Moyen-Âge
Agrégation 2022
N° 23, automne 2021

Louis-Patrick Bergot

La Mort du roi Arthur est-il un texte apocalyptique ?

In verbis singulis multiplices latent intelligentiæ.

1L’étymologie d’un terme comme apocalyptique devrait nous mettre en garde contre toute affirmation hâtive. Il n’est sûrement pas judicieux de répondre d’emblée par l’affirmative à la question posée dans le titre de cet article. Au sens étymologique du terme, la Mort Artu ne semble pas être un texte apocalyptique.

2À l’origine, l’apocalypse ne marque pas la fin d’un monde : elle transmet seulement une révélation. Formé du verbe καλύπτω (« je couvre ») et du préfixe négatif ἀπό, le verbe ἀποκαλύπτω (« je découvre ») a donné naissance au substantif ἀποκάλυψις, qui désigne la découverte d’une chose couverte, voilée, inaccessible. Au sens littéral, l’apocalypse lève donc le voile qui recouvre une vérité divine. Elle la dé-couvre et la révèle aux hommes.

  • 1 Une définition du genre a été donnée par John Collins ...

3Par extension, l’apocalypse est devenue un genre littéraire, qui répond à des codes d’écriture précis1 et qui connut son apogée durant la période intertestamentaire, entre 150 av. J.-C et 150 ap. J.-C. L’Antiquité a produit des dizaines d’apocalypses, parmi lesquelles l’Apocalypse de Jean eut le privilège de rejoindre le canon biblique et de clore le Nouveau Testament. La célébrité de ce texte, du Moyen Âge à l’époque moderne, explique pour beaucoup la réorientation sémantique subie par le mot « apocalypse ».

4Souvent convoqué aujourd’hui pour qualifier des catastrophes, le mot « apocalypse » a fini par devenir synonyme de « fin du monde » dans notre imaginaire contemporain. Cette redéfinition est due en partie à l’Apocalypse canonique, qui multiplie les descriptions de fléaux, de destructions et de créatures diaboliques, bien plus que tout autre texte apocalyptique.

5Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que La Mort du roi Arthur ait pu passer pour un texte apocalyptique, sinon pour l’un des textes les plus apocalyptiques de la littérature médiévale. Sa position finale dans la structure du Lancelot-Graal – similaire à celle de l’Apocalypse dans la Bible – et la description qu’elle donne de la destruction du monde arthurien et de ses membres, incitent à établir un rapprochement entre l’œuvre de Jean (dont l’identité reste indéterminée) et celle du Pseudo-Gautier Map (œuvre pseudépigraphe, comme la plupart des textes apocalyptiques).

6Ce rapprochement a été effectué par de nombreux critiques, sans pour autant avoir donné lieu à une étude approfondie :

  • 2 Alexandre Micha, Essais sur le cycle du Lancelot-Graal...

7– pour Alexandre Micha, la Mort Artu « serait après les deux Testaments une manière d’Apocalypse où s’abîment les grandeurs de ce monde2 » (1987) ;

  • 3 Marie-Louise Ollier, « Introduction », dans La Mort du...

8– pour Marie-Louise Ollier, l’histoire arthurienne s’achève « sur une sorte de vision d’apocalypse, avec la fin du monde, confondu avec la communauté arthurienne3 » (1992) ;

  • 4 Isabelle Weill, « Le temps du futur et le temps du pas...

9– pour Isabelle Weill, la Mort Artu est un « récit quasi apocalyptique4 » (1993) ;

  • 5 Philippe Walter, « La fin du monde arthurien », Apogée...

10– pour Philippe Walter, c’est une « conclusion tragique et apocalyptique5 » (1993) ;

  • 6 Nelly Andrieux-Reix, « D’amour, de vérité, de mort. Si...

11– pour Nelly Andrieux-Reix, « La Mort Artu trouve sa dynamique narrative [dans la mise en scène de la vérité], jusqu’au terme apocalyptique du cycle qui s’y achève6 » (1994) ;

  • 7 Maurice Accarie, « Structures de la Mort le Roi Artu »...

12– enfin, pour Maurice Accarie, « comme le monde arthurien […] est le monde tout court […], la Mort Artu n’est pas seulement l’apocalypse d’un royaume temporel ; c’est l’Apocalypse7 » (2004).

13Un certain consensus se dégage, qui consiste à voir en la Mort Artu, sinon une réécriture de l’Apocalypse, du moins une apocalypse médiévale. Cependant, certaines formules d’approximation (« une manière d’Apocalypse », « une sorte de vision d’apocalypse », « quasi apocalyptique », etc.) suggèrent déjà les limites d’un tel rapprochement, comme si la Mort Artu n’était apocalyptique qu’en apparence.

  • 8 Louis-Patrick Bergot, Réception de l’imaginaire apocal...

  • 9 Voir « une dame venoit devant lui […] qui le prenoit p...

  • 10 Voir « aprés ce n’en porroit nus reconter qui n’en me...

  • 11 Il est plus judicieux d’ailleurs de rapprocher les de...

14Nous avons contesté récemment tout lien entre la Mort Artu et l’Apocalypse canonique : « [le] lien éventuel [de la Mort Artu] avec l’Apocalypse n’a jamais été vraiment étudié, pour la simple raison que l’intertextualité apocalyptique y est quasi inexistante8. » En abordant la Mort Artu, le lecteur pouvait s’attendre à y trouver des intertextes apocalyptiques, qui auraient contribué à renforcer l’aura catastrophiste du roman. Bien au contraire, le texte en est dépourvu. À la rigueur, nous pourrions dire (nous y reviendrons) que le mouvement d’élévation d’Arthur lors de son second rêve (celui de Fortune) fait écho au ravissement de Jean en Ap 21, 109. De même, le « signe de corrot » (XXII, 28, p. 862, l. 11), rendu visible par le rayon de soleil dans la plaie de Mordret, fait vaguement penser à l’ira Dei d’Ap 15, 1, dont Jean voit le « signe » (signum) dans le ciel. Enfin, les derniers mots de la Mort Artu formulent un « ne varietur » similaire à celui sur lequel se termine la Bible10. Ces intertextes sont toutefois ténus, et nous pouvons aisément les considérer comme de simples stéréotypes (le ravissement onirique, la colère divine, la crainte d’une déformation textuelle11).

  • 12 L.-P. Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique...

