le verbe de la consécutive faille est au SP pour indi...

[par un environnement virtualisant ou un discours général] En servelle de chat […] Noir et si viel qu’il n’ait dent en gencyve (v. 1432-1433, v. également v. 1792), Auffort, triste est le sommeillier / Qui fait aise jeune en jeunesse, / Tant qu’en fin lui faille veiller / Quant reposer deust en viellesse. (v. 1326-1329)44.

32Dans certains cas, que, permet la mise en relation contrastive de deux propositions avec un mécanisme de « subordination inverse » (le fait sémantique essentiel est celui contenu dans la subordonnée), d’où des traductions qui renversent l’ordre de dépendance ou choisissent la parataxe :

  • 45 Littéralement « Il n’aurait pas su me traîner dans la...

Sy ne me sceust tant detrainer,/ Fouller aux piez, que ne l’aymasse (v. 477-478)45

  • 46 Comme dans le cas précédent, il y a contraste : « Il ...

riens n’y font repentailles / C’on [n’] en meure a honte et diffame (v. 1679)46,

Hypothétiques

33– en parataxe

  • 47 « [Qu’il soit] assis ou qu’il se lève » (expression d...

[subjonctif présent ou passé] Et meure Paris ou Elayne (v. 313), assiet ne lieve (v. 1044) 47, Vente, gresle, gesle, j’ay mon pain cuyt (v. 1621), Mais soient Lombardes, Rommaines […] Soient Grecques, Egypcïennes […] (v. 1519, 1527), Car ou soies porteur de bulles […] Soies Laron (s) (v. 1692, 1697)

[subjonctif imparfait ou plus-que-parfait] Et m’eust il fait les rains trayner, Sy m’eust dist… (v. 479-480), Le deust on tout vif brusler (v. 667), Fust fin com argent de coupelle (v. 708), Deust il vendre (v. 1041), voulsist ou nom (v. 1177), Sy feussent ilz de peu contentes / Grant bien leur feissent mains loppins (v. 1571-1572), Aient esté seigneurs ou dames (v. 1762), – et ne sceut escripre – (v. 1856), Feussent gens d’armes ou tonnoire (v. 1910)

34– système hypothétiques en se

[se + subjonctif imparfait… subjonctif imparfait], Ja m’en reisse, se tant peusse macher / lors (v. 960), Se Franc Gontier et sa compaigne Elayne / Eussent tousjours celle doulce vie hantee / D’oignons, civotz, qui causent forte alaine / N’acontassent une bise tostee (v. 1483-1486), S’elle eust le chant […] / Elle alast bien a la moustarde (v. 1780-1783), S’il sceust jouer en ung tryppot, / Il eust de moy le Trou Perrecte. (v. 1958-1959)

[se + subjonctif plus-que-parfait… subjonctif plus-que-parfait], Se dit m’eust au commancement / Sa voulenté […] J’eusse mis paine… (v. 677-679), Se du Ladre eust veu le doyz ardre, / Ja n’en eust requis reffrigere (v. 817-818)

35Dans tous les exemples relevés, le subjonctif apparaît dans les deux membres du système et le même tiroir, subjonctif imparfait ou plus-que-parfait, se retrouve dans la protase et l’apodose. Une seule exception se trouve à la toute fin du poème avec le subjonctif imparfait dans la protase et un conditionnel dans l’apodose :

Se riens peusse sans Dieu de paradiz,/ A toy n’(a) autre ne demour(r)oit haillon (v. 2097).

36La deuxième hypothèse, juxtaposée à une première introduite par se et suivie de l’indicatif est introduite par que suivi du subjonctif, comme en FM :

S’ils estoient prins en ung piege, / Que ces matins ne seussent courre, j’ordonne… (v. 1139-1140)

37– hypothèse niée (« sans que ») :

Parler n’en oit qu’il ne s’en rie (v. 1220),

Que lui donrai ge que ne perde (v. 1356)

38– concession hypothétique « même si » :

Et qu’il m’en coutast ma cornecte (v. 1957)

39– condition restrictive :

Mais que j’aye fait mes estr[a]ines (v. 419),

Mais que lui eusse(s) abandonné (v. 467), également v. 710, 1002, 1083, 1210-1212, 1513,

Au cas qu’ilz s’en excusassent […] ou totalement reffusassent (v. 1936-1938),

40Cependant, l’indicatif concurrence le subjonctif après pourveu que :

IP : Pourveu qu’il paiera quatre placques (v. 1040), Pourveu qu’ilz diront le psaultier (v. 1810),

SP : Pourveu […] Qu’i[l] mecte tresbien tout a point (v. 1349-1351).

