XVIIIe siècle
Agrégation 2022
N° 23, automne 2021

Laurence Mall

Malaise dans la sociabilité : les « colifichets de lettres » sur Paris dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau (lettres 14-28, IIe partie)

  • 1 Le sous‑titre de Julie ou la Nouvelle Héloïse est « Le...

  • 2 Londres, « le seul théâtre digne des grands talents »,...

1Dans le roman de Jean‑Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, Julie d’Etange et Saint‑Preux, les deux habitants d’une petite ville au pied des Alpes1 passionnément amoureux, doivent se séparer pour surmonter le préjugé nobiliaire du père de Julie envers Saint‑Preux, roturier peu fortuné. Leur ami, Milord Edouard, a des projets pour le jeune homme2 et se sert de ses relations à Paris pour le faire pénétrer dans des sociétés choisies. Il y sera accueilli avec bienveillance grâce à cet appui, d’autant qu’il bénéficie d’une pension le mettant « en état de faire une figure fort au‑dessus de [sa] naissance » (L. 13, p. 278). Bien que le séjour dure près de deux ans, les lettres qu’il écrit à Julie de Paris et auxquelles elle répond sont proportionnellement peu nombreuses. Incrustée, enkystée pourrait‑on dire, dans l’univers de la fiction, la critique de la mondanité parisienne qui s’y loge recoupe l’analyse de l’homme social développée dans toute l’œuvre de Rousseau. Selon le dispositif épistolaire romanesque, toute lettre est adressée simultanément à un personnage et à un public. Les lettres du Valais combinaient harmonieusement la plainte amoureuse et la description ethnologique ; les lettres écrites de Paris adoptent davantage une posture dénonciatrice qui paraît leur conférer une relative autonomie par rapport à l’intrigue.

  • 3 Du titre de l’ouvrage de Charles Duclos, ami de Rousse...

  • 4 Par exemple pour d’Holbach, dans La Morale universelle...

  • 5 Sur la place fondamentale de Paris dans l’analyse rous...

  • 6 Antoine Lilti, Le Monde des salons. Sociabilité et mon...

  • 7 Voir Elena Russo, compte rendu de The World of the Sal...

2Dans ses relations sur la sociabilité de l’élite parisienne Saint‑Preux emprunte des sillons déjà bien tracés : « que les lieux communs usés restent », déclare l’éditeur fictif dans une note de la deuxième lettre écrite de Paris (L. 14, p. 279). Les traités de civilité et les manuels de politesse hérités de la Renaissance, les moralistes classiques mais aussi la philosophie politique remontant aux origines des regroupements humains se penchent tous sur la vie en société. Au xviiie siècle, la réflexion se poursuit dans diverses considérations sur les mœurs du siècle3, chez les mémorialistes et les épistoliers, chez les philosophes et les romanciers tels que Montesquieu dans ses Lettres persanes. Y sont amplement détaillés et minutieusement pesés les biens et les maux d’une sociabilité intense, en particulier celle qui s’exerce dans les grandes maisons et les salons parisiens, ou dans tout milieu où l’état de civilisation est jugé le plus avancé. Beaucoup dénoncent l’absurdité des codes et rituels d’une politesse compassée, d’humiliantes et obsolètes règles de préséance, le vide de conversations dédiées à la seule démonstration de « l’esprit », la compétition des amours‑propres et l’hypocrisie qui l’accompagne, la mesquinerie des coteries et de leurs cabales. Ils n’en nourrissent pas moins un imaginaire positif de la sociabilité comme naturelle et naturellement bénéfique4, en contraste avec Rousseau. En effet, dans toute son œuvre, du premier Discours aux Dialogues, le philosophe genevois analyse la dénaturation profonde de l’homme social que la vie des grandes villes magnifie et quintessencie5. La vie des salons parisiens à son tour en multiplie les maux. Antoine Lilti a longuement expliqué le rôle proéminent de Rousseau dans cette critique6. Lorsqu’Elena Russo résume les traits de la mondanité qu’elle trouve chez Lilti, elle reproche à ce dernier de reprendre ce qu’elle estime être les clichés simplificateurs d’une critique de type barthésien. On remarquera cependant que ce sont les traits mêmes qu’on retrouve tous, sans exception, dans les lettres de Saint‑Preux : un monde fermé et exclusif avec son système de codes, sa hiérarchie, son obsession de la distinction et de ses nuances ; ses conversations où l’esprit sert à renforcer la cohérence du cercle ; l’appétit intéressé pour les nouvelles qui concernent exclusivement les membres du groupe, etc.7. Ces lettres contribuent donc pleinement à l’élaboration de la critique de la sociabilité de l’élite parisienne et du monde des salons telle qu’elle se développera jusqu’à Proust.