15Le Pseudo-Gautier n’ayant cherché à tisser aucun lien avec l’Apocalypse, on peut affirmer en toute certitude que la Mort Artu n’est pas, d’un point de vue intertextuel, un texte apocalyptique. Le serait-il néanmoins d’un point de vue générique ? Rien n’est moins sûr. Certes, il y a bien une « révélation » dans la Mort Artu, mais elle n’est pas du même registre que celle des apocalypses antiques : bien qu’elle entraîne la destruction du monde arthurien, « la “révélation” de la Mort Artu est d’ordre moral et elle n’est médiatisée par aucune instance surnaturelle. Son lien avec l’Apocalypse est donc pour le moins discutable, sauf à qualifier d’apocalypse toute révélation concernant l’inceste ou l’adultère12. »

  • 13 Patrick Moran, « La Bible a-t-elle servi de modèle au...

16Si la Mort Artu ne cesse d’être assimilée à une apocalypse, c’est donc d’un point de vue thématique, et non générique. Or cette conception thématique (collapsologique) est étrangère, on l’a vu, à la signification originelle du terme. Patrick Moran faisait naguère le même constat : « Assimiler la Mort Artu au livre de l’Apocalypse revient à n’interpréter le mot “apocalypse” que dans son sens le plus moderne et diffus, sans prendre en compte la teneur propre du livre des Révélations de Jean, teneur dont les rédacteurs du xiiie siècle ont parfaitement conscience13. »

  • 14 New York, Pierpont Morgan Library, M.133, f. 3ra (ver...

17Pour les médiévaux, l’apocalypse n’est pas une « fin du monde ». Elle n’est pas même un « genre » littéraire (de toute manière, qu’est-ce qu’un genre au Moyen Âge ?). Au xiiie siècle, l’apocalypse s’écrit avec une lettre ornée : c’est l’Apocalypse canonique, et il n’en existe qu’une. Cela étant, comme le disait Patrick Moran, les clercs du xiiie siècle savaient que l’Apocalypse était avant tout un texte de révélation et que le terme « apocalypse » signifiait « révélation ». Il suffit de regarder les commentaires médiévaux de l’Apocalypse pour s’en convaincre : « Apocalipce vault autant comme revelation14 ».

  • 15 Pour une étude de ce prologue, voir L.-P. Bergot, Réc...

18On aurait pu penser que l’issue du Lancelot-Graal serait apocalyptique. En fait, c’est son ouverture qui ressemble le plus à une apocalypse. Le prologue de l’Estoire del saint Graal est une apocalypse non pas thématique, mais bien générique15. En comparaison, la bataille de Salesbières paraît bien peu apocalyptique. Toutefois, cette bataille est encadrée par des événements merveilleux, aussi bien en amont (avec les deux visions d’Arthur et l’inscription merlinienne dans la roche) qu’en aval (avec le « rai de soleil » et l’épisode de l’épée au lac), qui confèrent au dénouement de la Mort Artu une aura apocalyptique.

19La fin du roman offre ainsi un terrain d’analyse favorable à une investigation apocalyptique, mais il convient de ne pas se leurrer sur la portée de cette apocalypse. Ce n’est pas tant la bataille de Salesbières en elle-même qui est apocalyptique, ce sont plutôt ses multiples signes avant-coureurs, ainsi que ses conséquences surnaturelles, qui portent cette charge apocalyptique. Aussi voudrions-nous revenir sur cette partie du texte, afin de saisir exactement le degré d’apocalyptisme de la Mort Artu.

Ce que li devineor savaient

20La seconde partie de la Mort Artu s’enracine dans un dévoilement visionnaire : li devineor savaient déjà ce qui allait arriver. La messagère que Lancelot envoie auprès d’Arthur lors du siège de la Joyeuse Garde ne manque pas de le rappeler au roi :

  • 16 Cette allusion aux devins ne figure pas dans les mss....

vos qui avez esté .i. des plus poissanz rois de tot le monde et li plus renomez si en serez destruiz et menez a mort ; ou li sage home qui maintefoiz ont parlé de vostre mort sont deceü, car ce n’est mie dote que li devineor qui savoient partie des choses qui estoient a venir si distrent que li parentez lo roi Ban de Benoÿc vendroit toz jorz au desus de toz ses enemis mortex16  (XIII, 10, p. 562, l. 8-15).

  • 17 Sur la question du libre arbitre et de la prédestinat...

21La messagère excède les fonctions que lui avait attribuées Lancelot. Elle accède au statut de prophétesse éphémère, ou du moins de porte-parole des devins qu’elle évoque. Même si le Pseudo-Gautier veille à préserver le libre arbitre des personnages dans le roman, l’issue semble écrite d’avance17, puisque Merlin et li devineor ont déjà pu voir les choses qui estoient a venir. La prescience de Merlin est justement rappelée avant la bataille de Salesbières : « Lors chevaucha li rois vers les plains de Salebieres, com cil qui bien savoit que la seroit la bataille mortel dont Mellins et li autre devineor de la Grant Bretaigne avoient tant parlé ainçois que li roys venoit a terre tenir » (XXII, 4, p. 806, l. 9-14).Grâce aux deux visions qu’il a reçues, Arthur est désormais celui qui « sait » (« bien savoit »). Il a reçu la vérité que les devins détenaient avant qu’il ne fonde son royaume. Savoir la vérité ne l’empêche nullement de se précipiter vers les plaines de Salesbières. Son entêtement est d’autant plus manifeste lorsqu’il découvre le lendemain sur une roche, en compagnie de l’archevêque, une inscription merlinienne annonçant que le royaume de Logres « sera orfelins de son bon signor » (XXII, 5, p. 808, l. 7). L’archevêque invoque alors l’autorité de Merlin pour détourner le roi de son projet : « por ce que vos le creez melz, vos di je que cil qui l’escrit ne trovai je onques mençongier : ce fu Mellins, qui plus fu certeins des choses qui estoient a venir que hom de son tens » (XXII, 5, p. 808, l. 14-16 et p. 810, l. 1-2)

  • 18 Jean Maurice, La Mort le Roi Artu, Paris, PUF (« Étud...

  • 19 Ibid.

  • 20 C’est ici la leçon du ms. K : La Mort du roi Arthur, ...