Concessives

41Le subjonctif est le mode attendu des concessives, marquant le caractère inopérant d’une cause qui est repoussée.

  • 48 Voir note 19.

Obstant qu’a chascun ne le crye48 (v. 43)

Combien que pechiez si soit ville (v. 103, également v. 862, 913, 1108).

42mais l’indicatif peut être utilisé après combien que :

Combien que Françoys […] me recommanda fort a Bourges (v. 1410-1413).

  • 49 La forme verbale est ambiguë : s’agit-il de la P3 du ...

Combien qu’il n’est cueur qui ne tremble (v. 1906)49.

Relatives

Relatives adjectives

43L’emploi du subjonctif apparaît chaque fois que l’antécédent est sous le coup d’une négation, d’une hypothèse, d’une interrogation directe ou indirecte ou lorsqu’il demeure indéterminé :

[antécédent nié] S’il n’y a (n)un bout qui saille (v. 221), Moue ne fait qui(l) ne desplaise (v. 432), Autre chastel n’ay ne forteresse / Ou me retraye corps në ame (v. 870), s(e)’ huys y a ne fenestre / Qui soit ne debout në en estre (v. 1350).

44On retrouve chez Villon le tour particulier avec double négation qui était très fréquent en AF :

Car lors il n’estoit homme né / Qui tout le scien ne m’eust donné (v. 465),

De celles cy n’est qui ne queurre (v. 581),

Je croy qu’omme n’est si rusé […] Qui n’y laissast linge, drappelle (v. 709),

Brosses n’y a ne brossillon / Qui(l) n’eust […] Ung lambeau de son cotillon (v. 2008-2010)

[antécédent indéterminé] Sy ne crains riens que plus m’assaille (v. 223), Ores plus riens ne dit qui(l) plaise (v. 430).

45Mais on peut trouver avec un antécédent parfaitement déterminé un subjonctif dans une relative appositive, avec une valeur optative :

Loÿs, le bon roi de France,
Auquel doint Dieu l’eur de Jacob
Et de Salmon l’onneur et gloire (v. 55-58).

Relatives substantives

  • 50 O. Soutet, op. cit., p. 42-44, p. 225.

[relatives indéfinies à valeur concessive]50 : Quoy qu’il m’aist fait (v. 32), Quoy que pense riche pillart (v. 422), Quoy qu’il en feust de repentailles (v. 466), A qui que je feisse finesse (v. 473), Quoy que je lui voulsisse dire (v. 681), qui [que] l’ait prins (v. 1004), quoy qu’il lui griefve (v. 1041), également v. 1174-1175, 1299, 1314, 1501, 1576.

46Il peut y avoir hésitation sur le mode :

Quoy qu’on tient [IP] belles langaigieres / Florentines […] (v. 1515-1516)

Quoy qu’on die [SP] d’Italïennes (v. 1542).

  • 51 M. Zink, L’humiliation, le Moyen Âge et nous, Paris, ...

47Le relevé montre l’importance du subjonctif dans des structures indépendantes ou détachées, c’est-à-dire avec une sélection du mode qui relève de l’implicite. Mais le subjonctif apparaît également dans des propositions dépendantes, où la sélection du mode subjectif n’est pas automatique ou mécanique, mais peut orienter le procès dans le sens d’un rejet ou d’une mise à distance. L’humiliation, ressassée tout au long du poème, s’exprime sous l’ironie et le sarcasme. Elle nourrit un désir de vengeance qui envahit tout51, jusqu’aux prières détournées en malédictions qui ponctuent l’ensemble du texte. Parmi les valeurs du subjonctif les plus représentées dans le Testament, l’ordre et la prière (qui est une expression de la volonté indirecte ou médiatisée) sont omniprésents, ainsi que la concession et l’hypothèse. Le subjonctif impose à l’ensemble du poème le cadre d’une distance critique qui s’exprime dans les structures les plus variées (énoncés indépendants, subordination paratactique ou subordination en se ou que), enchaînées ou imbriquées. L’importance de la modalisation subjective concourt à créer cette présence poétique qui s’impose au lecteur.