3Mais il ne s’agira pas ici de les reprendre comme morceaux d’anthologie dans ce répertoire. D’une part, il s’agira plutôt d’analyser cette critique telle qu’elle s’inscrit dans le roman pour y repérer de curieux effets de dédoublement qui, paradoxalement, la fortifient en la déstabilisant. On constatera (comme les personnages eux‑mêmes) que dans ce qu’on peut nommer un effet de contagion, le texte de Saint‑Preux reproduit nombre de traits qu’il dénonce dans les sociétés qu’il observe, jetant le doute sur la sagesse de ses observations mais confirmant simultanément l’existence de ce qu’il stigmatise. On observera ensuite que dans une lettre dévastatrice (la lettre 27) Julie renvoie à l’insignifiance l’ensemble de l’échange qui précède, tout en inversant ce geste in extremis. D’autre part, on pourra s’interroger sur quelques‑unes des intuitions sociologiques que la critique rousseauiste contient négativement sous forme de rejet passionné, mais auxquelles la lectrice ou le lecteur moderne peut être sensible pour leur acuité.

C’est celui qui le dit qui l’est

  • 8 Dans la lettre 15 : « Dis‑moi, […] en quelle langue ou...

  • 9 En voici un exemple, sans doute. Parlant des femmes qu...

  • 10 « On y parle de tout pour que chacun ait quelque chos...

  • 11 On n’invoquera ici que la correspondance de Graffigny...

4Avec son habituelle sévérité de « prêcheuse », Julie accuse Saint‑Preux de s’être laissé contaminer par le poison de l’esprit ambiant8. Mais ce qui est en jeu n’est pas (seulement) le style. C’est le type de rapport entretenu par l’observateur avec les personnes observées, c’est son regard, ce sont ses choix d’objets et de stratégie, tous étroitement dépendants. Que Saint‑Preux dénonce le sarcasme par l’ironie, le bel esprit par des formules spirituelles9 ne peut que frapper d’emblée. Pire, il s’enfonce lui‑même dans l’insignifiance lorsqu’il évoque celles de ses hôtes : il fait babiller le « babil » (L. 17, p. 307), et plonge dans le dénigrement pour critiquer la médisance. En effet, il fait sienne la négativité implacable qu’il attribue à ses hôtes, et les discussions de morale les plus approfondies dont il est témoin se réduisent, se dégradent et se délitent sous sa plume. Si on pense mal de l’espèce humaine dans les salons (L. 17, p. 300), Saint‑Preux ne pense pas mieux de celle qu’il y rencontre. Ne relevant aucune substance parmi les innombrables propos auxquels il est exposé, il semble s’exclure de tout échange intellectuel ou ne rien y contribuer malgré les efforts de ses interlocuteurs10, ce que le texte enregistre dans ses silences sur ce point. Alors que l’absence de profondeur ou d’épaisseur est attribuée à l’objet, une interrogation surgit : ne viendrait‑elle pas de l’investigation elle‑même ? Car on comprend bien que si toutes les conversations de salon ne sont pas lourdes de sens, la critique systématique et absolue de Saint‑Preux est manifestement déséquilibrée11.

  • 12 « […] n’apercevant rien qui te ressemble, je me recue...

  • 13 Sur le rôle complexe de la sympathie chez Hume et Smi...

5Un autre motif revient sous sa plume : celui de l’absence de sensibilité dans ce monde parisien. Mais le regard de l’épistolier sur ses hôtes est un regard dur et déshumanisant, sous lequel ils apparaissent exsangues, dévitalisés. Méfiant, il ne voit dans l’amabilité qui lui est accordée que politesse vide, dans l’accueil chaleureux qui lui est fait que « sentiments suspects » et « confiance trompeuse » (L. 14, p. 280). Mais c’est aussi que d’emblée son cœur est fermé au monde extérieur12 de sorte qu’il s’interdit dès l’abord toute possibilité de plaisir et d’intimité avec les gens qu’il fréquente. La sympathie, indispensable à la compréhension des rapports sociaux selon David Hume et Adam Smith13, est absente au sein même des lettres qui en déplorent l’absence chez autrui.

  • 14 Pour Simmel, « la question n’est pas d’être identique...

  • 15 Jusqu’à l’ironie du « cabinet reculé » (L. 26, p. 358...

  • 16 Voir là‑dessus Barbara Carnevali, « Mimesis littérair...