22L’archevêque insiste sur les facultés divinatoires de Merlin pour renforcer la véracité de l’inscription. L’écrit merlinien « a pour fonction de véhiculer et de fixer la vérité18 », dit Jean Maurice ; il « se pare alors de tous les signes de la révélation suprême19 ». Dans plusieurs manuscrits, l’archevêque emploie même le verbe prophecier : « “sachiez qu’en cest brief n’a se verité non, car Mellins meïsmes le prophecia et escrit les letres20” ». En refusant de faire demi-tour, Arthur brave l’apocalypse et semble presque mettre en doute les voies de la révélation (prophéties, visions). La prophétie se réalisera, comme ne manquera pas de le signaler le manuscrit B, immédiatement après le duel entre Arthur et Mordret : « ensi fu la prophesie Merlin averee » (p. 862, n. 4).

D’une avision l’autre

  • 21 Sur cette élucidation progressive des signes prémonit...

23La prophétie arthurienne est ponctuée de senefiances prémonitoires, que le roi décode sans grande difficulté dans les jours qui précèdent la bataille finale. Nous assistons à ce que nous pourrions appeler un « parcours sémiotique », qui mène le roi de l’ignorance à la certitude21. À l’issue de ce parcours, bien qu’effrayé de voir « tantes senefiances de sa mort » (XXII, 6, p. 810, l. 15-16), Arthur laisse l’apocalypse se réaliser, comme résigné.

  • 22 Sur le rêve dans la littérature médiévale, voir Mirei...

  • 23 Pour une étude de quelques-uns des rêves prémonitoire...

  • 24 Étonnante à première vue, l’assimilation d’Arthur à u...

  • 25 La première allusion est formulée par la messagère de...

  • 26 Voir ibid., t. 5, XCVI, § 24-25, p. 219-221 (le serpe...

  • 27 L’enfantement du « serpent parricide » est un motif q...

24Parmi les senefiances apocalyptiques, l’avision tient une place de choix22. Le Lancelot propre avait déjà utilisé ce procédé pour annoncer la chute du royaume arthurien23. On trouve ainsi dans la Mort Artu deux allusions à la vision prémonitoire de Gauvain au Palais Aventureux, qui met en scène un combat entre un serpent (Arthur24) et un léopard (Lancelot), suivi d’un combat tout aussi farouche entre le serpent et une centaine de serpenteaux issus de sa bouche (Mordret et ses alliés25). La Mort Artu évoque également le rêve que fit Arthur la nuit où il conçut Mordret (il vit sortir de lui, lit-on dans le Lancelot propre, « uns serpenz qui li ardoit toute sa terre et li occioit touz ses homes26 »). Lorsqu’il découvre la trahison de son fils dans la Mort Artu, Arthur comprend que le serpent symbolisait Mordret27 : « “Ha, Mordret ! Or me fez tu conoistre que tu es li serpenz que je vi jadis oissir de mon ventre, qui ma terre ardoit et a moi se prenoit” » (XVIII, 3, p. 760, l. 9-11). La Mort Artu exploite donc dans une perspective apocalyptique l’imagerie visionnaire préparée dès le Lancelot propre.

25À l’approche du combat ultime, Arthur reçoit deux avisions, à un jour d’intervalle. Elles lui permettent d’entrevoir l’imminence de sa chute : « Einsi vit li rois Artus en .ii. manieres sa meschaance, qui li estoit a avenir » (XXII, 3, p. 802, l. 24-25). Les deux rêves sont introduits de la même façon, par la formule com il fu endormiz, si li fu avis :

com il fu cochiez et il fu endormiz en son lit, si li fu avis que mes sires Gauvains vint devant lui, plus biax qu’il ne l’avoit onques veü a nul jor (XXII, 1, p. 798, l. 12-15) ;

com il fu endormiz, si li fu avis que une dame venoit devant lui, la plus bele del monde » (XXII, 2, p. 802, l. 1-3).

  • 28 Soit dit en passant, le premier rêve a fait l’objet d...

26Gauvain et la dame sont présentés sous l’angle d’une beauté hyperbolique, caractéristique du discours visionnaire28. C’est le seul point commun entre les deux personnages, car le message qu’ils délivrent n’est absolument pas le même. Gauvain est le porte-parole du libre arbitre, puisqu’il cherche à convaincre Arthur de ne pas aller au combat ; à l’inverse, la dame (que nous appellerons Fortune, bien qu’elle ne soit pas explicitement désignée ainsi) fait sentir au roi la dureté d’un destin inéluctable.

  • 29 Voir en premier lieu Jean Frappier, Étude sur « La mo...

  • 30 1) V, 6, p. 356, l. 28 – 2) XII, 9, p. 526, l. 24 – 3...

  • 31 Ce paradoxe n’est qu’apparent. Comme le fait remarque...

27Beaucoup de pages ont déjà été consacrées au second rêve, bien plus complexe que le premier d’un point de vue philosophique et littéraire29. Rappelons simplement que la Mort Artu comporte en tout six allusions au personnage de Fortune30, en incluant celle du rêve. Fortune est généralement invoquée pour marquer le deuil : c’est le cas quand meurent Gaheriet, Gauvain, Yvain et Lucan. Elle est l’allégorie d’une fatalité aveugle, qui complète ou concurrence, selon les interprétations, l’omnipotence divine. Elle s’oppose en tout cas à la responsabilité individuelle des personnages et à leur libre arbitre, qui sont par ailleurs – et c’est là où réside le paradoxe – rappelés tout au long du roman31.

  • 32 Pour plus de précisions sur l’évolution de ce motif a...

  • 33 Sur le supplice de la roue infernale, voir L.-P. Berg...

  • 34 La roue de Fortune distingue un haut et un bas, contr...

  • 35 L’iconographie des deux motifs est également similair...

28La roue de Fortune est un motif bien ancré dans l’histoire de la littérature, dont la plus célèbre illustration figure dans le De consolatione philosophiae de Boèce32 (vers 524). Le motif s’est diffusé parallèlement à celui de la roue infernale, mentionné par Virgile et Ovide avant d’être repris dans de très nombreux textes apocalyptiques33 (Apocalypse de Pierre, Apocalypse des sept cieux, Vision de saint Paul, Vision de Gunthelm, etc.). Bien que leurs enjeux ne soient pas les mêmes34, les deux motifs se ressemblent sur un plan formel et tendent à se fondre dans l’imaginaire35.

  • 36 Sur l’avision et le ravissement, voir L.-P. Bergot, R...