Notes

1 Les notions de représentation ou de vision du temps qui permettent de différencier les modes sont issues de la linguistique guillaumienne. R. Martin et M. Wilmet (Syntaxe du moyen français, Bordeaux, Sobodi, 1980, § 62, 63, 69-102) s’inscrivent totalement dans cette perspective, tout comme C. Buridant, (Grammaire nouvelle de l’ancien français, SEDES, 2000, § 263-282).

2 G. Moignet, Grammaire de l’ancien français, Klincksieck, 1973, p. 252.

3 Ibid.

4 « De l’AF au FM, les inventaires varient peu : la ligne de démarcation, en gros, passe toujours à la lisière du possible et du probable. La vieille langue est cependant caractérisée par un seuil d’indétermination plus large entre le subjonctif et l’indicatif. » (R. Martin et M. Wilmet, op. cit., § 70, p. 51).

5 Les attestations de P4 et P5 sont trop peu nombreuses dans le Testament (prions v. 30, vueilliez v. 1244, fassiez v. 1718) pour se faire une idée de l’évolution des désinences qui ne présentaient pas en AF d’opposition marquée entre les présents de l’indicatif et du subjonctif (N. Andrieux-Reix et E. Baumgartner, Systèmes morphologiques de l’ancien français, A. Le verbe, Bordeaux, Sobodi, 1983, p. 63, 86-87).

6 Nous reprenons la numérotation des bases de N. Andrieux et E. Baumgartner, Ibid., p. 44.

7 En AF, certains verbes présentaient une nouvelle alternance au subjonctif présent, avec une base B4 uniquement attestée en P4 et P5 : [venir] viengne, -es, -e, -ent / vegniens, -iez ; [pooir] puisse, -es, -e, -ent / poissiens, -iez ; [voloir] vueille, -es, -e, -ent / voilliens, -iez. Pour pooir et voloir, il y a eu extension de la B3 au détriment de B4 et dès l’AF, les formes alignées sont de très loin les plus répandues. Les radicaux palatalisés en /ɲ/ (viegne, tiegne, preigne…), formés sur B3, se sont dépalatalisés. Mais ces verbes, à la différence de pooir, maintiennent en MF une alternance comme au présent de l’indicatif : /jɛ̃/ – /ə/, que je vienne que nous venions, ou /ɛ̃/ – /ə/ que je prenne que nous prenions. Les anciennes formes voillions, voilliez sont remplacées par voulions, vouliez, mais veuillions, veuilliez (v. 1244) apparaissent également, ainsi que des formes en veul-.

8 En FM, dans il voit et qu’il voie, le verbe se prononce de façon identique en langue normée /vwa/, tandis que il tient /tjɛ̃/ s’oppose à qu’il tienne /tjɛn/, mais la tendance à ajouter une marque au subjonctif existe en langue non standard : qu’il voie */vwaj/.

9 Pour les verbes en -er dont le radical se termine par une consonne, les formes anciennes de P1 à l’IP ne subsistent que jusqu’au tout début du 16e s. En revanche, pour les verbes dont le radical est terminé par une voyelle, elles se sont conservées plus longtemps et sont encore attestées avec y final tout au long du 16e s., avant de disparaître au siècle suivant. Cependant, chez Villon, les formes analogiques l’emportent déjà dans les deux cas : demande (v. 1460), commande (v. 835), ordonne (v. 771, 841, etc.), pleure (v. 558), crye (v. 558), prie (v. 49, 538) face à un seul pry (v. 1244). En revanche, pour les verbes autres qu’en -er, les formes sans -s en P1 sont encore bien représentées : doy (v. 42, 1336, 1585), voy (v. 490, 933), sçay (v. 105, 201, etc.) face à un seul sais (v. 206), prens (v. 585, 1604), entens (v. 302, 781, 1092, 1095, 1204).