6« Autre que d’autres et même que les siens, là est toujours la duplicité de la distinction14 ». Paris est comme clôturé, ses habitants comme séquestrés dans des lettres qui dessinent des espaces de plus en plus fermés au plus grand nombre, comme obsédées par l’image et la pratique de la distinction par l’exclusion15. L’absence radicale de différenciation entre les individus – pas une personne n’est nommée, pas une seule n’est singularisée dans le texte – rejoue ce qui est condamné dans la sociabilité mondaine telle qu’elle y est figurée : la soif grégaire, et par là vaine, de distinction. Certes l’anonymat est attendu dans le « portrait collectif » de mise dans les études de mœurs16. Mais ici, l’usage fréquent du pronom « on », bien différent du « on » communautaire de la scène des vendanges à Clarens, décrit et produit en même temps une masse indifférenciée de figures rigides, « marionnettes » à l’emploi du temps contraint (L. 17, p. 301), soumises aux pouvoirs délétères d’une opinion de groupe. Les êtres flottent dans leurs formes, détachés de leur histoire, de leurs orientations, de leurs motivations. Refusant toute possibilité d’individualisation dans ses descriptions ou analyses, l’épistolier, ici encore, accomplit ce qu’il décrit. Bref, les lettres présentent des comportements largement coupés de leur sens et les nomment insensés.

Une démonstration dédoublée

  • 17 Voir la réflexion limpide sur les dilemmes de l’obser...

7Dans ces lettres à thèse, la critique risque d’apparaître comme un effet de positionnement de l’observateur, ce dont Rousseau a donné conscience à ses personnages. L’extrême réflexivité qu’il leur a prêtée mène Saint‑Preux à reconnaître ses propres limites dans la tâche d’observateur qu’il s’est attribuée. Il admet la difficulté d’acquérir un savoir juste sur une société où il lui faut être admis pour pouvoir l’observer, mais qu’il ne peut ni ne veut connaître de trop près par une participation active17. « Dans l’école du monde comme dans celle de l’amour, il faut commencer par pratiquer ce qu’on veut apprendre » (L. 17, p. 296‑297), ce qu’il fait sans le faire, soulignant son désengagement quand bien même il se dit « tout à fait dans le torrent » (L. 17, p. 295). L’inconfort de cette position se lit dans l’autocritique qu’il mène au cours de l’échange, concédant ici un excès (« tableau trop chargé, sans doute », L. 21, p. 329), là une influence de l’objet sur les manières d’observer (« […] sans y songer on prend des manières assortissantes aux choses qu’on dit » (L. 21, p. 331), manières d’écrire (« […] je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés » (L. 16, p. 290), manières de penser, même (« Insensiblement je juge et raisonne comme j’entends juger et raisonner tout le monde », L. 17, p. 308). Mais il n’en estime pas moins ses phrases « claires et même énergiques » (L. 16, p. 290). Rousseau cherche donc à établir simultanément le pouvoir corrosif de la société parisienne, et la force de résistance de son critique.

  • 18 A. Lilti examine ces pages p. 197‑198 de son Monde de...

8C’est surtout Julie qui déstabilise la critique en règle que mène son amant. Elle ironise, on l’a vu, sur le ton qu’il adopte, mais plus directement encore analyse en termes de positionnement défectueux les contradictions de Saint‑Preux18. Se plaint‑il de l’exclusivité des salons et de l’indifférence de leurs membres envers tous les autres groupes de la société ? Elle lui conseille fort logiquement de faire lui‑même ce qu’il reproche à autrui de ne pas faire, en l’occurrence de fréquenter d’autres milieux (L. 27, p. 366). Ne trouve‑t‑il autour de lui que froideur et indifférence ? C’est qu’il est incapable de dépasser la surface des êtres (L. 27, p. 361). Si la frivolité, l’hypocrisie et l’ennui d’une vie vide lui paraissent les fruits de la sociabilité mondaine, c’est qu’il n’a su fréquenter que des petits‑maîtres, donnant alors « quelque idée du désordre d’un petit nombre, injustement généralisée » (L. 27, p. 361). S’il ne voit qu’oisiveté, que ne s’engageait‑il dans des activités utiles (L. 27, p. 365) ? Etc. Bref, Julie lectrice de Saint‑Preux se fond dans la lectrice de La Nouvelle Héloïse, formulant les objections qui se profilent à l’esprit au fil des pages, et confortant cette lectrice dans ses résistances (éventuelles) à la négativité tranchée de ces lettres.

  • 19 Cf « Je ne fréquente que les sociétés où les amis de ...