29Si l’épisode de la roue prend une coloration apocalyptique dans la Mort Artu, c’est aussi, et surtout, grâce au cadre dans lequel il s’inscrit. L’avision d’Arthur est bien plus qu’un simple rêve. Elle incorpore un ravissement, puisque la dame prend le roi « par les flans », le lève « de terre » et le porte « en une montaigne » (XXII, 2, p. 802, l. 3-4). On y retrouve tous les éléments apocalyptiques caractéristiques d’un ravissement intra-onirique36.

Voir la circuite

  • 37 Voici le texte de la Bible du xiiie siècle pour le ve...

30Jean Frappier avait rapproché le second rêve d’Arthur d’un passage de l’Évangile selon Matthieu : la dame emmène Arthur sur un point culminant pour lui faire voir le monde entier, de même que le diable transporte Jésus sur une montagne pour lui montrer la gloire de tous les royaumes37. À première vue, cet intertexte semble nous éloigner de la littérature apocalyptique, alors qu’en réalité il nous en rapproche. En effet, le genre apocalyptique ne se limite nullement à l’Apocalypse dans la Bible, tant s’en faut, et il est incontestable que les versets Mt 4, 1-11 ont été conçus dans une perspective apocalyptique, Jésus ayant été conduit dans le désert par l’Esprit (ductus est in desertum a Spirito : Mt 4, 1).

  • 38 Il va de soi que les enjeux ne sont pas les mêmes, co...

31Personnellement, nous aurions plutôt tendance à rapprocher l’épisode arthurien d’Ap 21, 10, lorsqu’un ange soulève Jean vers une montagne pour lui montrer la Jérusalem céleste38. Le § XXII, 2 de la Mort Artu est parsemé d’occurrences liées au regard (« veïst », « regardoit », « vooit », « mirer », « “que voiz tu ?” », « “je voi” », « “tu voiz” »), qui nous orientent vers le genre apocalyptique. À l’inverse, les versets Mt 4, 1-11 ne comportent aucun verbe de regard.

  • 39 La Mort du roi Arthur, éd. cit. (voir n. 20), p. 407.

  • 40 La Mort du roi Arthur, éd. cit. (voir n. 3), p. 270.

  • 41 Paris, BnF, n. a. f. 4380 : « de toute la terre que t...

  • 42 Londres, British Library, Add. 17333, f. 3va. Le manu...

  • 43 C’est ainsi que l’a compris le copiste du ms. Vatican...

32Arrêtons-nous enfin sur un mot, anodin en apparence, mais tout de même assez hermétique : circuite. Avant de tourner la roue, Fortune rappelle à Arthur qu’il a été le roi de toute la circuite qu’il a sous les yeux : « “de tote terre, la circuite que tu voiz, as-tu esté li plus poissanz rois qui onques encores i fust” » (XXII, 2, p. 802, l. 16-18). Qu’est-ce que la circuite ? David Hult traduit le mot par « sphère » (p. 803), Emmanuèle Baumgartner et Marie-Thérèse de Medeiros par « surface39 », Marie-Louise Ollier par « espace circulaire40 »… Les copistes, eux-mêmes, ne semblent pas tous avoir compris le sens de ce mot. La variance est abondante (cirquite, circuitude, circuitute, circoustance, circonsistance, creature, rondesce, anceinte), et on peut penser que la leçon du ms. Be, qu’utilise David Hult, est erronée. L’énoncé de Be, « de tote terre, la circuite que tu voiz », juxtapose deux leçons : « de tote terre » est une lectio facilior attestée par ailleurs41 ; « de tote la circuite » est probablement une lectio difficilior. Au Moyen Âge, la circuite (du latin circuitus) désignait généralement la circonférence ou le tour d’une chose. Ainsi l’énoncé in circuitu sedis (Ap 4, 3), « autour du siège », est-il traduit par « en la cir[c]uité du sige » dans un manuscrit de l’Apocalypse42. Dans la plupart des cas, la circuite (ou circuité) renvoyait plutôt à l’enceinte d’une ville43. C’est un sens qui pourrait certes convenir dans le passage de la roue, mais étant donné le contexte apocalyptique et la position surplombante d’Arthur, le sens « enceinte » paraît quelque peu prosaïque, ou du moins inadéquat.

  • 44 J. Frappier, Étude sur La mort le roi Artu, op. cit.,...

  • 45 Ibid., p. 437.

33Jean Frappier s’interrogeait lui-même sur le sens de ce mot : dans un premier temps, il reprend le mot tel quel et parle de « la circuitude du monde44 », avant de se raviser dans les corrections qu’il apporte à son étude, estimant que circuitude pourrait finalement désigner « le cercle de la roue de Fortune45 ». L’interprétation est séduisante, mais elle suppose qu’Arthur soit le roi de la roue, alors que c’est manifestement la dame qui en est la reine.

  • 46 Paris, BnF, fr. 111, f. 295ra.

  • 47 La Quête du Saint-Graal, éd. Fanni Bogdanow, Paris, L...

34Il est donc plus prudent de penser que la circuite renvoie simplement au monde. Les copistes l’ont compris ainsi, comme le suggère la lectio facilior du manuscrit fr. 111 : « de toute la rondesce que tu voy46 ». De plus, le terme circuite figurait déjà dans la Queste del saint Graal, au sein d’une citation attribuée à Salomon : « “J’ai, fet il, avironé tot le monde […], ne en tote cele circuite que j’ai fete ne poï une prodefeme trover47.” » La circuite désigne ici un voyage autour du monde. Le mot permet donc d’englober le monde entier.

35De la sorte, Arthur a la certitude visuelle qu’il a été le roi le plus puissant du monde. Il reste à savoir pourquoi circuite a été choisi à la place de monde. C’est sûrement parce que le roi Arthur a la possibilité, depuis le point culminant qu’il occupe, de regarder le monde à 360°. Son apocalypse est panoramique. Arthur est assis sur un siège qui lui permet de « mirer tot le monde », un peu comme les Quatre Vivants de l’Apocalypse (Ap 4, 6), placés « autour du siège » (in circuitu sedis), avec des yeux « devant et derrière » (ante et retro).