10 V. infra pour la valeur de ces formules.

11 Quelques exemples isolés, liés à la formule figée Dieu vous gard, ont pu être relevés au 17e s. La forme ayt [aider], en revanche, a disparu au 16e s. Dans le Testament, Villon utilise ailleurs les formes modernes : ainsi Jhesu Crist m’aide (v. 1035) et Dieux nous garde de la main mise ! (v. 824).

12 G. Zink, Morphologie du français médiéval, Paris, PUF, 1994 [1989], p. 148.

13 L’AF présentait, à côté du paradigme qui l’a emporté en français en don-, d’autres paradigmes de SP formés à partir des formes de P1 anomales de l’indicatif présent, doin(g) et doins.

14 Testament : soit [être] SP3 v. 16, 24, 28, 39, etc. ait / ayt v. 51, 300, etc. La fréquence s’explique par l’emploi des auxiliaires dans les formes composées de subjonctif passé (v. 32, 1004) et pour être, dans la construction passive (v. 839, 1212, 1236, etc.).

15 Cette base est celle de la P1 de l’IP.

16 La base dis- se développe au SP au 16e s. en concurrence de la base di-, mais ne l’emporte qu’au 17e s.

17 Formes de SP marquées (base particulière pour les verbes anomaux ou en -e pour les verbes autres qu’en -er) : P1 : convertisse (v. 107), vive (v. 107, 987), remaine (v. 355), aye (v. 49), fiere (v. 459), retraye (v. 870), face (v. 889), voye (v. 936), perde (v. 1356), fouÿsse (v. 1400) – P3 preigne (v. 70), saille (v. 221), assaille (v. 223), meur(r)e (v. 313, 1679), plaise (v. 430, 1767, 1793), desplaise (v. 432, 1504), complaise (v. 433), taise (v. 435), fiere (v. 459), rie (v. 554), queurre (v. 581), sequeure (v. 583), suive (v. 722), mecte (v. 972, 1020, 1351), cloue (v. 1002) [clorre], pourvoye (v. 1205), vende (v. 1295), faille (v. 1328), contende (v. 1461), tende (v. 1463), s’esbate (v. 1498), lise (v. 1590), tiengne (v. 1657), vueille (v. 1792), face (v. 1826), voye (v. 1870).

18 Par exemple aux v. 553-554, où perpestre [perpestrer ‘s’attirer, gagner’] est ambigu, tandis que rie est manifestement un SP (v. A. Burger, Lexique complet de la langue de Villon, Genève, Droz, 1975, p. 18).

19 Voir la discussion sur la construction du tour obstant que (A. Burger, Ibid., p. 15 et 116-117) et la solution adoptée dans l’édition au programme qui fait de crye une P1 du subjonctif présent et de la proposition introduite par obstant que une concessive.

20 En FM, que est devenu un simple « indice du subjonctif », qu’il précède dans les tableaux de conjugaison, quel que soit le tiroir. « [Le subjonctif] est normalement annoncé en tête de phrase par que, qui permet de l’opposer à l’indicatif, ce qui est nécessaire quand la forme du verbe est identique au présent des deux modes. » (M. Riegel, J.-C. Pellat, R. Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, PUF, 1994, chap. vii, 2.4.2.2, p. 322).

21 Voir infra. 2.1.1.a

22 Les formes feist (v. 1234) et eust (v. 275, 285, 340, 1888, 1895) sont des passés simples. Cette hésitation est liée à la substitution de la graphie -ei- à -i- en P1, P3 et P6 du passé simple (C. Marchello-Nizia, Histoire de la langue française des 14e et 15e siècles, Paris, Bordas, 1979, p. 225) pour les verbes fort en -i et sigmatiques, à celle de -eu- à -o- pour les verbes à passé simple mixte en -u (Ibid., p. 226). Ces échanges graphiques sont la conséquence de la réduction des hiatus. La forme ancienne ot apparaît une dizaine de fois dans l’édition au programme, à côté de plusieurs attestations de la forme eust (v. supra), homographe de celle du subjonctif imparfait. En revanche, il n’y a pas d’hésitation morphologique sur les formes du verbe être, seulement une hésitation graphique : le passé simple apparaît uniquement sous la forme fut (35 attestations dans l’édition au programme), une seule fois fu, différentes des formes de SI : fust ou feust.