9Pourtant, un flottement, une certaine incohérence même marquent à leur tour les reproches que Julie adresse à Saint‑Preux concernant à la fois ses « relations » et l’objet de ses observations, dans la très critique lettre 27. Nous savons que Saint‑Preux entre dans le monde grâce à l’introduction de Milord Edouard. Il ne se familiarisera avec divers groupes de l’élite sociale qu’après avoir consulté « quelques gens éclairés [qu’il a] choisis pour guides parmi les connaissances que [lui] a donné [sic] Milord Edouard » (L. 17, p. 297). Or Julie lui reproche d’avoir choisi d’approfondir le milieu qui pourtant lui était donné à connaître, de s’être associé avec des « précieuses » et des « gens désœuvrés » (L. 27, p. 361), « de jeunes étourdis » (L. 27, p. 365) qui néanmoins appartiennent, on peut le présumer, au cercle de relations du très respecté Milord Edouard19. Qu’aurait dû faire Saint‑Preux ? Un vaste programme est esquissé en deux mots : étudier l’humanité dans tous les milieux, à l’aide d’hommes « graves et studieux » (L. 27, p. 365). Saint‑Preux lui‑même avait annoncé ce même objet : « connaître l’homme » pour l’étudier dans ses diverses relations, « entassés par multitudes dans les mêmes lieux » (L. 16, p. 292). Doit‑il se consacrer à l’étude de tous les habitants des grandes villes (L. 16, p. 293), des Français, et (parfois) des « hommes de tous les états et même des femmes » puisqu’on observe chez elles aussi bien « du savoir et de la raison » (L. 14, p. 280) ? Tâche grandiose, et impossible. C’est finalement au monde des salons et de l’élite que Saint‑Preux se confinera, sans pourtant que soit abandonné le souci de généralité. Rien d’étonnant à ce que ses lectrices, Julie et Claire, aient « pu prendre toutes deux le change sur [son] objet » (L. 16, p. 291). Mais il avait promptement admis qu’il se contenterait de jouer à l’« homme amusant », en tant qu’étranger et protestant qui ne peut « avoir aucune affaire en ce pays » (L. 17, p. 297), réduisant considérablement la portée de ses observations.

  • 20 M. Macé, op. cit., p. 120.

10La forte exigence de Julie ne surgit pleinement qu’à la fin du groupe de lettres envoyées de Paris, qui alors apparaissent comme des « colifichets de lettres » (L. 27, p. 365) vidées de toute substance mais remplies de tout ce qui a été dénoncé : la peur du ridicule (L. 27, p. 363), le rétrécissement social des connaissances (L. 27, p. 365), la concentration sur les apparences (le « vernis extérieur »), sur les usages à la mode et les désordres particuliers, sur la médisance mondaine (L. 27, p. 361). C’est bien que la tension entre la démonstration dans la fiction et la démonstration de la fiction complique la critique de la sociabilité urbaine dans ces lettres. Par exemple, ce que Marielle Macé appelle les « effets de seuil20 » de la mondanité est simultanément dit et contredit par Saint‑Preux, qui franchit aisément seuil après seuil. Il faut que le personnage pénètre partout tout en dénonçant une impénétrabilité. Il faut qu’on l’accueille, et qu’il se dise étranger. Le souci dominant de l’opposition des valeurs entre le personnage de Saint‑Preux et les Parisiens (et entre Julie et les Parisiennes) doit parfois s’établir comme en dépit de ce qui peut être observé dans la mesure où le matériel se distribue impérativement dans deux colonnes distinctes : hypocrisie/sincérité, aliénation/authenticité, etc. Et ce, d’autant que le héros amoureux utilise ces lettres et leur système de contrastes pour que s’en dégagent à la fois un autoportrait avantageux et un hommage à Julie.

11Par un tour supplémentaire de la spirale, dans un post‑scriptum plutôt extraordinaire à la lettre 27, dernière lettre de l’échange (p. 368), Julie indique qu’elle a lu des copies de lettres de Saint‑Preux adressées de Paris à Milord Edouard (qui est à Londres), lettres « pleines de réflexions graves et judicieuses » sur des « sujets importants » comme la vie politique du pays. De tortueux et affectueux reproches sont alors formulés que je paraphraserai ainsi : ces lettres profondes corrigent l’impression produite par vos colifichets de lettres ; mais elles ne me sont pas adressées ; vous ne m’estimez pas assez pour m’envoyer des lettres substantielles ; mais comme je suis femme, la politique ne m’intéresse pas ; mais comme je vous aime je les aurais lues pour vous admirer et satisfaire ainsi votre vanité. De même que le Rica des Lettres persanes, dans sa légère et spirituelle correspondance, avait saisi plus profondément les mœurs parisiennes que le grave et philosophe Usbek, dans ses lettres frivoles Saint‑Preux aura pu fournir la démonstration de ce qu’il dénonce dans le ton même et les objets de sa dénonciation. C’est bien l’effet recherché par Rousseau, mais il risque de compromettre et son personnage, et son analyse, car il lui faut en même temps sauvegarder l’intégrité morale et l’autorité intellectuelle de son héros. D’où l’existence de cette correspondance parallèle fantôme qui les reconstruit silencieusement.