36Le terme circuite met ainsi en lumière la dimension subjective et visuelle, voire « visionnaire », du rêve arthurien. Il en sera de même dans l’avision de l’archevêque, qui constitue le pendant du premier rêve d’Arthur (l’apothéose de Lancelot rivalisant avec celle de Gauvain). Cette avision est structurée grâce à des verbes oculaires : avec 9 occurrences du verbe vooir en quelques lignes, la vision est comme saturée et débouche sur de belles tournures pléonastiques, comme « veoit il aucune avision » ou « “voi ge qan que ge vouloie veoir” » (XXIII, 2, p. 904, l. 4 et 6-7). Ces tournures sont éloquentes : en voyant l’avision, l’archevêque voit ce qu’il ne pouvait pas voir. La Mort Artu s’achève sur un vertige visionnaire, reposant et lumineux.

Girflet, un apocalypticien en herbe

37Bien avant cette douce conclusion, un autre personnage avait eu l’occasion de devenir, lui aussi, un « visionnaire malgré lui » : c’est Girflet. Il est celui, dit l’auteur dès le prologue, qui le dernier « veïst vivant » Arthur (I, 1, p. 182, l. 13). On notera au passage que le roi Arthur n’est pas tant destiné à mourir qu’à ne plus être « vu » : son existence est une affaire de vision.

  • 48 Trinity Apocalypse, éd. Ian Short, Oxford, ANTS (« AN...

  • 49 Vatican, BAV, Reg. lat. 26, f. 391va.

38Avant de voir le roi pour la dernière fois, Girflet verra bien d’autres choses, notamment le rayon de soleil traversant la plaie de Mordret : « Et dit l’estoire que aprés l’estordre de son glaive passa par mi la plaie .i. rai de soleil si apertement que Gieflez li fiz Do le vit, dont cil del païs, qui puis en oïrent assez parler, distrent que ce avoit esté demostrance de Notre Seigneur Jesu Crist et signe de corrot » (XXII, 28, p. 862, l. 6-11) L’adverbe apertement est encadré par une tournure consécutive qui met en valeur le rôle visionnaire de Girflet. Le phénomène merveilleux (le passage du rayon de soleil par la plaie) est si apert qu’on ne peut que le voir. Les gens du pays en ont entendu parler (oïrent), mais ils ne l’ont pas vu. Seul Girflet eut le privilège de voir cette demostrance de Notre Seigneur Jesu Crist. Le mot demostrance n’est pas choisi au hasard ; il est chargé d’une signification tout apocalyptique. Il correspond aux trois premiers mots latins de l’Apocalypse canonique : Apocalypsis Jesu Christi. Certains commentaires français établissent d’ailleurs l’équivalence suivante : « Apocalipse signefie demustraunce48 », lit-on dans l’Apocalypse du Trinity College de Cambridge (vers 1255). Le signe de corrot est également imprégné d’apocalyptisme. Les termes signum et ira apparaissent plusieurs fois dans le texte biblique, et ils sont réunis en Ap 15, 1 : « Et je vi .i. autre signe el ciel, grant et merveilleus, et .vii. angres qui avoient .vii. plaies tres desrennes, quar l’ire de Dieu est consommee en eulz49 ». On retrouve ici le mot plaie (plaga), au sens de « fléau » toutefois, et non de « blessure ».

  • 50 Cet épisode célèbre a déjà fait l’objet de nombreux t...

  • 51 Joël Grisward, « Mort du héros, fin d’un monde… », ar...

39Girflet est un nouveau Jean, et sa prédisposition apocalyptique est confirmée lors de l’épisode de l’épée au lac50. Il est l’élu, l’apocalypticien de circonstance ayant l’honneur d’assister à ce que Joël Grisward qualifie de « scène d’Apocalypse51 ». Le passage est structuré selon un schéma tripartite, puisque Girflet jette successivement : 1. son épée ; 2. le fourreau d’Excalibur ; 3. Excalibur. Chacune de ces étapes est traitée de la même manière, avec les mêmes formules, selon un style itératif qui n’est pas sans rappeler celui de certains textes apocalyptiques. Arthur donne l’injonction, Girflet s’exécute (ou pas), Arthur demande ce que Girflet a vu, Girflet répond, Arthur réagit. Voici les termes utilisés pour chacune des trois étapes :

étape 1 : l’épée de Girflet

étape 2 : le fourreau

étape 3 : Excalibur

« alez lassus en cel tertre si jetez »

« Va arriere et si la gete »

« Va, si la jete, et lors si verras qu’il en avendra »

« que as-tu veü ? »

« que as-tu veü ? »

« ge n’i vi se bien non »

« ge n’ai rien veü que je ne deüsse vooir »

li conte ce qu’il ot veü

  • 52 Virginie Greene, Le sujet et la mort dans La Mort Art...

40Chaque étape est introduite par un double verbe de mouvement à l’impératif (aller et jeter). La troisième fois, le verbe vooir s’ajoute aux deux verbes précédents. Ces doubles injonctions rappellent celle que les Quatre Vivants adressent à Jean dans les versets 1, 3, 5 et 7 du chapitre 6 de l’Apocalypse (c’est le célèbre passage des quatre cavaliers de l’Apocalypse) : chaque Vivant dit à Jean « viens et vois » (veni et vide), puis Jean précise dans le verset suivant ce qu’il a vu (vidi). Girflet ne voit rien les deux premières fois. Ce n’est que la troisième fois, après l’injonction visuelle d’Arthur, que le regard de Girflet se dessille. Dès lors qu’Arthur lui assure qu’il pourra voir quelque chose, « Girfflez voit que fere li covient », et en jetant l’épée, « si vit » la main, mais le corps « ne vooit il point ». Les verbes de vision s’accumulent jusqu’à ce que Girflet ait bien tout vu : « Et quant Giefflez ot ce veü tot apertement, maintenant se rebota la main en l’eve o tot l’espee, et il atendi iluec une grant piece por savoir se la mains se demostrast plus » (XXII, 38, p. 874, l. 27-30).L’adverbe apertement surgit de nouveau, indiquant que l’apocalypse n’est plus coverte, mais aperte. Elle est dévoilée, rendue visible. L’apo-calypse, la « dé-couverte », a bien eu lieu. Girflet attend pour voir si la main se demostre encore, mais la demostrance est terminée. Il est temps pour lui de raconter l’apocalypse (« conte ce qu’il ot veü »). Après avoir écouté son récit, le roi répond : « or sai je bien que ma fins aproche durement ». À aucun moment, le roi n’utilise le verbe vooir. Il n’a plus besoin de voir. Il a déjà vu l’avenir par avision. Il sait, et son savoir le dispense de voir. Virginie Greene avait remarqué l’opposition entre les deux personnages : le roi « est dans la position de celui qui ne voit pas mais qui sait. Girflet, comme le lecteur, voit mais ne sait rien52. » Arthur délègue Girflet sur le « tertre » (encore une montagne…) pour que l’apocalypse dispose d’un témoin oculaire. Il lui passe le relais.