23 P1 jugasse (v. 124), peusse (v. 143, 960, 2097) – feusse (v. 144, 166), eusse (v. 201, 467, 679, etc.), feisse (v. 473, 1988), aymasse (v. 478), baisasse (v. 480), oubliasse (v. 481), voulsisse (v. 681), reisse (v. 960), busse (v. 1956) – P3 vaulsist [valoir] (v. 122, 1674), eust (v. 161, 163, 465, 479, etc.), voulsist (v. 320, 1175, 1177), fust (v. 343, 708, 710, etc.) / feust (v. 466, 690, 691, 693, 1251), sceust (v. 477, 1250, etc.) / sceut (v. 1856), laissast (v. 666, 709), deust (v. 667, 1041, etc. ), courrust (v. 762), sentist (v. 1420), alast 1783, coutast (v. 1957) – P6 eussent (v. 597, 1001, 1484), seussent (v. 1139), acontassent (v. 1486), feussent (v. 1571), feissent (v. 1572), excusassent (v. 1936), reffusassent (v. 1938).

24 C. Buridant, op. cit., § 263.

25 Voir infra.

26 « Mais lier la réalisation d’un événement à l’action d’un absent revient inévitablement à l’entacher d’une forte virtualité, ce qu’a précisément charge d’exprimer le subjonctif. Telle est du moins la situation de l’ancien français et encore du moyen français, lorsque le subjonctif seul entre dans l’expression de la modalité volitive. Introduire que consiste à réduire cette part extrême de virtualité, à amorcer l’actualisation de l’événement. On comprend aisément que cette actualisation soit d’autant plus amorcée que l’événement relève d’une volonté contraignante (volonté jussive et non optative). On comprend tout aussi aisément la rareté de que devant le subjonctif imparfait en contexte de regret, l’événement devant, en l’espèce, être aussi “désactualisé” que possible puisque laissé au bon vouloir d’une puissance supérieure, Dieu. » (O. Soutet, Etudes d’ancien et de moyen français, PUF, 1992, p. 81-82).

27 Qui je soye ou que je soye indique que « celui qui parle prononce contre lui-même la formule d’imprécation précédente » (éd. Henry/Rychner).

28 L’ordre est ici en indépendante, avec une visée implicite, mais il suit un ordre explicite (v. 1102).

29 Au 17e s., on trouve encore quatre types de phrase subjonctive, Que SV, Que VS, SV et VS. Cependant « les schémas autres que Que SV sont déjà archaïsants ou fortement lexicalisés. » (N. Fournier, Grammaire du français classique, Paris, Belin, 1998, § 477, p. 333-334).

30 L’ordre s’adresse à soi-même, v. la traduction de J. C. Mühlethaler « voyons donc ! ».

31 Ici le morphème que n’apparaît que dans la seconde proposition, coordonnée, avec changement de sujet, puisqu’on passe d’un passif à un impersonnel.

32 « Toutes les descriptions du moyen français s’accordent pour reconnaître, références à l’appui, une poussée quantitative du que particule, notamment lorsque la visée volitive est de nature jussive […] Elle est moindre, en revanche, lorsque la visée volitive est de nature optative. » (O. Soutet, Ibid., p. 81). En FM, « ce type d’énoncé [phrase au subjonctif présent sans que] est résiduel et marginal : il s’agit presque toujours de formules consacrées, à ordre immuable (sauf exception), avec des verbes dont le subjonctif est morphologiquement distinct de l’indicatif », selon P. Le Goffic (Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette, 1993, § 77, p. 123), qui donne les exemples suivants : [VS] puissé-je y parvenir ! Comprenne qui pourra ! Sauve qui peut ! [SV] Dieu vous bénisse ! Le ciel vous entende ! Le diable l’emporte !

33 La modalité est explicitée au vers suivant : Je ne lui soubzhaicte autre mal.

34 En AF, « La formule si m’aït Dex, toujours au discours direct, marque un engagement absolu dont un locuteur veut convaincre l’allocutaire de sa véracité ; cette véracité est assurée par la corrélation : - de l’énoncé E2, exprimant le plus souvent une promesse, un vœu ; - et d’un énoncé E1 exprimant le désir de l’aide divine, qui ne peut être que sincère sous peine de blasphème et de damnation, Dieu étant le seul garant absolu de la parole vraie pour le locuteur médiéval. » (C. Buridant, op. cit., p. 512). Sur si, l’ouvrage de référence est C. Marchello-Nizia, Dire le vrai : l’adverbe « si » en français médiéval. Essai de linguistique historique, Genève, Droz, 1985).