Intuitions en creux

12Rousseau contrôle ses dérives (stratégiques), et utilise les oscillations entre les affirmations et les nuances voire les contradictions qui leur sont apportées – elles‑mêmes sujettes à caution – pour persuader de la bonne foi de ses personnages et bien sûr de la validité ultime de sa vision négative du monde mondain. Mais il est des intuitions qui échappent pour ainsi dire à la fonction répulsive de ces stratégies pour constituer les fragments d’une vision plus égalitaire des sexes et d’une psychologie sociale de la modernité.

13Vers la fin de son séjour, la recherche d’une vérité intérieure derrière la fausseté des apparences s’était finalement révélée fructueuse pour le héros. Dans la lettre 21 il est invité par plusieurs femmes à une partie de campagne avec « quelques nouveaux débarqués » (p. 330). Là, une fois ôtés leur rouge et leur façade de parade, les Parisiennes loin de leurs salons se montrent gaies, douces, charitables, et dans leur vérité profonde, authentiquement féminines. « Quand ce serait Julie, elle ne ferait pas autrement ! » (L. 21, p. 332). Mais qu’y apprend‑on d’autre ? Que « la société agréable et douce » que forme ce groupe miraculeusement réformé ne l’était que grâce aux lumières des femmes. Dans une comparaison avec les femmes d’autres nations, Saint‑Preux estime que la Française est si éclairée, si judicieuse que « l’on croit combattre avec un homme, tant elle sait s’armer de raison et faire de nécessité vertu » (L. 21, p. 332‑333). Il lui faudra attendre d’être parmi « cet ordre de femmes » (L. 26, p. 357) particulier que sont les prostituées pour rencontrer des femmes sans intérêt : « […] pour la première fois depuis que j’étais à Paris, je vis des femmes embarrassées à soutenir un entretien raisonnable » (L. 26, p. 356). Ce n’est qu’à Paris « qu’une femme apprend à parler, agir et penser comme eux [les hommes], et eux comme elle » (L. 21, p. 326), d’où, finalement, l’agrément et l’aisance de sa compagnie, où qu’elle soit.

14Comme eux, comme elles : l’extrême symétrie entre hommes et femmes, si répugnante pour Rousseau, s’étend jusque dans les comportements sexuels, dans l’adultère, par exemple. C’est alors que se laisse saisir en un éclair une défense rafraîchissante de la liberté sexuelle détachée de tout lien affectif. Un interlocuteur explique que les femmes du monde ont plusieurs amants et peuvent plus tard en rencontrer un sans état d’âme. Saint‑Preux s’indigne (« Comment on ne tressaillit pas à sa rencontre ! ») ; « vous me faites rire, interrompit‑il [l’interlocuteur], avec vos tressaillements. Vous voudriez donc que nos femmes ne fissent autre chose que tomber en syncope ? » (L. 21, p. 329) – réplique cinglante au sentimentalisme émotionnel associé au féminin. Démarche, teint, regard, propos ou manières, « rien de tout cela n’est à elle » (L. 21, p. 330). Le refus de se révéler tout entière à tout moment, de s’appartenir uniment, voire d’appartenir pleinement à son genre sexué, autorise un écart de soi à soi qui pour nous désigne une liberté et une protection.

  • 21 Simmel fera de la combinaison de ce qu’il appelle « l...

15Posons que sous la critique négative de la sociabilité parisienne telle qu’elle est formulée par ce personnage romanesque percent des intuitions sur ce thème, développées par des penseurs sociologues comme Georg Simmel21, Erving Goffman, ou encore Richard Sennett. Évoquons‑en rapidement quelques‑unes.

  • 22 G. Simmel, dans Philosophie de la modernité, op. cit....

16Alors qu’il centre sa critique autour de l’élite urbaine, Saint‑Preux n’en dégage pas moins des caractéristiques psychologiques avancées par le sociologue allemand Georg Simmel pour qualifier l’habitant de la grande ville, en particulier ce qu’il appelle la « réserve », qui permet l’autoconservation dans le flot de rencontres extérieures continuelles qui caractérise le mode de vie urbain en général. Une certaine indifférence à autrui, ou du moins une mise en réserve, une économie des dons affectifs est ce qui rend possible la vie en société dans la ville moderne22. Voici ce qu’explique Céline Bonicco dans un article sur Simmel et la ville, et qui rejoint ce que déplore Saint‑Preux :

  • 23 C. Bonicco, « La ville comme forme de la vie moderne....