41Ce « voir sans savoir » est finalement similaire à celui de beaucoup d’apocalypticiens. Jean voit, mais comprend-il ce qu’il voit ? Il en est de même pour Girflet : il voit, mais ne semble pas particulièrement perspicace. Il n’est pas même émerveillé. Il attend que la demostrance s’achève. Hélène Bouget a commenté cet aspect dans le cadre d’une réflexion sur l’écriture de l’énigme :

  • 53 Hélène Bouget, Écritures de l’énigme et fiction roman...

le royaume d’Arthur détruit et les aventures achevées, il n’y a plus rien à comprendre. Les merveilles ne feront l’objet d’aucune quête et, plus que la mort du roi et des chevaliers, le silence résigné de Girflet signe la fin des aventures et du roman. […] [C]omme lui, le lecteur constate sans rien dire ; réfugié sur un tertre, il n’attend plus l’aventure, ne questionne plus le monde, mais doit accepter la séparation définitive avec le temps, les lieux et les figures des énigmes53.

42En cela, l’épisode de l’épée au lac procède de la même manière qu’une apocalypse. L’apocalypse est un dévoilement qui demeure en grande partie voilé et mystérieux. L’apocalypse dévoile, mais son hermétisme revoile. Une apocalypse est souvent plus « calyptique » qu’apocalyptique. Il convient donc parfois de « redévoiler » le dévoilement. C’est à cette tâche que s’attelaient les nombreux commentateurs de l’Apocalypse au Moyen Âge. L’apocalypse arthurienne, elle, se termine sans l’ombre d’un commentaire.

  • 54 La citation se trouve dans une lettre de saint Jérôme...

43Ce parfum de mystère est savamment ménagé de la part du Pseudo-Gautier. Il achève son roman, marqué par l’absence de Merlin et un manque relatif de merveilleux, par une scène de révélation qui frappe l’imaginaire. Aucune glose n’est donnée à cette scène. L’après-Salesbières est ponctué d’une ultime bataille, traitée tambour-battant, suivie d’un triple moniage (Lancelot, Hector, Bohort) et d’une avision paradisiaque en guise de point d’orgue narratif. La disparition d’Excalibur reste une apocalypse sans glose. C’était déjà le cas avec l’Apocalypse canonique. La Bible s’achevait sur un texte qui possédait, selon la formule de saint Jérôme, « autant de mystères que de mots54 ». L’Apocalypse a ensuite bénéficié du travail des commentateurs médiévaux, qui ont contribué à son redévoilement. De même, la Mort Artu aura trouvé de nombreux lecteurs, qui auront cherché à en éclaircir les mystères.

Notes

1 Une définition du genre a été donnée par John Collins à la fin des années 1970 : l’apocalypse est « un genre de littérature de révélation qui, dans un cadre narratif, présente une révélation transmise par un être céleste à un destinataire humain et qui dévoile une réalité transcendante à la fois d’ordre temporel, dans la mesure où elle concerne le salut eschatologique, et d’ordre spatial, pour autant qu’elle implique un autre monde, le monde surnaturel » (John J. Collins, « Introduction: Towards the Morphology of a Genre », Semeia, 14, 1979, p. 1-19, cit. p. 9 : « “Apocalypse” is a genre of revelatory literature with a narrative framework, in which a revelation is mediated by an other-wordly being to a human recipient, disclosing a transcendent reality which is both temporal, insofar as it envisages eschatological salvation, and spatial insofar as it involves another, supernatural world »). Nous reprenons la traduction d’Anne Pasquier (« Apocalypses gnostiques. La découverte d’une identité adamique originelle », dans Les visions de l’Apocalypse. Héritage d’un genre littéraire et interprétation dans la littérature chrétienne des premiers siècles, dir. Françoise Vinel, Turnhout, Brepols, 2014, p. 53-80, cit. p. 54).

2 Alexandre Micha, Essais sur le cycle du Lancelot-Graal, Genève, Droz (« PRF », 179), 1987, p. 162.

3 Marie-Louise Ollier, « Introduction », dans La Mort du roi Arthur, trad. Marie-Louise Ollier, Paris, 10/18, 1992, p. 8.

4 Isabelle Weill, « Le temps du futur et le temps du passé dans La Mort Artu ou le système temporel d’un désastre annoncé », Fin des temps et temps de la fin dans l’univers médiéval, Aix-en-Provence, CUERMA (« Senefiance », 33), 1993, p. 535-545, cit. p. 535.

5 Philippe Walter, « La fin du monde arthurien », Apogée et déclin. Actes du Colloque de l’URA 411, Provins, 1991, dir. Claude Thomasset et Michel Zink, Paris, PUPS, 1993, p. 155-168, cit. p. 155.

6 Nelly Andrieux-Reix, « D’amour, de vérité, de mort. Signes et enseignes », La mort du roi Arthur ou le crépuscule de la chevalerie, dir. Jean Dufournet, Paris, Champion (« Unichamp », 41), 1994, p. 9-24, cit. p. 9.

7 Maurice Accarie, « Structures de la Mort le Roi Artu », dans id., Théâtre, littérature et société au Moyen Âge, Nice, Serre, 2004, p. 403-418, cit. p. 411.

8 Louis-Patrick Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique dans la littérature française des xiie et xiiie siècles, Genève, Droz (« PRF », 270), 2020, p. 430.

9 Voir « une dame venoit devant lui […] qui le prenoit par les flans et le levoit de terre, si le portoit en une montaigne, la plus haute qu’il veïst onques » (XXII, 2, p. 802, l. 2-5) et « .i. des .vii. angres […] vint a moi […] et il me prist et mena en esperit en une grant montaingne et haute » (Ap 21, 10). Toutes nos références à la Mort Artu renvoient à l’édition au programme : La Mort du roi Arthur, éd. David F. Hult, Paris, LGF (« Lettres gothiques »), 2009. Nos citations de l’Apocalypse sont issues d’un manuscrit du xiiie siècle : Vatican, BAV, Reg. lat. 26, f. 385va-395ra.