35 La variante se caractérise par un ordre des mots différent : si adverbe, saturant la place 1, est immédiatement suivi du verbe, tandis que le sujet est antéposé au verbe dans le tour introduit par se.

36 ait [aider] a été déformé en est, v. supra, note 12. Variantes : m’aist I, m’eist A, m’ayt F.

37 Le caractère archaïque de la formule est également indiqué par la forme de l’ancien cas sujet singulier, Dieux.

38 Parmi les 13 occurrences de formes de P3 en -roit dans le Testament, la moitié sont des conditionnels à valeur modale : v. 452, 912, 961, 977, 1133, 1582, 1875.

39 Voir les analyses de R. Martin et M. Wilmet, op. cit., p. 63, § 99-100.

40 Par opposition aux cas où le subjonctif est lié au contexte qui désigne le procès comme virtuel (hypothèse, interrogation ou négation).

41 Nombreux autres exemples : v. 1103, 1141, 1266, 1293, 1298, 1390-1392, 1400, 1461, 1865, 1872, 1878, 1904.

42 Que cuidier introduise une opinion rapportée ou une opinion du locuteur, il peut être suivi du subjonctif ou de l’indicatif. Le subjonctif apparaît dès que l’opinion est vue comme hypothétique, douteuse (C. Buridant, op. cit., § 269-270, p. 339-340). C’est le cas du 2e exemple, « croyant (à tort) qu’il pourrait récupérer la mise », tandis que dans le premier, le subjonctif est lié à la présence de la négation.

43 En plus de cet exemple de Villon, le DMF donne les exemples suivants avec des formes marquées de SP : Et pour ce semble que j'ay assez cause que on viengne devers moy pour y adviser (Juvénal des Ursins, 1432, p .42). J'ay grant cause que tousjours m'en souviengne [des souffrances de l'amoureux] (Charles d’Orléans, Songe en complainte, 1437, v. 104).

44 Le verbe de la consécutive faille est au SP pour indiquer l’orientation vers ce qui n’est pas encore réalisé (en FM, le futur simple suffit à exprimer cette virtualité), tandis que le SI deust exprime l’irréel du présent (rendu en FM par le conditionnel) dans la subordonnée introduite par quand qui marque l’opposition.

45 Littéralement « Il n’aurait pas su me traîner dans la boue et me fouler aux pieds, que je ne l’en aurais pas moins aimé ». Que rapproche deux procès qui paraissent antinomiques, d’où l’effet de contraste.

46 Comme dans le cas précédent, il y a contraste : « Il ne sert à rien de se repentir : on n’en meurt pas moins dans la honte et dans l’infamie ».

47 « [Qu’il soit] assis ou qu’il se lève » (expression de la supposition à alternative).

48 Voir note 19.

49 La forme verbale est ambiguë : s’agit-il de la P3 du verbe être à l’IP ou, par confusion graphique, ait, SP3 du verbe avoir ?

50 O. Soutet, op. cit., p. 42-44, p. 225.

51 M. Zink, L’humiliation, le Moyen Âge et nous, Paris, Albin Michel, 2017, p. 183-191.

Pour citer cet article

Sylvie Bazin-Tacchella, «Le subjonctif dans le Testament de Villon», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation 2021 », n° 21, automne 2020 , mis à jour le : 01/12/2020, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/opcit/index.php?id=599.

Quelques mots à propos de :  Sylvie Bazin-Tacchella

Sylvie Bazin-Tacchella est professeur d'histoire de la langue à l’Université de Lorraine et spécialiste des premiers textes médicaux en français (XIVe-XVIe siècles), notamment les traités de peste, les réceptaires médicaux et les chirurgies. Responsable du Dictionnaire du Moyen Français au laboratoire ATILF, elle est aussi l’auteur de l’Initiation à l’ancien français (Hachette, 2001), bien connue des étudiants de lettres et a rédigé dans la nouvelle Grande Grammaire historique du français (De Gruyter, 2020) le chapitre consacré à la morphologie du verbe.

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