Ainsi la distance sociale, c’est‑à‑dire le contraire de la fusion ou encore le quant‑à‑soi, est‑elle l’attitude qui préserve de la désintégration, risque inhérent à l’étroitesse des contacts physiques. La distance spirituelle est proportionnelle à la proximité physique. La réserve constitue un nouveau type de relations sociales entre les individus, superficiel, éphémère et segmentaire, qui leur permet de circuler au sein des mondes différents et des contacts incessants auxquels ils sont soumis quotidiennement. Pour pouvoir évoluer dans ce réseau de relations serré et dense, il importe d’avoir, à chaque fois, du jeu, de se tenir sur ses gardes, de ne pas trop s’engager. La réserve comprise de manière positive comme forme effective et non comme manque, se rattache à une forme pure du social : la sociabilité23.

  • 24 E. Goffman, The Presentation of Self in Everyday Life...

17La célèbre lamentation qui conclut la lettre 14, « Jusqu’ici j’ai vu beaucoup de masques ; quand verrai‑je des visages d’hommes ? » (p. 284), est un topos bien frappé mais qui pointe aussi vers la reconnaissance de ce qu’Erving Goffman appelle le front ou la face dans les stratégies de représentations de soi (dans la « dramaturgie de la vie quotidienne ») qu’entraîne toute vie sociale24. Comme l’avance Frédéric Keck à propos du concept de « face » chez le sociologue américain :

  • 25 Fr. Keck, « Erving Goffman et les rites de la vie quo...

La notion de face est [..] plus intéressante que celle de masque […] car le masque laisse toujours supposer une réalité plus profonde qu’il cache comme une intériorité secrète, alors que la notion de face oblige à rester à la surface de la vie sociale pour observer les effets de sens qui y apparaissent. C’est parce que la surface des interactions sociales est en rapport avec une négativité plus profonde et intolérable qu’elle se replie sur elle‑même en permanence pour produire de nouveaux effets de sens et des formes de réflexivité, c’est‑à‑dire des sujets ou des « soi » (self)25.

  • 26 R. Sennett, The Fall of Public Man, New York/London, ...

18Saint‑Preux, dans ses observations sur les assemblées dans le monde, exprime la frustration de ne jamais pouvoir accéder à l’intériorité des « hommes à qui l’on parle » : « on n’aperçoit d’eux que leur figure » (L. 14, p. 284). Mais le respect des distances, des codes et des rituels est protecteur. Chacun.e gardant la face ménage aussi bien celle d’autrui. On ne fouille pas les expressions, on ne sonde pas les reins ; aucune intrusion dans l’intériorité de chacun.e., ce qui permet en retour une familiarité aisée, non menaçante, telle qu’elle est décrite (et critiquée) par l’épistolier dans la lettre 14 en particulier. Dans une perspective assez similaire, la possibilité pour l’individu de se faire autre que ce à quoi l’ont destiné la nature ou la société est pour Richard Sennett le plus grand bénéfice que la vie urbaine pouvait offrir aux hommes et femmes du xviiie siècle26. Saint‑Preux rejoint négativement la thèse de Sennett en critiquant la liberté qu’ont les femmes d’échapper aux contraintes de genre dans ces sociétés qu’il fréquente, et plus largement le droit à présenter à autrui « un être différent du [sien] » (L. 21, p. 330). L’altérité, qui est altération pour Rousseau, apparaît en creux comme alternative.

  • 27 Voir le livre important de Barbara Carnevali, Social ...

19Grossis et moralisés, les comportements d’adaptation à autrui et les « vertus plus flexibles » (L. 19, p. 317) qu’ils requièrent sont fortement stigmatisés comme intéressés et surtout hypocrites. Les mécanismes protecteurs, voire libérateurs de la sociabilité paraissent littéralement inconcevables, incompréhensibles, informulables pour l’observateur tel que le construit la fiction, à savoir pour une « âme sensible » en quête d’authenticité. Sans Julie, le monde est un vaste désert, un chaos dénué de sens, un « tableau mouvant » (L. 14, p. 284) de pures apparences27. Derrière la critique cependant se dessinent en creux des valeurs certes niées vigoureusement par Rousseau et son personnage, mais qui surgissent malgré tout dans les interstices du texte.

Conclusion

20La Nouvelle Héloïse est la tentative la plus éclatante du siècle pour dire les plaisirs et douleurs psychiques d’une vie affective d’une très grande intensité, tout en proposant une utopie communautaire propre à favoriser l’épanouissement bien ordonné des facultés humaines. Dans ses héros épistoliers le roman met en jeu, en scène et en œuvre des individus passionnés, à la sincérité lyrique, qui sont aussi de redoutables analystes. À Paris, dans sa quête d’authenticité, Saint‑Preux ne peut être qu’extrêmement sensible à ce qui la contredit dans la vie sociale, et aveugle ou insensible aux plaisirs et bénéfices que cette dernière procure à ceux et celles qui y sont plongés. Dans une quasi‑inertie faisant aisément ressortir en contraste l’énergie passionnée de ses adresses à Julie, il reste curieusement marginal jusqu’au bout, comme fermé à l’expérience que pourtant il affirme vivre. Les milieux fréquentés par le héros se donnent comme des espaces insubstantiels, sorte de magma transparent, alors qu’il en décrit aussi bien l’opacité. Ses observations soulèvent des questions sur la vie en société et ses nécessités que le roman désigne négativement mais ne cherche pas à résoudre, dans le détachement du monde qu’il préconise. Julie, de son côté, se lance dans de vastes considérations sur une vie sociale dont elle n’a pas l’expérience. Rousseau combine classiquement science et nescience chez ses personnages innocents qui doivent pourtant dire la dangereuse corruption du monde pour la rejeter.