10 Voir « aprés ce n’en porroit nus reconter qui n’en mentist de totes choses » (XXIII, 5, p. 908, l. 21-23) et « se aucuns i ajouste, Diex li ajoustera les plaies escriptes qui sont en cest livre » (Ap 22, 18).

11 Il est plus judicieux d’ailleurs de rapprocher les derniers mots de la Mort Artu des vers conclusifs du Chevalier au lion : « ne ja plus n’en orroiz conter, / s’an n’i vialt mançonge ajoster » (Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, éd. Corinne Pierreville, Paris, Champion, 2016, v. 6807-6808). Le refus de variance reste un topos littéraire lié aux conditions de la transmission textuelle avant l’avènement de l’imprimerie.

12 L.-P. Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique dans la littérature française des xiie et xiiie siècles, op. cit., p. 431.

13 Patrick Moran, « La Bible a-t-elle servi de modèle au cycle du Lancelot-Graal ? Effets d’écriture vs effets de lecture », Écrire la Bible en français au Moyen Âge et à la Renaissance, dir. Véronique Ferrer et Jean-René Valette, Genève, Droz (« Travaux d’Humanisme et Renaissance », 579), 2017, p. 359-369, cit. p. 364.

14 New York, Pierpont Morgan Library, M.133, f. 3ra (version I).

15 Pour une étude de ce prologue, voir L.-P. Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique…, op. cit., p. 432-436.

16 Cette allusion aux devins ne figure pas dans les mss. AD, et donc dans l’édition de Jean Frappier (voir les explications de David Hult dans l’édition au programme, p. 563, n. 1).

17 Sur la question du libre arbitre et de la prédestination, on relira avec intérêt la démonstration de Nature dans le Roman de la Rose, éd. Armand Strubel, Paris, LGF (« Lettres gothiques »), 1992, v. 17063 sq.

18 Jean Maurice, La Mort le Roi Artu, Paris, PUF (« Études littéraires », 51), 1995, p. 93.

19 Ibid.

20 C’est ici la leçon du ms. K : La Mort du roi Arthur, éd. Emmanuèle Baumgartner et Marie-Thérèse de Medeiros, Paris, Champion, 2007, § 206, l. 21-22. Cette variante se trouve aussi dans les mss. Cologny, Fondation Martin Bodmer, 147, f. 381vb ; Paris, BnF, fr. 123, f. 258rb ; fr. 344, f. 543ra (liste non exhaustive).

21 Sur cette élucidation progressive des signes prémonitoires, voir Jean Frappier, « La bataille de Salesbières », Mélanges offerts à Rita Lejeune, Gembloux, Duculot, 1969, vol. 2, p. 1007-1023 [repris dans id., Amour courtois et Table ronde, Genève, Droz, 1973, p. 209-223 et dans La mort le roi Artu, dir. Emmanuèle Baumgartner, Paris, Klincksieck, 1994, p. 43-56].

22 Sur le rêve dans la littérature médiévale, voir Mireille Demaules, La Corne et l’Ivoire. Étude sur le récit de rêve dans la littérature romanesque des xiie et xiiie siècles, Paris, Champion (« NBMA », 103), 2010.

23 Pour une étude de quelques-uns des rêves prémonitoires dans le Lancelot-Graal, voir Jehanne Joly, « Rêves prémonitoires et fin du monde arthurien », Fin des temps et temps de la fin…, op. cit., p. 259-284.

24 Étonnante à première vue, l’assimilation d’Arthur à un serpent prend tout son sens dès lors qu’on considère que la vie du roi est marquée d’un sceau peccamineux. Arthur naît et meurt sous le signe de la tentation et du péché : péché adultérin d’Uther Pendragon, son père ; péché incestueux d’Arthur lui-même.

25 La première allusion est formulée par la messagère de Lancelot (XIII, 11, p. 562, l. 21 et p. 564, l. 1-6) ; la seconde par une vieille dame, croisée avant le siège de Gaunes (XV, 7, p. 646, l. 3-6). Pour l’épisode dans le Lancelot propre, voir Lancelot. Roman en prose du xiiie siècle, éd. Alexandre Micha, Genève, Droz, 1978-1983, t. 2, LXVI, § 19-21 (vision du combat) et § 36-39 (explication de l’ermite Segre). Voir aussi ibid., t. 4, LXXXIV, § 72.

26 Voir ibid., t. 5, XCVI, § 24-25, p. 219-221 (le serpent, symbolisant Mordret, a été peint par Arthur à l’église Saint-Étienne : voir ibid., t. 6, C, § 33).

27 L’enfantement du « serpent parricide » est un motif qu’on retrouve dans des textes apocalyptiques comme la Visio Tungdali : voir L.-P. Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique dans la littérature française des xiie et xiiie siècles, op. cit., p. 566-567.

28 Soit dit en passant, le premier rêve a fait l’objet de représentations iconographiques tout à fait intéressantes : dans la très belle enluminure du ms. Paris, BnF, fr. 116, au f. 725va, Arthur reçoit la vision tandis qu’à l’arrière-plan les troupes se préparent (une miniature semblable se trouve dans le ms. fr. 111, f. 294vb) ; dans le ms. Paris, BnF, fr. 1424, au f. 117va, nous trouvons une initiale ornée bipartite, qui représente la rencontre entre Arthur et Gauvain. Ces miniatures peuvent être consultées sur Gallica :

29 Voir en premier lieu Jean Frappier, Étude sur « La mort le roi Artu », roman du xiiie siècle, dernière partie du « Lancelot en prose », Genève, Droz (« PRF », 70), 1972 [1re éd. : 1936], p. 254-256 et 258-267. Voir aussi Virginie Greene, Le sujet et la mort dans La Mort Artu, Saint-Genouph, Nizet, 2002, p. 157-159.

30 1) V, 6, p. 356, l. 28 – 2) XII, 9, p. 526, l. 24 – 3) XXI, 3, p. 786, l. 8 – 4) XXII, 2, p. 802, l. 12 – 5) XXII, 27, p. 858, l. 6 – 6) XXII, 35, p. 870, l. 12.