21Le contrôle auctorial se déploie dans les strates critiques (la critique de Saint‑Preux, la critique qu’en fait Julie, la critique que fait l’éditeur fictif de ces critiques) qui contiennent tout à la fois la reconnaissance des lieux communs sur les pratiques mondaines de l’époque que décline le héros, et celle des signes (rejetés) d’une modernité où les apparences mêmes sont constituantes de l’être social. Intuitions hostiles d’une liberté par les masques ou critiques parfois banales de l’hypocrisie, peu importe, puisqu’il ne s’agit jamais que d’évider la substance du monde social pour mieux sustenter l’anti‑Paris que sera Clarens. Suprême ironie, puisqu’à Clarens apparaîtront clôture, hiérarchie, masques, solitude au sein du groupe, statisme de la répétition, nécessité de l’illusion et duplicité. Rétrospectivement, on peut penser que la représentation de la sociabilité que proposent les lettres parisiennes de la deuxième partie n’est peut‑être pas, au fond, la plus sombre du roman de Rousseau.

Notes

1 Le sous‑titre de Julie ou la Nouvelle Héloïse est « Lettres de deux amants, habitants d’une petite ville au pied des Alpes ». L’édition utilisée et à laquelle renvoient les numéros de page est celle d’Éric Leborgne et Florence Lotterie, Paris, GF Flammarion, 2018. L’orthographe a été modernisée. Les numéros de lettres renvoient tous à la deuxième partie du roman.

2 Londres, « le seul théâtre digne des grands talents », doit être l’étape finale après Paris. Ceux de Saint‑Preux, estime Milord Edouard, « sont supérieurs à bien des égards, et je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps à l’aide de quelques amis un chemin digne de son mérite ». Julie doit sentir « qu’à force de succès on peut lever bien des difficultés, et qu’il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l’esprit de [son] père », L. 9, p. 261. Le séjour à Paris est donc justifié par un projet d’ascension sociale, dont on ne verra guère le développement dans les lettres envoyées à Julie de la capitale.

3 Du titre de l’ouvrage de Charles Duclos, ami de Rousseau : Considérations sur les mœurs de ce siècle (1751).

4 Par exemple pour d’Holbach, dans La Morale universelle (1776), la sociabilité assortie de politesse qui se pratique dans le domaine de la vie privée (en opposition à la vie politique) est un facteur positif d’égalisation sans que la hiérarchie sociale, fondement de l’ordre social, ait à en souffrir. Voir là‑dessus Daniel Gordon, Citizens Without Sovereignty. Equality and Sociability in French Thought, 1670‑1799, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 65‑70.

5 Sur la place fondamentale de Paris dans l’analyse rousseauiste des pièges où s’est prise l’humanité civilisée, voir les pages éclairantes de Karlheinz Stierle dans La Capitale des signes. Paris et son discours [1993], Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, trad. Marianne Rocher‑Jacquin, 2001, p. 67‑75.

6 Antoine Lilti, Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2005.

7 Voir Elena Russo, compte rendu de The World of the Salons: Sociability and Worldliness in Eighteenth‑Century Paris (traduction de l’ouvrage d’A. Lilti mentionné ci‑dessus), dans Reviews in History, review n° 2041, [En ligne] https://reviews.history.ac.uk/review/2041

8 Dans la lettre 15 : « Dis‑moi, […] en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de ta dernière lettre ? », p. 286 ; « Il y a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres », p. 287.

9 En voici un exemple, sans doute. Parlant des femmes qui se recherchent parce qu’elles ne peuvent aller seules au théâtre, Saint‑Preux écrit : « le désir d’aller au spectacle les fait lier, l’ennui d’y aller ensemble les fait rompre », L. 21, p. 326.

10 « On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire », L. 14, p. 281.

11 On n’invoquera ici que la correspondance de Graffigny qui montre à quel point les conversations des salons pouvaient satisfaire intellectuellement leurs participants.

12 « […] n’apercevant rien qui te ressemble, je me recueille au milieu du bruit et converse en secret avec toi », L. 17, p. 295.