31 Ce paradoxe n’est qu’apparent. Comme le fait remarquer Dominique Boutet, « Fortune devient un moyen de se décharger de la responsabilité des événements, et d’en décharger également Dieu, pour des hommes qui refusent ou qui oublient de penser que le cycle infernal n’est que la manifestation de la justice d’un Dieu vengeur. » (D. Boutet, « Arthur et son mythe dans La Mort le Roi Artu : visions psychologique, politique et théologique », La mort du roi Arthur ou le crépuscule de la chevalerie, op. cit., p. 45-65, cit. p. 65). Sur la place de Fortune dans le roman, voir ibid., p. 61-65. Sur l’eschatologie arthurienne, voir également id., « La fin des temps arthuriens, du Roman de Brut au Lancelot-Graal. Critique esthétique et critique historique », Lancelot-Lanzelet hier et aujourd’hui, dir. D. Buschinger et M. Zink, Greifswald, Reineke-Verlag, 1995, p. 39-52.

32 Pour plus de précisions sur l’évolution de ce motif au Moyen Âge, voir Tony Hunt, « The christianization of Fortune », Nottingham French Studies, 38/2, 1999, p. 95-113. L’épisode de la Mort Artu est étudié ibid., p. 98-100.

33 Sur le supplice de la roue infernale, voir L.-P. Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique dans la littérature française des xiie et xiiie siècles, op. cit., p. 505-513.

34 La roue de Fortune distingue un haut et un bas, contrairement à la roue infernale, qui condamne le supplicié à une circularité indéfinie. De plus, la roue de Fortune symbolise les vicissitudes de l’existence (bonheur / malheur), là où la roue infernale est avant tout un instrument réservé à l’expiation.

35 L’iconographie des deux motifs est également similaire. On pourra comparer par exemple la miniature de la Mort Artu dans le manuscrit Londres, British Library, Add. 10294, f. 89rc à celle de la Vision de saint Paul dans le manuscrit fr. 9220 de la BnF, en bas à gauche du f. 7v :

36 Sur l’avision et le ravissement, voir L.-P. Bergot, Réception de l’imaginaire apocalyptique dans la littérature française des xiie et xiiie siècles, op. cit., p. 465-475.

37 Voici le texte de la Bible du xiiie siècle pour le verset Mt 4, 8 : « li deables le prist et le mena en une moult haute montaigne ; et li moustra toutes les [regnes] du monde et la gloire de celui » (Vatican, BAV, Reg. lat. 26, f. 228ra). Le ms. donne regions au lieu de regnes : nous avons corrigé d’après le ms. Berne, Burgerbibliothek, 28.

38 Il va de soi que les enjeux ne sont pas les mêmes, comme pour Mt 4, 8 : c’est sur un plan poétique, et non thématique, que nous effectuons ce rapprochement.

39 La Mort du roi Arthur, éd. cit. (voir n. 20), p. 407.

40 La Mort du roi Arthur, éd. cit. (voir n. 3), p. 270.

41 Paris, BnF, n. a. f. 4380 : « de toute la terre que tu voiz » (f. 102ra).

42 Londres, British Library, Add. 17333, f. 3va. Le manuscrit donne « ciruité ». Nous avons corrigé.

43 C’est ainsi que l’a compris le copiste du ms. Vatican, BAV, Pal. lat. 1967 : « de toute l’anceinte que tu vois » (v. 92vb).

44 J. Frappier, Étude sur La mort le roi Artu, op. cit., p. 265, n. 4.

45 Ibid., p. 437.

46 Paris, BnF, fr. 111, f. 295ra.

47 La Quête du Saint-Graal, éd. Fanni Bogdanow, Paris, LGF (« Lettres gothiques »), 2006, § 263, l. 18-21.

48 Trinity Apocalypse, éd. Ian Short, Oxford, ANTS (« ANT », 73), 2016, p. 3, l. 2 (il s’agit de la version H).

49 Vatican, BAV, Reg. lat. 26, f. 391va.

50 Cet épisode célèbre a déjà fait l’objet de nombreux travaux, notamment sur ses sources littéraires et mythologiques : Alexandre Micha, « Deux sources de la Mort Artu », Zeitschrift für romanische Philologie, 66, 1950, p. 369-372 ; Joël Grisward, « Le motif de l’épée jetée au lac : la mort d’Arthur et la mort de Batradz », Romania, 90, 1969, p. 289-340 et 473-514 ; id., « Mort du héros, fin d’un monde : Arthur, Roland, Batraz », Uns clers ait dit que chanson en ferait. Mélanges de langue, d’histoire et de littérature offerts à Jean-Charles Herbin, dir. Marie-Geneviève Grossel et al., Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2019, vol. 1, p. 305-316 ; Philippe Walter, « La fin du monde arthurien », art. cit. Les articles d’Alexandre Micha et de Philippe Walter peuvent être consultés dans La mort le roi Artu, dir. Emmanuèle Baumgartner, Paris, Klincksieck, 1994.

51 Joël Grisward, « Mort du héros, fin d’un monde… », art. cit., p. 311.

52 Virginie Greene, Le sujet et la mort dans La Mort Artu, Saint-Genouph, Nizet, 2002, p. 329.

53 Hélène Bouget, Écritures de l’énigme et fiction romanesque. Poétiques arthuriennes (xiie-xiiie siècles), Paris, Champion (« NBMA », 104), 2011, p. 243-244. Pour une étude de l’épisode, voir ibid., p. 242-245.

54 La citation se trouve dans une lettre de saint Jérôme à Paulin de Nole, datée de 394 (PL, 22, col. 548-549) : Apocalypsis Joannis tot habet sacramenta, quot verba. Parum dixi pro merito voluminis. Laus omnis inferior est : in verbis singulis multiplices latent intelligentiæ.

Pour citer cet article

Louis-Patrick Bergot, «La Mort du roi Arthur est-il un texte apocalyptique ?», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation 2022 », n° 23, automne 2021 , mis à jour le : 06/12/2021, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/opcit/index.php?id=686.

Quelques mots à propos de :  Louis-Patrick Bergot

Louis-Patrick Bergot, docteur en études médiévales à Sorbonne Université, est l’auteur d’une thèse intitulée Apocalypse et littérature au Moyen Âge. Réception de l’imaginaire apocalyptique dans la littérature française des xiie et xiiie siècles, parue en 2020 chez Droz dans la collection « Publications romanes et françaises ». Ses recherches portent également sur le Roman de Renart et les bestiaires médiévaux.

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