13 Sur le rôle complexe de la sympathie chez Hume et Smith comme détermination anthropologique de la sociabilité et « opérateur de jugement », sa place dans l’observation sociale et son articulation avec la distance nécessaire à cette observation, voir les riches analyses de Claude Gautier, Voir et connaître la société. Regarder à distance dans les Lumières écossaises, Paris, ENS Éditions, 2020.

14 Pour Simmel, « la question n’est pas d’être identique à soi (de former par exemple une unité psychique, qui induirait un certain type de communauté politique) mais d’être autre que d’autres. Autre que d’autres et même que les siens, là est toujours la duplicité de la distinction », écrit Marielle Macé, dans Styles. Critique de nos formes de vie, Paris, Gallimard, 2016, p. 130.

15 Jusqu’à l’ironie du « cabinet reculé » (L. 26, p. 358) mais ouvert à tous, où se clôt effectivement le séjour à Paris dans les bras d’une prostituée.

16 Voir là‑dessus Barbara Carnevali, « Mimesis littéraire et connaissance morale. La tradition de l’“éthopée” », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2010, 2, 65e année, p. 291‑322.

17 Voir la réflexion limpide sur les dilemmes de l’observation participante – qui sont ceux du sociologue – dans la lettre 17, p. 296.

18 A. Lilti examine ces pages p. 197‑198 de son Monde des Salons, mais dans la perspective et avec les préoccupations qui sont les siennes. Saint‑Preux y est une figure du Rousseau homme de lettres dans le monde et forcé à la duplicité. Mais si, comme l’écrit Benoît Mély, il importait à Rousseau d’être reconnu par l’élite sociale « comme un intellectuel de valeur », cette préoccupation est manifestement étrangère à Saint‑Preux. Voir B. Mély, Jean‑Jacques Rousseau. Un intellectuel en rupture, Paris, Minerve, 1985, p. 297.

19 Cf « Je ne fréquente que les sociétés où les amis de Milord Edouard m’ont introduit », L. 14, p. 284.

20 M. Macé, op. cit., p. 120.

21 Simmel fera de la combinaison de ce qu’il appelle « la tendance à l’imitation » et « la tendance à l’indifférenciation » (repérée par Saint‑Preux) le cœur de son étude de la mode. Voir G. Simmel, dans Philosophie de la modernité, trad. Jean‑Louis Vieillard‑Baron, Paris, Payot, 2004, la section « La Mode » [publication originale : 1923], p. 122‑150.

22 G. Simmel, dans Philosophie de la modernité, op. cit., chapitre II, « La ville » [publication originale : 1903]. Voir en particulier la section intitulée « La réserve de l’habitant des grandes villes », p. 175‑176.

23 C. Bonicco, « La ville comme forme de la vie moderne. L’étranger et le passant dans la philosophie de Georg Simmel », Cahiers philosophiques, 2009/2, n° 118 , p. 53.

24 E. Goffman, The Presentation of Self in Everyday Life [1959], Londres, Penguin Books, 1990. Voir la section « Front » défini comme « l’équipement expressif » qu’utilise l’individu dans sa performance sociale, p. 32‑40.

25 Fr. Keck, « Erving Goffman et les rites de la vie quotidienne », Groupe d’études « La philosophie au sens large » animé par Pierre Macherey, 01/12/2004, [En ligne] https://philolarge.hypotheses.org/files/2017/09/01-12-2004_keck_Goffman.pdf

26 R. Sennett, The Fall of Public Man, New York/London, W. W. Norton & Company, 2017 (1e édition, 1974). Voir les pages 141‑153 sur Rousseau et sa condamnation de la ville comme théâtre.

27 Voir le livre important de Barbara Carnevali, Social Appearances. A philosophy of Display and Prestige, trad. Zakiya Hanafi, New York, Columbia UP, 2020. Sur la critique « romantique » des apparences fondée par Rousseau, voir p. 72‑80.

Pour citer cet article

Laurence Mall, «Malaise dans la sociabilité : les « colifichets de lettres » sur Paris dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau (lettres 14-28, IIe partie)», Op. cit., revue des littératures et des arts [En ligne], « Agrégation 2022 », n° 23, automne 2021 , mis à jour le : 23/11/2021, URL : https://revues.univ-pau.fr:443/opcit/index.php?id=708.

Quelques mots à propos de :  Laurence Mall

Laurence Mall est Associate Professor de français à l’Université d’Illinois à Urbana‑Champaign. Spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle, elle a publié deux ouvrages sur Rousseau, dont Origines et retraites dans La Nouvelle Héloïse (1997). Ses recherches les plus récentes portent sur la représentation du monde du travail et de la vie quotidienne dans les œuvres de Louis Sébastien Mercier et de Rétif de la Bretonne. 

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